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Full text of "Delphine"

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DELPHINE. 


IMPRIMERIE   DE   CABUCHET , 
A  BESANCON. 


DELPHINE, 

PAR  MADAME 

DE  STAËL-IIOLSTEIN. 

Un    homme   doit    savoir    braver    l'opinion ,    une 
femme   s'y   soumettre. 

Mélanges  de  madame  Necker. 
QUATRIÈME  ÉDITION,  REVUE  ET  CORRIGÉE. 

TOME  PREMIER. 


PARIS, 

H.   NICOLLE,  A   LA    LIBRAIRIE    STÉRÉOTYPE, 


AÎÎB     JDI     SUBI,   W.°    12, 


MDCCCXYIIL 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/delphine0102sta 


PRÉFACE. 

.Les  romans  sont  de  tous  les  écrits  lit- 
téraires ceux  qui  ont  le  plus  de  juges  ^ 
il  n'existe  presque  personne  qui  n'ait 
le  droit  de  prononcer  sur  le  mérite  d'un 
roman }  les  lecteurs  mêmes  les  plus  dé- 
fians  et  les  plus  modestes  sur  leur  es— 
prit ,  ont  raison  de  se  confier  à  leurs 
impressions.  C'est  donc  une  des  pre- 
mières difficultés  de  ce  genre  que  le 
succès  populaire  auquel  il  doit  pré- 
tendre. 

Une  autre  non  moins  grande ,  c'est 
qu'on  a  fait  une  si  grande  quantité  de 
romans  médiocres,  que  le  commun  des 
hommes  est  tenté  de  croire  que  ces  sor- 
tes de  compositions  sont  les  plus  aisées 
de  toutes  ,  tandis  que  ce  sont  précisé- 
ment les  essais  multipliés  dans  cette 
carrière    qui     ajoutent    à    sa     difficulté} 

Tome  Lcv  i 


jj  PRÉFACE. 

car  dans  ce  genre ,  comme  dans  tous  les 
autres,  les  esprits  un  peu  relevés  crai- 
gnent les  routes  battues,  et  cest  un 
obstacle  à  l'expression  des  sentimens 
y  rais  ,  que  l'importun  souvenir  des 
écrits  insipides  qui  nous  ont  tant  parlé 
des  affections  du  cœur.  Enfin  le  genre 
en  lui-même  présente  des  difficultés 
effrayantes,  et  il  suffit,  pour  s'en  con- 
vaincre ,  de  songer  au  petit  nombre  de 
romans  placés  dans  le  rang  des  ou- 
vrages. 

En  effet,  il  faut  une  grande  puissance 
d'imagination  et  de  sensibilité  pour  s'i- 
dentifier avec  toutes  les  situations  de 
la  vie,  et  y  conserver  ce  naturel  par- 
fait, sans  lequel  il  ny  a  rien  de  grand, 
de  beau,  ni  de  durable.  L'enchaîne- 
ment des  idées  peut  être  soumis  à  des 
principes  invariables  et  dont  il  est  tou- 
jours possible  de  donner  une  exacte 
analyse;  mais  les   sentimens  ne  sont  ja- 


PREFACE.  llj 

mais  que  des  inspirations  plus  ou  moins 
heureuses,  et  ces  inspirations  ne  sont 
accordées  peut-être  qu'aux  âmes  res- 
tées dignes  de  les  éprouver.  On  citera 
pour  combattre  cette  opinion ,  quelques 
hommes  d'un  grand  talent  dont  la  con- 
duite n'a  point  été  morale  }  mais  je  crois 
fermement  qu'en  examinant  leur  histoire  7 
on  verra  que  si  de  fortes  passions  ont  pu 
les  entraîner ,  des  remords  profonds  les 
ont  cruellement  punis }  ce  n'est  pas  assez 
pour  que  la  vie  soit  estimable  ,  mais  c'est 
assez  pour  que  le  cœur  liait  point  été  dé- 
pravé. 

On  se  sentirait  saisi  d'une  véritable  ter- 
reur au  milieu  de  la  société ,  s'il  n'existait 
pas  un  langage  que  l'affectation  ne  pût 
imiter,  et  que  l'esprit  à  lui  seul  ne  saurait 
découvrir.  (Test  surtout  dans  les  romans 
que  cette  justesse  de  ton ,  si  fou  peut 
s'exprimer  ainsi,  doit  être  particulière— 
ment  observée}  sensibilité  exagérée,  fierté 


IV  PREFACE, 

hors  de  place ,  prétention  de  vertu ,  toute 
cette  nature  de  convention  qui  fatigue  si 
souvent  dans  le  monde ,  se  retrouve 
dans  les  romans  •  et  comme  on  pourrait 
dire  en  observant  tel  ou  tel  homme , 
c'est  par  cette  parole ,  par  ce  regard ,  par 
cet  accent  qu'il  trahit  à  son  insçu  les 
bornes  de  son  esprit  ou  de  son  âme  \  de 
même  dans  les  fictions ,  on  pourrait  mon- 
trer ,  dans  quelle  situation  fauteur  a 
manqué  de  sensibilité  véritable  ;  dans 
quel  endroit  le  talent  na  pu  suppléer 
au  caractère,  et  quand  l'esprit  a  irai** 
nement  cherché  ce  que  famé  aurait  saisi 
d'un  seul  jet. 

Les  événemens  ne  doivent  être  dans  les 
romans  que  l'occasion  de  développer  les 
passions  du  cœur  humain }  il  faut  con- 
server dans  les  événemens  assez  de  vrai- 
semblance pour  que  l'illusion  ne  soit  point 
détruite }  mais  les  romans  qui  excitent  la 
curiosité    seulement   par    l'invention   des 


PRÉFACÉ.  y 

faits,  ne  captivent  dans  les  hommes  que 
cette  imagination  qui  a  fait  dire  que  les 
yeux  sont  toujours  enfans.  Les  romans 
que  Ton  ne  cessera  jamais  d'admirer,  Cla- 
risse ,  Clémentine  ,  Tom-Jones ,  la  nou- 
velle ïiéloise,  Werther,  etc.,  ont  pour  but 
de  révéler  ou  de  retracer  une  foule  de 
senti  mens  ,  dont  se  compose  au  fond  de 
l'âme  le  bonheur  ou  le  malheur  de  l'exis- 
tence- ces  sentimens  que  Ton  ne  dit  point, 
parce  qu'ils  se  trouvent  liés  avec  nos  se~ 
crets  ou  avec  nos  faiblesses ,  et  parce  que 
les  hommes  passent  leur  vie  avee  les  hom- 
mes, sans  se  confier  jamais  mutuellement 
ce  qu'ils  éprouvent. 

L'histoirenenous  apprend  que  les  grande 
traits  manifestés  par  la  force  des  circons- 
tances, mais  elle  ne  peut  nous  faire  péné- 
trer dans  les  impressions  intimes  qui  ,  en' 
influant  sur  la  volonté  de  quelques-uns , 
ont  disposé  du  sort  de  tous.  Les  décou- 
vertes en  ce   genre   sont  inépuisables,  il- 


y]  PilÉFACE 

n'y  a  qu'une  chose  étonnante  pour  l'esprit 
humain  ,  c'est  lui— même. 

The  noTblest  Stuiy  of  mankind  is  man. 

Cherchons  donc  toutes  les  ressources  du 
talent ,  tous  les  de'veloppemens  de  l'es- 
prit, dans  la  connaissance  approfondie 
des  affections  de  l'âme ,  et  n'estimons  les 
romans  que  lorsqu'ils  nous  paraissent , 
pour  ainsi  dire ,  une  sorte  de  confession  5 
dérobée  à  ceux  qui  ont  vécu  comme  à 
ceux  qui  vivront. 

Observer  le  cœur  humain  ,  c'est  mon*- 
trer  à  chaque  pas  l'influence  de  la  morale 
sur  la  destinée  :  il  n'y  a  qu'un  secret  dans 
la  vie  3  c'est  le  bien  ou  le  mal  qu'on  a  fait } 
il  se  cache,  ce  secret,  sous  mille  formes 
trompeuses  :  vous  souffrez  long  -  temps 
sans  FaVoir  mérité,  vous  prospérez  long- 
temps par  des  moyens  condamnables , 
mais  tout-à-coup  votre  sort  se  décide  ,  le 
mot  de  votre  énigme  se  révèle ,  et  ce  mot^ 


P  R  É  F  A.  C  K.  Vïj 

la  conscience  l'avait  dit  bien  avant  que  le 
destin  l'eut  répète.  C'est  ainsi  que  l'his- 
toire de  l'homme  doit  être  représentée 
dans  les  romans*  c'est  ainsi  que  les  fictions 
doivent  nous  expliquer ,  par  nos  vertus 
et  nos  sentimens,  les  mystères  de  notre 
sort. 

Véritable  fiction  en  effet,  me  dira-t-on, 
que  celle  qui  serait  ainsi  conçue  !  croyez- 
vous  encore  à  la  morale,  à  l'amour,  à 
l'élévation  de  l'àme ,  enfin  à  toutes  les  il- 
lusions de  ce  genre  ?  Et  si  Ton  n  y  croyait 
pas ,  que  mettrait-on  à  la  place  ?  la  cor- 
ruption et  la  vulgarité  de  quelques  plai- 
sirs ,  la  sécheresse  de  l'âme ,  la  bassesse 
et  la  perfidie  de  l'esprit.  Ce  choix  hideux 
en  lui-même ,  est  rarement  recompensé 
par  le  bonheur  ou  par  le  succès  -,  mais 
quand  l'un  et  l'autre  en  seraient  le  résultat 
momentané,  ce  hasard  servirait  seulement 
à  donner  à  l'homme  vertueux  un  sentiment 
de  fierté  de  plus.  Si  l'histoire  avait  repré- 


Yllj  PRÉFACE. 

sente  les  sentimens  généreux  comme  tou- 
jours prospères ,  ils  auraient  cessé  d'être 
généreux  5  les  spéculateurs  s'en  seraient 
bientôt  emparés,  comme  un  moyen  de 
faire  route.  Mais  l'incertitude  sur  ce  qui 
conduit  aux  splendeurs  du  monde,  et  la 
certitude  sur  ce  qu  exige  la  morale  ,  est 
une  belle  opposition  qui  honore  l'accom- 
plissement du  devoir  et  l'adversité  libre- 
ment préférée. 

Je  crois  donc  que  les  circonstances  de 
la  vie  ,  pnssagères  comme  elles  le  sont , 
nous  instruisent  moins  des  vérités  dura- 
bles, que  les  fictions  fondées  sur  ces  véri- 
tés} et  que  les  meilleures  leçons  de  la  déli-r 
catesse  et  de  la  fierté  peuvent  se  trouver 
dans  les  romans,  où  les  sentimens  sont 
peints  avec  assez  de  naturel,  pour  que  vous 
croyiez  assister  à  la  vie  réelle  en  les  lisant. 

Un  style  commun ,  un  style  ingénieux 
sont  également  éloignés  de  ce  naturel  5 
l'ingénieux  ne  convient  qu  aux  affections 


PRÉFACE.  Jîg 

de  parure ,  à  ces  affections  qu'on  éprouve 
seulement  pour  les  montrer}  l'ingénieux 
enfin ,  est  une  telle  preuve  de  sang  froid , 
qu'il  exclut  la  possibilité  de  toute  ('motion 
profonde.  Les  expressions  communes  sont 
aussi  loin  de  la  vérité  que  les  expressions 
recherchées ,  parce  que  les  expressions  com- 
munes ne  peignent  jamais  ce  qui  se  passe 
réellement  dans  notre  cœur*  chaque  homme 
a  une  manière  de  sentir  particulière ,  qui 
lui  inspirerait  de  l'originalité  s'il  s  y  li- 
vrait} le  talentne  consiste  peut-être  que  dans, 
la  mobilité  qui  transporte  Famé  dans  toutes 
les  affections  que  l'imagination  peut  se  re- 
présenter}  le  génie*  ne  dira  jamais  mieux 
que  la  nature  7  mais  il  dira  comme  elle 
dans  les  situations  même  inventées,  tandis 
que  l'homme  ordinaire  ne  sera  inspiré  que 
par  la  sienne  propre.  C'est  ainsi  que  dans 
tous  les  genres  la  vérité  est  à  la  lois  7  ce 
qu'il  y  a  de  plus  difficile  et  de  plus  sim- 
ple j  de  plus  sublime  et  de  plus  naturel.- 


PREFACE. 


Il  n  y  a  point  eu  dans  la  littérature  des 
anciens  ce  que  nous  appelons  des  romans  5 
la  patrie  absorbait  alors  toutes  les  âmes , 
et  les  femmes  ne  jouaient  pas  un  assez 
grand  rôle  pour  que  Ton  observât  toutes 
les  nuances  de  l'amour  :  chez  les  mo- 
dernes Téclatdes  romans  de  chevalerie  ap- 
partenait beaucoup  plus  au  merveilleux 
des  aventures  qu'à  la  vérité  et  à  la  pro- 
fondeur des  sentimeus.  Madame  de  La— 
fayette  est  la  première  qui ,  dans  la  prin- 
cesse de  Clèves,  ait  su  réunir  à  la  peinture 
de  ces  mœurs  brillantes  de  la  chevalerie, 
le  langage  touchant  des  affections  passion- 
nées. Mais  les  véritables  chefs-cf  œuvres  en 
fait  de  romans ,  sont  tous  du  dix-huitième 
siècle  ;  ce  sont  les  Anglais  qui ,  les  pre- 
miers ,  ont  donné  à  ce  genre  de  produc- 
tion un  but  véritablement  moral  5  ils  cher- 
chent futilité  dans  tout ,  et  leur  disposi- 
tion à  cet  égard  est  celle  des  peuples  li- 
bres j  ils  ont  besoin  d'être  instruits  3  plutôt 


PREFACE.  Xj 

qu'amuses ,  parce  qu'ayant  à  faire  un  no- 
ble usage  des  facultés  de  leur  esprit ,  ils 
aiment  à  les  développer  et  non  à  les  en- 
dormir. 

Une  autre  nation  aussi  distinguée  par 
ses  lumières  que  les  Anglais  le  sont  par 
leurs  institutions,  les  Allemands,  ont  des 
romans  d'une  vérité  et  dune  sensibilité 
profonde^  mais  on  juge  mal  parmi  nous 
les  beautés  de  la  littérature  allemande  7 
ou  pour  mieux  dire,  le  petit  nombre  de 
personnes  éclairées  qui  la  connaissent , 
ne  se  donnent  pas  la  peine  de  répondre  à 
ceux  qui  ne  la  connaissent  pas }  ce  n'est 
que  depuis  Voltaire  que  l'on  rend  justice 
en  France  à  l'admirable  littérature  des 
Anglais }  il  faudra  de  même  qu'un  homme 
de  génie  s'enrichisse  une  fois  par  la  fé- 
conde originalité  de  quelques  écrivains 
allemands,  pour  que  les  Français  soient 
persuadés,  quil  y  a  des  ouvrages  en  Al- 
lemagne où  les  idées  sont  approfondies  et 


Xl)  PREFACE. 

les  sentimens  exprimes  avec  une  énergie 
nouvelle. 

Sans  cloute  les  auteurs  actuels  ont 
raison  de  rappeler  sans  cesse  le  respect 
que  l'on  doit  aux  chefs-d"  œuvres  de  la 
littérature  française ,  c'est  ainsi  qu'on 
peut  se  former  un  goût  ,  une  critique 
sévère  .  je  dirais  impartiale  5  si  de  nos 
jours  ,  en  France ,  ce  mot  pouvait  avoir 
son  application.  Mais  le  grand  défaut 
dont  notre  littérature  est  menacée  main- 
tenant, c'est  la  stérilité,  la  froideur  et 
la  monotonie  :  or  l'étude  des  ouvrages 
parfaits  et  généralement  connus  que  nous 
possédons,  apprend  bien  ce  qu'il  faut 
éviter ,  mais  n'iuspire  rien  de  neuf;  tan- 
dis qu'en  lisant  les  écrits  d'une  nation 
dont  la  manière  de  voir  et  de  sentir  dif- 
fère beaucoup  de  celle  des  Français  . 
l'esprit  est  excité  par  des  combinaisons 
nouvelles ,  l'imagination  est  animée  par 
les   hardiesses    mêmes    qu'elle   condamne 


PREFACE.  XllJ 

autant  que  par  celles  qu'  elle  approuve  5  et 
Ton  pourrait  parvenir  à  adapter  au  goût 
français,  peut-être  le  plus  pur  de  tous, 
des  beautés  originales  qui  donneraient 
à  la  littérature  du  dix-neuvième  siècle 
un  caractère  qui   lui   serait  propre. 

On  ne  peut  qu'imiter  les  auteurs 
dont  les  ouvrages  sont  accomplis  ,  et 
dans  limitation  il  n'y  a  jamais  rien  d'il- 
lustre 5  mais  les  écrivains  dont  le  génie 
un  peu  bizarre  n'a  pas  entièrement  poli 
toutes  les  richesses  qu'ils  possèdent,  peu- 
vent être  dérobés  heureusement  par  des 
hommes  de  goût  et  de  talent  :  For  des 
mines  peut  servir  à  toutes  les  nations  , 
l'or  qui  a  reçu  l'empreinte  de  la  mon- 
naie ne  convient  qu'à  une  seule.  Ce  n'est 
pas  Phèdre  qui  a  produit  Zaïre  7  c'est 
Othello.  Les  Grecs  eux-mêmes  dont  Racine 
s'est  pénétré  3  avaient  laissé  beaucoup  à 
faire  à  son  génie.  Se  serait-il  élevé  aussi 
haut ,  s'il  n'eût  étudié  que  des  ouvrages 


XIV  PREFACE. 

qui,  comme  les  siens,  désespérassent  F é- 
mulation  au  lieu  de  l'animer  en  lui  ou- 
vrant de  nouvelles  routes  ? 

Ce  serait  donc  ,  je  le  pense ,  un  grand 
obstacle  aux  succès  futurs  des  Français 
dans  la  carrière  littéraire ,  que  ces  préju- 
gés nationaux  qui  les  empêcheraient 
de  rien  étudier  qu'eux-mêmes.  Un  plus 
grand  obstacle  encore  serait  la  mode  qui 
proscrit  les  progrès  de  F  esprit  humain  , 
sous  le  nom  de  philosophie  5  la  mode  . 
ou  je  ne  sais  quelle  opinion  de  parti  trans- 
portant les  calculs  du  moment  sur  le 
terrein  des  siècles,  et  se  servant  de  con- 
sidérations passagères  pour  assaillir  les 
idées  éternelles.  L'esprit  alors  n'aurait 
plus  véritablement  aucun  moyen  de  se 
développer  ,  il  se  replierait  sans  cesse  sur 
le  cercle  fastidieux  des  mêmes  pensées  , 
des  mêmes  combinaisons ,  presque  des 
mêmes  phrases j  dépouillé  de  Favenir,  il 
serait  condamné  sans  cesse  à  regarder  en 


PREFACE.  XV 

arrière  ,  pour  regretter  d'abord  5  rétro- 
grader ensuite  ,  et  sûrement  il  resterait 
fort  au-dessous  des  écrivains  du  dix-sep— 
dame  siècle  qui  lui  sont  présentes  pour 
modèles }  car  les  écrivains  de  ce  siècle  5 
hommes  d'un  rare  génie  5  fiers  comme  le 
vrai  talent  5  aimaient  et  pressentaient  les 
vérités  que  couvraient  encore  les  nuages 
de  leur  temps. 

L'amour  de  la  liberté  bouillonnait  dans 
le  vieux  sang  de  Corneille  5  Fénélon  don- 
nait dans  son  Télémaque  des  leçons  sé- 
vères à  Louis  XIV  5  Bossuet  traduisait  les 
grands  de  la  terre  devant  le  tribunal  du 
Ciel  ,  dont  il  interprétait  les  jugemens  avec 
un  noble  courage}  et  Pascal,  le  plus  hardi 
de  tous,  à  travers  les  terreurs  funestes  qui 
ont  troublé  son  imagination  en  abrégeant 
sa  vie  ,  a  jeté  dans  ses  pensées  détail  1 
les  germes  de  beaucoup  d'idées  que  l<^s 
écrivains  qui  Font  suivi  ont  développés. 
Les  grands  hommes  du  siècle  de  Louis  W  Y , 


XVJ  PRÉFACE. 

remplissaient  Tune  des  premières  condi- 
tions du  génie  ,  ils  étaient  en  avant  des 
lumières  de  leur  siècle  5  et  nous  ,  en  reve- 
nant sur  nos  pas  ,  égalerions-nous  jamais 
ceux  qui  se  sont  élancés  les  premiers  dans 
la  carrière,  et  qui,  s'ils  renaissaient,  par- 
tant d'un  autre  point ,  dépasseraient  encore' 
tous  leurs  nouveaux  contemporains  ? 

On  a  dit  que  ce  qui  avait  surtout  con- 
tribué à  la  splendeur  de  la  littérature  du 
dix  -  septième  siècle,  c'était  les  opinions 
religieuses  d'alors  ,  et  qu  aucun  ouvrage 
d'imagination  ne  pouvait  être  distingué 
sans  les  mêmes  croyances.  Un  ouvrage . 
dont  ses  adversaires  mêmes  doivent  ad- 
mirer l'imagination  originale ,  extraordi— 
naire  ,  éclatante ,  le  Génie  du  Christia- 
nisme* a  fortement  soutenu  ce  système  lit- 
téraire. J'avais  essayé  de  montrer  quels 
étaient  les  heureux  chaugemens  que  le 
christianisme  avait  apportés  dans  la  lit- 
térature ;  mais    comme    le    christianisme 


PREFACE.  XV 1J 

date  de  dix— huit  siècles  ,  et  nos  chefs- 
d'œuvres  en  littérature  seulement  de 
deux  3  je  pensais  que  les  progrès  de 
l'esprit  humain  en  général  ,  devaient 
être  comptes  pour  quelque  chose  dans 
l'examen  des  différences  entre  la  littéra- 
ture des  anciens  et  celle  des  modernes. 

Les  grandes  idées  religieuses  ,  l'exis- 
tence de  Dieu,  l'immortalité  de  l'âme, 
et  l'union  de  ces  belles  espérances  avec 
la  morale ,  sont  tellement  inséparables  de 
tout  sentiment  élevé,  de  tout  enthousias- 
me rêveur  et  tendre,  qu'il  me  paraîtrait 
impossible  qu  aucun  roman  ,  aucune  tra- 
gédie, aucun  ouvrage  d'imagination  enfin 
pût  émouvoir  sans  leur  secours*  et  en  ne 
considérant  un  moment  ces  pensées ,  d'un 
ordre  bien  plus  sublime  ,  que  sous  le  rap- 
port littéraire  ,  je  croirais  que  ce  qu'on 
a  appelé  dans  les  divers  genres  d'écrits, 
l'inspiration  poétique,  est  presque  toujours 
ce  presentinient  du  cœur  ,   cet  essor  du 


XV11J  PREFACE. 

génie  qui  transporte  l'espérance  au  delà 
des  bornes  de  la  destinée  humaine }  mais 
rien  n'est  plus  contraire  à  l'imagination  , 
comme  à  la  pensée ,  que  les  dogmes  de 
quelque  secte  que  ce  puisse  être.  L*a  my- 
thologie avait  des  images  ,  et  non  des 
dogmes  5  mais  ce  qu'il  y  a  d'obscur , 
d'abstrait  et  de  métaphysique  dans  les 
dogmes  ,  s'oppose  invinciblement  ,  ce 
me  semble,  à  ce  qu'ils  soient  admis  dans 
les  ouvrages  d'imagination. 

La  beauté  de  quelques  ouvrages  reli- 
gieux tient  aux  idées  qui  sont  entendues 
par  tous  les  hommes  ,  aux  idées  qui  ré- 
pondent à  tous  les  cœurs  ,  même  à  ceux 
des  incrédules  3  car  ils  ne  peuvent  se 
refuser  à  des  regrets  lors  même  qu'ils  ne 
conçoivent  pas  encore  des  espérances  5  ce 
qu'il  y  a  de  grand  enfin  dans  la  religion, 
ce  sont  toutes  les  pensées  inconnues  ,  va- 
gues ,  indéfinies ,  au  delà  de  notre  rai- 
son ,  mais  non  en  lutte  avec  elle. 


PREFACE.  XIX 

On  a  voulu  établir  depuis  quelque 
temps  une  sorte  d'opposition  entre  la  rai* 
son  et  l'imagination  ,  et  beaucoup  de  gens, 
qui  ne  peuvent  pas  avoir  de  l'imagina- 
tion ,  commencent  d'abord  par  manquer 
de  raison ,  dans  l'espoir  que  cette  preuve 
de  zèle  leur  sera  toujours  comptée.  Il 
faut  distinguer  l'imagination  qui  peut  être 
considérée  comme  Tune  des  plus  belles 
facultés  de  l'esprit,  et  l'imagination  dont 
tous  les  êtres  souffrans  et  bornés  sont 
susceptibles.  L'une  est  .un  talent,  l'autre 
une  maladie  }  l'une  devance  quelquefois 
la  raison  ,  l'autre  s'oppose  toujours  à  ses 
progrès  •  on  agit  sur  l'une  par  l'enthou- 
siasme ,  sur  l'autre  par  l'eifroi  5  je  con- 
viens que  quand  on  veut  dominer  les 
têtes  faibles  ,  il  faut  pouvoir  leur  inspi- 
rer des  terreurs  que  la  raison  proscrirait} 
mais  pour  produire  ce  genre  delfet ,  les 
contes  de  revenans  \  aient  beaucoup 
mieux  que  les  chefs-d'œuvres  littéraires. 


XX  PREFACE. 

Lïmagination    qui   a   fait  le   succès   de 
tous   ces  chefs  —  d'oeuvres   tient   par   des 
liens  très-forts  à  la  raison  }   elle  inspire 
le   besoin  de  sV'lever   au   delà  des  bor- 
nes  de  la  réalité  ,    mais   elle   ne    permet 
pas    de   rien    dire    qui  soit    en   contraste 
avec  cette  réalité  même.  Nous  avons  tous 
au  fond  de  notre  âme  une  idée  confuse 
de  ce  qui  est  mieux ,  de  ce  qui  est  meil- 
leur ,  de  ce  qui  est  plus  grand  que  nous  ;; 
cest  ce    qu  on  appelle  ,    en  tout  genre  7 
le   beau   idéal  ,   c'est    l'objet    auquel    as— 
pirent  toutes   les  âmes  douées   de  quel- 
que    dignité     naturelle   }     mais     ce    qui 
est    contraire    à    nos     connaissances  ,     à 
nos    idées    positives  5     déplaît    à    l'ima- 
gination   presque    autant    qu'à    la    raison 
même. 

J'en  vais  prendre  un  exemple  au  ha- 
sard :  je  le  tirerai  de  l'incohérence  des 
images  ,  il  sera  facile  d'en  faire  l'appli- 
cation aux  idées  contradictoires.  Quand 


PREFACE.  XX) 

Milton  agrandit  à  nos  yeux  le  vice  et 
la  vertu  par  les  tableaux  les  plus  frap- 
pans ,  nous  l'admirons  5  il  ajoute  à  nos 
pensées ,  il  fortifie  nos  sentimens  }  mais 
lorsqu'il  représente  les  anges  tirant  des 
coups  de  canon  dans  le  Ciel ,  il  manque 
à  la  raison  qu'exige  la  nature  de  son 
sujet ,  il  s'écarte  de  la  conséquence  qui 
doit  exister  dans  l'invention  comme  dans 
la  vérité  ,  et  la  raison  blessée  refroidit  l'i- 
magination. Pourquoi  blâmons-nous  dans 
les  romans  ,  dans  la  poésie ,  dans  les  ou- 
vrages dramatiques  tout  ce  qui  n'est  pas 
en  harmonie  avec  les  proportions  admises, 
avec  les  fictions  accordées  ?  c'est  par  le 
même  instinct  qui  nous  rend  importun 
le  désordre  dans  le  raisonnement. 

Il  y  a  dans  nous  une  force  morale  qui 
tegid  toujours  vers  la  vérité  •  en  opposant 
l'une  à  l'autre,  le  sentiment,  l'imagina- 
tion ,  la  raison  ,  toutes  les  facultés  de 
l'homme  ,  on  établirait  en  lui-même  une 


XX1J  PREFACE. 

division  presque  semblable  à  celle  qui  , 
affaiblissant  les  empires  ,  rend  leur  as- 
servissement plus  facile.  Les  facultés  de 
l'homme  doivent  avoir  toutes  la  même  di- 
rection ,  et  le  succès  de  l'une  ne  peut  ja- 
mais être  aux  dépens  de  l'autre  :y  l'écri- 
vain qui  5  dans  l'ivresse  de  l'imagination  7 
croit  avoir  sujugué  la  raison  ,  la  verra 
toujours  reparaître  comme  son  juge  ,  non- 
seulement  dans  l'examen,  réfléchi  ,  mais 
dans  fimpression  du  moment  qui  décide 
de  l'enthousiasme. 

Je  ne  sais  si  ces  diverses  réflexions  font 
l'apologie  ou  la  critique  de  la  correspon- 
dance que  je  publie.  Je  ne  l'aurais  pas 
fait  connaître,  si  elle  ne  m'avait  pas  paru 
d'accord  avec  la  manière  de  voir  et  de 
sentir  que  je  viens  de  développer.  Les 
lettres  que  j'ai  recueillies  ont  été  écrites 
dans  le  commencement  de  la  révolution  5 
j'ai  mis  du  soin  à  retrancher  de  ces  lettres , 
autant  que  la  suite  de  l'histoire  le  permet- 


PREFACE. 


XX1IJ 


tait  5  tout  ce  qui  pouvait  avoir  rapport 
aux  evenemens  politiques  de  ce  temps- 
là.  Ce  ménagement  n'avait  point  pour 
but  ,  on  le  verra  ,  de  cacher  des  opi- 
nions dont  je  me  crois  permis  d'être 
fière  }  mais  j'aurais  souhaité  qu'on  pût 
s'occuper  uniquement  des  personnes  qui 
ont  écrit  ces  lettres}  il  me  semble  qu'on 
y  trouve  des  senlimens  qui  devraient  , 
pendant  quelques  momens  du  moins  5 
n'inspirer  que  des  idées   douces. 

Ce  vœu  ?  je  le  crains  ,  ne  sera  point 
accompli }  la  plupart  des  jugemeus  lit- 
téraires que  Ton  publiera  en  France  , 
ne  seront ,  pendant  long-temps  encore  ? 
que  des  louanges  de  parti,  ou  des  in- 
jures de  calcul }  je  pense  donc  que  les 
écrivains  qui  ,  pour  exprimer  ce  qu'ils 
croient  bon  et  vrai  ,  bravent  ces  juge— 
mens  connus  d'avance  ,  ont  choisi  leur 
public }  ils  s'adressent  à  la  France  silen- 
cieuse ,  mais   éclairée,   à   l'avenir    plutôt 


XXÎV  PRÉFACE. 

qu  au  présent }  ils  aspirent  peut-être  aussi } 
dans  leur  ambition  ?  à  l'opinion  indépen- 
dante ,  au  suffrage  réfléchi  des  étrangers  } 
mais  ils  se  rappelleront  sans  doute  ce 
conseil  que  Yirgile  donnait  au  Dante  ? 
lorsqu'il  traversait  avec  lui  le  séjour  des 
hommes  médiocres  ,  agités  ,  tant  qu'ils 
avaient  vécu  3  par  des  passions  haineuses. 


Fama  di  loro  il  mondo  esser  non  lassa, 
Non  ragioniam  di  lor  ;  ma  guarda  e  passa  (i), 


(i)  Le  monde  n'a  pas  même  conservé  le  souvenir  de  leur 
nom;  ne  nous  arrêtons  pas  à  en  parler,  mais  jette  un  coup 
d'oeil  sur  eux   et  passe. 


DELPHINE. 

LETTRE   PREMIÈRE. 

Madame  d'Albémar  à  Matlldede  T'crnon. 
Bellerive,  ce  12  avril  1790. 

Je  serai  trop  heureuse, ma  chère  cousine^ 
si  je  puis  contribuer  à  votre  mariage  avec 
M.  de  Mondoville}  les  liens  du  sang  qui 
nous  unissent  me  donnent  le  droit  de  vous 
servir,  et  je  le  re'clame  avec  instance  ^  si  je 
mourais,  vous  succéderiez  naturellement  à 
la  moitié  de  ma  fortune  :  me  serait-il  refusé 
de  disposer  d'une  portion  de  mes  biens  pen- 
dant ma  vie,  comme  les  lois  en  dispose- 
raient après  ma  mort?  À  vingt  et  un  ans ? 
convenez  qu'il  serait  ridicule  d'offrir  mou 
héritage  à  vous  qui  en  avez  dix-huit!  Je 
vous  parle  donc  des  droits  de  succession. 
Tome  /.cr  3 


DELPHINE. 


seulement  pour  vous  faire  sentir,  que  vous 
ne  pouvez  considérer  le  don  de  la  terre 
d'Andelys  comme  un  service  embarrassant 
à  recevoir,  et  dont  votre  délicatesse  doive 
s'alarmer. 

M.  cTAlbémar  m'a  comblée  de  tant  de 
biens  en  mourant,  que  j'éprouverais  le 
besoin  dy  associer  une  personne  de  sa  fa- 
mille,  quand  cette  personne,  ma  compa- 
gne depuis  trois  ans ,  ne  serait  pas  la  fille 
de  madame  de  Yernon ,  de  la  femme  du 
monde  dont  l'esprit  et  les  manières  m" atta- 
chent et  me  captivent  le  plus.  Tous  savez  que 
la  sœur  de  mon  mari ,  Louise  d' Albémar , 
est  mon  amie  intime  5  elle  a  confirmé  avec 
joie  les  dons  que  M.  dAlbémar  inavait 
faits.  Retirée  dans  un  couvent  à  Montpel- 
lier ,  ses  goûts  sont  plus  que  satisfaits  par 
la  fortune  quelle  possède;  je  suis  donc  li- 
bre ,  et  parfaitement  libre  de  vous  assurer 
vingt  mille  livres  de  rente,  et  je  le  fais 
avec  un  sentiment  de  bonheur  que  vous  ne 
voudrez  pas  me  ravir. 

En  vous  donnant  la  terre  d'Andelys ,  il 
me  restera  encore  cinquante  mille  livres  de 
revenu;  j'ai  presque  honte  d'avoir  l'air  de 


DELPHINE. 


la  générosité  quand  je  ne  dérange  en  rien 
les  habitudes  de  ma  vie.  Ce  sont  ces  habi- 
tudes qui  rendent  la  fortune  nécessaire  : 
dès  que  Ton  n'est  pas  obligé  d'éloigner  de 
soi  les  inférieurs  qui  se  reposent  de  leur 
sort  sur  notre  bienveillance,  ou  d'exciter 
la  pitié  des  supérieurs  par  un  changement 
remarquable  dans  sa  manière  d'exister  f 
Ton  est  à  l'abri  de  toutes  les  peines  que 
peut  faire  éprouver  la  diminution  de  la  for- 
tune. D'ailleurs ,  je  ne  crois  pas  que  je  me 
fixe  à  Paris  }  depuis  près  d'un  an  que  j'y 
habite ,  je  n'y  ai  pas  formé  une  seule  re- 
lation qui  puisse  me  faire  oublier  les  amis 
de  mon  enfance }  ces  véritables  amis  sont 
gravés  dans  mon  cœur  avec  des  traits  si 
chers  et  si  sacrés,  que  toutes  les  nouvelles 
connaissances  que  je  fais  laissent  à  peine 
des  traces  à  côté  de  ces  profonds  souve- 
nirs. Je  n'aime  ici  que  votre  mère 5  sans 
elle  je  ne  serais  point  venue  à  Paris,  et  je 
n'aspire  qu'à  la  ramener  en  Languedoc 
avec  moi}  j'ai  pris,  depuis  que  j'existe, 
l'habitude  d'être  aimée ,  et  les  louantes 
qu'on  veut  bien  m' accorder  ici,  laissent 
au  fond  de  mon  cœur  un  sentiment  de 


4  DELPHINE. 

froideur  et  d'indifférence,  qu'aucune  jouis- 
sance de  l'amour— propre  n'a  pu  changer 
entièrement  :  je  crois  donc  que ,  malgré 
mon  goût  pour  la  société  de  Paris,  je  reti- 
rerai ma  vie  et  mon  cœur  de  ce  tumulte , 
où  Ton  finit  toujours  par  recevoir  quel- 
ques blessures ,  qui  vous  font  mal  ensuite 
dans  la  retraite. 

J'entre  dans  ces  détails  avec  vous ,  ma 
chère  cousine,  pour  que  vous  soyez  bien 
convaincue  que  j'ai  beaucoup  plus  de  for- 
tune qu'il  n'en  faut  pour  la  vie  que  je  veux 
mener.  C'est  à  regret  que  je  me  condamne 
à  rechercher  tous  les  argumens  imagina- 
bles pour  vous  faire  accepter  un  don ,  qui 
devrait  s'offrir  et  se  recevoir  avec  le  même 
mouvement}  mais  les  différences  de  carac- 
tère et  d'opinions  qui  peuvent  exister  entre 
nous,  m'ont  fait  craindre  de  rencontrer 
quelques  obstacles  aux  projets  que  nous 
avons  arrêtés  votre  mère  et  moi}  j'ai  donc 
voulu  que  vous  sussiez  tout  ce  qui  peut 
vous  tranquilliser  sur  un  service  auquel 
vous  paraissiez  attacher  beaucoup  trop 
d'importance }  il  n'entraîne  point  avec  lui 
une  reconnaissance  qui  doive  vous  impo- 


DELPHINE.  5 

ser  de  la  gêne;  et  si  tout  ce  que  je  viens  de 
vous  dire  ne  suffît  pas  pour  vous  le  prou- 
ver, je  vous  répéterai  que  mon  amitié  pour 
votre  mère  est  si  vive,  si  dévouée,  qu'il 
vous  suffirait  d'être  sa  fille  pour  que  je 
fisse  pour  vous,  quand  même  je  ne  vous 
connaîtrais  pas ,  tout  ce  qui  est  en  mon 
pouvoir.  Mais  c'est  assez  parler  de  ee  ser- 
vice :  assurément  je  ne  vous  en  aurais  pas 
eut  retenue  si  longtemps  ,  si  je  n'avais 
aperçu  que  vous  aviez  une  répugnance  se- 
crète pour  la  proposition  que  je  a  ous  faisais. 
Il  se  peut  aussi  que  vous  soyez  blessée  des 
conditions  que  madame  de  Mondoviile  a 
mises  à  votre  mariage  avec  son  fils,  dou- 
bliez pas  cependant ,  ma  chère  Ma  tilde , 
qu'elle  ne  vous  a  connue  que  pendant  votre 
enfance,  puisqu'elle  n'a  pas  quitté  l'Espa- 
gne depuis  dix  ans  5  et  songez  sur-tout  que 
sou  fils  ne  vous  a  jamais  vue.  Madame  de 
Mondoviile  aime  votre  mère,  et  désire 
s'allier  avec  votre  famille  5  mais  vous  sa- 
vez combien  elle  me!  d'importance  à  tout 
ce  qui  peut  ajouter  à  la  considération  des 
siens  •  elle  veut  que  sa  belle-fille  ait  de  la 
fortune ,  comme  un  moyen  d'établir  une 


6 


DELPHINE. 


distance  de  plus  entre  son  fiîs  et  les  antres 
hommes.  Elle  a  de  la  générosité  et  de  l'élé- 
vation ,  mais  aussi  de  la  hauteur  et  de  l'or- 
gueil 5  ses  manières  5  dit-on  ,  sont  très-sim- 
ples et  son  caractère  très-arrogant.  Née  en 
Espagne,  d'une  famille  attachée  aux  anti- 
cpes  mœurs  de  ce  pays ,  elle  a  vécu  long- 
temps en  France  avec  son  mari ,  et  elle  y 
a  appris  Fart  de  revêtir  ses  défauts  de  for- 
mes aimables  qui  subjuguent  ceux  qui  l'en- 
tourent. Tout  ce  que  Ton  raconte  de  Léonce 
de  Mondovilie  me  persuade  que  vous  serez 
parfaitement  heureuse  avec  lui ,  mais  je 
cr©is  que  madame  de  Mondovilie  ,  malgré 
les  inconvéniens  de  son  caractère  j  a  beau- 
coup d'ascendant  sur  son  fils.  J'ai  souvent 
remarqué  que  c'est  par  ses  défauts  que  l'on 
gouverne  ceux  dont  on  est  aimé  :  ils  veulent 
les  ménager,  ils  craignent  de  les  irriter  ?  ils 
finissent  par  s'y  soumettre}  tandis  que  les 
qualités  dont  le  principal  avantage  est  de 
rendre  la  vie  facile ,  sont  souvent  oubliées  7 
et  ne  donnent  point  de  pouvoir  sur  les 
autres. 

Ces  diverses  réflexions  ne  doivent  en 
rien  vous  détourner  du  mariage  le  plus 


DELPHINE. 


brillant  et  le  pins  avantageux }  mais  elles 
ont  pour  but  de  vous  faire  sentir  la  néces- 
sité de  remplir  toutes  les  conditions  que  de. 
mande  ou  que  désire  madame  de  Mondo— 
ville.  Il  ne  faut  pas  que  vous  entriez  dans 
une  telle  famille  avec  une  infériorité  quel- 
conque; il  faut  que  madame  deMondoville 
soit  convaincue  qu'elle  a  fait  pour  son  fils 
un  mariage  très-convenable,  afin  que  tous 
les  égards  que  vous  aurez  pour  elle  la  flat- 
tent davantage  encore.  Plus  vous  serez  in- 
dépendante par  votre  fortune  ,  plus  il  vous 
sera  doux  d'être  asservie  par  vos  sentimens 
et  vos  devoirs. 

Oubliez  donc ,  ma  chère  Matilde ,  les 
petites  altercations  que  nous  avons  eues 
quelquefois  ensemble  3  et  réunissons  nos 
cœurs  par  les  affections  qui  nous  sont 
communes,  par  l'attachement  que  nous 
ressentons  toutes  les  deux  pour  votre  ai- 
mable mère. 

Delphine  d'àlbémàr. 


8  DELPHINE. 


LETTRE   II. 

Réponse  de  Matllde  de  Vernon^àmadame 
d'Albémar. 

Paris,  ce  14  avril   1790. 

X  uisqle  vous  croyez  ,  ma  chère  cou- 
sine, qu'il  est  de  votre  délicatesse  de  faire 
jouir  les  parens  de  M.  d'Albémar  d'une 
partie  de  la  fortune  qu'il  vous  a  laissée,  je 
consens ,  avec  l'autorisation  de  ma  mère,  à 
la  donation  que  vous  me  proposez,  et  je  con- 
sidère avec  raison  cette  conduite  de  votre 
part ,  comme  satisfaisant  à  beaucoup  plus 
que  l'équité ,  et  vous  donnant  des  droits 
à  ma  reconnaissance  ;  je  m'engage  donc 
à  tout  ce  que  la  religion  et  la  vertu  exi- 
gent d'une  personne  qui  a  contracté  ,  de 
son  libre  a^  eu ,  l'obligation  qui  me  lie  à 
vous. 

Ma  mère  désire  que  le  service  que  vous 
me  rendez  reste  secret  entre  nous  5  elle 
croit  que  la  fierté  de  madame  de  Mondovilie 
pourrait   être    blessée  en  apprenant  que 


DELPHINE.  fp 

c'est  par  un  bienfait  que  sa  belle— fille  est 
dotée}  je  mxis  dis  ce  que  pense  ma  mcre7 
mais  je  serai  toujours  prête  à  publier  ce 
que  vous  laites  pour  moi ,  si  vous  le  dé- 
sirez •  dut  la  publicité  de  vos  bienfaits 
nïhumilier  selon  l'opinion  du  monde  .elle 
me  relèverait  à  mes  propres  yeux  :  tel  est 
l'esprit  de  la  religion  sainte  que  je  pro- 
fesse'. 

Je  sais  que  ce  langage  vous  a  paru  quel- 
quefois ridicule,  et  que  malgré  la  dou- 
ceur de  votre  caractère ,  douceur  à  la- 
quelle je  rends  justice,  vous  n'avez  pu 
n ie  cacher  que  vous  ne  partagiez  pas  mes 
opinions  sur  tout  ce  qui  tient  à  l'obser- 
vance de  la  religion  catholique*  Je  m'en 
afflige  pour  vous,  ma  chère  cousine,  et 
plus  vous  resserrez  par  votre  excellente 
conduite  les  liens  qui  nous  atta<  lient  lune 
à  l'autre,  plus  je  voudrais  qu"i!  nie  lut 
possible  de  vous  convaincre  que  vous  pi  e- 
nev  une  mauvaise  route,  soit  pour  votre 
bonheur  intérieur,  soit  pour  votre  consi- 
dération dans   le   monde. 

Nos  opinions  en  tout  genre  sont  sin- 
gulièrement   indépendantes    :  vous    vous 

/„"  a* 


16  DELPHINE. 

croyez ,  et  avec  raison  ;  un  esprit  très-re- 
marquable}  cependant,  qu" est-ce  que  cet 
esprit,  ma  cousine,  pour  diriger  sage- 
ment, non  seulement  les  hommes  en  gê- 
nerai ,  mais  les  femmes  en  particulier  ? 
Vous  êtes  charmante ,  on  vous  le  répète 
sans  cesse  5  mais ,  combien  vos  succès 
ne  vous  font-ils  pas  d'ennemis  î  Vous  êtes 
jeune,  vous  aurez  sans  doute  le  désir  de 
vous  remarier  :  pensez-vous  qu'un  homme 
sage  puisse  être  empressé  de  s'unir  à  une 
personne  qui  voit  tout  par  ses  propres  lu- 
mières, soumet  sa  conduite  à  ses  propres 
idées,  et  dédaigne  souvent  les  maximes 
reçues  ?  Je  sais  que  vous  avez  une  simpli- 
cité tout— à— fait  aimable  dans  le  caractère  * 
que  vous  ne  cherchez  point  à  dominer* 
que  vous  n'avez  de  hardiesse  ni  dans  les 
manières  ,  ni  dans  les  discours  5  mais  , 
dans  le  fond,  et  vous  en  convenez  vous- 
même  ,  ce  n'est  point  à  la  foi  catholique , 
ce  n  est  point  aux  hommes  respectables 
chargés  de  nous  l'enseigner ,  que  vous  sou- 
mettez votre  conduite,  c'est  à  votre  ma- 
nière de  sentir  et  de  concevoir  les  idées 
religieuses. 


DELPHINE.  11 

Ma  cousine  ,  où  en  serions— nous  ,  si 
toutes  les  femmes  prenaient  ainsi  pour 
guide,  ce  qu'elles  appelleraient  leurs  lu- 
mières? Croyez— moi ,  ce  n'est  pas  seule- 
ment par  les  Fidèles  qu'une  telle  indépen- 
dance est  blâmée}  les  hommes  qui  sont 
le  plus  affranchis  des  vérités  traitées  de 
préjugés  dans  la  langue  actuelle,  veulent 
que  leurs  femmes  ne  se  dégagent  d'aucun 
licn^  ils  sont  bien  aises  qu'elles  soient  dé- 
votes ,  et  se  croient  plus  sûrs  ainsi  quelles 
respecteront  et  leurs  devoirs  et  jusqu'aux 
moindres  nuances  de  ces  devoirs. 

Je  ne  fais  rien  pour  l'opinion  3  vous  le 
savez^  j'ai  de  bonne  foi  les  sentimens  re- 
ligieux que  je  professe  5  si  mon  caractère 
a  quelquefois  de  la  roideur,  il  a  toujours 
de  la  vérité  5  mais  si  j'étais  capable  de  con- 
cevoir l'hypocrisie ,  je  crois  tellement  es- 
sentiel pour  une  femme  de  ménager  en 
tout  point  l'opinion,  que  je  lui  conseille- 
rais de  ne  rien  braver  en  aucun  genre  ,  ni 
superstitions  (  pour  me  conformer  à  votre 
langage),  ni  convenances,  quelque  pué- 
riles qu'elles  puissent  être  5  combien  toute- 
fois il  vaut  mieux  n  avoir  point  a  penser 


12  DELPHINE. 

aux  suffrages  du  monde ,  et  se  trouver 
disposée  ,  par  la  religion  même ,  à  tous 
les  sacrifices  que  l'opinion  peut  exiger  de 
nous  ! 

Si  vous  pouviez  consentir  à  voir  I'évê— 
que  de  L.  qui,  malgré  tous  les  maux  que 
nous  éprouvons  depuis  dix  mois,  est  resté 
en  France ,  je  suis  sure  cru  il  prendrait  de 
l'ascendant  sur  vous.  Mon  zèle  est  peut- 
être  indiscret ,  la  religion  ne  nous  oblige 
point  à  nous  mêler  de  la  conduite  des  au- 
tres 5  mais  la  reconnaissance  que  je  vais 
vous  devoir  m'inspire  un  nouveau  désir 
de  vous  appeler  au  salut.  Tous  le  dites 
vous-même ,  vous  n  êtes  pas  heureuse  : 
c'est  un  avertissement  du  Ciel.  Pourquoi 
n'ètes-vous  pas  heureuse?  Tous  êtes  jeune, 
riche,  jolie 5  vous  avez  un  esprit  dont  la 
supériorité  et  le  charme  ne  sont  pas  con- 
testés; vous  êtes  bonne  et  généreuse  :  sa— 
vez-vous  ce  qui  vous  afflige  ?  c'est  l'incer- 
titude de  votre  croyance:  et,  s'il  faut  tout 
vous  dire ,  c'est  que  vous  sentez  aussi  que 
cette  indépendance  d'opinion  et  de  con- 
duite qui  donne  à  votie  conversation  peut- 
être  plus  de  grâce  et  de  piquant,  com- 


DELPHI5E.  1 3 

menoc  déjà  à  faire  dire  du  mal  de  vous, 
et  nuira  sûrement  tôt  ou  tard  à  votre  exis- 
tence dans  le  monde. 

TSe  prenez  pas  mal  les  avis  que  je  vous 
donne 5  ils  tiennent,  je  vous  l'atteste,  à 
mon  attachement  pour  vous  :  vous  savez 
que  je  ne  suis  point  jalouse,  vous  in  avez 
rendu  plusieurs  ibis  cette  justice,  je  ne 
prétends  point  au*  succès  du  monde ,  je 
n'ai  pas  l'esprit  qu  il  faudrait  pour  les  ob- 
tenir, et  je  me  ferais  scrupule  de  m'en  oc- 
cuper ;  je  vous  parle  donc  en  conscience 
sans  aucun  autre  motif  que  ceux  qui  doi— 
a  eut  inspirer  une  âme  chrétienne;  j'aurais 
fait  pour  vous  bien  plus  que  vous  ne  faites 
pour  moi,  si  j'avais  pu  vous  engager  à  sa- 
crilier  vos  opinions  particulières,  pour 
vous  soumettre  aux  décisions  de  1  Eglise. 

Adieu  ,  ma  chère  cousine ,  je  ne  vous 
plais  pas,  je  ne  dois  pas  vous  plaire)  ce- 
pendant vous  êtes  certaine  .  j'en  suis  sûre, 
que  je  ne  manquerai  jamais  aux  sentiment 
que  vous  méritez. 

Matilde  jdl  Yehron, 


l4  DELPHINE. 


LETTRE   III. 

Delphine  à   Matilde. 

J'ai  de  la  peine  à  contenir,  ma  cousine, 
le  sentiment  que  votre  lettre  me  fait 
éprouver}  je  devrais  ne  pas  y  céder,  puis- 
que j'attends  de  vous  une  marque  pré- 
cieuse d'amitié^  mais  il  m'est  impossible 
de  ne  pas  m'expliquer  une  fois  franche- 
ment avec  vous}  je  veux  mettre  un  terme 
aux  insinuations  continuelles  que  vous 
me  faites  sur  mes  opinions  et  sur  mes 
goûts:  vous  estimez  la  vérité,  vous  savez 
F  entendre  ;  j  espère  donc  que  vous  ne  se- 
rez point  blessée  des  expressions  vives  qui 
pourront  m* échapper  dans  ma  propre  jus- 
tification. 

D'abord  vous  attribuez  à  la  délicatesse 
le  don  que  j'ai  le  bonheur  de  vous  offrir, 
et  c'est  l'amitié  seule  qui  en  est  la  cause. 
S'il  était  vrai  que  je  vous  dusse  de  quelque 
manière  une  partie  de  ma  fortune ,  parce 


DELPHINE.  l5 

que  votre  mère  est  parente  de  M.  d'Albé- 
mar,  j'aurais  eu  tort  de  la  conserver  jus- 
qu  à  présent }  la  délicatesse  est  pour  les 
âmes  élevées  un  devoir  plus  impérieux 
encore  que  la  justice  ;  elles  s'inquiètent 
Lien  plus  des  actions  qui  dépendent  d'elles 
seules,  que  de  celles  qui  sont  soumises  à 
la  puissance  des  lois }  mais  pouvez-vous 
ignorer  quelle  malheureuse  prévention 
éloignait  M.  d'ÀIbérnar  de  votre  mère? 
C'est  le  seul  sujet  de  discussion  que  nous 
ayons  jamais  eu  ensemble  5  cette  préven- 
tion était  telle  ,  que  j'ai  eu  beaucoup  de 
peine  à  éviter  rengagement  qu'il  voulait 
me  faire  prendre  de  rompre  entièrement 
avec  elle }  connaissant  les  dispositions  de 
M.  d'AIbérnar  comme  je  le  fais,  si  je  puis 
me  permettre  de  disposer  de  sa  fortune  en 
votre  faveur ,  c'est  parce  qu'il  m'a  ordon- 
né de  la  considérer  comme  appartenant  à 
moi  seule. 

Mais  pourquoi  donc  éprouvez-vous  le 
besoin  de  diminuer  le  faible  mérite  du 
service  que  je  veux  vous  rendre  ?  Est-ce 
parce  que  vous  êtes  effrayée  de  tous  les 
devoirs  que  vous  croyez  attachés  à  la  re- 


l6  DELPHINE. 

connaissance  ?  Pourquoi  mettez-vous  tant 
d'importance  k  une  action  qui  ne  peut 
être  comptée  que  comme  l'expression  de 
l'amitié'  que  j'éprouve  F  Je  n'ai  qu'un  but, 
je  n'ai  qu'un  désir ?  c'est  d'être  aimée  des 
personnes  avec  qui  je  vis  ;  il  faut  que  vous 
vous  sentiez  tout-à-fait  incapable  de  m'ac- 
corder  ce  que  je  demande,  puisque  vous 
craignez  tant  de  me  rien  devoir  5  mais  1 
encore  une  ibis  ,  soyez  tranquille  :  votre 
mère  peut  tout  pour  mon  bonheur  :  son 
esprit  plein  de  grâce  ,  sa  douceur  et  sa 
gaieté  répandent  tant  de  charmes  sur  ma 
vie  !  Quelquefois  l'inégalité ,  la  froideur 
de  ses  manières  m'inquiètent  ;  je  voudrais 
qu'elle  répondit  sans  cesse  à  la  vivacité  de 
mon  attachement  pour  elle.  Ne  suis— je 
donc  pas  trop  heureuse ,  si  je  trouve  une 
occasion  de  lui  inspirer  un  sentiment 
de  plus  pour  moi  !  Ma  cousine  ,  je  ne 
cherche  point  à  me  faire  valoir  auprès  de 
vous .  vous  ne  me  devez  rien  :  je  serai 
mille  fois  récompensée  de  mon  zeie  pour 
vos  intérêts,  si  votre  mère  me  témoigne 
plus  souvent  cette  amiûé  tendre  qui  ca.me 
et  remplit  mon  cœur. 


DELPHINE.  17 

Maintenant  passons  aux  reproches  ou 
aux  conseils  que  vous  croyez  nécessaire 
de  m1  adresser. 

Je  n'ai  pas  les  mêmes  opinions  que  vous  5 
mais  je  ne  pense  pas,  je  vous  l'avoue,  que 
ma  considération  en  souiFre  le  moins  du 
monde.  Si  je  songeais  à  me  remarier,  j'ose 
croire  que  mon  cœur  est  un  assez  noble 
présent  pour  nètre  pas  dédaigné  par  celui 
qui  m'en  paraîtrait  digne;  vous  avez  cru, 
dites-vous ,  démêler  de  la  tristesse  dans 
ma  lettre,  vous  vous  êtes  trompée;  je  n'ai 
dans  ce  moment  aucun  sujet  de  peine  : 
mais  le  bonheur  même  des  âmes  sensibles 
n'est  jamais  sans  quelque  mélange  de  mé- 
lancolie ;  et  comment  n'éprouverais— je 
pas  cette  disposition,  moi  qui  ai  perdu 
dans  M.  d'Alb 'niar  un  ami  si  bon  et  si 
tendre!  Il  n'a  pris  le  nom  de  mon  époux, 
lorsque  j'avais  atteint  ma  seizième  année  , 
que  pour  m'assurer  sa  fortune;  il  mettait 
dans  ses  relations  avec  moi  tant  de  bonté 
protectrice  et  de  galanterie  délicate ,  que 
son  sentiment  pour  moi  réunissait  tout  ce 
qu'il  y  a  d'aimable  dans  les  affections  d'un 
père  ,  et  dans  les  soins  dun  jeune  lionmie- 


1 8  DELPHINE. 

M.  d'Àlbémar,  uniquement  occupé  d'as- 
surer le  bonheur  du  reste  de  ma  vie,  dont 
son  âge  ne  lui  permettait  pas  d'être  le  té- 
moin ,  m'avait  inspiré  cette  confiance  si 
douce  à  ressentir ,  cette  confiance  qui  re- 
met pour  ainsi  dire  à  un  autre  la  respon- 
sabilité de  notre  sort ,  et  nous  dispense 
de  nous  inquiéter  de  nous— mêmes.  Je  le 
regretterai  toujours  ,  et  les  souvenirs  de 
mon  enfance  et  les  premiers  jours  de  ma 
jeunesse  ne  peuvent  jamais  cesser  de  rn  at- 
tendrir}  mais  quel  autre  chagrin  pourrais-je 
éprouver  en  ce  moment?  Qu'ai-je  à  redou- 
ter du  monde?  je  ny  porte  que  des  senti- 
mens  doux  et  bienveiilans  5  si  j'avais  été 
dépourvue  de  toute  espèce  d'agrémens  , 
peut-être  n'aurais-je  pu  me  défendre  d'un 
peu  d'aigreur  contre  les  femmes  assez 
heureuses  pour  plaire  5  mais  je  n'entends 
retentir  autour  de  moi  que  des  paroles  flat- 
teuses j  ma  position  me  permet  de  rendre 
quelques  services,  et  ne  m'oblige  jamais  à 
en  demander }  je  n'ai  que  des  rapports 
de  choix  avec  les  personnes  qui  m'entou- 
rent }  je  ne  recherche  que  celles  que  j'aime  ; 
je  ne  dis  aucun  mal  des  autres  :  pourquoi 


DELPHINE.  1C) 

donc  voudrait— on  affliger  une  créature 
aussi  ihqffenswe  que  moi ,  et  dont  l'es- 
prit, s'il  est  vrai  que  l'éducation  que  j'ai 
reçue  m'ait  donné  eet  avantage,  dont 
l'esprit,  dis-je  ,  n'a  d'autre  mobile  que  le 
désir  d'être  agréable  à  ceux  que  je  vois  ? 

A  ous  m'accusez  de  n'être  pas  aussi  bonne 
Catholique  que  vous  5  et  de  n'avoir  pas 
assez  de  soumission  pour  les  convenances 
arbitraires  de  la  société.  D'abord ,  loin  de 
blâmer  votre  dévotion  ,  ma  cbère  cousine , 
n'en  ai— je  pas  toujours  parlé  avec  respect} 
je  sais  qu'elle  est  sincère,  et  quoiqu'elle 
n'ait  pas  encore  entièrement  adouci  ce  que 
vous  avez  peut-être  de  trop  Apre  dans 
le  caractère,  je  crois  qu'elle  contribue  à 
votre  bonheur  ,  et  je  ne  me  permettrai  ja- 
mais de  1  attaquer,  ni  par  des  raisonnement 
ni  par  des  plaisanteries  3  mais  j'ai  reçu  une 
éducation  tout-a-fait  différente  de  la  votre. 
Mon  respectable  époux  ,  en  revenant  de 
la  guerre  d'Amérique,  s'était  retiré  dans 
la  solitude  ,  et  s'y  livrait  à  l'examen  de 
Joules  les  questions  morales  que  la  ré— 
Qexiori  peut  approfondir.  Il  croyait  en 
Dieu  ,  il  espérait  l'immortalité   de  l'âme  ; 


20  DELPHINE. 

et  la  vertu,  fondée  sur  la  bonté',  était  son 
cuite  envers  FEtre-Suprême.  Orpheline 
dès  mon  enfance  ,  je  n  ai  compris  des 
idées  religieuses  ,  que  ce  que  M.  d'AIbémar 
m'en  a  enseigné  ç  et  comme  il  remplissait 
tous  les  devoirs  de  la  justice  et  de  la  géné- 
rosité, j'ai  cru  que  ses  principes  devaient 
suffire  à  tous  les  cœurs. 

M.  d'Albémar  connaissait  peu  le  monde , 
je  commence  à  le  croire }  il  n'examinait 
jamais  dans  les  actions  que  leur  rapport 
avec  ce  qui  est  bien  en  soi ,  et  ne  songeait 
point  à  Timpresslon  que  sa  conduite  pou- 
vait produire  sur  les  autres.  Si  c'est  être 
philosophe  que  penser  ainsi ,  je  vous  avoue 
que  je  pourrais  me  croire  des  droits  à  ce 
titre ,  car  je  suis  absolument  à  cet  égard 
de  l'opinion  de  M.  d'Albémar  :  mais  si 
vous  entendiez  par  philosophie  ,  la  plus  lé- 
gère indifférence  pour  les  vertus  pures 
et  délicates  de  notre  sexe  5  si  vous  enten- 
diez même  par  philosophie ,  la  force  qui 
rend  inaccessible  aux  peines  de  la  vie , 
certes  je  n'aurais  mérité  ni  cette  injure 
ni  cette  louange  $  et  vous  savez  bien  que 
je  suis   une  femme .  avec  les  qualités   et 


DELPHINE.  2  1 

les  défauts  que  cette  destinée  faible  et  dé- 
pendante peut  entraîner. 

J'entre  dans  le  monde  avec  un  carac- 
tère bon  et  vrai,  de  l'esprit,  de  la  jeunesse 
et  de  la  fortune  5  pourquoi  ces  dons  de  la 
Providence  ne  nie  rendraient-ils  pas  heu- 
reuse F  Pourquoi  me  tourmenterais-je  des 
opinions  que  je  n'ai  pas,  des  convenances 
que  j'ignore  P  La  inorale  et  la  religion  du 
cœur  ont  servi  d'appui  à  des  kommes  qui 
avaient  à  parcourir  une  carrière  bien  plus 
difficile  que  la  mienne  :  ces  guides  me  sut— 
liront. 

Quant  à  vous,  ma  chère  cousine  ,  souf- 
frez que  je  vous  le  dise  :  vous  aviez  peut- 
être  besoin  d'une  règle  plus  rigoureuse 
pour  réprimer  un  caractère  moins  doux  } 
mais  ne  pouvons-nous  donc  nous  aimer 
malgré  la  différence  de  nos  goûts  et  de  nos 
opinions?  "Vous  savez  combien  je  consi- 
dère vos  vertus  5  ce  sera  pour  moi  un  \  if 
plaisir  de  contribuer  à  rendre  voire  desti- 
née heureuse^  mais  laissez  chacun  en  paix 
chercher  au  iond  de  son  cœur  le  soutien 
qui  convient  le  mieux  à  son  caractère  et  à 
sa  conscience:  imitez  votre  mère,  qui  11a 


22  DELPHINE. 

jamais  de  discussion  avec  vous,  quoique 
vos  idées  diffèrent  souvent  des  siennes. 
]NTous  aimons  toutes  deux  un  Etre  bienfai- 
sant, vers  lequel  nos  âmes  s'élèvent}  c'est 
assez  de  ce  rapport,  c'est  assez  de  ce  lien 
qui  réunit  toutes  les  âmes  sensibles  dans 
une  même  pensée ,  la  plus  grande  et  la  plus 
fraternelle  de  toutes. 

Je  retournerai  dans  deux  jours  à  Paris, 
nous  ne  nous  parlerons  plus  du  sujet  de 
nos  lettres ,  et  vous  m'accorderez  le  bon- 
heur de  vous  être  utile ,  sans  le  troubler 
par  des  réflexions  qui  blessent  toujours  un 
peu ,  quelques  efforts  qu'on  fasse  sur  soi- 
même  pour  ne  pas  s'en  offenser.  Je  vous 
embrasse  ,  ma  chère  cousine ,  et  je  vous 
assure  qif  a  la  fin  de  ma  lettre ,  je  ne  sens 
plus  la  moindre  trace  de  la  disposition  pé- 
nible qui  in  avait  inspiré  les  premières 
lignes. 

Delphine  d'âlbéwar. 


DELPHINE.  23 


LETTRE   IV. 

Delphine  cVAlbémar  à  madame  deJrernon. 

Bellerive,  ee  l6  avril  1790. 

lVlA  chère  tante,  ma  chère  amie,  pour- 
quoi m'avez-vous  mise  en  correspondance 
avec  ma  cousine  sur  un  sujet  qui  ne  de- 
vait être  traité  qu'avec  vous  ?  Vous  savez 
que  Matilde  et  moi  nous  ne  nous  conve- 
nons pas  toujours,  et  je  m'entends  si  bien 
avec  vous!  Quand  j'ai  pu  vous  être  utile, 
vous  avez  si  noblement  accepté  le  dévoue- 
ment de  mon  cœur,  vous  l'avez  récom- 
pensé par  un  sentiment  qui  me  rend  la  vie 
si  douce  !  Ne  voulez-vous  donc  plus  que  ce 
soit  à  vous,  à  vous  seule  que  je  m'adresse? 
Si  cependant  je  vous  avais  déplu  par 
ma  réponse  à  Matilde  ,  si  vous  ne  nie  ju- 
giez plus  dijme  d'assurer  le  bonheur  de 
votre  fille!  Mais  non,  vous  connaissez  la 
vivacité  de  mes  premiers  mouvemens  * 
vous  me  les  pardonnez  ,  vous  qui  conser— 


^4  DELPHINE. 

vez  toujours  sur  vous-même  cet  empire 
qui  sert  au  bonheur  de  vos  amis ,  plus  en- 
core qu'au  vôtre.  Je  n'ai  rien  à  redouter 
de  votre  caractère  généreux  et  fier  :  il  re- 
çoit les  services,  comme  il  les  rendrait, 
avec  simplicité}  cependant  rassurez-moi 
avant  que  je  vous  revoie  ;  je  sais  bien  que 
vous  n  aimez  pas  à  écrire,  mais  il  me  faut 
un  mot  qui  me  dise  que  vous  persistez  dans 
la  permission  que  vous  m'avez  accordée. 

Je  le  répète  encore,  vous  n  affligerez 
pas  profondément  votre  amie  5  je  serais  la 
première  personne  du  monde  à  qui  vous 
auriez  fait  de  la  peine  5  si  j'ai  eu  tort ,  c'est 
alors  sur-tout  que,  prévoyant  les  reproches 
que  je  me  ferais,  vous  ne  voudrez  pas  que 
ce  tort  ait  des  suites  amères  5  j'attends 
quelques  lignes  de  vous, ma  chère  Sophie, 
avec  une  inquiétude  que  je  n'avais  point 
encore  ressentie. 


DELPHI.VE.  23 


LETTRE    Y. 

Madame  de  T'ernon  à  Delphine. 

Paris,  ce   17  avril. 

V  ors  ("Les  des  en  fans,  Matilde  et  vous; 
ce  n'est  pas  ainsi  qu'il  faut  traiter  des  objets 
sérieux  ,  nous  en  causerons  ensemble  j 
mais  n'ayez  jamais  d'inquiétude,  ma  chère 
Delphine,  quand  ce  que  vous  désirez  dé- 
pend de  moi. 

Sophie  de  Vernon. 

LETTRE   VI. 

Delphine  à  mademoiselle  cl ' Albémar. 

Paris,   ce  19. 

Une  légère  altercation  qui  s'était  élevée 
entre  Matilde  et  moi,  il  y  a  quelques  jours, 
m'avait  assez  inquiétée,  ma  chère  sœur: 
je  vous  envoie  la  copie  de  nos  lettres ,  pour 
que  vous  en  soyez  juge.  Mais  combien  je 
Tome  /.tr  3 


20  DELPHINE. 

voudrais  que  vous  fussiez  près  de  moi!  Je 
cherche  à  me  rappeler  sans  cesse  ce  que 
vous  m'avez  dit  :  il  me  semblait  autrefois 
que  votre  excellent  frère,  dans  nos  en- 
tretiens ,  m'avait  donné  des  règles  de  con- 
duite qui  devaient  me  guider  dans  toutes 
les  situations  de  la  vie}  et  maintenant  je 
suis  troublée  par  les  inquiétudes  qui  me 
sont  personnelles ,  comme  si  les  idées  gé- 
nérales que  j'ai  conçues  ,  ne  suffisaient 
point  pour  m'éclairer  sur  les  circonstances 
particulières.  Néanmoins  ma  destinée  est 
simple  3  et  je  n'éprouve  et  je  n'éprouverai 
jamais ,  j'espère ,  aucun  sentiment  qui 
puisse  l'agiter. 

Madame  de  Yernon  que  vous  n'aimez  pas, 
quoiqu'elle  vous  aime,  madame  de  Vernon 
est  certainement  la  personne  la  plus  spi- 
rituelle ,  la  plus  aimable ,  la  plus  éclairée , 
dont  je  puisse  me  faire  l'idée  :  cependant 
il  m'est  impossible  de  discuter  avec  elle 
jusques  au  fond  de  mes  pensées  et  de  mes 
sentimens.  D'abord  elle  ne  se  plaît  pas 
beaucoup  dans  les  conversations  prolon- 
gées j  mais  ce  qui  sur-tout  abrège  les  dé- 
veloppemens  dans  les  entretiens  avec  elle , 


DELPHINE.  2*] 


c  est  que  son  esprit  va  toujours  droit  aux 
résultats  5  et  semble  dédaigner  tout  le  reste. 
Ce  n  est  ni  la  moralité  des  actions  ,  ni  leur 
influence  sur  le  bien-être  de  lame,  quelle. 
a  profondément  étudié  ,  mais  les  consé- 
qucnces  et  les  effets  de  ces  actions  }  et, 
quoiqu'elle  soit  elle-même  une  personne 
douée  des  plus  excellentes  qualités,  l'oa 
dirait  qu'elle  compte  pour  tout  le  succès , 
et  pour  très-peu  le  principe  de  la  conduite 
des  hommes.  Cette  sorte  d'esprit  la  rend 
un  meilleur  juge  des  événemens  de  la  vie  ? 
que  des  peines  secrètes  ;;  il  me  reste  donc 
toujours  dans  le  cœur  quelques  sentimcns 
que  je  ne  lui  ai  pas  exprimes,  quelques 
senti  mens  que  je  retiens  comme  inutiles  à 
lui  dire ,  et  dont  j'éprouve  pourtant  la  puis- 
sance en  moi-même.  Il  n'existe  aucune 
borne  à  ma  confiance  en  elle  ;  mais ,  sans 
que  j'y  réfléchisse ,  je  me  trouve  naturel- 
lement disposée  à  ne  lui  dire  que  ce  qui 
peut  l'intéresser^  je  renvoie  toujours  att 
lendemain  pour  lui  parler  des  pensées  qui 
m  occupent,  mais  qui  n'ont  point  d'ana- 
logie avec  sa  manière  de  voir  et  de  sentir  : 
mon  désir  de  lui  plaire  ost  mêlé  d'une  sorte 


28  DELPHINE. 

d'inquiétude ,  qui  fixe  mon  attention  sur 
les  moyens  de  lui  être  agréable ,  et  met 
dans  mon  amitié  pour  elle ,  encore  plus  pour 
ainsi  dire  de  coquetterie  que  de  confiance. 

Mon  âme  s'ouvrirait  entièrement  avec 
vous  j  ma  chère  Louise ,  vous  lavez  for- 
mée ,  en  me  tenant  lieu  de  mère }  vous 
avez  toujours  été  mon  amie }  je  conserve 
pour  vous  cette  douce  confiance  du  pre- 
mier âge  de  la  vie,  de  cet  âge  où  Ton  croit 
avoir  tout  fait  pour  ceux  qu'on  aime,  en 
leur  montrant  ses  sentimens ,  et  leur  dé- 
veloppant ses  pensées. 

Dites-moi  donc,  ma  chère  sœur,  quel 
est  cet  obstacle  qui  s'oppose  à  ce  que  vous 
quittiez  votre  couvent  pour  vous  établir  à 
Paris  avec  moi?  vous  m'avez  fait  un  se- 
cret jusqu'à  présent  de  vos  motifs  •  sup- 
portez—vous l'idée  qu'il  existe  un  secret 
entre  nous  ? 

Je  vous  ai  promis  ,  en  vous  quittant,  de 
vous  écrire  mon  journal  tous  les  soirs } 
vous  vouliez,  disiez-vous,  veiller  sur  mes 
impressions.  Oui ,  vous  serez  mon  ange 
tutélaire ,  vous  conserverez  dans  mon  âme 
les  vertus  que  vous  avez  su  m' inspirer  ; 


DELPHINE, 


29 


mais  ne  serions-nous  pas  bien  plus  heu- 
reuses si  nous  étions  réunies?  et  nos  lettres 
peuvent— elles  jamais   suppléer  à  nos  en- 


tretiens ? 


Après  avoir  reçu  le  billet  de  madame  de 
Vernon,  je  partis  le  jour  même  pour  L'aile? 
voir;  je  quittai  Bellerive  à  cinq  heures  du 
soir,  et  je  fus  chez  elle  à  huit.  Elle  était 
dans  son  cabinet  avec  sa  fille:  à  moi!  ar- 
rivée, elle  iit  signe  à  Matilde  de  s'éloigner  3 
j'étais  contente,  et  néanmoins  embarrassée 
de  me  trouver  seule  avec  elle  :  j'ai  éprouvé 
souvent  une  sorte  de  gêne  auprès  de  ma- 
dame de  \ernon,  jusques  à  ce  que  la  gaieté 
deson  esprit  m'ait  fait  oublier  ce  qu'il  y  a  de 
réservé  et  de  contenu  dans  ses  manières  : 
je  ne  sais  si  c'est  un  défaut  en  elle }  mais  ce 
défaut  même ,  sert  à  donner  plus  de  prix 
aux  témoignages  de  son  affection, 

—  lié  bien!  me  dit-elle  en  souriant, 
Matilde  a  doue  voulu  vous  convertir? 
—  Je  ne  puis  vous  dire,  ma  chère  tante, 
lui  répoudis-je,  combien  sa  lettre  m  a  lait 
de  peine ,  elle  a  provoqué  ma  réponse ,  et 
je  m'en  suis  bientôt  repentie:  j'avais  un»; 
frayeur    mortelle    de   vous    avoir    déplu. 


Su  DELPHINE. 

—  En  vérité  je  Fai  à  peine  lue ,  reprit  ma- 
dame de  Vernon  \  j'y  ai  reconnu  votre  bon 
cœur ,  votre  mauvaise  tête ,  tout  ce  qui 
fait  de  vous  une  personne  charmante  }  je 
n'ai  rien  remarqué  que  cela  :  quant  au 
fond  de  l'affaire ,  l'homme  chargé  de  dres— 


gf 


set  le  contrat  y  insérera  les  conditions  que 
vous  voulez  bien  offrir }  mais  il  faut  que 
vous  permettiez  qu'on  mette  dans  l'article 
que  c'est  une  donation  faite  en  dédomma- 
gement de  l'héritage  de  M.  d'Albémar.  Si 
madame  de  Mondo  ville  croyait,  que  c'est 
par  une  simple  générosité  de  votre  part , 
que  ma  fille  est  dotée,  son  orgueil  en  souf- 
frirait tellement  qu'elle   romprait  le  ma- 
riage. J'éprouvai,  je  l'avoue,  une  sorte  de 
répugnance  pour  cette  proposition ,  et  je 
voulais  la  combattre  :  mais  madame  de  \  er- 
non  m'interrompit ,  et  me  dit  :  Madame  de 
Mondoville  ne  sait  pas  combien  onpeut  être 
Êète  d'être  comblée   des   bienfaits    d'une 
amie  telle  que  vous  :  vous  m'avez  déjà  re- 
tirée une  fois  de  L'abîme  où  m'avait  jetée 
un  négociant  infidèle ,  vous  allez  mainte- 
nant marier  ma  fille  ,  le  seul  objet  de  mes 
sollicitudes,  et  il  faut  que  je  condamne  ma. 


DELPHINE.  01 

\ 

reconnaissance  au  silence  le  plus  absolu} 
tel  est  le  caractère  de  madame  de  Mondo- 
ville.  Si  vous  exigiez  que  le  service  que  vous 
me  rendez  fût  connu  5  je  serais  forcée  de  le 
refuser,  car  il  deviendrait  inutile  ;  mais  il 
vous  suffit  ,  n'est-il  pas  vrai ,  ma  chère  Del- 
phine ,  du  sentiment  que  j'éprouve  }  de  ce 
sentiment  qui  me  permet  de  vous  tout  de- 
voir, parce  que  mon  cœur  est  certain  de 
tout  acquitter.  —  Ces  derniers  mots  furent 
prononces  avec  cette  grâce  enchanteresse, 
qui  n'appartient  qu'à  madame  de  Vernbn; 
elle  n'avait  pas  fair  de  douter  de  mon 
consentement}  et  lui  en  faire  naître  l'idée  7 
c'était  refroidir  tous  ses  sentimens  :  elle 
s'y  abandonne  si  rarement  qu'on  craint 
encore  plus  d'en  troubler  les  témoignages } 
les  motifs  de  ma  répugnance  étaient  bien 
purs  :  mais  j'avais  une  sorte  de  honte  néan- 
moins (1  insister  pour  que  mon  nom  fut 
proclamé  à  cote  du  service  que  je  rendais 5 
et  je  fus  irrésistiblement  entraînée  à  céder 
aux  désirs  de  madame  de  Yernon. 

Je  lui  dis  cependant  :  —  J'ai  quelque 
regret  de  me  servir  du  nom  de  M.  d'Al- 
bemar  dans  une  circonstance  si  opposée  à 


3  2  DELPHINE. 

•ses  intentions  5  mais ,  s'il  était  témoin  du 
culte  que  vous  rendez  à  ses  vertus ,  s'il 
tous  entendait  parler  de  lui ,  comme  vous 

en  parlez    avec  moi,  peut-être Sans 

doute  j  interrompit  madame  de  Vernon:  et 
ce  mot  finit  la  conversation  sur  ce  sujet. 

Un  moment  de  silence  s'ensuivit  5  mais  , 
bientôt  reprenant  sa  grâce  et  sa  gaieté  na- 
turelles ,  madame  de  Yernon  dit  :  —  A  pro- 
pos ,  dois-je  vous  envoyer  M.  Tévêque 
de  L.,  pour  vous  confesser  à  lui,  comme 
Matilde  vous  le  propose  ?  —  Je  vous  en 
conjure,  lui  répondis-je}  dites-moi  donc, 
ma  chère  tante,  pourquoi  vous  avez  donné 
à  Matilde  une  éducation  presque  supers- 
titieuse, et  qui  a  si  peu  de  rapport  avec 
l'étendue  de  votre  esprit  et  l'indépendance 
de  vos  opinions  ?  Elle  redevint  sérieuse 
un  moment ,  et  me  dit  :  —  Tous  m'avez  fait 
vingt  fois  cette  question,  je  ne  voulais  pas 
y  répondre^  mais  je  vous  dois  tous  les  se- 
crets de  mon  cœur. 

Vous  savez  ,  continu  a- t-elle ,  tout  ce  que 
j'ai  eu  à  souffrir  de  M.  de  Yernon  ,  proche 
parent  de  votre  mari j  il  était  impossible 
de  lui  moins  ressembler  :  sa  fortune  et  ma 


DELPHINE. 


33 


pauvreté  furent  les  seuls  motifs  qui  déci- 
dèrent notre  mariage  :  j'en  fus  long-temps 
très-malheureuse}  à  la  fin  cependant,  je 
parvins  à  inaguerrir  contre  les  défauts  de 
M.  de  Yernon,  j'adoucis  un  peu  sa  rudesse  : 
il  existe  une  manière  de  prendre  tous  les 
caractères  du  monde ,  et  les  femmes  doi- 
vent la  trouver,  si  elles  veulent  vivre  en 
paix  sur  cette  terre  où  leur  sort  est  entiè- 
rement dans  la  dépendance  des  hommes. 
Je  n'avais  pu  néanmoins  obtenir  que  ma 
fille  me  fut  confiée,  et  son  père  la  diri- 
geait seul}  il  mourut  qu'elle  avait  onze 
ans}  et  pouvant  alors  m1  occuper  unique- 
ment d'elle ,  je  remarquai  qu'elle  avait 
dans  son  caractère  une  singulière  âpreté- 
assez  peu  de  sensibilité,  et  un  esprit  plus 
Opiniâtre  qu'étendu  :  je  reconnus  bientôt 
que  mes  leçons  ne  suffisaient  pas  pour  cor- 
riger de  tels  défauta  :,  j'ai  de  l'indolence 
dans  le  caractère,  inconvénient,  qui  est  le 
résultat  naturel  de  l'habitude  de  la  rési- 
gnation 5  j'ai  peu  d'autorité  dans  ma  ma- 
nière de  m'exprinn  r,  quoique  ma  décisi 
intérieure  soit  très-positive.  Je  mets  (rail- 
leurs trop  peu  d'importance  à  la  ; 


34  DELPHINE. 

des  intérêts  de  la  vie,  pour  avoir  le  sérieux 
nécessaire  à  renseignement.  Je  me  jugeai 
comme  je  jugerais  un  autre,  vous  save& 
que  cela  m'est  facile  }  et  je  résolus  de  con- 
fier à  M-  lévèque  de  L.  l'éducation  de  ma 
fille.  Après  y  avoir  bien  réfléchi,  je  crus 
que  la  religion ,  et  une  religion  positive  ? 
était  le  seul  frein  assez  fort  pour  dompter 
le  caractère  de  Ma  tilde  5  ce  caractère  au- 
rait pu  contribuer  utilement  à  l'avancement 
d'un  homme  \  il  présentait  l'idée  d'une  àme 
ferme  et  capable  de  servir  d'appui  }  mais  les 
femmes,  devant  toujours  plier,  ne  peuvent 
trouver ,  dans  les  défauts  et  dans  les  qua- 
lités mêmes  d'un  caractère  fort ,  que  des 
occasions  de  douleur.  Mon  projet  a  réussi  : 
la  religion,  sans  avoir  entièrement  changé 
îe  caractère  de  ma  fille ,  lui  a  ôté  ses  in-* 
convéniens  les  plus  graves  ;  et  comme  le 
sentiment  du  devoir  se  mêle  à  toutes  ses 
résolutions ,  et  presque  à  toutes  ses  paroles  , 
on  ne  s'aperçoit  plus  des  défauts  qu'elle 
avait  naturellement,  que  par  un  peu  de 
froideur  et  de  sécheresse  dans  les  relations 
de  la  vie ,  jamais  par  aucun  tort  réel.  Son 
esprit  est  assez,  borné  j  mais ,  comme  elle 


DELPHINE.  33 

respecte  tous  les  préjugés,  et  se  soumet  à 
toutes  les  convenances ,  elle  ne  sera  jamais 
exposée  aux  critiques  du  monde  :  sa  beauté , 
qui  est  parfaite, ne  lui  fera  courir  aucun  ris- 
que ,  car  ses  principes  sont  d'une  inébran- 
lable austérité.  Elle  est  disposée  aux  plus 
grands  sacrifices  ainsi  qu'aux  plus  petits  5  et 
la  roideur  de  son  caractère  lui  fait  aimer  la 
gêne  comme  un  antre  se  plairait  dans  l'aban- 
don. C'eût  été  bien  dommage ,  ma  chère 
Delphine  ,  qu'une  personne  aussi  aimable  7 
aussi  spirituelle  que  vous ,  se  fût  imposée 
un  joug  qui  l'eut  privée  de  mille  charmes  ; 
mais  réfléchissez  à  ce  qu'est  ma  fille ,  et 
vous  verrez  que  le  parti  que  j'ai  pris  était 
le  seul  qui  put  la  garantir  de  tous  les 
Malheurs  que  lui  préparait  sa  triste  con- 
formité avec  son  père.  Je  ne  parlerais  à 
personne,  ma  chère  Delphine,  avec  la 
confiance  que  je  viens  de  vous  témoigner  } 
niait,  je  n'ai  pas  voulu  que  l'amie  de  mon 
cœur,  celle  qui  Veut  assurer  le  bonheur 
de  Matilde.  ignorât  plus  long-temps  les 
motifs  qui  m'ont  déterminée  dans  la  plus 
importante  de  mes  résolutions ,  dans  celle 
qui  concerne  l'éducation  de  ma  Lille. 


36  DELPHINE. 

"\  ous  ne  pouvez  jamais  parler  sans  con- 
vaincre,  ma  chère  tante,  lui  répondis-je  $ 
mais  vous-même  cependant,  ne  pouviez- 
voits  pas  guider  votre  fille  ?  vos  opinions 
ne  sont-elles  pas  en  tout  conformes  à  celles 
que  la  raison. ...  —  Oh  !  mes  opinions  : 
répondit-elle  en  souriant  et  m'interrom— 
pant,  personne  ne  les  connaît:  et  comme 
elles  n'influent  point  sur  mes  sentimens  y 
ma  chère  Delphine,  vous  navez  pas  be- 
soin de  les  savoir. —  En  achevant  ces  mots  7 
elle  se  leva .  me  prit  par  la  main,  et  me  con- 
duisit dans  le  salon  où  plusieurs  personnes 
étaient  déjà  rassemblées.' 

Elle  entra,  et  leur  lit  des  excuses  avec 
cette  grâce  inimitable  que  vous-même  lui 
reconnaissez.  Quoiqu'elle  ait  au  moins  qua- 
rante ans .  elle  parait  encore  charmante  ? 
même  au  milieu  des  jeunes  femmes  5  sa 
pâleur,  ses  traits  un  peu  abattus,  rappel- 
lent la  langueur  de  la  maladie  et  non  la  dé- 
cadence des  années  5  sa  manière  de  se 
mettre  toujours  négligée  est  d'accord  avec 
cette  impression.  On  se  dit  quelle  serait 
parfaitement  jolie  ,  si  un  jour  elle  se  por- 
tait mieux,  si  elle  voulait  se  parer  comme 


DELPHINE,  3j 

les  autres*  ce  jour  n'arrive  jamais,  mais 
on  y  croit,  et  c'est  assez  pour  que  1  ima- 
gina tion  ajoute  encore  à  l'effet  naturel  de 
ses  agrémens. 

Dans  un  des  coins  de  la  chambre  était 
madame  du  Marset.  Vous  ai-je  dit  que  c'était 
une  femme  qui  ne  pouvait  me  supporter  y 
quoique  je  n'aie  jamais  eu  et  ne  veuille 
jamais  avoir  le  moindre  tort  avec  elle  ? 
Elle  a  pris,  dès  mon  arrivée,  parti  contre 
la  bienveillance  qu'on  m'a  témoignée,  et 
la  considérée  comme  un  affront  qui  lui 
serait  personnel.  J'ai  ,  pendant  quelque 
temps,  essayé  de  l'adoucir  T  mais .  quand 
j'ai  vu  qu'elle  avait  contracte  aux  yeux  du 
monde  l'engagement  de  me  détester  ,  et 
que  ne  pouvant  se  faire  une  existence  par 
ses  amis,  elle  espérait  s'en  taire  une  par 
ses  haines,  j'ai  résolu  de  dédaigner  ce 
qu'il  y  avait  de  factice  comme  ce  qu  il  y 
avait  de  réel  dans  son  aversion  pour  moi. 
Elle  prétend  ,  ne  sachant  trop  de  quoi 
m' accuser,  que  j'aime  et  que  j'approuve 
beaucoup  trop  la  Révolution  de  France.  Je 
la  laisse  dire,  elle  a  cinquante  ans  cl  nulle 
Lonté   dans    le    caractère  ;   c'est    assez  du 


38  Ï>EL  P  H  I  M  E. 

chagrins    pour    lui    permettre    beaucoup 
d'humeur. 

Derrière  elle  était  M.  de  Fierville ,  son 
fidèle  adorateur,  malgré  son  âge  avancé  : 
il  a  plus  d'esprit  quelle  et  moins  de  ca- 
ractère, ce  qui  fait  qu'elle  le  domine  en- 
tièrement :  il  se  plaît  quelquefois  à  causer 
avec  moi  :  mais,  comme  par  complaisance 
pour  madame  du  Marset ,  il  me  critique 
souvent  quand  je  n'y  suis  pas ,  il  fait  sans 
cesse  des  réserves  dans  les  complimens  qu'il 
m'adresse,  pour  se  mettre,  s'il  est  possi- 
ble, un  peu  d'accord  avec  lui— même.  Je 
le  laisse  s'agiter  dans  ses  petits  remords  , 
parce  que  je  n'aime  de  lui  que  son  esprit  ^ 
et  qu'il  ne  peut  m'empècher  d'en  jouir 
quand  il  me  parle. 

Au  milieu  de  la  société ,  Ma  tilde  ne  songe 
pas  un  instant  à  s'amuser  5  elle  exerce  tou- 
jours un  devoir  dans  les  actions  les  plus 
indifférentes  de  sa  vie;  elle  se  place  cons- 
tamment à  coté  des  personnes  les  moins 
aimables,  a* range  les  parties,  prépare  le 
thé,  sonne  pour  qu'on  entretienne,  le  fèuj 
enfin  s'occupe  dun  salon  comme  d'un 
ménage,  sans  donner  un  instant  à  l'en,- 


DELPHIHE*  3  9 

traîneraient  de  la  conversation.  On  pour- 
rait admirer  ce  besoin  continuel  de  tout 
changer  en  devoir ,  s'il  exigeait  délie  le? 
sacrifice  de  ses  goûts  }  mais  elle  se  plaît 
réellement  dans  cette  existence  toute  mé- 
thodique, et  blâme  au  fond  de  son  cœur 
ceux  qui  ne  l'imitent  pas. 

Madame  de  Vernon  aime  beaucoup  à 
jouer  }  quoiqu'elle  pût  être  1res— distinguée 
dans  la  conversation  ,  elle  l'évite;  on  dirait 
qu'elle  n'aime  à  développer  ni  ce  quelle 
sent,  ni  ce  qu'elle  pense.  Ce  goût  du  jeu, 
et  trop  de  prodigalité  dans  sa  dépense  ? 
sont  les  seuls  défauts  que  je  lui  connaisse. 

Elle  choisit  pour  sa  partie  hier  au  soir 
madame  du  Marset  et  M.  de  Fierville  *,  je  lui 
en  fis  quelques  reproches  tout  bas  ,  parce 
qu'elle  m'avait  dit  plusieurs  (ois  assez  de 
mal  de  tous  les  deux.  —  La  critique  ou  la 
louange  ,  me  répondit-elle  ,  est  un  amuse- 
ment de  l'esprit:  mais  ménager  les  hommes , 
est  nécessaire  pour  vivre  avec  eux.  —  Esti- 
mer ou  mépriser,  repris-je  a  ver  chaleur,  est 
un  besoin  de  Famé;  c'est  une  leçon,  c'esl 
un  exemple  utile  à  donner.  —  Vous  ave* 
raison  ,   nie  dit— elle  avec   précipitation  » 


4o  DELPHINE. 

vous  avez  raison  sous  le  rapport  de  la  mo- 
rale: ce  que  je  vous  disais  ne  faisait  allu- 
sion quaux  intérêts  du  monde.  —  Elle  me 
serra  la  main  en  s' éloignant 7  avec  une  ex- 
pression parfaitement  aimable. 

Je  restai  à  causer  auprès  de  la  cheminée 
avec  plusieurs  hommes  dont  la  conversa- 
tion ,  sur-tout  dans  ce  moment ,  inspire  le 
plus  vif  intérêt  à  tous  les  esprits  capables 
de  reflexion  et  d'enthousiasme.  Je  me  re- 
proche quelquefois  de  me  livrer  trop  aux 
charmes  de  cette  conversation  si  piquante  ] 
c'est  peut-être  blesser  un  peu  les  conve- 
nances^ que  se  mêler  ainsi  aux  entretiens 
les  plus  importans;  mais.,  quand  madame 
de  \ernon  .  et  les  dames  de  sa  société  sont 
établies  au  jeu,  je  me  trouve  presque  seule 
avec  Matilde  qui  ne  dit  pas  un  mot  :  et 
1  empressement  que  me  témoignent  les 
hommes  distingués  m'entraîne  à  les  écou- 
ter et  à  leur  répondre. 

Cependant  >  peut-être  est— il  vrai  que  je 
me  livre  souvent  avec  trop  de  chaleur  à 
l'esprit  que  je  peux  avoir  5  je  ne  sais  pas 
résister  assez  aux  succès  que  j'obtiens  en 
société .  et  qui  doivent  quelquefois  déplaire 


DELPHINE.  4 l 

aux  autres  femmes.  Combien  j  aurais  besoin 
d'un  guide!  Pourquoi  suis-je  seule  ici!  Je 
finis  cette  lettre  5  ma  chère  sœur  ,  en  vous 
répétant  ma  prière }  venez  près  de  moi , 
n'abandonnez  pas  votre  Delphine  dans  un 
monde  si  nouveau  pour  elle  5  il  m'inspire 
une  sorte  de  crainte  vague  que  ne  peut 
dissiper  le  plaisir  même  que  j'y  trouve. 


LETTRE    VIL 

Réponse  de  mademoiselle  d'Albèmar  à 
Delphine. 

Montpellier,  25  avril    179©. 

lYiA  chère  Delphine,  je  suis  fâchée  que 
vous  vous  montriez  si  généreuse  envers  ces 
N'ornons  5  mon  frère  aimait  encore  mieux 
la  fille  que  la  mère,  quoique  la  mère  ait 
beaucoup  plus  d'agrémens  que  la  fille}  il 
croyait  madame  de  Vernon  fausse  jusqu'à 
la  perfidie  :  pardon ,  si  je  me  sers  de  ces 
mots}  mais  je  ne  sais  pas  comment  dire  leur 
équivalent,  et  je  me  couiie  en  votre  bonne 


43  DELPHINE. 

amitié  pour  m'excuser.  Mon  frère  pensait 
que  mad.  de  Yernon  dans  le  fond  du  cœur 
n'aimait  rien  5  ne  croyait  à  rien .  ne  s'em- 
barrassait de  rien  5  et  que  sa  seule  idée  était 
de  réussir  5  elle  ,  et  les  siens ,  dans  tous  les 
intérêts  dont  se  compose  la  vie  du  monde  , 
la  fortune  et  la  considération.  Je  sais  bien 
qu'elle  a  supporté  avec  une  douceur  exem- 
plaire le  plus  odieux  des  maris,  et  qu'elle 
n'a  point  eu  d'amans,  quoiqu'elle  fut  bien 
jolie  ,  il  n'y  a  jamais  eu  un  mot  à  dire  contre 
elle  :  mais  dussiez-vous  me  trouver  injuste  , 
je  vous  avouerai  que  c'est  précisément  cette 
conduite  régulière  ,  qui  ne  me  parait  pas  du 
tout  s'accorder  avec  la  légèreté  de  ses  prin- 
cipes et  l'insouciance  de  son  caractère. 
Pourquoi  s'est-elle  pliée  à  tous  les  devoirs, 
même  à  tous  les  calculs ,  elle  qui  a  l'air  de 
n'attacher  d'importance  à  aucun  ?  Malgré 
les  motifs  qu'elle  donne  de  l'éducation  de 
sa  fille ,  ne  faut-il  pas  avoir  bien  peu  de 
sensibilité  .  pour  ne  pas  former  soi-même  , 
et  selon  son  propre  caractère ,  la  personne 
qu'on  aime  le  plus ,  pour  ne  lui  donner 
rien  de  son  âme  ,  et  se  la  rendre  étrangère 
par  les  opinions  qui  exercent  le  plus  d'in— 


DELPHINE.  43 

fluence  sur  toute   notre  manière  d'être  ? 

Il  se  peut  que  j'aie  tort  de  juger  aussi 
défavorablement  une  personne  dont  je  ne 
connais  aucune  action  blâmable}  mais  sa 
physionomie  5  toute  agréable  qu'elle  est  ? 
su  (lirait  seule  pour  m'empêcher  d'avoir  la 
moindre  confiance  en  elle.  Je  suis  ferme- 
ment convaincue  que  les  scntimcns  habi- 
tuels de  l'âme  laissent  une  trace  très— re- 
marquable sur  le  visage  :  grâce  à  cet  aver- 
tissement de  la  nature ,  il  n'y  a  point  de 
dissimulation  complète  dans  le  monde  }  je 
ne  suis  pas  défiante,  vous  le  savez 5  mais 
je  regarde  ,  et  si  Ton  peut  me  tromper  sur 
les  faits ,  je  démêle  assez  bien  les  carac- 
tères ;  c'est  tout  ce  qu'il  faut  pour  ne  jamais 
mal  placer  ses  affections  :  que  m'importe 
ce  qu'il  peut  arriver  de  mes  autres  inté- 
rêts ! 

Pour  vous,  ma  chère  Delphine,  vous 
vous  laissez  entraîner  par  le  charme  de  l'es- 
prit ,  et  je  crains  bien  que  si  vous  livrez 
votre  cœur  à  cette  femme,  elle  ne  le  fasse 
cruellement  souffrir 5  rendez-lui  service, 
je  ne  suis  pas  difficile  sur  les  qualités  des 
personnes   qu'on  peut  obliger  j  mais  ou 


44  DELPHINE- 

confie  à  ceux  qu'on  aime,  ce  qu'il  y  a  de 
plus  délicat  dans  le  bonheur  j  et  moi  seule , 
ma  chère  Delphine ,  je  vous  aime  assez 
pour  ménager  toujours  votre  sensibilité 
vive  et  profonde.  C'est  pour  vous  arracher 
à  la  séduction  de  cette  femme»  que  je  vou- 
drais aller  à  Paris  ;  mais  je  ne  m'en  sens  pas 
la  force ,  ii  m'est  absolument  impossible 
de  vaincre  la  répugnance  que  j'éprouve  à 
sortir  de  ma  solitude. 

Il  faut  bien  vous  avouer  le  motif  de  cette 
répugnance  ,  je  consens  à  vous  l'écrire  } 
mais  je  n'aurais  jamais  pu  me  résoudre  à 
vous  en  parler  ,  et  je  vous  prie  instamment 
de  ne  pas  me  répondre  sur  un  sujet  que  je 
n'aime  pas  à  traiter.  Yous  savez  que  j'ai 
l'extérieur  du  monde  le  moins  agréable  } 
ma  taille  est  contrefaite ,  et  ma  figure  n'a 
point  de  grâce;  je  n'ai  jamais  voulu  me 
marier  quoique  ma  fortune  attirât  beau- 
coup de  prétendons  5  j'ai  vécu  presque 
toujours  seule  ,  et  je  serais  un  mauvais 
guide  pour  moi-même  r  et  pour  les  autres 
au  milieu  des  passions  de  la  vie}  mais  j'en 
sais  assez  pour  avoir  remarqué  ,  qu  une 
femme  disgraciée  de  la  nature,  est  lètre 


DELPHINE.  45 

le  plus  malheureux  lorsqu'elle  ne  reste  pas 
dans  la  retraite.  La  société  est  arrangée  de 
manière  que,  pendant  les  vingt  années  de  sa 
jeunesse ,  personne  ne  s'intéresse  vivement 
à  elle  5  on  l'humilie  à  chaque  instant  sans 
le  vouloir,  et  il  n'est  pas  un  seul  des  discours 
qui  se  tiennent  devant  elle,  qui  ne  reveille 
dans  son  âme  un  sentiment  douloureux. 

J'aurais  pu  jouir  ,  il  est  vrai ,  du  bonheur 
d'avoir  des  enfàns  :  mais  que  ne  soufiii- 
rais— je  pas  ,  si  j'avais  transmis  à  ma  fille  les 
desavantages  de  ma  figure!  si  je  la  voyais 
destinée  comme  moi  à  ne  jamais  connaître 
le  bonheur  suprême  d'être  le  premier  objet 
d'un  homme  sensible!  Je  ne  le  conlie  qu'à 
vous,  ma  chère  Delphine }  mais  parce  que 
je  ne  suis  point  faite  pour  inspirer  de  l'a- 
mour, il  ne  s'ensuit  pas  que  mon  cœur  ne 
soit  susceptible  des  affections  les  plus  ten- 
dres} j'ai  senti,  presqu'au  sortir  de  l'en- 
fance, qu'avec  ma  figure,  il  était  ridicule 
d'aimer.  Imaginez-vous  de  quels  senlimens 
amers  j'ai  dû  m'abreuver  5  il  était  ridicule 
pour  moi  d'aimer!  et  jamais  cependant  la 
nature  n'avait  formé  un  cœur  à  qui  ce 
bonheur  lut  plus  nécessaire. 


46  DELPHINE. 

Un  homme  5  dont  les  de'fauts  extérieurs 
seraient  très— marquans ,  pourrait  encore 
conserver  les  espérances  les  plus  propres  à 
le  rendre  heureux.  Plusieurs  ont  anobli 
par  des  lauriers  les  disgrâces  de  la  nature  5 
mais  les  femmes  n'ont  d'existence  que  par 
l'amour  ;  l'histoire  de  leur  vie  commence 
et  finit  avec  l'amour  :  et  comment  pour- 
raient-elles inspirer  ce  sentiment  sans  quel- 
ques agrëmens  qui  puissent  plaire  aux  yeux  î 
La  société  fortifie  à  cet  égard  l'intention  de 
la  nature  au  lieu  d'en  modifier  les  effets  ? 
elle  rejette  de  son  sein  la  femme  infortu- 
née que  l'amour  et  la  maternité  ne  doivent 
point  couronner.  Que  de  peines  dévorantes 
n'a-t-elîe  point  à  souffrir  dans  le  secret  de 
son  cœur  ! 

J'ai  été  romanesque,  comme  si  je  vous 
ressemblais,  ma  chère  Delphine,  mais  j'ai 
néanmoins  trop  de  fierté  pour  ne  pas  cacher 
à  tous  les  regards ,  le  malheureux  contraste 
de  ma  destinée  et  de  mon  caractère.  Gom- 
ment suis— je  donc  parvenue  à  supporter  le 
cours  des  années  qui  m'étaient  échues  ? 
Je  me  suis  renfermée  dans  la  retraite ,  ras- 
semblant sur  votre  tête  tous  mes  intérêts ^ 


DELPHINE.  47 

tous  mes  vœux ,  tous  mes  sentimens }  je 
me  disais  que  j'aurais  été  vous,  si  la  nature 
m'avait  accordé  vos  grâces  et  vos  charmes  } 
et  secondant  de  toute  mon  âme  l'inclina- 
tion de  mon  frère  ,  je  l'ai  conjuré  de  vous 
laisser  la  portion  de  son  bien  qu'il  me  des- 
tinait. 

Qu'aurais-je  fait  de  la  richesse  ?  j'en  ai 
ce  qu'il  faut  pour  rendre  heureux  ce  qui 
m'entoure,  pour  soulager  l'infortune  au- 
tour de  moi }  mais  quel  autre  usage  de  l'ar- 
gent pourrais-je  imaginer  qui  n'eut  ajouté 
au  sentiment  douloureux  qui  pèse  sur  mon 
âme  ?  Aurais— je  embelli  ma  maison  pour 
moi,  mes  jardins  pour  moi  F  et  jamais  la 
reconnaissance  d'un  être  chéri  ne  m'aurait 
récompensée  de  mes  soins!  Aurais  — je 
réuni  beaucoup  de  monde,  pour  entendre 
plus  souvent  parler  de  ce  que  les  autres 
possèdent  et  de  ce  qui  me  manque?  au- 
rais-je  voulu  courir  le  risque  des  proposi- 
tions de  mariage  qu'on  pouvait  adresser  à 
ma  fortune,  et  nie  serais— je  condamnée 
à  supporter  tous  les  détours  qu'aurait  pris 
l'intérêt  avide  pour  endormir  ma  vanité  et 
m'oter  jusqu'à  l'estime  de  moi-même  P 


48  DELPHINE. 

Non  3  non  ,  Delphine ,  ma  sage  résigna- 
tion vaut  bien  mieux.  Il  ne  me  restait 
qu'un  bonheur  à  espérer }  je  Pai  goûté,  je 
vous  ai  adoptée  pour  ma  fille  5  j'avais  man- 
qué la  vie,  j'ai  voulu  vous  donner  tous  les 
moyens  d'en  jouir.  Je  serais  sans  doute 
bien  heureuse  d'être  près  de  vous ,  de  vous 
voir  5  de  vous  entendre  5  mais  avec  vous 
seraient  les  plaisirs  et  la  société  brillante 
qui  doivent  vous  entourer.  Mon  cœur  qui 
n'a  point  aimé ,  est  encore  trop  jeune  pour 
ne  pas  souffrir  de  son  isolement ,  quand 
tous  les  objets  que  je  verrais  m'en  renou- 
velleraient la  pensée. 

Les  peines  d'imagination  dépendent  pres- 
que entièrement  des  circonstances  qui  nous 
les  retracent  5  elles  s'effacent  d'elles-mêmes  , 
lorsque  l'on  ne  voit  ni  n'entend  rien  qui 
en  réveille  le  souvenir,  mais  leur  puissance 
devient  terrible  et  profonde  quand  l'esprit 
est  forcé  de  combattre  à  chaque  instant 
contre  des  impressions  nouvelles.  Il  faut 
pouvoir  détourner  son  attention  d'une 
douleur  importune  et  s'en  distraire  avec 
adresse  ,  car  il  faut  de  l'adresse  vis-à-vis  de 
soi-même  5  pour  ne  pas  trop  souffrir.  Je  ne 


DELPHINE.  4f) 

connais  guéries  les  autres,  ma  chère  Del- 
phine, niais  assez  bien  moi }  c'est  le  fruit 
de  la  solitude.  Je  suis  parvenue  avec  assez 
cT efforts  à  me  faire  une  existence  qui  me 
préserve  des  chagrins  vifs  5  j'ai  des  occu- 
pations pour  chaque  heure ,  quoique  rien 
ne  remplisse  mon  existence  entière  5  j'unis 
les  jours  aux  jours  ,  et  cela  fait  un  an  , 
puis  deux ,  puis  la  vie.  Je  n'ose  pas  changer 
de  place,  agiter  mon  sort  ni  mon  âme  * 
j'ai  peur  de  perdre  le  résultat  de  mes  ré- 
flexions et  de  troubler  mes  habitudes  qui 
me  sont  encore  plus  nécessaires  ,  parce 
qu'elles  me  dispensent  de  réflexions  mê- 
mes ,  et  font  passer  le  temps  sans  que  je 
m'en  mêle. 

Déjà  cette  lettre  va  déranger  mon  repos 
pour  plusieurs  jours }  il  ne  faut  pas  me 
faire  parler  de  moi  ,  il  ne  finit  presque  pas 
que  ]'\  pense}  je  ^  is  en  vous}  laissez-moi 
vous  suivre  de  mes  vœux,  vous  aider  de 
mes  conseils ,  si  j'en  peux  donner  pour  ce 
monde  que  j'ignôi  e.  Vpprenez-moi  succes- 
sivement et  régulièrement  les  évenemens 
qui  vous  intéressent .  je  croirai  presque 
avoir  vécu  dans  votre  histoire  :  je  conser— 

Tome  1:  r  \ 


5o 


DELPHINE. 


verai  des  souvenirs  5  je  jouirai  par  vous  des 
sentimens  que  je  nai  pu  ni  inspirer  ,  ni 
connaître. 

Savez-vous  que  je  suis  presque  fâche'e 
que  vous  ayez  fait  le  mariage  de  Matilde 
avec  Léonce  de  Mondoviile?  j'entends  dire 
qu'il  est  si  beau  ,  si  aimable  et  si  fier  , 
qu'il  me  semblait  digne  de  ma  Delphine } 
mais  je  l'espère  ,  elle  trouvera  celui  qui 
doit  la  rendre  heureuse  :  alors  seulement, 
je  serai  vraiment  tranquille.  Quelque  dis- 
tinguée que  vous  soyez,  que  feriez-vous 
sans  appui f  vous  exciteriez  l'envie,  et  elle 
vous  persécuterait.  Votre  esprit ,  quelque 
supérieur  qu'il  soit ,  ne  peut  rien  pour  sa 
propre  défense  }  la  nature  a  voulu  que  tous 
les  dons  des  femmes  fussent  destinés  au 
bonheur  des  autres  ,  et  de  peu  d'usage 
pour  elles-mêmes.  Adieu ,  ma  chère  Del- 
phine ,  je  vous  remercie  de  conserver  l'ha- 
bitude de  votre  enfance  et  de  m'écrire 
tous  les  soirs  ce  qui  vous  a  occupée  pen- 
dant le  jour  :  nous  lirons  ensemble  dans 
votre  âme ,  et  peut-être  qu'à  deux ,  nous 
aurons  assez  de  force  pour  assurer  votre 
bonheur. 


DELPHINE.  5t 


LETTRE    VIII. 

Réponse  de  Delphine  à  mademoiselle 
d'Albémar. 

Paris,   ce  I  mai. 

X  ourquoi  m'avez-vous  interdit  de  vous 
répondre,  ma  chère  sœur,  sur  les  motifs 
qui  vous  éloignent  de  Paris  P  Votre  lettre 
excite  en  moi  tant  de  sentimens  que  j'au- 
rais le  besoin  d'exprimer!  Ah!  j'irai  bien- 
tôt vous  rejoindre 5  j'irai  passer  toutes  mes 
années  près  de  vous  :  croyez— moi .  cette 
vie  de  jeunesse  et  d'amour  est  moins  heu- 
reuse que  vous  ne  pensez.  Je  suis  unique- 
ment occupée  depuis  quelques  jours  du 
soi  t  d'une  de  mes  amies ,  madame  d  Ervins  : 
c'est  sa  beauté  même  et  les  sentimens 
qu'elle  inspire  qui  sont  la  source  de  ses 
erreurs  et  de  ses  peines. 

Vous  savez  que  lorsque  je  vous  quittai , 
il  y  a  un  an ,  je  tombai  dangereusement 
malade  à  Bordeaux  ;  madame  d"Ei  vins,  dont 


5a 


DELPHINE. 


la  terre  était  voisine  de  cette  ville,  était 
venue  pendant  l'absence  de  son  mari  y 
passer  quelques  jours 5  elle  apprit  mon 
nom ,  elle  sut  mon  état  et  vint  avec  une 
ineffable  bonté  s'établir  chez  moi  pour  me 
soigner  :  elle  me  veilla  pendant  quinze 
jours ,  et  je  suis  convaincue  que  je  lui 
dois  la  vie.  Sa  présence  calmait  les  agita- 
tions de  mon  sang,  et  quand  je  craignais 
de  mourir ,  il  me  suffisait  de  regarder  son 
aimable  figure  ?  pour  croire  à  de  plus  doux 
présages.  Lorsque  je  commençai  à  me  ré- 
tablir ,  je  voulus  connaître  celle  qui  méri- 
tait déjà  toute  mon  amitié  }  j'appris  que 
c'était  une  Italienne  dont  la  famille  habi- 
tait Avignon;  on  l'avait  mariée  à  quatorze 
ans  à  M.  d'Ervins  3  qui  avait  vingt— cinq 
ans  de  plus  qu'elle ,  et  la  retenait  depuis 
dix  ans  dans  la  plus  triste  terre  du  monde. 
Thérèse  d'Ervins  est  la  beauté  la  plus 
séduisante  que  j'aie  jamais  rencontré}  une 
expression  à  la  fois  naïve  et  passionnée , 
donne  à  toute  sa  personne  je  ne  sais  quelle 
volupté  d'amour  et  d'innocence  singulière- 
ment aimable.  Elle  n'a  point  reçu  d'instruc- 
tion ;  mais  ses  manières  sont  nobles  et  son 


DELPHINE.  53 

langage  est  pur:  elle  est  dévote  et  supersti- 
tieuse comme  les  Italiennes,  et  n'a  jamais 
réfléchi  sérieusement  sur  la  morale,  quoi- 
qu'elle se  soit  souvent  occupée  de  la  reli- 
gion* mais  elle  est  si  parfaitement  bonne 
et  tendre  qu'elle  n'aurait  manqué  à  aucun 
devoir  ,  si  elle  avait  eu  pour  époux  un 
homme  digne  d'être  aimé.  Les  qualités  na- 
turelles suffisent  pour  être  honnête  lorsque 
Ton  est  heureux,  mais  quand  le  hasard  et 
la  sociét  :  vous  condamuent  à  lutter  contre 
votre  cœur,  il  faut  des  principes  réfléchis 
pour  se  défendre  de  soi-même ,  et  les  ca- 
ractères les  plus  aimables  dans  les  relations 
habituelles  de  la  vie ,  sont  les  plus  exposés 
quand  la  vertu  se  trouve  en  combat  avec 
la  sensibilité. 

Le  visage  et  les  manières  de  Thérèse 
sont  si  jeunes  5  qu'on  a  de  la  peine  à  croire 
qu'elle  soit  déjà  la  mère  d'une  fille  de  neuf 
ans  •  elle  ne  s'en  sépare  jamais  .  et  la  ten- 
dresse extrême  qu'elle  lui  témoigne  étonne 
cette  pauvre  petite,  qui  éprouve  confuse— 
meut  le  besoin  de  la  protection,  plutôt 
que  celui  d'un  sentiment  passionné.  Son 
âme  enfantine  est  surprise  des  vil  es  éiuo- 


54  DELPHINE, 

tions  qu'elle  excite ,  une  affection  raison- 
nable et  des  conseils  utiles  la  toucheraient 
peut— être  davantage. 

Mad.  d'Ervins  a  vécu  très-bien  avec  son 
mari  pendant  dix  ans }  la  solitude  et  le 
défaut  d'instruction  ont  prolongé  son  en- 
fance ,  mais  le  monde  était  à  craindre  pour 
son  repos,  et  je  suis  malheureusement  la 
première  cause  du  temps  qu'elle  a  passé  a 
Bordeaux  et  de  l'occasion  qui  s'est  offerte 
pour  elle  de  connaître  M.  de  Serbellane  } 
c'est  un  Toscan ,  âgé  de  trente  ans  3  qui 
avait  quitté  l'Italie  depuis  trois  mois  ,  attiré 
en  France  par  la  révolution.  Ami  de  la 
liberté ,  il  voukit  se  fixer  dans  le  pays  qui 
combattait  pour  elle  }  il  vint  me  voir  parce 
qu'il  existait  d'anciennes  relations  entre  sa 
famille  et  la  mienne  :  je  partis  peu  de  jours 
après  :  mais  j'avais  déjà  des  raisons  de 
craindre  qu'il  n'eût  fait  une  impression 
profonde  sur  le  cœur  de  Thérèse.  Depuis 
six  mois ,  elle  m'a  souvent  écrit  qu'elle 
souffrait ,  qu'elle  était  malheureuse ,  mais 
sans  m'expliquer  le  sujet  de  ses  peines. 
M.  de  Serbellane  est  arrivé  à  Paris  depuis 
quelques  jours 5  il  est  venu  me  voir  et  ne 


DELPHINE.  53 

m'ayant  point  trouvée ,  il  m'a  envoyé  une 
lettre  de  Thérèse  qui  contient  son  histoire. 
M.  de  Serbellane  a  sauve  son  mari  et 
elle,  un  mois  après  mon  départ,  des  dan- 
gers que  leur  avait  lait  courir  la  haine  des 
paysans  contre  M.  d'Ervins.  Le  courage  , 
le  sang-froid ,  la  fermeté  que  M.  de  Ser- 
bellane a  montrés  dans  cette  circonstance 
ont  touché  jusqu'à  l'orgueilleuse  vanité  de 
M.  d'Ervins }  il  Ta  prié  de  demeurer  chez 
lui ,  il  y  a  passé  six  mois  ,  et  Thérèse  pen- 
dant ce  temps  n'a  pu  résister  à  1  amour 
qu'elle  ressentait  :  les  remords  se  sont 
bientôt  emparés  de  sonàme;  sans  rienôter 
à  la  violence  de  sa  passion,  ils  multipliaient 
ses  dangers,  ils  exposaient  son  secret.  Son 
amour  et  les  reproches  qu'elle  se  faisait 
de  cet  amour  compromettaient  ('gaiement 
sa  destinée.  M,  de  Serbellane  a  craint  que 
M.  d'Ervins  ne  s'aperçut  du  sentiment 
de  sa  femme,  et  que  Pamour— propre  même 
qui  servait  à  l'aveugler  ne  portât  sa  fureur 
au  comble,  s'il  découvrait  jamais  la  vérité. 
Thérèse  elle— même  a  désiré  que  son  amant 
s'éloignât  •  mais  quand  il  a  été  parti  .  elle 
en  a  conçu  une  telle  douleur,  que   duu 


56  DELPHINE. 

jour  à  F  autre  il  est  craindre  qu'elle  ne 
demande  à  son  mari  de  la  conduire  à  Paris. 
Il  faut  que  je  vous  fasse  connaître  M.  de 
Serbellane  pour  que  vous  conceviez  com- 
ment avec  beaucoup  de  raison  et  même 
assez  de  calme  dans  ses  affections ,  il  a  pu 
inspirer  à  Thérèse  un  sentiment  si  vif  : 
d'abord  je  crois  en  général,  qu'un  homme 
d'un  caractère  froid  se  fait  aimer  facile- 
ment dune  âme  passionnée,  il  captive  et 
soutient  l'intérêt  en  vous  faisant  supposer 
un  secret  au-delà  de  ce  qu  il  exprime  3  et 
ce  qui  manque  à  son  abandon  peut ,  mo- 
mentanément du  moins,  exciter  davantage 
l'inquiétude  et  la  sensibilité  d'une  femme  } 
les  liaisons  ainsi  fondées  ne  sont  peut-être 
pas  les  plus  heureuses  et  les  plus  durables  , 
mais  elles  agitent  davantage  le  cœur  assez 
faible  pour  s  y  livrer.  Thérèse  solitaire, 
exaltée  et  malheureuse ,  a  été  tellement 
entraînée  par  ses  propres  sentimens.  qu'on 
ne  peut  accuser  M.  de  Serbellane  de  l'avoir 
séduite.  Il  y  a  beaucoup  de  charme  et  de 
dignité  dans  sa  contenance ,  son  visage  a 
f  expression  des  habitans  du  midi,  et  ses 
manières    vous    feraient    croire    qu'il   est 


DELPHINE.  5j 

Anglais.  Le  contraste  de  sa  figure  animée 
avec  son  accent  calme  et  sa  conduite  tou- 
jours mesurée ,  a  quelque  cliose  de  très- 
piquant.  Son  âme  est  forte  et  sérieuse:  son 
déiâut  selon  moi ,  c'est  de  ne  jamais  mettre 
complètement  à  Taise  ceux  mêmes  qui  lui 
sont  chers 5  il  est  tellement  maître  de  lui, 
qu'on  trouve  toujours  une  sorte  d'inégalité 
dans  les  rapports  qu'on  entretient  avec  un 
homme  qui  n'a  jamais  dit  à  la  fin  du  jour 
un  seul  mot  involontaire.  Il  ne  faut  attri- 
buer cette  reserve  à  aucun  sentiment  de 
dissimulation  ou  de  défiance,  mais  à  Tha— 
blinde  constante  de  se  dominer  lui-même 
et  d'observer  les  autres. 

In  grand  fonds  de  bonté,  une  disposi- 
tion secrète  à  la  mélancolie  rassurent  ceux 
qui  l'aiment,  et  donnent  le  besoin  de  mé- 
riter son  estime.  Des  mots  fins  et  délicats 
font  entrevoir  son  caractère*  il  semble 
qu'il  comprend,  qu'il  partage  même  tout 
bas  la  sensibilité  des  .autres,  et  que  dans 
le  secret  de  son  cœur,  il  répond  à  l'émotion 
qu  un  lui  exprime  :;  mais  tout  ce  qu'il 
éprouve  vn  ce  genre  vous  apparaît  comme 
dri  i     pe  un  nuage,  et  l'imagination  des  per- 


58  DELPHINE, 

sonnes  vives  n'est  jamais  avec  lui  5  ni  to- 
talement découragée  ,  ni  entièrement  sa- 
tisfaite. 

In  tel  homme  devait  nécessairement 
prendre  un  grand  empire  sur  Thérèse } 
mais  son  sort  n'en  est  pas  plus  heureux  , 
car  il  se  joint  à  toutes  ses  peines,  l'inquié- 
tude continuelle  de  se  perdre  même  dans 
l'estime  de  son  amant.  Tourmentée  par  les 
sentimens  les  plus  oppose's  ,  par  les  remords 
d'avoir  aimé,  par  la  crainte  de  n'être  pas 
assez  aimée ,  ses  lettres  peignent  une  âme 
si  agitée  qu  on  peut  tout  redouter  de  ces 
combats  plus  forts  que  son  esprit  et  sa 
raison. 

Je  rencontrai  M.  de  Serbellane  chez 
madame  de!  ernonle  soir  du  jour  où  j'avais 
reçu  la  lettre  de  Thérèse,  je  m'approchai 
de  lui  et  je  lui  dis  que  je  souhaitais  de  lui 
parler }  il  se  leva  pour  me  suivre  dans  le 
jardin  avec  son  expression  de  calme  accou- 
tumée. Je  lui  appris,  sans  entrer  dans  au- 
cun détail,  que  j'avais sïrpar  mad. d'Ervins 
tout  ce  qui  l'intéressait,  mais  que  je  fré- 
missais de  son  projet  de  venir  à  Paris.  —  II 
est  impossible  y  cominuai-je ,  avec  le  ca- 


DELPHINE.  59 

ractère  que  vous  connaissez  à  Thérèse ,  que 
son  sentiment  pour  vous  ne  soit  pas  bientôt 
découvert,  par  les  observateurs  oisifs  et  pé— 
nétrans  de  ce  pays-ci.  M.  d'Ervins  appren- 
dra les  torts  de  sa  femme  par  de  perfides 
plaisanteries,  et  la  blessure  d'amour-propre 
qu'il  en  recevra  sera  bien  plus  terrible. 
Ecrivez  donc  à  mad.  dErvins*  c'est  à  vous 
à  la  détourner  de  son  dessein.  Madame  1 
répondit  M.  de  Serbellane ,  si  je  lui  écri- 
vais pour  la  prier  de  ne  pas  me  rejoindre , 
elle  ne  verrait,  dans  cette  conduite  ,  que  le 
refroidissement  de  ma  tendresse  pour  elle  , 
et  la  douleur  que  je  lui  causerais  serait  la 
plus  amère  de  toutes.  Me  convient— il ,  à 
moi  qui  suis  coupable  de  l'avoir  entraînée, 
de  prendre  maintenant  le  langage  de  l'a- 
mitié pour  la  diriger?  je  révolterais  son 
âme,  je  la  ferais  souffrir,  et  ma  conduite 
ne  serait  pas  véritablement  délicate  ,  car  il 
n'y  a  de  délicat  que  la  par  (aile  bonté. 
—  Mais,  lui  dis-je  alors,  vous  montrez  ce- 
pendant dans  toutes  les  circonstances  une 
raison  si  forte....  —  J'en  ai  quelquefois , 
interrompit  M.  de  Serbellane ,  lorsqu'il  ne 
s'agit  que  de  moi  5  mais  je  trouve  une  sorte 


ÔO  DELPHINE. 

de  barbarie ,  dans  la  raison  appliquée  à  la 
douleur   d'un  autre ,   et  je  ne  m'en  sers 
point  dans  une  pareille  situation.  —  Que 
iérez-vous  cependant,  lui  dis-je.  si  ma- 
dame d  Ervins  vient  dans  ces  lieux ,  si  elle 
se  perd  ,  si  son  mari  Y  abandonne  ?  —  Je 
souhaite ,   madame  ,   me  répondit  M.   de 
Serbellane ,  que  Thérèse  ne  vienne  point 
à  Paris.  Je  consentirais  au  douloureux  sa- 
crifice de  ne  plus  la  revoir ,  si  son  repos 
pouvait  en  dépendre  :  mais  si   elle  arrive 
ici  et  quelle  se  brouille  avec  son  mari ,  je 
lui  dévouerai  ma  vie ,  et  en  supposant  que 
les  lois  de  France  permettent  le  divorce , 
je  l'épouserai.  —  Y  pensez-vous  ,  m'écriai- 
je?  l'épouser!  elle  qui  est  catholique  ,  dé- 
vote !  —  Je  vous  parie  uniquement ,  reprit 
avec  tranquillité  M.  de  Serbellane  7  de  ce 
que  je  suis  prêt  à  faire  pour  elle  ,   si  son 
bonheur  l'exige  5  mais  il  vaut  mieux  pour 
tous   les   deux  que  nos   destinées   restent 
dans  l'ordre  5  et  j'espère  que  vous  la  déci- 
derez à  ne  pas  venir.  —  Me  permettrez- 
vous  de  le  dire.;  monsieur.,  lui  répondis— je  ; 
vous  mettez  dans   votre  conversation  un 
singulier  mélange  d'exaltation  et  de  froi— 


DELPHINE.  6\ 

deur.  —  Tous  vous  persuadez  un  peu  Ité- 
reraient, madame,  répliqua  M.  de  Serbcl- 
lane,  que  j'ai  de  la  froideur  dans  le  carac- 
tère :,  drs  mon  enfance  la  timidité  et  la 
fierté  réunies  m'ont  donné  l'habitude  de 
réprimer  les  signes  extérieurs  de  mon  ('mo- 
tion. Sans  vous  occuper  trop  long— temps 
de  moi,  je  vous  dirai  que  j'ai  fait,  comme 
la  plupart  des  jeunes  gens  de  mon  âge, 
beaucoup  de  fautes  en  entrant  dans  le 
monde }  que  ces  finîtes,  par  une  combi- 
naison de  circonstances  ,  ont  eu  des  suites 
funestes,  et  qu'il  m'est  resté,  de  toutes  les 
peines  que  j'ai  éprouvées,  assez  de  calme 
dans  mes  propres  impressions,  mais  un 
profond  respect  pour  la  destinée  des  per- 
sonnes qui,  de  quelque  manière,  dépen- 
dent de  moi.  Les  passions  impétueuses  ont 
toujours  pour  but  notre  satisfaction  per- 
sonnelle 5  ces  passions  sont  très-réfroidies 
dans  mon  cœur  :  mais  je  ne  suis  point 
blasé  sur  mes  devoirs,  et  jr  n'ai  rien  de 
mieux  à  faire  de  moi  que  d'épargner  de  I  « 
douleur  à  ceux  qui  m'aiment,  maintenant 
que  je  ne  peux  plus  avoir  ni  goût  vif,  ni 
volonté  forte  qui  ait  pour  objet  mon  propre 


62  DELPHINE. 

bonheur.  -<-  En  achevant  ces  mots ,  une 
expression  de  mélancolie  se  peignit  sur  le 
visage  de  M.  de  Serbellane:,  j'éprouvai  pour 
lui  ce  sentiment  que  fait  naître  en  nous  le 
malheur  d  un  homme  distingué.  Je  lui  pris 
moi-même  la  main  comme  à  mon  frère  ,  il 
comprit  ce  que  j'éprouvais ,  il  m'en  sut  gré } 
mais  son  cœur  se  referma  bientôt  après  , 
je  crus  même  entrevoir  qu'il  redoutait 
d  être  entraîné  à  parler  plus  long-temps  de 
lui  ,  et  je  le  suivis  dans  ie  salon  où  il  re- 
montait de  son  propre  mouvement.  Depuis 
cette  conversation  je  l'ai  vu  deux  fois,  il  a 
toujours  évité  de  s'entretenir  seul  avec  moi , 
et  il  y  a  dans  ses  manières  une  froideur  qui 
rend  impossible  l'intimité  :  cependant  il 
me  regarde  avec  plus  d'intérêt  5  s'adresse 
à  moi  dans  la  conversation  générale ,  et  je 
croirais  qu  il  veut  m" indiquer  que  la  per- 
sonne à  qui  il  a  ouvert  son  cœur,  même 
une  seule  fois ,  sera  toujours  pour  lui  un 
être  à  part.  Mais  hélas!  mon  amie  ne  sera 
point  heureuse ,  elle  ne  le  sera  point ,  et  le 
remords  et  l'amour  la  déchireront  en  même 
temps.  Que  je  bénis  le  Ciel  des  principes  de 
morale  que  vous  m'avez  inspirés  et  peut— 


DELPHINE.  63 

être  même  aussi  clés  sentimens  qu'on  pour- 
rait appeler  romanesques  ,  mais  qui  5  don- 
nant une  haute  idée  de  soi— même  et  de 
l'amour  5  préservent  des  séductions  du 
monde  comme  trop  au— dessous  des  chi- 
mères que  Ton  aurait  pu  redouter  ! 

Je  consacrerai  ma  vie,  je  l'espère,  à 
m'occuper  du  sort  de  mes  amis,  et  je  ferai 
ma  destinée  de  leur  bonheur.  Je  prends 
un  grand  intérêt  au  mariage  de  Matilde, 
j  y  trouverais  plus  de  plaisir  encore  si  elle 
répondait  vivement  à  mon  amitié ,  mais 
toutes  ses  démarches  sont  calculées  ,  toutes 
ses  paroles  préparées ,  je  prévois  sa  réponse, 
je  m'attends  à  sa  visite }  quoiqu'il  n'y  ait 
point  de  fausseté  dans  son  caractère ,  il  y 
a  si  peu  d'abandon ,  qu'on  sait  avec  elle 
la  vie  d'avance ,  comme  si  l'avenir  était 
déjà  du  passé. 

Ma  chère  Louise,  je  vous  le  répète,  je 
veux  retourner  vers  vous  ,  puisque  \  ous  ne 
voulez  pas  venir  à  Paris  ■  comment  pour- 
rais—je renoncer  aux  douceurs  parfaites 
de  notre  intimité  !   Adieu. 


64  DELPHINE. 


LETTRE   IX. 

Madame  de  T 'ernon  à  M.  de  Clarimin  , 
à  sa  terre  près  de  Montpellier, 

Paris,  ee  2  mai. 

J.  ou  jours  des  inquiétudes,  mon  cher 
Clarimin  .  sur  la  dette  que  j'ai  contractée 
avec  vous  !  Ne  vous  ai— je  pas  mande  plu- 
sieurs fois  que  les  réclamations  de  madame 
de  Mondoville  sur  la  succession  de  M.  de 
"\  ernon  étaient  arrangées  par  le  mariage 
de  son  fils  avec  ma  fille  f  Je  constitue  en 
dot  à  Matilde  la  terre  d'Àndelvs .  de  vingt 
mille  livres  de  rente.  C'est  beaucoup  plus 
que  la  fortune  de  son  père  5  je  ne  lui  devrai 
donc  aucun  compte  de  ma  tutelle.  Je  n'é- 
tais gênée  que  par  ce  compte  et  par  les  di- 
verses sommes  que  je  devais  rembourser 
à  mad.  de  Mondoville  sur  la  succession  de 
M.  de  \  ernon.  Mais  il  sera  convenu  dans 
le  contrat  que  ces  dettes  ne  seront  payées 
qu'après  moi  7  et  je  me  trouve  ainsi  dis— 


DELPHINE.  6  J 

pensée  de  rendre  à  Matilde  le  bien  de  son 
père.  Je  puis  donc  vous  garantir  que  vos 
soixante  mille  livres  vous  seront  remises 
avant  deux  mois. 

J'ajouterai ,  pour  achever  de  vous  ras- 
surer y  que  je  n'achète  point  la  terre  d'An— 
delys  }  c'est  mad.  d'Albémar  qui  la  donne 
à  ma  fille.  J'avais  cru  jusqu'à  présent  cette 
confidence  superflue  :  et  je  vous  demande 
un  profond  secret.  Madame  d'Albémar  est 
très-riche  :  je  ne  pense  pas  manquer  de 
délicatesse  en  acceptant  d'elle  un  don , 
qui  5  tout  considérable  qu'il  paraît ,  n'est 
pas  un  tiers  de  la  fortune  qu'elle  tient  de 
son  mari.  Cette  fortune  ?  vous  le  savez  , 
devait  nous  revenir  en  grande  partie.  J'ai 
cru  qu'il  ne  m'était  pas  interdit  de  profiter 
de  la  bienveillance  de  madame  d'Albémar 
pour  l'intérêt  de  ma  fille  et  pour  celui  de 
mes  créanciers,  mais  il  est  pourtant  inutile 
que  ce  détail  soit  connu. 

Votre  homme  d'affaires  vous  a  alarmé 
en  vous  donnant  comme  une  nouvelle  cer- 
taine ,  que  je  voulais  rembourser  tout  de 
suite  à  mad.  d'Albémar.,  les  quarante  mille 
livres   quelle   nfa  prêtées  à  Montpellier, 


66 


DELPHINE. 


Il  nen  est  rien ,  elle  ne  pense  point  à  me 
les  demander.  Vous  m'écririez  vingt  lettres 
sur  votre  dette ,  avant  que  mad.  d'Àlbémar 
me  dit  un  mot  de  la  sienne.  Ceci  soit  dit 
sans  vous  fâcher ,  mon  cher  Clarimin.  L'on 
ne  pense  pas  à  vingt  ans  comme  à  quarante, 
et  si  l'oubli  de  soi-même  est  un  agrément 
dans  une  jeune  personne  ,  l'appréciation 
de  nos  intérêts  est  une  chose  très-naturelle 
à  notre  âge. 

Mad.  d  Albémar  5  la  plus  jolie  et  la  plus 
spirituelle  femme  qu'il  y  ait  ,  ne  s  imagine 
pas  qu'elle  doive  soumettre  sa  conduite  à 
aucun  genre  de  calcul  }  c'est  ce  qui  fait 
qu'eile  peut  se  nuire  beaucoup  à  elle-même , 
jamais  aux  autres.  Elle  voit  tout,  elle  de- 
vine tout  quand  il  s'agit  de  considérer  les 
hommes  et  les  idées  sous  un  point  de  vue 
général }  mais  dans  ses  affaires  et  ses  affec- 
tions ,  c'est  une  personne  toute  de  premier 
mouvement,  et  ne  se  servant  jamais  de  son 
esprit  pour  éclairer  ses  sentimens  ,  de  peur 
peut— être  qu'il  ne  détruisît  les  illusions 
dont  elle  a  besoin.  Elle  a  reçu  de  son 
bizarre  époux  et  dune  sœur  contrefaite, 
une  éducation,  à  la  fois,  toute  philoso— 


DELPHINE.  67 

phique  et  toute  romanesque}  mais  que  nous 
importe  f  elle  n'en  est  que  plus  aimable  , 
les  gens  calmes  aiment  assez  à  rencon- 
trer ces  caractères  exaltés  qui  leur  offrent 
toujours  quelque  prise.  Remettez  —  vous 
en  donc  à  moi  5  mon  cher  Glarimin  5  laissez- 
moi  terminer  le  mariage  qui  m'occupe ,  et 
qui  m'est  nécessaire  pour  satisiàire  à  vos 
justes  prétentions  ,  et  voyez  dans  cette 
lettre,  la  plus  longue,  je  crois,  que  j'aie 
e'crite  de  ma  vie,  mon  désir  de  vous  oter 
toute  crainte  ,  et  la  confiance  d'un  an- 
cienne et  bien  fidèle  amitié. 

Sophie  de  Vernon. 


LETTRE   X. 

Delphine  à  mademoiselle  tVJlbcmar. 

Paris,   ce  3  mai. 

J  'ai  passé  hier ,  chez  madame  de  Vernon  , 
une  soirée  qui  a  singulièrement  excité  ma 

curiosité }  je  ne  sais  si  vous  en  recevrez  la 


6S  DELPHINE. 

même  impression  que  moi.  L'ambassadeur 
d'Espagne  présenta  hier  à  ma  tante  un 
vieux  duc  Espagnol  ,  M.  de  Mendoce  , 
qui  allait  remplir  une  place  diplomatique 
en  Allemagne  :  comme  il  venait  de  Madrid , 
et  qu'il  était  parent  de  mad.  de  Mondo— 
ville,  madame  de  Yernon  lui  fit  des  ques- 
tions très-simples  sur  Léonce  de  Mondo— 
ville  }  il  parut  d'abord  extrêmement  em- 
barrassé dans  ses  réponses.  L'ambassadeur 
d'Espagne  Rapprochant  de  lui  comme  il 
parlait,  il  dit  a  très-haute  voix  que  ,  de- 
puis six  semaines  il  n'avait  point  vu  M.  de 
Mondoville,  et  qu'il  n'était  pas  retourné 
chez  sa  mère.  L'affectation  qu'il  mit  à 
s'exprimer  ainsi  me  donna  de  l'inquiétude } 
et  comme  mad.  de  Yernon  la  partageait , 
je  cherchai  tous  les  moyens  d  en  savoir 
davantage. 

Je  me  mis  à  causer  avec  un  Espagnol 
que  j'avais  déjà  vu  une  ou  deux  fois,  et 
que  j'avais  remarqué  comme  spirituel  , 
éclairé ,  mais  un  peu  frondeur.  Je  lui  de- 
mandai s'il  connaissait  le  duc  de  Mendoce. 
—  Fort  peu,  répondit-il}  mais  je  sais  seu- 
lement  qu'il  n'y  a  point  d'homme  dans 


DELPHINE.  6g 

toute  la  Cour  d'Espagne  aussi  pénétré  de 
respect  pour  le  pouvoir.  C'est  une  véri- 
table curiosité  que  de  le  voir  saluer  un 
ministre  5  ses  épaules  se  plient  5  dès  qu'il 
l'aperçoit,  avec  une  promptitude  et  une 
activité  tout-à-fait  amusante  5  et  quand  il 
se  relève ,  il  le  regarde  avec  un  air  si  obli- 
geant, si  aifectueux  ,  je  dirais  presque  si 
attendri ,  que  je  ne  doute  pas  qu'il  n'ait 
vraiment  aimé  tous  ceux  qui  ont  eu  du 
crédit  à  la  Cour  d'Espagne  depuis  trente 
ans.  Sa  conversation  n'est  pas  moins  cu- 
rieuse que  ses  démonstrations  extérieures  $ 
il  commence  des  phrases  ,  pour  que  le 
ministre  les  finisse  }  il  finit  celles  que  le 
ministre  a  commencées  5  sur  quelque  su- 
jet que  le  ministre  parle,  le  duc  de  Men— 
doce  l'accompagne  d'un  sourire  gracieux  ? 
de  petits  mots  approbateurs  qui  ressem- 
blent à  une  basse  continue  ,  très-monotone 
pour  ceux  qui  écoutent ,  mais  probable- 
ment agréable  à  celui  qui  en  est  l'objet» 
Quand  il  peut  trouver  l'occasion  de  re- 
procher au  ministre  le  peu  de  soin  qu'il 
prend  de  sa  santé,  les  excès  de  travail  qu'il 
se  permet  ,   il  faut  voir  quelle  énergie  U 


^O  DELPHINE. 

met  dans  ces  vérités  dangereuses  •  on  croi- 
rait au  ton  de  sa  voix  5  qu'il  s'expose  à 
tout  pour  satisfaire  sa  conscience  5  et  ce 
n'est  qu'à  la  réflexion  qu'on  observe  que , 
pour  varier  la  flatterie  fade,  il  essaie  de  la 
flatterie  brusque  sur  laquelle  on  est  moins 
blasé.  Ce  n'est  pas  un  méchant  homme }  il 
préfère  ne  pas  faire  du  mal ,  et  ne  s'y  décide 
que  pour  son  intérêt.  Il  a  ,  si  l'on  peut  le 
dire ,  l'innocence  de  la  bassesse  5  il  ne  se 
doute  pas  qu'il  y  ait  une  autre  morale  ,  un 
autre  honneur  au  monde  que  le  succès 
auprès  du  pouvoir  :  il  tient  pour  fou ,  je 
dirais  presque  pour  malhonnête  3  quicon- 
que ne  se  conduit  pas  comme  lui.  Si  l'un 
de  ses  amis  tombe  dans  la  disgrâce  ,  il 
cesse  à  l'instant  tous  ses  rapports  avec  lui  , 
sans  aucune  explication  ,  comme  une 
chose  qui  va  de  soi— même.  Quand ,  par 
hasard,  on  lui  demande  s'il  l'a  vu,  il  ré- 
pond :  —  Vous  sentez  bien  que  dans  les 
circonstances  actuelles  je  n'ai  pu....  —  Et 
s'interrompt  en  fronçant  le  sourcil ,  ce 
qui  signifie  toujours  l'importance  qu'il  at- 
tache à  la  défaveur  du  maître.  Mais  si  vous 
ri  entendez  pas  cette  mine?  il  prend  un 


DELPHINE.  71 

ton  ferme  et  vous  dit  les  servîtes  motifs 
de  sa  conduite ,  avec  autant  de  confiance 
qu'en  aurait  un  honnête  homme,  en  vous 
déclarant  qu'il  a  cessé  de  voir  un  ami  qu'il 
n'estimait  plus.  Il  n'a  pas  de  considéra- 
tion à  la  Cour  de  Madrid,  cependant  il 
obtient  toujours  des  missions  importantes  } 
car  les  gens  en  place  sont  bien  arrivés  à 
se  moquer  des  flatteurs  ,  mais  non  pas  à 
leur  préférer  les  hommes  courageux  }  et 
les  flatteurs  parviennent  à  tout,  non  pas 
comme  autrefois,  en  réussissant  à  trom- 
per ,  mais  en  faisant  preuve  de  souplesse  , 
ce  qui  convient  toujours  à  l'autorité. 

Ce  portrait  que  me  confirmaient  la  phy- 
sionomie et  les  manières  de  M.  le  duc  de 
Mcndoce,  me  rassura  un  peu  sur  1  embar- 
ras qu'il  avait  témoigné  en  pariant  de 
M.  de  Mondoville  5  mais  je  résolus  cepen- 
dant d'en  savoir  davantage}  et  après  avoir 
remercié  le  spirituel  Espagnol ,  j'allai  me 
rejoindre  à  la  société.  Je  retins  le  duc  sous 
divers  prétextes  5  et  quand  l'ambassadeur 
d'Espagne  fut  parti,  et  qu'il  ne  resta  pres- 
que plus  personne  ,  madame  de  Yernon  et 
moi ,  nous  primes  le  duc  à  part,  et  je  lui 


^2  DELPHINE. 

demandai  formellement  s'il  ne  savait  rien 
de  M.  de  Mondoville ,  qui  put  intéresser 
les  amis  de  sa  mère  f  II  regarda  de  tous 
les  côte's  pour  s'assurer  mieux  encore  que 
son  ambassadeur  n'y  e'tait  plus  ,  et  me  dit  : 
—  Je  vais  vous  parler  naturellement,  ma- 
dame ,  puisque  vous  vous  intéressez  à 
Léonce  :  sa  position  est  mauvaise  ,  mais 
je  ne  la  tiens  pas  pour  désespérée ,  si  Ton 
parvient  à  lui  faire  entendre  raison  j  c'est 
un  jeune  homme  de  vingt-cinq  ans ,  d'une 
ligure  charmante  ,  vous  ne  connaissez  rien 
ici  qui  en  approche }  spirituel ,  mais  très- 
mauvaise  tête }  fou  de  ce  qu  il  appelle  la 
réputation  ,  l'opinion  publique ,  et  prêt  à 
sacrifier  pour  cette  opinion  ou  pour  son" 
ombre  même ,  les  intérêts  les  plus  impor- 
tais de  la  vie.  Yoici  ce  qui  est  arrivé  :  un 
des  cousins  de  M.  de  Mondoville  5  très- 
bon  et  très-joli  jeune  homme,  a  fait  sa 
cour,  cet  hiver,  à  mademoiselle  de  Sorane  ? 
la  nièce  de  notre  ministre  actuel,  son  ex- 
cellence M.  le  comte  de  Sorane.  Il  a  su 
dans  très-peu  de  temps  lui  plaire  et  la  se-* 
duire.  Je  dois  vous  avouer ,  puisque  nous 
parlons  ici  confidentiellement ,  que  made- 


DELPHINE.  yj 

moiselle  de  Sorane  ,  âgée  de  vingt-cinq 
ans  ,  et  ayant  perdu  son  père  et  sa  mère 
de  bonne  heure  3  vivait  depuis  plusieurs 
années  dans  le  monde  avec  trop  de  liber- 
té }  l'on  avait  soupçonné  sa  conduite,  soit 
à  tort,  sok  justement}  mais  enfin  pour 
cette  fois  elle  voulut  se  marier ,  et  fit  con- 
naître clairement  son  intention  à  cet  égard  , 
et  celle  du  ministre  son  oncle.  11  ny  avait 
pas  à  hésiter ,  Charles  de  Mondoville  ne 
pouvait  pas  faire  un  meilleur  mariage; 
fortune,  crédit,  naissance,  tout  y  était., 
et  je  sais  positivement  que  lui-même  en 
jugeait  ainsi  5  mais  Léonce  ,  qui  exerce 
dans  sa  famille  une  autorité  qui  ne  con- 
vient pas  à  son  âge  ,  Léonce  qu  ils  consul- 
tent tous  comme  l'oracle  de  l'honneur,  dé- 
clara qu'il  trouvait  indigne  de  son  cousin 
d'épouser  une  femme  qui  avait  eu  une 
conduite  méprisable  5  et,  ce  qui  est  vrai- 
ment de  la  iblie ,  il  ajouta  que  c'était  pré- 
cisément parce  qu'elle  était  la  nicce  d'un 
homme  très-puissant  qu'il  fallait  se  garder 
de  l'épouser.  —  Mou  cousin  ,  disait-il  ^ 
pourrait  faire  un  mauvais  mariage  3  s'il 
étaii  bien  clair  que  l'amour  seul  l'y  en^ 
Tome  LCT  5 


74  DELPHINE. 

traîne  5  mais  dès  que  Ton  peut  soupçonner 
qu'il  y  est  forcé  par  une  considération  d'in- 
térêt ou  de  crainte,  je  ne  le  reverrai  ja- 
mais s'il  y  consent.  —  Le  frère  de  made- 
moiselle de  Sorane  se  battit  avec  le  parent 
de  M.  de  Mondo ville  ,  et  fut  grièvement 
blessé.  Tout  Madrid  croyait  qu'à  sa  gué- 
rison  le  mariage  se  ferait  :  on  répandait 
que  le  ministre  avait  déclaré  qu'il  enver- 
rait le  régiment  de  Charles  de  Mondoville 
dans  les  Indes  occidentales ,  s'il  n'épou- 
sait pas  mademoiselle  de  Sorane ,  qui  était, 
disait-on ,  siugulièrement  attachée  à  son 
futur  époux  }  mais  Léonce ,  par  un  entê- 
tement que  je  m'abstiens  de  qualifier ,  dé- 
daigna la  menace  du  ministre  ,  chercha 
toutes  les  occasions  de  faire  savoir  qu'il  la 
bravait ,  excita  son  cousin  à  rompre  ouver- 
tement avec  la  famille  de  mademoiselle  de 
Sorane  ,  dit,  à  qui  voulut  l'entendre ,  qu'il 
n'attendait  que  la  guérison  du  frère  de 
mademoiselle  de  Sorane  pour  se  battre  avec 
lui,  s'il  voulait  bien  lui  donner  la  préfé- 
rence sur  son  cousin.  Les  deux  familles 
se  sont  brouillées  ,  Charles  de  Mondoville 
a  reçu  l'ordre  de  partir  pour  les  Indes  ^ 


DELPHINE.  ri$ 

mademoiselle  de  Sorane  a  été  au  désespoir, 
tout-à-fait  perdue  de  réputation,  et  pour 
comble  de  malheur  enfin ,  Léonce  a  telle- 
ment déplu  au  roi ,  qu'il  n'est  plus  re- 
tourné  à  la  Cour  5  vous  comprenez  que  de- 
puis ce  temps  je  ne  l'ai  pas  revu  •  et  comme 
je  suis  parti  d'Espagne  avant  que  le  frère 
de  mademoiselle  de  Sorane  fut  guéri ,  je 
ne  sais  pas  les  suites  de  cette  affaire;  mais 
je  crains  bien  qu'elles  ne  soient  très-sé- 
rieuses ,  et  qu'elles  ne  fassent  beaucoup  de 
tort  à  Léonce. 

L'Espagnol  que  j'avais  interrogé  sur  le 
caractère  du  duc  de  Mendoce ,  s'appro-a 
clia  de  nous  dans  ce  moment  5  et  enten- 
dant que  Ton  parlait  de  M.  de  Mondo ville, 
il  dit  :  —  Je  le  connais ,  et  je  sais  tous  les 
détails  de  l'événement  dont  M.  le  Duc 
vient  de  vous  parler  5  permettez-moi  d'y 
joindre  quelques  observations  que  je  crois 
nécessaires.  Léonce,  il  est  vrai ,  s'est  con- 
duit, dans  cette  cire onstairce,  avec  beaucoup 
de  hauteur,  mais  on  n'a  pu  s'empêcher  de 
l'admirer,  précisément  par  les  motifs  qui 
aggravent  ses  torts  dans  l'opinion  de  M.  le 
Duc  3  lecréditdelafamiile  de  mademoiselle 


•j6  DELPHINE. 

de  Sorane  était  si  grand ,  les  menaces  du 
ministre  si  publiques  ,  et  la  conduite  de 
mademoiselle  de  Sorane  avait  été  si  mau- 
vaise ,  qu'il  était  impossible  qu'on  n'accu- 
sât pas  de  faiblesse  celui  qui  l'épouserait. 
M.  de  Mondoville  aurait  peut-être  dû  lais- 
ser son  cousin  se  décider  seul  :  mais  il  Ta 
conseillé  comme  il  aurait  agi ,  il  s'est  mis 
en  avant  autant  qu'il  lui  a  été  possible  5  pour 
détourner  le  danger  sur  lui-même ,  et  peut- 
être  ne  sera-t-il  que  trop  prouvé  dans  la 
suite  5  qu'il  y  est  bien  parvenu.  Il  a  donné 
ime  partie  de  sa  fortune  à  son  cousin ,  pour 
le  dédommager  d'aller  aux  Indes }  enfin  il 
a  paru  dans  sa  conduite  qu'aucun  genre 
de  sacrifice  personnel  ne  lui  coûtait .  quand 
il  s'agissait  de  préserver  de  la  moindre 
tache  la  réputation  d'un  homme  qui  por- 
tait son  nom.  Le  caractère  de  M.  de  Mon- 
doville réunit ,  au  plus  haut  degré  5  la 
fierté  ,  le  courage ,  l'intrépidité  ,  tout  ce 
qui  peut  enfin  inspirer  du  respect }  les 
jeunes  gens  de  son  âge  ont ,  sans  qu'il  le 
veuille  ?  et  presque  malgré  lui .,  une  grande 
déférence  pour  ses  conseils }  il  y  a  dans  son 
âme  une  force  ?  une  énergie ,  qui  7  tempe- 


D  EL  P  H  I  N  E.  77 

rées  par  la  bonté ,  inspirent  pour  lui  la  plus 
haute  considération  5  et  j'ai  vu  plusieurs 
ibis  qu'on  se  rangeait  quand  il  passait, 
par  un  mouvement  involontaire,  dont  ses 
amis  riaient  à  la  réflexion  ,  mais  qui  les 
reprenait  à  leur  insçu  5  comme  toutes  les 
impressions  naturelles.  Il  est  vrai  néan- 
moins que  Léonce  de  Mondoville  porte 
peut-être  jusqu'à  l'exagération  le  res- 
pect de  l'opinion,  et  Ton  pourrait  désirer , 
pour  son  bonheur ,  qu'il  sût  s'en  affran- 
chir davantage }  mais  dans  la  circonstance 
dont  M.  le  Duc  vient  de  parler ,  sa  con- 
duite lui  a  valu  l'estime  générale  5  et  je 
pense  que  tous  ceux  qui  l'aiment  doivent 
en  être  fiers. 

Le  Duc  ne  répliqua  point  au  défenseur 
de  Léonce  }  il  ne  lui  était  point  utile  de 
le  combattre  :  et  les  hommes  qui  prennent 
leur  intérêt  pour  guide  de  toute  leur  vie, 
ne  mettent  aucune  chaleur  ni  aux  opinions 
qu'ils  soutiennent,  ni  à  celles  qu'on  leur 
dispute  :  céder  et  se  taire  est  tellement  leur 
habitude,  qu'ils  la  pratiquent  avec  leurs 
égaux  ,  pour  s'y  préparer  avec  leurs  su- 
périeurs. 


7$  DELPHINE. 

H  résulta  pour  moi ,  de  toute  cette  dis— 
cussion  3  une  grande  curiosité  de  connaître 
le  caractère  de  Léonce.  Son  précepteur  et 
son  meilleur  ami ,  celui  qui  lui  a  tenu  lieu 
de  père  depuis  dix  ans,  M.  Barton  ,  doit 
être  ici  demain ,  je  croirai  ce  qu'il  me  dira 
de  son  élève.  Mais  n'est— ce  pas  déjà  un 
trait  honorable  pour  un  jeune  homme  5  que 
d'avoir  conservé  non— seulement  de  l'es- 
time ,  mais  de  rattachement  et  de  la  con- 
fiance pour  riiomme  qui  a  du  nécessaire- 
ment contrarier  ses  défauts  et  même  ses 
goûts  P  Tous  les  sentimens  qui  naissent 
de  la  reconnaissance  ont  un  caractère  re- 
ligieux}  ils  élèvent  fàme  qui  les  éprouve. 
Àh  !  combien  je  désire  que  mad.  de  Ver- 
non  ait  fait  un  bon  choix  !  Le  charme  de 
sa  vie  intérieure  dépendra  nécessairement 
de  fépoux  de  sa  fille }  Matilde  elle— même 
ne  sera  jamais  ni  très— heureuse ,  ni  très— 
malheureuse  ;  il  ne  peut  en  être  ainsi  de 
mad.  de  Yernon.  Espérons  que  Léonce  si 
fier,  si  irritable,  si  généralement  admiré, 
aura  cette  bonté  sans  laquelle  il  faut  re- 
douter une  âme  forte  et  un  esprit  supérieur, 
bien  loin  de  désirer  de  s'en  rapprocher* 


DELPHINE.  70 


LETTRE   XL 

Delphine  à  mademoiselle  cVAlbémar* 

Paris,   ce  4  mai. 

Al.  Barton  est  arrivé  hier.  En  entrant 
dans  le  salon  de  madame  de  Vernon,  j'ai 
deviné  tout  de  suite  que  c'était  lui  5  Ton 
jouait  et  Ton  causait  5  il  était  seul  au  coin 
de  la  cheminée.  Matilde  3  de  l'autre  coté  , 
ne  se  permettait  pas  de  lui  adresser  la  pa- 
role} il  paraissait  embarrassé  de  sa  con- 
tenance au  milieu  de  tant  de  gens  qui  ne 
le  connaissaient  pas.  La  société  de  Paris 
est  peut-être  la  société  du  monde  où  un 
étranger  cause  d'abord  le  plus  de  gêne  ;  on 
est  accoutumé  à  se  comprendre  si  rapide- 
ment, à  faire  allusion  à  tant  d'idées  re- 
çues ,  à  tant  d'usages  ou  de  plaisanteries 
sous  —  entendues  ,  que  l'on  craint  d'être 
obligé  de  recourir  à  un  commentaire  pour 
chaque  parole,  des  qu'un  homme  nou- 
veau est  introduit  dans  le  cercle.  JYprou- 


So  DELPHINE. 

vai  de  l'intérêt  pour  la  situation  embar- 
rassante de  M.  Barton  }  et  j"allai  à  lui  sans 
hésiter  :  il  me  semble  qu'on  fait  un  bien 
rëel  à  celui  qu'on  soulage  des  peines  de 
ce  genre  5  de  quelque  peu  d'importance 
qu'elles  soient  en  elles-mêmes. 

M.  Barton  est  un  homme  d'une  physio- 
nomie respectable  ,  vêtu  de  brun ,  coiffé 
sans  poudre;  son  extérieur  est  imposant, 
on  croit  voir  un  Anglais  ou  un  Américain , 
plutôt  qu'un  Français.  N'avez— vous  pas 
remarqué  combien  il  est  facile  de  recon- 
naître au  premier  coup  d'œil  le  rang  qu'un 
Français  occupe  dans  le  monde  ?  Ses  pré- 
tentions et  ses  inquiétudes  le  trahissent 
presque  toujours  dès  qu'il  peut  craindre 
d'être  considéré  comme  inférieur  }  tandis 
nue  les  Anglais  et  les  Américains  ont  une 
dignité  calme  et  habituelle,  qui  ne  permet 
ni  de  les  îuéer .  ni  de  les  classer  légère- 
ment.  Je  parlai  d'abord  à  M.  Barton  de 
sujets  indiir'érens  ;  il  me  répondit  avec  po- 
litesse,  mais  brièvement:  j'aperçus  très- 
vite  qu'il  n'avait  point  le  désir  de  faire  re- 
marquer son  esprit ,  et  qu'on  ne  pouvait 
pas  l'intéresser  par  son  amour-propre  :  je 


DELPHINE.  Si 

cédai  donc  à  l'envie  que  j'avais  de  l'inter- 
roger sur  M.  de  Mondoville,  et  son  visage 
prit  alors  une  expression  nouvelle  :  je  vis 
Lien  que  depuis  long-temps  il  ne  s'animait 
qu'à  ce  nom.  Comme  M.  Barton  me  savait 
proche  parente  de  Ma  tilde  :  il  se  livra 
presque  de  lui-même  à  me  parler  sur  tous 
les  détails  qui  concernaient  Léonce }  il 
m'apprit  qu'il  avait  passé  son  enfance  al- 
ternativement en  Espagne,  la  patrie  de  sa 
mère  3  et  en  France  ,  celle  de  son  père  ; 
qu'il  parlait  également  bien  les  deux  lan- 
gues ,  et  s'exprimait  toujours  avec  grâce 
et  facilité.  Je  compris ,  dans  la  conversation  7 
que  madame  de  Mondovilie  avait  dans  les 
manières  une  hauteur  très-pénible  à  sup- 
porter ,  et  que  Léonce ,  adoucissant  par 
une  bonté  très  attentive  et  très— délicate  5  ce 
qui  pouvait  blesser  son  précepteur,  lui 
avait  inspiré  autant  d'affection  que  d'en- 
thousiasme. J'essayai  de  faire  parler  M  Bar- 
ton  sur  ce  qui  nous  avait  été  dit  par  le  duc 
de  Mendoce,  il  e\  ita  de  me  répondre}  je 
crus  remarquer  cependant  qu'il  était  vrai 
qu  à  travers  toutes  les  rares  qualités  de 
Léonce ,  on  pouvait  lui  reprocher  trop  de 


8  2  DELPHINE. 

véhémence  dans  le  caractère  ,  et  surtout 
une  crainte  du  blâme ,  portée  si  loin,  qu'il 
ne  lui  suffisait  pas  de  son  propre  témoi- 
gnage pour  être  heureux  et  tranquille  } 
mais  je  le  devinai  plutôt  que  M.  Barton  ne 
me  le  dit.  Il  s'abandonnait  à  louer  l'esprit 
et  Famé  de  M.  de  Mondoville  avec  une 
conviction  tout— à— fait  persuasive ,  je  me 
plus  presque  tout  le  soir  à  causer  avec  lui. 
Sa  simplicité  me  faisait  remarquer  dans 
les  grâces  un  peu  recherchées  du  cercle 
le  plus  brillant  de  Paris,,  une  sorte  de  ri- 
dicule qui  ne  m'avait  point  encore  frap- 
pée. On  s'habitue  à  ces  grâces  qui  s'ac- 
cordent assez  bien  avec  l'élégance  même 
des  grandes  sociétés  5  mais  quand  un  ca- 
ractère naturel  se  trouve  au  milieu  d'elles, 
il  fait  ressortir ,  par  le  contraste ,  les  plus 
légères  nuances  d'affectation. 

Je  causai  presque  tout  le  soir  avec 
M.  Barton  5  il  parlait  de  M.  de  Mondo- 
ville  avec  tant  de  chaleur  et  d'intérêt,  que 
j'étais  captivée  par  le  plaisir  même  que  j^e 
lui  faisais  en  l'écoutant  }  d'ailleurs  un 
homme  simple  et  vrai  parlant  du  senti- 
ment qui  Ta  occupé  toute  sa  vie  l  excite 


DELPHINE,  83 

toujours  l'attention  d'une  âme  capable  de 
l'entendre. 

M.  de  Serbellane  et  M.  de  FiervJlle  vin- 
rent cependant  auprès  de  moi  me  repro- 
cher de  n'être  pas  ,  selon  ma  coutume  .  ce 
qu'ils  appellent  brillante  :  je  m'impatien- 
tai contre  eux  de  leurs  persécutions  7  et  je 
m'en  délivrai  en  rentrant  chez  moi  de 
bonne  heure. 

Que  la  destinée  de  ma  cousine  sera  belle  7 
ma  chère  Louise  ,  si  Léonce  est  tel  que 
M.  Barton  me  l'a  peint  !  Elle  ne  soufFrira 
pas  même  du  seul  défaut  qu'il  est  possible 
de  lui  supposer,  et  que  peut-être  on  exa- 
gère beaucoup.  Matilde  ne  hasarde  rien  ; 
elle  ne  s'expose  jamais  au  blâme  :  elle  con- 
viendra donc  parfaitement  à  Léonce  :  moi  7 

je  ne  saurais  pas mais  ce  n'est  pas  de 

moi  dont  il  s'agit,  c'est  de  Matilde:  elle 
sera  bien  plus  heureuse  que  je  ne  puis  ja- 
mais l'être.  Adieu,  ma  chère  Louise, 
vous  quitte  ^  j'éprouve  ee  soir  un  senti- 
ment vague  de  tristesse,  que  le  jour  dissi-» 
pera  sans  doute.  Encore  une  lois,  adieu 


8$  DELPHINE. 


LETTRE  XII. 

Delphine  à  mademoiselle  d? Albémar. 

Paris ,    ce   8  mai. 

J  e  suis  mécontente  de  moi ,  ma  chère 
Louise  ,  et  pour  me  punir,  je  me  condamne 
à  vous  faire  le  récit  d'un  mouvement  blâ- 
mable que  j'ai  à  me  reprocher.  11  a  été  si 
passager }  que  je  pourrais  me  le  nier  à 
moi-même  :  mais  ,  pour  conserver  son 
cœur  dans  toute  sa  pureté  j  il  ne  faut  pas, 
repousser  l'examen  de  soi  5  il  faut  triom- 
pher de  la  répugnance  qu'on  éprouve  à 
s'avouer  les  mauvais  sentimens  qui  se  ca- 
chent long-temps  au  fond  de  notre  cceur  5 
avant  d'en  usurper  l'empire. 

Depuis  quelques  jours  3  M.  Barton  me 
parlait  sans  cesse  de  Léonce  5  il  me  ra- 
contait des  traits  de  sa  vie,  qui  le  caracté- 
risent comme  la  plus  noble  des  créatures. 
Il  in  avait  une  fois  montré  un  portrait  de 
lui  t  que  ?ijatild&  avait  refusé  de  voir  ,  avec 


DELPHINE.  85 

une  exagération  de  pruderie  qui  n'était 
en  vérité  que  ridicule^  et  ce  portrait,  je 
l'avoue,  m'avait  frappe.  Enfui  M.  Barton, 
se  plaisant  tous  les  jouis  plus  avec  moi, 
me  laissa  entrevoir,  avant  hier,  à  la  fin  de 
notre  conversation  ,  qu'il  ne  croyait  pas 
le  caractère  de  Matilde  propre  à  rendre 
Léonce  heureux ,  et  que  j'étais  la  seule 
femme  qui  lui  eut  paru  (Vi^ne  de  son  élève. 
De  quelques  détours  qu'il  enveloppai  cette 
insinuation  ,  je  l'entendis  très-vite;  elle 
m'émut  profondément;  je  quittai  M.  Bar- 
ton  à  l'instant  même,  et  je  revins  chez 
moi  inquiète  de  l'impression  que  j'en  a^  ais 
reçue.  Il  me  su  fil  t  cependant  d'un  mo- 
ment de  réflexion  pour  rejeter  loin  de 
moi  des  sentiniens  confus,  que  je  devais 
bannir  des  que  j'avais  pu  les  reconnaître. 
Je  résolus  de  ne  plus  mentretenir  en  par- 
ticulier avec  M.  Barton  ,  et  je  crus  que 
cette  décision  avait  fait  entièrement  dis- 
paraître l'image  qui  m'occupait.  Mais  hier, 
au  moment  où  j'arrivai  chez  mad.  de  Ver- 
nota,  M.  Barton  s'approcha  de  moi ,  et  D  i 
dit  :  Jt4  viens  de  recevoir  unç  lettre  de 
M.  de  Mondoville,    qui  m'annonce   son 


86  DELPHINE. 

départ  d'Espagne  5  ayez  la  bonté  de  la  lire. 
En  achevant  ces  mots ,  il  me  tendit  cette 
lettre.  Quel  prétexte  pour  la  refuser f  d'ail- 
leurs ma  curiosité  précéda  ma  réflexion  7 
mes  yeux  tombèrent  sur  les  premières  li- 
gnes de  la  lettre  5  et  il  me  fut  impossible 
de  ne  pas  l'achever.  En  effet ,  ma  chère 
Louise ,  jamais  on  n'a  réuni  dans  un  style  si 
simple  tant  de  charmes  différens  !  de  la 
noblesse  et  de  la  bonté ,  des  expressions 
toujours  naturelles,  mais  qui  toutes  appar- 
tenaient à  une  affection  vraie,  et  à  une 
idée  originale }  aucune  de  ces  phrases 
usées  ,  qui  ne  peignent  rien  que  le  vide 
de  Tàrne}  de  la  mesure  sans  froideur,  une 
confiance  sérieuse,  telle  qu'elle  peut  exis- 
ter entre  un  jeune  homme  et  son  institu- 
teur 5  mille  nuances  qui  semblent  de  peu 
de  valeur  ,  et  qui  caractérisent  cependant 
les  habitudes  de  la  vie  entière ,  et  cette 
élévation  de  sentimens ,  la  première  des 
qualités,  celle  qui  agit  comme  par  magie 
sur  les  âmes  de  la  même  nature.  Cette  let- 
tre était  terminée  par  une  phrase  douce 
et  mélancolique  sur  l'avenir  qui  l'a  «en— 
dait ,  sur  ce  mariage  décidé  sans  qu'il  eut 


DELPHINE.  87 

jamais  vu  Ma  tilde:  la  volonté  de  sa  mère, 
disait-il,  avait  pu  seule  le  contraindre  à 
s'y  résigner*  Je  relus  ce  peu  de  mots  plu- 
sieurs fois.  Je  crois  que  M.  Barton  le  remar- 
qua, car  il  médit:  — Madame,  croyez-vous 
que  la  froideur  de  mademoiselle  de  Vernon 
puisse  rendre  heureux  un  homme  d'une 
sensibilité  si  véritable?  —  Je  ne  sais  ce  que 
j'allais  lui  répondre,  lorsque  M.  de  Ser— 
bellane  ,  se  donnant  à  peine  le  temps  de 
saluer  madame  de  Vernon ,  me  pria  daller 
avec  lui  dans  le  jardin.  Il  y  a  tant  de  ré- 
serve et  de  calme  dans  les  manières  ha- 
bituelles de  M.  de  Sei  bellane,  que  je  fus 
troublée  par  cet  empressement  inusité, 
comme  s'il  devait  annoncer  un  événement 
extraordinaire:,  et  craignant  quelque  mal- 
rieur  pour  Thérèse  ,  je  suivis  son  ami  en 
quittant  précipitamment  M.  Barton.  — 
Elle  arrive  dans  huit  jours  ,  me  dit  M.  de 
Serbellane  -,  vous  n'avez  plus  le  temps  de 
lui  écrire ,  il  faut  s'occuper  uniquement 
d'écarter  d'elle,  s'il  est  possible,  les  dan- 
gers de  (cite  démarche.  —  Ah!  mon  Dieu  , 
que  m1apprenefc-vous ,  lui  répondis-jef 
Comment!  vous  n'avez  pu  réussir — 


88  DELPHINE, 

J'en  ai  peut-être  trop  fait,  interrompit-il, 
car  je  crois  entrevoir  que  l'inquiétude 
qu'elle  éprouve  sur  mes  sentimens,  est  la 
principale  cause  de  ce  voyage.  Je  la  ras- 
surerai sur  cette  inquiétude  ,  ajouta-t-il , 
car  je  lui  suis  dévoue'  pour  ma  vie}  mais 
quand  vous  verrez  M.  d'Ervins ,  vous  com- 
prendrez combien  je  dois  être  effrayé.  Le 
despotisme  et  la  violence  de  son  caractère 
me  font  tout  craindre  pour  Thérèse,  s'il 
découvre  ses  sentimens  *  et  quoiqu'il  ait 
peu  d'esprit,  son  amour-propre  est  tou- 
jours si  éveillé,  que  dans  beaucoup  de  cir- 
constances, il  peut  lui  tenir  lieu  de  fi- 
nesse et  de  sagacité.  —  M.  de  Serbellane 
continua  cette  conversation  pendant  quel- 
que temps ,  et  j  y  mettais  un  intérêt  si  vif 
qu'elle  se  prolongea  sans  que  j'y  songeasse } 
enfin  je  la  terminai  en  recommandant  Thé- 
rèse à  la  protection  de  M.  de  Serbellane. 
—  Oui,  lui  dis— je ,  je  ne  craindrai  point  de 
demander  à  celui  même  qui  Fa  entraînée  , 
de  devenir  son  guide  et  son  frère  dans 
cette  situation  difficile}  Thérèse  est  plus 
passionnée  que  vous  ,  elle  vous  aime  plus 
crue  vous  ne  l'aimez  '7  c'est  donc  à  vous  à 


DELPHINE.  89 

la  diriger  ;  celui  des  deux  qui  ne  peut  vivre 
sans  l'autre  est  l'être  soumis  et  dominé.  Thé- 
rèse na  point  ici  de  parens  ni  d'amis,  veil- 
lez sur  elle  en  défenseur  généreux  et  tendre , 
réparez  vos  torts  par  ces  vertus  du  cœur 
qui  naissent  toutes  de  la  bonté.  —  Je  m'a- 
nimai en  parlant  ainsi ,  et  je  posai  ma  main 
sur  le  bras  de  M.  de  Serbellane  ;  il  la  prit  et 
l'approcha  de  ses  lèvres  avec  un  sentiment 
dont  Thérèse  seule  était  l'objet.  M.  Bar  ton, 
dans  ce  moment,  entrait  dans  l'allée  où  nous 
étions}  en  nous  apercevant,  il  retourna 
très-promptement  sur  ses  pas,  comme  pour 
nous  laisser  libres  }  je  compris  dans  l'ins- 
tant son  idée,  et  je  l'atteignis  avant  qu'il  (ùt 
rentré  dans  le  salon.  —  Pourquoi  vous  éloi- 
gnez-vous de  nous  ,  lui  dis-je,  avec  assez  de 
vivacité  ?  —  Par  discrétion,  madame;  par 
discrétion,  me  répéta-t-il  d'une  manière  un 
peu  affectée .  —  Je  le  vois,  repris-je,  vous 
croyez  que  j'aime  M.  de  Serbellane.  —  Con- 
cevez-vous ,  ma  chère  Louise  ,  que  je  man- 
quasse de  mesure  au  point  de  parler  ainsi 
à  un  homme  que  je  connaissais  à  peine? 
mais  j'avais  eu  trop  d'émotion  depuis  une 
heure,  et  j'étais  si  agitée  que  mon  trouble 


90  DELPHINE. 

même  me  faisait  parler  sans  avoir  le  temps 
de  réfléchir  à  ce  que  je  disais.  —  Je  ne 
crois  rien  ,  madame ,  me  repondit  M.  Bar- 
ton,  de  quel  droit —  Ali!  que  je  dé- 
teste ces  tournures,  lui  dis— je ,  avec  une 
personne  démon  caractère}  — Mais  per- 
mettez-moi, madame,  de  vous  faire  obser- 
ver, interrompit  M.  Barton,  que  je  n'ai 
pas  l'honneur  de  vous  connaître  depuis 
long-temps  :  —  C'est  vrai,  lui  dis-je  ;  ce- 
pendant il  me  semble  qu'il  est  bien  facile 
de  me  juger  en  peu  de  momens }  mais  je 
vous  le  repète  ,  je  ri  aime  point  M.  de  Ser- 
bellane,  je  ne  l'aime  point}  s'il  en  était 
autrement ,  je  vous  le  dirais.  —  Vous  au- 
riez tort,  me  répondit  M.  Barton  ,  je  n'ai 
pas  encore  mérite  cette  confiance.  —  Tou- 
jours plus  déconcertée  par  sa  raison ,  et 
cependant  toujours  plus  inquiète  de  l'opi- 
nion qu'il  pouvait  prendre  de  mes  senti— 
mens  pour  M.  de  Serbellane  ,  une  vivacité 
que  je  ne  puis  concevoir,  que  je  ne  puis 
me  pardonner ,  me  fit  dire  à  M.  Barton  : 
—  Ce  n'est  pas  de  moi,  je  vous  jure,  que 
M.  de  Serbellane  est  occupé.  —  Je  n'a- 
chevai pas  cette  phrase  toute  insignifiante 


DELPHINE.  Ql 

qu  elle  était,  je  ne  l'achevai  pas,  ma  sœur , 
je  vous  l'atteste}  elle  ne  pouvait  rien  ap- 
prendre ni  rien  indiquer  à  M.  Barton  : 
néanmoins  je  fus  saisie  d'un  remords  véri- 
table au  premier  mot  qui  m'échappa }  je 
cherchai  l'occasion  de  me  retirer }  et  ré- 
fléchissant sur  moi-même }  je  fus  indignée 
du  motif  coupahle  qui  m'avait  causé  tant 
d'émotion. 

Je  craignais,  je  ne  puis  me  le  cacher, 
je  craignais  que  M.  Barton  ne  dit  à  LéoiK  e 
que  mes  affections  étaient  engagées }  je 
voulais  donc  que  Léonce  put  me  préférer 
à  ma  cousine  :  c'est  moi  qui  fais  ce  mariage } 
c'est  moi  qui  suis  liée  par  un  sentiment 
presque  aussi  fort  que  la  reconnaissance, 
par  les  services  que  j'ai  rendus ,  les  re- 
nier* miens  que  j'en  ai  recueillis ,  la  ré- 
compense que  jeu  ai  goùtf'c}  mon  amie 
se  flatte  du  bonheur  de  sa  fille,  elle  croit 
me  le  devoir,  et  ce  serait  moi  qui  songe- 
rais a  le  lui  ravir?  Quel  motif  m'inspire 
cette  pensée!  un  penchant  de  pure  imagi- 
nation, pour  un  homme  que  je  n'ai  jamais 
vu,  qui  peut-être  me  déplairait ,  si  je  l« 
connaissais  !  Que  serait-ce  donc  si  je  l'ai— 


92  DELPHINE. 

mais  !  Et  néanmoins  les  sentimens  de  dé- 
licatesse les  plus  impérieux  ne  devraient- 
ils  pas  imposer  silence  même  à  un  attache- 
ment véritable  F  Ne  pensez  pas  cependant, 
ma  chère  Louise,  autant  de  mal  de  moi 
que  ce  récit  le  mérite  :  n avez-vous  pas 
«prouvé  vous-même  qu'il  existe  quelque- 
fois en  nous  des  mouvemens  passagers  les 
plus  contraires  à  notre  nature  ?  C'est  pour 
expliquer  ces  contradictions  du  cœur  hu- 
main 5  qu'on  s'est  servi  de  cette  expression  : 
ce  sont  des  pensées  du  démon.  Les  bons 
sentimens  prennent  leur  source  au  fond 
de  notre  cœur;  les  mauvais  nous  semblent 
venir  de  quelque  influence  étrangère,  qui 
trouble  l'ordre  et  l'ensemble  de  nos  ré- 
flexions et  de  notre  caractère.  Je  vous  de- 
mande de  fortifier  mon  cœur  par  vos  con- 
seils :  la  voix  qui  nous  guida  dans  notre 
enfance,  se  confond  pour  nous  avec  la 
voix  du  Ciel. 


DELPHINE.  f)3 


LETTRE    XIII. 

Réponse  de  mademoiselle  d'Albémar 
à  Delphine. 

Montpellier,  ce  14  mai. 

1M  on  ,  ma  chère  enfant,  je  ne  vous  au- 
rais point  trouvée  coupable  de  vous  livrer 
à  quelque  intérêt  pour  Léonce-  et  s'il  a^  ait 
été  digne  cîe  vous,  s'il  vous  avait  aimée  , 
je  n'aurais  pas  trop  conçu  pourquoi  vous 
auriez  sacrifié  votre  bonheur,  non  à  la  re- 
connaissance que  vous  devez,  mais  à  celle 
que  vous  avez  méritée.  Quoi  qu'il  en  soit, 
hélas!  il  n'est  plus  temps  de  faire  ces  ré- 
flexions :  il  n'est  que  trop  vraisemblable 
qu'en  ce  moment,  ce  malheureux  jeune 
homme  11'  existe  plus  pour  personne!  J'ai 
la  triste  mission  de  vous  envoyer  cette 
lettre.  II  faut  la  montrer  à  M.  Barton  ,  et 
prévenir  mad.  de  Vernon  et  sa  fille  de  la 
perte  de  leurs  plus  brillantes  espérantes. 
C'est  le  seul  moment  où  j'aie  éprouvé  quel- 


<)4  DELPHINE. 

ques  bons  sentimens  pour  mad.  de  Ver- 
non  5  mais  il  n'est  pas  nécessaire  de  me 
joindre  à  tout  ce  que  vous  lui  témoignerez. 
Celle  qui  est  aimëe  de  vous,  ma  chère  Del- 
phine, ne  manque  jamais  des  consolations 
les  plus  tendres*,  et  c'est  vous  que  je  plains 
quand  vos  amis  sont  malheureux. 

Je  ne  doute  pas  que  ce  ne  soit  l'indigne 
frère  de  mademoiselle  de  Sorane  qui  doive 
être  accusé  de  ce  crime  abominable. 

Bayoïme,  le  10  mai  1790. 

Comme  vous  êtes  parente  de  madame 
de  \ernon,  mademoiselle,  vous  avez  sans 
doute  son  adresse  à  Paris ,  et  vous  ferez 
parvenir  à  un  \L  Barton,  qui  doit  être  chez 
elle  à  présent,  la  nouvelle  du  triste  acci- 
dent arrivé  à  son  élève ,  qui  n'  a  voulu  dire 
qu'un  seul  mot,  c'est  qu'il  désirait  voir  son 
instituteur,  actuellement  à  Paris  chez  mad. 
de  Yernon.  Ce  pauvre  M.  Léonce  de  Mon- 
do ville  m'était  recommandé  par  un  négo- 
ciant de  Madrid,  et  je  l'attendais  hier  au 
soir:,  mais  je  ne  croyais  pas  qu'on  me  l'ap- 
portât dans  ce  triste  état. 


DELPHINE.  QD 

En  traversant  les  Pyrénées,  il  a  fait  quel- 
ques pas  à  pied  ,  laissant  passer  sa  voiture 
devant  lui  avec  son  domestique 5  à  la  nuit 
tombante  il  a  reçu  deux  coups  de  poignard 
près  du  cœur,  par  deux  hommes  qu'il  con- 
naît., à  ce  que  j'ai  pu  comprendre  par  quel- 
ques mots  qu'il  a  prononcés,  mais  qu'il  n'a 
jamais  voulu  nommer.  Son  domestique  ne 
le  voyant  point  venir,  est  retourne  sur  ses 
pas,  et  la  trouvé  sans  connaissance  au 
milieu  du  chemin  de  la  forêt  :  il  a  appelé 
des  paysans ,  et  avec  leur  secours  ,  il  a  été 
apporté  chez  moi  sans  reprendre  ses  sens  : 
on  le  croyait  mort.  Cependant  depuis  une 
heure  il  a  parlé,  comme  je  L'ai  dit,  pour 
demander  que  son  instituteur  vînt  en  toute 
hâte  auprès  de  lui ,  et  qu'on  se  gardât  bien 
d'informer  sa  mère  de  son  état. 

Le  juge  s'est  transporté  chez  moi  pour 
écrire  sa  déposition  sur  les  assassins.  11  a 
refusé  de  rien  répondre ,  ce  qui  me  paraît 
vraiment  trop  beau 5  mais  du  reste,  il  est 
impossible  d'être  plus  intéressant  :  et  c'est 
avec  une  vraie  douleur,  mademoiselle. 
que  je  me  vois  forcé  de  vous  apprendre 
que  les  médecins  ont  déclaré  ses  blessures 


£)6  DELPHINE. 

mortelles.  Iî  est  si  beau,  si  jeune ,  si  bon, 
que  cela  tait  pleurer  tout  le  monde  j  et  ma 
pauvre  famille  en  particulier  s'en  désole 
vivement.  Ne  perdez  pas  de  temps,  je  vous 
prie,  mademoiselle,  pour  faire  venir  son 
instituteur.  Il  arrivera  trop  tard }  mais  en- 
fin il  nous  dira  ce  que  nous  avons  à  faire. 
J'ai  l'honneur  d'être ,  avec  respect,  made- 
moiselle ,  votre  très-humble  et  très-obéis- 
sant serviteur. 

Tel  in  ,  négociant  à  Bajonne. 


LETTRE    XIV. 

Delphine  à  mademoiselle  cV Albémar. 

Ce  19  mai. 

J\k  !  ma  chère  sœur!  quelle  nouvelle 
vous  m'apprenez  !  Je  suis  dans  une  angoisse 
inexprimable ,  craignant  de  perdre  une  mi- 
nute pour  avertir  M.  Barton ,  et  frémissant 
de  la  douleur  que  je  suis  condamnée  à  lui 
causer.  Il  faut  aussi  prévenir  mad.  de  Ver- 
non  et  Matilde.  Combien  je  sens  vivement 


DELPHINE.  Cft 

leurs  peines!  Ma  pauvre  Sophie!  le  fils  de 
son  ami!  l'époux  de  sa  fille,  et  Matilde! 
Ah!  que  je  me.  reproche  d'avoir  blâmé 
l'excès  de  sa  dévotion  !  Elle  ne  sera  peut— 
être  jamais  heureuse  5  si  elle  avait  livre  son 
cœur  à  l'espérance  d'être  aimée  5  que  de- 
viendrait—elle à  présent?  Néanmoins,  elle 
ne  l'a  jamais  vu.  Mais  moi  aussi,  je  ne  l'ai 
jamais  vu!  et  les  larmes  m'oppressent,  et 
la  lorce  me  manque  pour  remplir  mon 
triste  devoir!  Allons,  je  m'y  soumets,  je 
sors  :  adieu.  Ce  soir  je  vous  rendrai 
compte  de  cette  cruelle  journée. 

Minuit. 

M  Barton  est  parti  depuis  une  heure  . 
ma  chère  Louise.  Excellent  homme,  qu'il 
est  malheureux  !  Ah  !  que  les  peines  de 
l1âge  avancé  portent  un  caractère  déchi- 
rant! Hélas!  la  vieillesse  elle-même  est  une 
douleur  habituelle,  dont  L'amertume  aigrit 
tous  les  chagrins  que  l'on  éprouve. 

J'ai  été  chez  mad.  de  Yernon  à  six  heu- 
res; j'ai  lait  demander  M. Barton  à  sa  porte; 
il  est  venu  à  l'instant  même  avec  unaird'em- 
pressemenl  et  degaîié  qui  m'a  lait  bien  mal: 
Tome  I.**  6 


9§  DELPHINE. 

rien  n'est  plus  touchant  que  l'ignorance 
d'un  malheur  déjà  arrivent  le  calnie  qui  se 
peint  sur  un  visage  qu'un  seul  mot  va  bou- 
leverser. M.  Barton  monta  dans  ma  voiture, 
et  je  donnai  l'ordre  de  nous  conduire  loin 
de  Paris  5  j'avais  imaginé  plusieurs  moyens 
de  lui  annoncer  cet  affreux  événement , 
mais  il  remarqua  bientôt  l'altération  de 
mes  traits  5  et  me  demanda  avec  sensibilité 
s'il  inétait  arrivé  quelque  malheur?  L'in- 
térêt même  qu'il  prenait  à  moi  l'éloignait 
entièrement  de  l'idée  que  la  peine  dont  il 
s'agissait  pût  le  concerner.  J'hésitais  en- 
core sur  ce  que  je  lui  dirais }  mais  enfm  ,  je 
pensai  qu'il  n'y  avait  point  de  préparation 
possible  pour  une  telle  douleur,  et  je  lui 
remis  la  fatale  lettre. 

—  Lisez,  lui  dis-je,  avec  courage  ,  avec 
résignation,  et  sans  oublier  les  amis  qui  vous 
restent,  et  que  votre  malheur  attache  à  vous 
pour  jamais. —  A  peine  cet  excellenthomme 
eut-il  vu  le  nom  de  Léonce ,  qu'il  pâlit }  il 
lut  cette  lettre  deux  fois ,  comme  s'il  ne 
pouvait  la  croire.  Enfin,  il  la  laissa  tomber, 
couvrit  son  visage  de  ses  deux  mains  ,  et 
pleura  amèrement  sans  dire  un  seul  mot. 


DELPHINE.  Cjf) 

Je  versais  des  larmes  à  coté  de  lui ,  effrayée 
de  son  silence,  attendant  que  ses  premières 
paroles  m'indiquassent  dans  quel  sens  il 
cherchait  des  consolations.  Je  demandais 
au  Ciel  la  voix  qui  peut  adoucir  les  bles- 
sures du  cœur.  —  O  Léonce  !  s'écria-t-il 
enfin ,  gloire  de  ma  vie  ,  seul  intérêt  d'un 
homme  sans  carrière ,  sans  nom  ,  sans  des- 
tinée, était-ce  à  moi  de  vous  survivre  ?  que 
fait  ce  vieux  sang  dans  mes  veines  ,  quand 
tout  le  votre  a  coulé  ?  quelle  fin  de  vie 
m'est  réservée  ?  Ah  !  madame ,  me  dit-il , 
vous  êtes  jeune  ,  belle  ,  vous  avez  pitié 
d'un  vieillard ,  mais  vous  ne  pouvez  pas 
vous  faire  une  idée  des  dernières  douleurs 
d'une  existence  sans  avenir ,  sans  espoir  ! 
vous  ne  le  connaissiez  pas ,  mon  ami ,  mon 
noble  ami,  que  des  monstres  ont  assassine'. 
Pourquoi  ne  veut-il  pas  les  nommer?  je  les 
connais,  je  les  ferai  connaître,  ils  ne  vi- 
vront point  après  avoir  fait  périr  ce  que  le 
Ciel  avait  formé  de  meilleur.  —  Alors  il  se 
rappelait  les  traits  les  plus  aimables  de  l'en- 
fance ,  et  de  la  jeunesse  de  son  élève }  ce 
n'était  plus  le  beau,  le  fier,  le  spirituel 
Léonce  qu'il  me  peignait }  il  ne  se  retra- 


i  00  DELPHINE. 

çait  plus  les  grâces  et  les  talens  qui  de- 
vaient plaire  dans  le  monde ,  il  ne  parlait 
que  des  qualités  touchantes  dont  le  sou- 
venir s'unit,  avec  tant  d'amertume,  à  l'idée 
d'une  séparation   éternelle. 

J'étais  agitée  par  une  incertitude  cruelle  5 
devais— je  ,  en  rappelant  à  M.  Barton  que 
Léonce  le  demandait  auprès  de  lui ,  fixer 
son  imagination  sur  la  possibilité  de  le  re- 
voir encore ,  et  de  contribuer  peut-être  à 
le  guérir  ?  M.  Barton  ne  m'avait  pas  dit  un 
seul  mot  qui  indiquât  cette  pensée  5  la 
craignait— il  ?  redoutait— il  une  seconde 
douleur  après  un  nouvel  espoir  F  Ma  chère 
Louise  5  avec  quel  tremblement  l'on  parle 
à  un  homme  vraiment  malheureux  !  Comme 
on  a  peur  de  ne  pas  deviner  ce  qu'il  faut 
lui  dire,  et  de  toucher  maladroitement  aux 
peines  d'un  cœur   déchiré. 

.  Enfin ,  je  dis  à  M.  Barton  qu'il  devait 
partir ,  et  que  peut-être  il  pouvait  encore 
se  flatter  de  retrouver  Léonce  :  ce  dernier 
mot  dont  j'attendais  tant  d'effet,  n'en  pro- 
duisit aucun ,  il  m'entendit  tout  de  suite  , 
mais  sans  se  livrer  à  l'espoir  que  je  lui  of- 
frais. A  fàge  de  M.  Baiton,  le  cœur  n'est 


D  K  L  P  H  I  K  B .  î  0  1 

point  mobile  j  les  impressions  ne  se  renou- 
vellent pas  vite  ,  et  le  même  sentiment 
oppresse  sans  aucun  intervalle  de  soula- 
gement. 

ÎVanmoins  ,  depuis  cet  instant,  il  ne 
parla  plus  que  de  son  départ  :  il  me  de- 
manda de  retourner  (lu/  mad.  de  Vernon, 
j'en  donnai  Tordre.  Je  convins  avec  lui 
qu'il  partirait  le  soir  même  avec  ma  voi- 
ture, et  que  Fun  de  mes  gens,  plus  jeune 
que  le  sien  ,  courrait  devant  lui  pour  hâter 
son  voyage.  Il  était  un  peu  ranimé  par  l'oc- 
cupation de  ces  détails  :  tant  qu'il  reste 
une  action  à  faire  pour  l'être  qui  nous  in- 
téresse ,  les  forces  se  soutiennent  et  le 
cœur  ne  succombe  pas.  jNous  arrivâmes 
enfin  chez  ma  tante  :  en  songeant  à  la  peine 
qu'elle  allait  éprouver ,  j'étais  saisie  moi- 
même  de  !a  plus  vive  émotion,  je  laissai 
M.  Barton  entrer  seul  chez  mad.  de  Ycr- 
non  ,  et  je  restai  quelques  minutes  dans 
Je  salon  pour  reprendre  mes  sens  :  enfin , 
domptant  eette  faiblesse  qui  m'empêchait 
de  consoler  mon  amie,  j'entrai  chez  elle  • 
je  la  trouvai  plus  calme  que  je  ne  l'espé- 
rais. M.  Barton  gardait  le  silence  ,  Matildfl 


î  02  DELPHINE. 

se  contenait  avec  quelque  effort  5  mad.  de 
Vernon  vint  à  moi  et  m'embrassa  5  je  voulus 
m'approcher  de  Matiide ,  je  la  vis  rougir 
et  pâlir  5  elle  me  serra  la  main  amicale- 
ment 3  mais  elle  sortit  de  la  chambre  à  l'ins- 
tant même  ,  se  faisant  un  scrupule  ,  je 
crois ,  d'éprouver  ou  de  montrer  aucune 
émotion  vive. 

Mad.  de  Yernon  me  dit  alors  :  —  Ima- 
ginez que  dans  ce  moment  même  je  viens 
de  recevoir  une  lettre  de  mad.  de  Mon- 
doville  ,  pour  rn  apprendre  son  consente- 
ment au  mariage ,  d'après  les  nouvelles  pro- 
positions que  je  lui  avais  faites!  Elle  m  an— 
nonre  eu  même  temps  le  départ  de  son  fils. 
—  Je  serrai  une  seconde  fois  mad.  de  Yer- 
non dans  mes  bras.  —  Enfin ,  me  dit— elle 
avec  le  courage  qui  lui  est  propre ,  occu- 
pons-nous de  hâter  le  départ  de  M.  Barton, 
et  soumettons— nous  aux  evenemens.  —  Il 
n'y  a  rien  à  faire  pour  mon  voyage,  dit 
M.  Barton.  avec  un  accent  qui  exprimait, 
je  crois  5  une  humeur  un  peu  injuste  sur 
le  calme  apparent  de  mad.  de  ^  ernon } 
mad.  d'Albémar  a  bien  voulu  pourvoir  à 
tout,  et  je  pars.  —  (Test  très-bien,  repli— 


B  E  L  P  H  I  N  E,  103 

qua  mad.  de  Yernon  5  qui  s'aperçut  du 
mécontentement  de  M.  Bar  ton,  et  s'adres- 
sant  à  moi ,  elle  me  dit  comme  à  demi-voix  : 
—  Quel  zèle  et  quelle  affection  il  témoigne 
à  son  élève  !  —  Vous  avez  remarqué  quel- 
quefois que  mad.  de  Yernon  avait  l'habi- 
tude de  louer  ainsi ,  comme  par  distraction 
et  en  parlant  à  un  tiers  ,  mais  le  malheu- 
reux 13arton  ny  donna  pas  la  moindre  at- 
tention }  il  était  bien  loin  dépenser  à  l'im- 
pression que  sa  douleur  pourrait  produire 
sur  les  autres.  S'il  lui  était  resté  quelque 
présence  d'esprit ,  c'eût  été  pour  la  cacher 
et  non  pour  s'en  parer. 

Absorbé  dans  son  inquiétude,  il  sortit 
sans  dire  un  mot  à  mad.  de  Yernon  \  je  le 
suivis  pour  le  conduire  chez  moi,  où  il  de- 
vait trouver  tout  ce  qui  lui  était  nécessaire 
pour  sa  route.  Lorsque  nous  fumes  en  voi- 
ture ,  il  dit,  en  se  parlant  à  lui-même  :  — 
Moucher  Léonce,  vos  seuls  amis,  c'est 
votre  malheureux  instituteur  ,  c'est  aussi 
votre  pauvre  mère.  —  Et  se  retournant 
mis  moi  :  —  oui7  s'écria- t-il .  j'irai  nuit  et 
jour  pour  le  rejoindre  ,  peut-être  me  dira- 
t-il  encore  un  dernier  adieu ,  et  je  resterai 


•1@4  BELPHI??E. 

près  de  sa  tombe  pour  soigner  ses  derniers 
restes  5  et  mériter  ainsi  d'être  enseveli  près 
de  lui.  —  En  disant  ces  mots,  cet  infor- 
tuné vieillard  se  livrait  à  un  nouvel  accès 
«le  desespoir.  —  Madame  5  me  dit-il  alors , 
devant  vous  je  pleure  ^  lout-à-Theure  j'é- 
tais calme  5  votre  bonté  ne  repoussera  pas 
cette  triste  preuve  de  confiance,  j'en  suis 
sûr,  vous  ne  la  repousserez  pas. 

Nous  arrivâmes  chez  moi ..  je  pris  toutes 
les  précautions  que  je  pus  imaginer  pour 
que  le  voyage  de  M.  Barton  fut  le  plus  com- 
mode et  ie  plus  rapide  possible  :  il  fut  tou- 
ché de  ces  soins ,  et  5  prêt  à  monter  en  voi- 
ture ,  il  me  dit  :  —  Madame .  s'il  vient  en 
mon  absence  quelques  lettres  de  Bayonne  y 
je  n'ose  pas  dire  de  Léonce,  enfin  aussi  de 
Léonce  même ,  ouvrez— les  ,  vous  verrez 
ce  qu'il  faut  l'aire  d'après  ces  lettres  ,  et 
vous  me  l'écrirez  à  Bordeaux.  —  JY  est— ce 
pas  mad.  de  Yernon  ,  lui  dis— je  ,  qui  de- 
vrait  —  Non  5  me  répondit-il ,  ma- 
dame ,  permettez  —  moi  de  vous  répéter 
que  je  veux  que  ce  soit  vous  *,  hélas  !  dans 
ce  dernier  moment ,  lorsqu'il  n  est  que 
trop  probable  que  jamais  je  ne  vous  re— 


DELPHINE.  I05 

verrai ,  quil  me  soit  permis  de  vous  dire 
une  idéé^  peut-être  insensée,  que  j'avais 
conçue  pour  mon  malheureux  élève.  Je 
ne  trouvais  point  que  mademoiselle  de  Ver- 
non  put  lui  convenir  ,  et  j'osais  remarquer 
en  vous  tout  ce  qui  s'accordait  le  mieux 
avec  son  esprit  et  son  âme.  - —  J'allais  lui 
répondre  ,  mais  il  me  serra  la  main  avec 
une  affection  paternelle }  celte  affection 
me  rappelle  M.  dAlbémar,  et  jamais  je  ne 
l'ai  retrouvée  sans  émotion.  Il  me  dit  alors  : 
—  Ne  vous  offenses  pas,  madame,  de  cette 
hardiesse  d'un  vieillard  qui  chérit  Léonce 
comme  son  iihs ,  et  que  vos  bontés  ont  pro- 
fondément touché.  Bêlas!  ces  douces  chi- 
mères sont  remplacées  par  la  mort!  la  mort  ! 
ah  Dieu!  — 11  se  précipita  hors  de  ma  cham- 
bre, et  se  jeta  au  fond  de  la  voiture  dans 
un  accablement  qui  redoubla  ma  pitié. 

Restée  seule,  je  pus  me  livrer  enfin  a  la 
douleur  que  moi  aussi  j'éprouvais  :  je  n'a- 
vais dû  m'occuperque  des  peines  des  au- 
tres, mail  celle  que  je  ressentais  n'était 
pas  moins  vive,  quoique  la  destinée  de  ce 
malheureux  jeune  homme  fût  étranger* 
la  mienne.  Ma  tante  et  ma  cousine  le  re- 

I.*'  o 


1 06  DELPHINE. 

grettent  pour  elles,  pour  le  bonheur  qu'il 
devait  leur  procurer  5  moi  que  le  sort  sé- 
parait irrévocablement  de  kii  5  je  pleure 
iine  âme  si  belle,  un  être  si  libéralement 
doué  ,  périssant  ainsi  dans  les  premières 
années  de  sa  vie.  Oui ,  s'il  meurt  je  lui 
vouerai  un  culte  dans  mon  cœur  ;  je  croirai 
l'avoir  aimé  ,  l'avoir  perdu,  et  je  serai  fi- 
dèle au  souvenir  que  je  garderai  de  lui:; 
ce  sera  un  sentiment  doux  ,  l'objet  d'une 
mélancolie  sans  amertume.  Je  demanderai 
son  portrait  à  M.  Barton,  et  toujours  je 
conserverai  cette  image  comme  celle  d'un 
héros  de  roman  dont  le  modèle  n'existe 
plus.  Déjà  depuis  quelque  temps,  Je  per- 
dais l'espoir  de  rencontrer  celui  qui  pos- 
séderait toutes  les  affections  de  mon  cœur  } 
ten  suis  sure  maintenant ,  et  cette  certi- 
tude est  tout  ce  qu'il  faut  pour  vieillir  en 
paix* 

Mais  peut-être  que  Léonce  vivra  5  s'il 
vit,  il  sera  l'époux  de  Matilde  ,  et  plus  de 
chimères  alors  7  mais  aussi  plus  de  regrets. 
Adieu,  ma  chère  Louise}  il  est  possible  7 
que  dans  peu,  je  me  réunisse  à  vous  pour 
toujours. 


DELPHINE.  107 


LETTRE   XV. 

Delphine  à  mademoiselle  d'Albémar. 
Paris,  ee  22  mai. 

J'ai  trouvé  ce  soir  plus  de  charmes 
que  jamais  dans  1  entretien  de  mad.  de 
Vernon,  et  cependant,  pour  la  première 
fois,  mon  cœur  lui  a  fait  un  véritable  re- 
proche. Quand  je  vous  parle  d'elle  avec 
autant  de  franchise ,  ma  chère  Louise  7  je 
vous  donne  la  plus  grande  marque  possible 
de  confiance^  n'en  concluez,  je  vous  prie, 
rien  de  défavorable  à  mon  amie.  Je  puis  me 
tromper  sur  un  tort  que  mille  motifs  doi— 
vent  excuser 5  mais  jai  sûrement  raison, 
quand  je  crois  que  les  qualités  les  plus  in- 
times de  famé  peuvent  seules  inspirer 
celte  délicatesse  parfaite  dans  les  discours 
et  dans  les  moiudres  paroles,  qui  rend  la 
conversation  de  nuid.de  Vernon  si  sédui- 
sante. 

J'avais  été  douloureusement  émue 


1  OS  DELPHINE. 

le  jour  ;  l'image  de  Léonce  me  poursuivait  y 
je  n'avais  pu  fermer  Fœ'il  sans  le  voir 
sanglant,  blessé  ,  prêt  à  mourir.  Je  me  le 
représentais  sous  les  traits  les  plus  tou— 
chans,  et  ce  tableau  m'arrachait  sans  cesse 
des  larmes.  J'allai  vers  hait  heures  du  soir 
chez  mad.  de  Vernon^  Matilde  avait  passé 
tout  le  jour  à  l'église,  et  s'était  couchée  en 
revenant,  sans  avoir  témoigné  le  moindre 
désir  de  s'entretenir  avec  sa  mère  ]  je  trou- 
vai donc  Sophie  seule  et  assez  triste ,  je 
l'étais  bien  plus  encore.  Nous  nous  assîmes 
sur  un  banc  de  son  jardin ,  d'abord  sans 
parler }  mais  bientôt  elle  s'anima ,  et  me  fit 
passer  une  heure  dans  une  situation  d'àme 
beaucoup  meilleure  que  je  ne  pouvais  m'y 
attendre.  La  douceur  et,  pour  ainsi  dire, 
la  mollesse  même  de  sa  conversation,  ont 
je  ne  sais  quelle  grâce  qui  suspendit  ma 
peine.  Elle  suivait  mes  impressions  pour 
les  adoucir ,  elle  ne  combattait  aucun  de 
mes  sentimens ,  mais  elle  savait  les  modi- 
fier a  mon  insçu  :  j'étais  moins  triste  sans 
en  savoir  la  cause  ]  mais  enfin  auprès  d'elle 
je  Tétais  moins. 

Je  dirigeai  notre  conversation  sur  ces 


DELPHINE.  1 09 

grandes  pensées  vers  lesquelles  la  mélan- 
colie nous  ramène  invinciblement.  L'incer- 
titude de  la  destinée  humaine.  L'ambition 
de  nos  désirs,  l'amertume  de  nos  regrets, 
l'effroi  de  la  mort,  la  fatigue  de  la  vie, 
tout  ce  vague  du  cœur,  eniin.,  dans  lequel 
les  âmes  sensibles  aiment  tant  à  s'égarer, 
fut  l'objet  de  notre  entretien.  Elle  se  plai- 
sait à  m1  entendre,  et  mexcitant  à  parler, 
elle  mêlait  des  mots  précis  et  justes  à  mes 
discours,  et  soutenait  et  ranimait  mes 
pensées  toutes  les  (bis  que  j'en  avais  be- 
soin. Lorsque  j'arrivai  chez  elle,  j'étais 
abattue  et  mécontente  de  mes  sentimena 
sans  vouloir  me  l'avouer.  Je  croîs  quelle 
devina  tout  ce  qui  m'occupait,  car  elle  me 
dit  exactement  ce  que  j'avais  besoin  d'en- 
tendre. Elle  me  releva  par  degrés  dans  ma 
propre  estime,  jYtais  mieux  avec  moi- 
même,  et  je  ne  m'apercevais  qu'à  la  ré- 
flexion, que  c'était  elle  oui  modifiait  ainsi 
mes  pensées  les  plus  secrètes.  Enfin,  j Y— 
prouvais  au  fond  de  l'âme  un  grand  .soula- 
gement, et  je  sentais  bien  en  même  temps, 
qu'en  rn  éloignant  de  Sophie,  le  chagrin,  et 
luitjUiUude  me  ressaisiraient  de  nouveau» 


110  DELPHINE. 

Je  m'écriai  donc  dans  une  sorte  d'en- 
thousiasme :  —  Àh!  mon  amie,  ne  me  quit- 
tez pas  ,  passons  de  longues  heures  à  causer 
ensemble  5  je  serai  si  mal  quand  vous  ne 
me  parlerez  plus  !  —  Comme  je  pronon- 
çais ces  mots,  un  domestique  entra  ,  et  dit 
à  mad.  de  Yernon  que  M.  de  Fierville  de- 
mandait à  la  voir  5  quoiqu'on  lui  eût  dé- 
clare à  sa  porte  qu'  elle   ne  recevait  per- 
sonne. —  Refusez-le,  je  vous  en  conjure, 
ma   chère   Sophie ,   dis—je  avec   instance, 
—  Savez-vous ,  interrompit  mad.  de  "Y  er- 
non ,  si  le  neveu  de  mad  du  Marset  a  sta- 
gné ou  perdu  ce  grand  procès  dout  dépen- 
dait toute  sa  fortune  ?  —  Mon  Dieu  ,  in- 
terrompisse ,  on  m'a  dit  hier  qu'il  l'avait 
gagné:  ainsi,  vous  n'avez  point  à  consoler 
M.  de  Fierville  des  chagrins  de  son  amie  -, 
refusez— le.  —  Il  faut  que  je  le  voye,  dit 
alors  mad.  de  Yernon.  —  Et  elle  fit  signe 
à  son  domestique  de  le  faire  monter.  Je 
me  sentis  blessée ,  je  l'avoue ,  et  ma  phy- 
sionomie l'exprima.  Mad.  de  Yernon  s'en 
aperçut ,  et  me  dit.  —  -Ce  n  est  pas  pour 
moi ,  c'est  pour  ma  fille....  —  Quoi  !  m  e- 
crai-je  assez  vivement,  vous  songez  déjà 


DELPHINE.  111 

à  remplacer  Léonce  ?  Pauvre  jeune  liomme  ! 
vous  n'êtes  pas  long-temps  regrette'  par  Ta— 
mie  de  voire  mère.  —  Je  me  reprochai  ces 
paroles  à  l'instant  même,  car  mad.  de  Ver- 
non  rougit  en  les  entendant,  et  comme  elle 
me  laissait  partir  sans  essayer  de  me  rete- 
nir, je  restai,  quelques  minutes  après  l'ar- 
rivée de  M.  de  Fierviîle,  la  main  appuyée 
sur  la  clef  de  la  porte  du  salon,  et  tardant 
à  Touvrir.  Mad.  de  Vernon  enfin  le  remar- 
qua, elle  vint  à  moi,  et  sans  me  faire  aucun 
reproche,  elle  insista  beaucoup  sur  le  prix 
quelle  mettait  à  l'union  de  sa  fille  avec 
Léonce,  sur  toutes  les  circonstances  qui 
lui  rendaient  ce  mariage  mille  fois  préfé- 
rable à  tout  autre.  Elle  reprit  par  de. 
sa  grâce  accoutumée ,  et  je  partis  après 
F  avoir  embrassée  5  mais  je  conservai  ce- 
pendant quelques  nuages  de  ce  qui  venait 
de  se  passer. 

Concevez— vous    ma    folie,    ma    chère 
Louise  P  Ce  qui  m'a  blessé  peut-être  si  vi- 
vement, c'est    un    témoignage   d'mdii 
renée  pour  Léonce  !  Pourquoi  vouloir  que 
nuid.de  Vernon  le  regrette  profondéme 
quelle  ne  cherche  point  un  autre  époux 


112  DELPHINE. 

pour  sa  fille  ?  elle  ne  Ta  jamais  vu  :  cepen- 
dant n'est-il  pas  vrai,  ma  chère  Louise  , 
que  c'est  se  consoler  trop  tôt  de  la  perte 
d'un  jeune  homme  si  distingue?  Ah!  s'il 
était  possible  qu'on  le  sauvât  !  ce  serait 
Matilde  qui  goûterait  le  bonheur  d'en  être 
aimée^  elle  n'aurait  pas  souffert  de  son 
danger;  il  renaîtrait  pour  elle  :;  le  calme 
de  son  imagination  et  de  son  âme  la  pré- 
serve des  peines  les  plus  amères  de  la  vie. 
Louise ,  votre  Delphine  ne  lui  ressemble 
pas. 


LETTRE    XVI. 

Mademoiselle  d Albémar  à  Delphine. 

Montpellier,  2.0  mai  1790. 

J  e  me  hâte  de  vous  dire,  ma  chère  Del- 
phine ,  que  M.  de  Moudoville  est  mieux  j 
un  chirurgien  habile  Fa  soigné  avec  beau— 
coup  de  bonheur ,  et  lorsque  la  perte  de 
son  sang  a  été  arrêtée,  il  s'est  trouvé  très- 
vite  liors  de  tout  danger.  Il  aurait  déj<à  re- 
pris sa  route  j  si  Ton  ne  craignait  que  sa 


DELPHINE.  I  1  3 

blessure  ne  se  rouvrit  en  voyageant.  Il  a 
écrit  à  M.  Barton  une  lettre  que  Télin  m'a 
adressée,  pour  vous  prier  de  la  faire  par- 
venir sûrement }  je  vous  l'envoie. 

Il  faut  que  Léonce  ait  quelque  chose  de 
bien  aimable,  pour  que  ce  vieux  négociant 
de  Bayonne ,  Télin,  qui,  de  sa  vie  n'a 
pensé  qu'aux  moyens  de  gagner  de  l'ar- 
gent, écrive  des  lettres  toutes  remplies 
déloges  sur  les  qualités  généreuses  de  M. 
de  Mon  do  ville  \  en  vérité  je  crois  qu'il  a 
fait  de  Télin  une  mauvaise  tête!  Sérieuse- 
ment ,  c'est  un  rare  mérite  que  celui  qui  est 
vivement  senti  même  par  les  hommes  vul- 
gaires, et  je  crois  toujours  plus  aux  qualités 
qui  produisent  de  l'effet  sur  tout  le  monde, 
qu'a  ces  supériorités  mystérieuses  ,  qui  ne 
sont  reconnues  que  par  les  adeptes. 

Chère  Delphine,  il  est  très-vraisemblar 
ble  à  présent  que  vous  allez  voir  M.  de 
Mondoville.  Votre  imagination  est  singu- 
lièrement préparée  à  recevoir  une  grande 
impression  par  sa  présence  \  défendez-vous 
de  cette  disposition ,  je  vous  en  conjure .  et 
rendez  à  votre  esprit  toute  l'indépendance 
dont  il  a  besoin  pour  bien  juger. 


Il4  DELPHINE. 


LETTRE    XVII. 

Delphine  à  mademoiselle  cVdlbémar. 

Paris,  25  mai. 

.La  lettre  cle  Léonce ,  que  vous  m'envoyez, 
ma  chère  sœur,  est  extrêmement  remar- 
quable ;  comme  M.  Barton  m'avait  de- 
mandé de  Touvrir,  je  f  ai  lue;  depuis  deux 
heures  qu'elle  est  entre  mes  mains ,  elle  a 
fait  naître  en  moi  une  foule  de  pensées 
qui  m'étaient  nouvelles.  Je  vous  ferai  part 
de  mes  réflexions  une  autre  fois}  le  seul 
mot  que  je  suis  pressée  de  vous  dire,  c'est 
que  la  lecture  de  cette  lettre  a  tout-à-fait 
calmé  les  idées  qui  me  troublaient ,  et  que 
je  n'ai  plus  à  craindre  le  mauvais  mouve- 
ment qui  me  faisait  envier  le  sort  de  ma 
cousine. 


DELPHINE.  î  1  5 


LETTRE   XVIII  (i). 

Léonce  à  M.  Bar  ton. 

Bavonne,  17  mai  1790. 

J  e  crains ,  mon  cher  ami ,  que  vous  ne 
soyez  déjà  parti  sur  la  nouvelle  de  mou 
accident,  et  lorsque  vous  aurez  su  que 
j'avais  témoigné  le  désir  de  vous  voir. 
J'aurais  dû  vous  épargner  la  fatigue  d  un 
tel  voyage ,  mais  vous  pardonnerez  à  votre 
élève  le  besoin  qu'il  r-ût  de  vous  dire 
adieu  au  moment  de  mourir.  Si  vous  êtes 
encore  à  Paris,  attendez-moi,  je  serai  en 
état  de  voyager  sous  peu  de  jours.  On  me 
défend  de  parler,  de  peur  que  mes  bles- 
sures à  la  poitrine  se  rouvrent-  j'ai  du 
temps  au  moins  pour  vous  écrire  tout  ce 
qui  tient  à  l'événement  dont  vous  seul 
devez  connaître  le  secret. 


(1)  Colle  lettre  est  celle  que  mademoiselle  d'Al- 
bemar  a  fait  parvenir  à  Delphine, 


n6 


DELPHINE. 


Je  sais  quel  est  le  furieux  qui  a  voulu 
m'assassiner  et  qui  m'a  attaque  9  ayant 
pour  second  son  domestique,  sans  me  lais- 
ser aucun  moyen  de  me  défendre.  Il  m'a 
dit  avec  fureur,  en  me  poignardant  :  Je 
venge  nia  sœur  désiwnorée.  J'aurais  nom- 
me  l'auteur  de  cette  action  infâme ,  si  les 
motifs  qui  l'ont  irrite  contre  moi  ne  mé- 
ritaient une  sorte  d'indulgence  ;■  vous  les 
savez,  ces  motifs,  et  vous  devinez  mon 
assassin. 

Mon  cousin ,  en  se  soumettant  a  mes 
conseils,  les  a  suivis  néanmoins  de  la  ma- 
nière du  monde  la  plus  faible  et  la  plus 
inconséquente}  il  m'a  prouvé  qu'il  ne  faut 
jamais  faire  agir  un  homme  dans  un  sens 
différent  de  son  caractère.  La  nature  place 
des  remèdes  à  côté  de  tous  les  maux  : 
l'homme  faible  ne  hasarde  rien  ;  l'homme 
fort  soutient  tout  ce  qu'il  avance  5  mais 
l'homme  faible,  conseillé  par  l'homme 
fort,  marche,  pour  ainsi  dire,  par  sacca- 
des, entreprend  plus  qu'il  ne  peut,  se 
donne  les  dt:fis  à  lui-même,  exagère  ce 
quil  ne  sait  pas  imiter,  et  tombe  dans  les 
fautes  les  plus  disparates  :  il  réunit  les  incon- 


DELPH^K.  11-7 

véniens  des  caractères  opposes,  au  lieu  de 
concilier  avec  art  leurs  divers  avantages. 

Charles  de  Mondoville  a  laisse  pénétrer 
a  la  iâmille  de  mademoiselle  de  Sorane, 
qu'il  suivait  mes  avis  pour  ainsi  dire  malgré 
lui;  c'est  ainsi  qu'il  a  dirigé  sur  moi  toute 
leur  haine.  M.  de  Sorane  a  été  obligé  de 
faire  (aire  un  tirs— mauvais  mariage  à  sa 
sceur,  pour  étouffer  le  plus  promptement 
passible  l'éclat  de  son  aventure-  la  crainte 
de  ce  même  éclat.  Ta  empêché  de  se  battre 
avec  moi*  il  a  regarde  1  assassinat  comme 
umc  vengeance  plus  obscure  et  plus  cer- 
taine, et  il  avait  imaginé  sans  doute  que 
si  j'étais  tué  dans  les  montagnes  des  Py- 
rénées ,  on  attribuerait  nia  mort  à  dv<,  vo- 
leurs français  ou  espagnols ,  qui  sont  en 
assez  grand  nombre  sur  les  frontières  des 
deux  pays. 

Si  je  ne  savais  pas  que  M.  de  Sorane  a 
été  réellement  très-malheureux  de  la  boute 
de  sa  sœur,  s'il  n'avait  pas  raison  de  m'ac- 
CUser  de  la  résistance  de  mon  cousin  à  ses 
diMis.  j'aurais  livré  son  crime  à  la  justice 
des  lois.  Mais,  mïtant  vu  forcé,  par  un 
concours  limeste  de  circonstances,  à  su— 


1  1 8  DELPHINE. 

crifier  la  réputation  de  mademoiselle  de 
Sorane  à  l'honneur  de  ma  famille,  j'ai  cru 
devoir  taire  le  nom  d'un  homme  qui  n  était 
devenu  mon  assassin  que  pour  venger  sa 
sœur.  Sa  haine  contre  moi  était  naturelle  ; 
le  mal  que  je  lui  avais  fait,  tenait  peut- 
être  à  un  défaut  de  mon  caractère  :  vous 
m'avez  souvent  dit  que  l'opinion  avait  trop 
d'empire  sur  moi.  S'il  est  vrai  que  M.  de 
Sorane  ait  réellement  à  se  plaindre  de  ma 
conduite ,  je  lui  dois  le  secret  sur  un  crime 
que  j'ai  provoqué  5  je  le  lui  ai  gardé ,  il 
vous  sera  sacré  comme  à  moi— même. 

Mais  je  le  prévois,  mon  cherBarton, 
tremblant  encore  du  danger  que  j'ai  couru , 
vous  aurtz  une  aimable  colère  contre  vo- 
tre élève,  pour  avoir  exposé  si  légèrement 
cette  vie  dont  vous  et  ma  mère  daignez 
avoir  besoin.  Cette  pensée  m'est  venue  ? 
non  sans  quelques  regrets,  lorsque  je  me 
croyais  prêt  à  mourir.  Peut— être  aurais— je 
pu  laisser  mon  parent  à  lui-même  ,  quoi- 
qu'il fut  de  mon  sang,  quoiqu'il  portât 
mon  nom  }  mais ,  je  vous  le  demande  ,  à 
vous ,  qui  avez  bien  plus  de  modération 
que  moi  dans  ^otre  manière  de  juger,  et 


DELPHINE.  1]^ 

qui  n'attachez  pas  autant  d'importance  à 
ce  qu'on  peut  dire  dans  le  monde ,  si  je 
m'étais  trouvé  dans  la  même  situation  que 
Charles  de  Mondoville  ,  n'aur'ez-vous  pas 
été  le  premier  à  me  détourner  d'épouser 
une  femme  généralement  mésestimée  , 
quand  même  je  l'aurais  aimée? 

Pendant  les  jours  que  je  viens  de  passer 
entre  la  vie  et  la  mort,  j'ai  réfléchi  heau— 
coup  à  ce  que  vous  m'avez  constamment 
dit,  sur  la  nécessité  de  ne  soumettre  sa 
conduite  qu'au  témoignage  de  sa  con- 
science et  de  sa  raison.  Vous  êtes  chrétien 
et  philosophe  tout  à  la  fois  5  vous  vous 
confiez  en  Dieu ,  et  vous  comptez  pour 
rien  les  injustices  des  hommes  :  j'ai  peu 
de  disposition,  vous  le  savez,  à  aucun 
genre  de  croyance  religieuse,  et  moins 
encore  à  la  patience  et  à  la  résignation  que 
la  ibi,  dit-on,  doit  nous  inspirer.  Quoi— 
que  jaie  reçu ,  grâce  à  vous ,  une  éduca- 
tion éclairée ,  cependant  une  sorte  d'ins- 
tinct militaire,  des  préjugés,  si  vous 
le  voulez ,  mais  les  préjugées  de  mes  aïeux, 
ceux  qui  conviennent  si  parfaitement 
à  la  fierté  et  à  l'impétuosité  de  mou  âme, 


120  DELPHINE. 

sont  les  mobiles  les  plus  puissans  de  toutes 
les  actions  de  ma  vie.  Mon  front  se  cou- 
vre de  sueur  quand  je  me  figure  un  ins- 
tant ,  que  même  à  cent  lieues  de  moi  5  un 
homme  quelconque  pourrait  se  permettre 
de  prononcer  mon  nom  ou  celui  des  miens 
avec  peu  d'égards,  et  que  je  ne  serais  pas 
là  pour  m'en  venger.  La  plupart  des  hom- 
mes ,  dites-vous  ,  ne  méritent  pas  qu'on 
attache  le  moindre  prix  à  leurs  discours  j 
leur  haine  peut  n'être  rien ,  mais  leur  in- 
sulte est  toujours  quelque  chose.  Ils  s'é- 
galent à  \  ous  ,  ils  lbnt  plus ,  ils  se  croient 
vos  supérieurs  quand  ils  vous  calomnient ? 
faut-il  leur  laisser  goûter  en  paix  cet  inso- 
lent plaisir  ? 

Avez-vous  d'ailleurs  réfléchi  sur  la  ra- 
pidité avec  laquelle  un  homme  peut  se  dé- 
considérer sans  retour  f  S'il  est  indifférent 
aux  premiers  mots  qu'on  hasarde  sur  lui , 
si  sa  délicatesse  supporte  le  plus  léger 
nuage .  quel  sentiment  l'avertira  que  c'en 
est  trop  ?  D'abord  de  faux  bruits  circule- 
ront, et  ils  s'établiront  bientôt  après  comme 
vrais  dans  la  tète  de  ceux  qui  ne  le  con- 
naissent pas  ;  alors  il  s'en  irritera  ,  mais 


DELPHINE.  121 


trop  tard.  Quand  il  se  hâterait  de  chercher 
vingt  occasions  de  duel ,  des  traits  de  cou- 
rage desordonnés  y  rétabliront-ils  la  réputa- 
tion de  son  caractère  ?  Tous  ces  efforts,  tous 
ces  mouvcmens  présentent  l'idée  de  l'agita- 
tion ,  et  Ton  ne  respecte  point  celui  qui 
s'agite  :  le  calme  seul  est  imposant.  On  ne 
peut  reconquérir  en  un  jour  ce  qui  est 
l'ouvrage  du  temps  ,  et  néanmoins  la  co- 
lère ne  vous  permettant  pas  le  repos  ,  vous 
rend  incapable  de  trouver  ou  d'attendre 
le  remède  à  votre  malheur.  Je  ne  sais  ce 
qui  peut  nous  être  réservé  dans  un  autre 
monde  5  mais  l'enfer  de  celui-ci  pour  un 
homme  qui  a  de  la  fierté ,  c'est  d'avoir  à 
supporter  la  moindre  altération  à  cette  in- 
tacte renommée  d'honneur  et  de  délica- 
tesse ,   le  premier  trésor  de  la  vie. 

J'ai  cessé  de  combattre  en  moi  ces  sen— 
timens,  je  les  ai  reconnus  pour  invincibles  j 
toutefois  s  ils  pouvaient  jamais  se  trouver  en 
opposition  avec  la  véritable  morale,  j'en 
triompherais,  du  moins  je  le  (rois,  et  c'est 
à  vos  leçons  ,  mon  cher  maître  ,  que  je  dois 
cet  espoir  5  mais  dans  toutes  les  résolutions 
qui  ne  regardent  que  moi  seul ,  j'aurais  tort 
Tome  Lcx  n 


122  DELPHINE. 

<le  vouloir  lutter  contre  un  défaut  que  je 
ne  puis  braver  qu'en  sacrifiant  tout  mon 
bonheur.  Il  vaut  mieux  exposer  mille  fois 
sa  vie  que  de  faire  souffrir  son  caractère. 

J'ose  croire  que  je  ne  rends  pas  malheu- 
reux ce  qui  m'entoure }  pourquoi  donc  vou- 
drais-je  me  tourmenter  par  des  efforts  peut- 
être  inutiles ,  et  sûrement  très-douloureux  ? 
La  considération  que  je  veux  obtenir 
dans  le  monde  ne  doit— elle  pas  servir  à 
honorer  tout  ce  qui  m'aime  ?  Un  homme 
n'est-il  pas  le  protecteur  de  sa  mère,  de 
sa  sœur  et  sur-tout  de  sa  femme  ?  Ne  faut- 
il  pas  qu'il  donne  à  la  compagne  de  sa  vie 
l'exemple  de  ce  respect  pour  l'opinion 
qu'il  doit  à  son  tour  exiger  d'elle  ?  Savez— 
vous  pourquoi ,  jusqu'à  présent ,  je  me  suis 
défendu  contre  l'amour ,  quoique  je  sen- 
tisse bien  avec  quelle  violence  il  pourrait 
s'emparer  de  moi  î  C'est  que  j'ai  craint  d'ai- 
mer une  femme  qui  ne  lut  point  d'accord 
avec  moi  sur  l'importance  que  j'attache  à 
l'opinion ,  et  dont  le  charme  m'entraînât , 
quoique  sa  manière  de  penser  me  fit 
souffriiv  J'ai  peur  d'être  déchiré  par 
deux  puissances  égales  ?  un  cœur  sensible 


DELPHINE.  123 

et  passionne  ,  un  caractère  fier  et  irritable. 

Ma  mère  a  peut— être  raison  ,  mon  cher 
Barlon  5  en  me  faisant  épouser  une  per- 
sonne qui  n'exercera  pas  un  grand  empire 
sur  moi ,  mais  dont  la  conduite  est  dirigée  pâl- 
ies principes  les  plus  sévères.  Cependant, 
hélas  !  je  vais  donc  à  vingt-cinq  ans  renon- 
cer pour  toujours  à  l'espoir  de  m1  unir  à  la 
femme  que  j'aimerais ,  à  celle  qui  comble- 
rait le  vide  de  mon  cœur  par  tontes  les 
délices  d'une  affection  mutuelle!  Non,  la 
vie  n'est  pas  cet  enchantement  que  mon 
imagination  a  rêvé  quelquefois  ,  elle  offre 
mille  peines  inévitables ,  mille  périls  à  re- 
douter, pour  sa  réputation  ,  pour  son  re- 
pos ?  mille  ennemis  qui  vous  attendent}  il 
faut  marcher  fermement  et  sévèrement 
dans  cette  triste  route  ,  et  se  garantir  du 
blâme  en  renonçant  au  bonheur. 

Après  avoir  lu  cette  lettre,  serez-vous 
content  de  moi,  mon  cher  ihâttref  Son- 
gez cependant  avec  quelque  plaisir,  que 
^  otre  élè\  e  n'a  pas  une  pensée  secrète  pour 
vous,  et  que  vos  conseils  lui  seront  tou- 
jours nécessaires. 

Léonce. 


124  DELPHINE. 

LETTRE    XIX. 

Delphine  à  mademoiselle  cV Albémar. 

Ce  27  mai. 

J  1ai  relu  plusieurs  fois  la  lettre  où  Le'once 
peint  son  propre  caractère  ,  avec  la  vérité 
la  plus  parfaite  }  vous  n  avez  pas  conclu , 
je  l'espère  ,  de  quelques  lignes  que  je  vous 
écrivis  dans  le  premier  moment ,  que  mon 
estime  pour  M.  de  Mondoville  fût  le  moins 
du  monde  altérée  ?  Non  assurément  3  rien 
de  pareil  n  est  vrai ,  sa  lettre  à  M.  Barton 
indique  au  contraire  des  qualités  rares  et 
une  grande  supériorité  d'esprit}  mais  ce  qui 
nia  frappé  comme  une  lumière  subite ,  c'est 
rétonnant  contraste  de  nos  caractères. 

Il  soumet  les  actions  les  plus  importan- 
tes de  sa  vie  à  l'opinion ,  moi  je  pourrais 
à  peine  consentir  à  ce  qu1  elle  influât  sur 
ma  décision  dans  les  plus  petites  circons- 
tances }  les  idées  religieuses  ne  sont  rien 
pour  lui  ,  cela  doit  être  ainsi  ,  puisque 
l'honneur  du  monde  est  tout.  Quant  à  moi , 


DELPHINE.  13J 

vous  le  savez ,  grâce  à  l'heureuse  éduca- 
tion que  vous  et  votre  frère  m'avez  donnée  ? 
c'est  de  mon  Dieu  et  de  mon  propre  cœur 
que  je  fais  dépendre  ma  conduite.  Loin  de 
chercher  les  suffrages  du  plus  grand  nom- 
bre ,  par  les  ménagcmens  nécessaires  pour 
se  les  concilier,  je  serais  presque  tentée 
de  croire  que  l'approbation  des  hommes 
flétrit  un  peu  ce  qu'il  y  a  de  plus  pur  dans 
la  vertu  ?  et  que  le  plaisir  qu'on  pourrait 
prendre  à  cette  approbation  ,  finirait  par 
gâter  les  mouvemens  simples  et  irréfléchis 
d'une  bonne  nature. 

Sans  doute  ,  à  travers  l'irritabilité  de 
Léonce  sur  tout  ce  qui  tient  à  l'opinion  9 
il  est  impossible  de  ne  pas  reconnaître  en 
lui  une  àme  vraiment  sensible;  néanmoins 
ne  regrettez  plus  ,  ma  sœur ,  ses  enga— 
gemens  avec  Matilde  ,  réjouissez— vous  au 
contraire  de  ce  qu'il  ne  sera  jamais  rien 
pour  moi  }  les  oppositions  qui  existent 
dans  nos  manières  d'être  ,  sont  précisé-^ 
ment  celles  qui  rendraient  profondément 
malheureux  deux  êtres  qui  s'aimeraient, 
sans  les  détacher  l'un  de  l'autre. 

11  me  serait  impossible ,  quelle  que  fut 


1 20  DELPHINE.- 

ma  résolution  à  cet  égard ,  de  veiller  assez 
sur  toutes  mes   actions  pour   qu'elles   ne 
prêtassent  point  aux  fausses  interprétations 
de  la  société:  et  que  ne  souffrira is-je  pas  , 
si  celui  que  j'aimerais  ne  supportait   pas 
sans  douleur  le  mal  que  Ton  pourrait  dire 
de  moi }  si  j'étais  obligée  de  redouter  les 
jugemens  des  indifférens ,  à  cause  de  leur 
influence  sur  l'objet  qui  me  serait  cher, 
de   craindre    toutes    les    calomnies  parce 
qu'il  souffrirait  de  toutes ,  et  de  me  cour- 
ber devant  l'opinion,  parce  que  j'aimerais 
un  homme  qui  serait  son  premier  esclave! 
Non ,  Léonce ,  ma  chère  Louise ,  ne  con- 
vient pas  à  votre  Delphine  \  ah  !  combien 
les   senti  mens   de   votre   généreux    frère , 
mon  noble  protecteur,  répondaient  mieux 
à  mon  cœur;  il  me  répétait  souvent  qu'une 
âme  bien  née  n'avait  qu'un  seul  principe 
à  observer  dans  le  monde  ,  faire  toujours 
du  bien  aux  autres  et  jamais  de  mal.  Qu'im- 
porte à  celle  qui  croît  à  la  protection  de 
l'Etre— Suprême  et  vit  en  sa  présence,  à 
celle  qui  possède   un   caractère  élevé    et 
jouit  en   elle— même  du  sentiment  de   la 
vertu  j  que  lui  importe  3  me  disait  M.  d'Al- 


DELPHIK  E.  1  2*]' 

bémar  ,  les  discours  des  hommes  ?  Elle  ob~ 
tient  leur  estime  tôt  ou  tard  ,  car  c'est  de 
la  vérité  que  l'opinion  publique  relevé  en 
dernier  ressort  :  mais  il  faut  savoir  mépri- 
ser toutes  les  agitations  passagères  que  la 
calomnie 5  la  sottise  et  l'envie  excitent 
contre  les  êtres  distingués.  Il  ajoutait  5 
j'en  conviens  ,  que  cette  indépendance  j 
cette  philosophie  de  principes  convenaient 
peut-être  mieux  encore  à  un  homme  qu  à 
une  femme,  mais  il  croyait  aussi  que  les 
femmes ,  étant  bien  plus  exposées  que  les 
hommes  à  se  voir  mal  jugées  ,  il  fallait 
d'avance  fortifier  leur  âme  contre  ce  mal- 
heur. La  crainte  de  l'opinion  rend  tant 
de  femmes  dissimulées  ,  que  pour  ne  point 
exposer  la  sincérité  de  mon  caractère  ? 
M.  d'Albémar  travaillait  de  tout  son  pou- 
voir à  m'aiTranchir  de  ce  joug.  Il  y  a  réussi } 
je  ne  redoute  rien  sur  la  terre  que  le  re- 
proche juste  de  mon  cœur,  ou  le  reproche 
injuste  de. mes  amis  5  mais  que  l'opinion 
publique  me  recherche  ou  m'abandonne, 
elle  ne  pourra  jamais  rien  sur  ces  jouis- 
sances de  Famé  et  de  la  pensée  5  qui  m'oc- 
cupent et  m'absorbent   toute  entière,  ic 


1  ^8  DELPHINE. 

porte  en  moi— même  un  espoir  consola- 
teur, qui  se  renouvellera  toujours  tant  que 
je  pourrai  regarder  le  Ciel ,  et  sentir  mon 
cœur  battre  pour  la  véritable  gloire  et  la 
parfaite  bonté'. 

Ce  bonheur  ou  ce  calme  dont  je  jouis  7 
que  deviendraient— ils  néanmoins ,  si  par 
un  renversement  bizarre  c'était  moi ,  faible 
femme ,  moi  dont  la  destinée  réclame  un 
soutien  ,  qui  saurais  mépriser  l'opinion  des 
hommes,  tandis  que  l'être  fort,  celui  qui 
doit  me  guider ,  celui  qui  doit  me  servir 
d'appui ,  aurait  horreur  du  moindre  blâme? 
Vainement  je  tâcherais  de  me  conformer 
à  tous  ses  désirs ,  en  adoptant  une  con- 
duite qui  ne  me  serait  point  naturelle ,  je 
n'éviterais  pas  d'y  commettre  des  fautes , 
et  notre  vie  bientôt  troublée  aurait  peut- 
être  un  jour  une  funeste  fin. 

]Non  ,  je  ne  veux  point  aimer  Léonce} 
quand  il  serait  libre ,  je  ne  le  voudrais 
point.  J'ai  eu  besoin  de  me  le  répéter,  de 
relire  sa  lettre,  de  détruire  par  de  longues 
réflexions  l'impression  que  m'avait  fait  le 
danger  qu'il  vient  de  courir  5  mais  j'y  suis 
parvenue  5  mon  âme  s'est  affermie ,  et  je 


DELPHINE.  I29 

puis  le  voir  maintenant  avec  le  plus  grand 
calme  et  la  plus  ferme  résolution  de  ne 
considérer  désormais  en  lui  que  l'époux  de 
Matilde. 


LETTRE    XX. 

Delphine  à  mademoiselle  d ' Albémar, 

Ce  01  mai. 

V/ue  vous  disais— je  dans  ma  dernière  let- 
tre ,  ma  chère  Louise?  il  me  semble  que 
je  vais  le  démentir}  je  l'ai  vu,  Léonce. 
Ah  !  je  n'ai  plus  aucun  souvenir  de  ce  que 
je  pensais  contre  lui  :  comment  pouvais-je 
mettre  tant  d'importance  à  ce  que  j'appe- 
lais ses  défauts?  Pourquoi  le  juger  sur  une 
lettre?  lexpression  de  son  visage  le  fait 
bien  mieux  connaître. 

J'avais  reçu  hier  une  lettre  de  M.  Bar- 
ton,  qui  m'annonçait  qu'il  avait  rencontré 
M.  de  Mondovilie  à  Bordeaux,  et  qu'ils 
revenaient  ensemble  :  j'allai  chez  madame 

y.cr  7 


ÎOO  DELPHINE. 


rie  Yernon  pour  lui  porter  ces  bonnes  nou- 
velles 5  j'avais  l'esprit  tout-à-fàit  libre,  la 
lettre  de  Léonce  avait  change'  mes  idées 
sur  lui.  Je  ne  sais  pas  pourquoi  elle  avait 
produit  cette  impression  j  en  y  pensant 
bien  aujourd'hui,  je  trouve  que  c'était  ab- 
surde $  mais  enfin ,  Léonce  n'était  plus 
pour  moi  que  le  mari  de  Matilde  ,  le  gendre 
de  mon  amie,  et  j'entretins  pendant  deux 
heures  madame  de  Yernon  de  tout  ce  qui 
pouvait  avoir  rapport  à  ce  mariage,  avec 
un  sentiment  d'intérêt  qui  lui  fit  beaucoup 
de  plaisir.  Elle  ne  s'était  pas  doutée ,  je 
crois  ,  des  pensées  qui  m'avaient  troublée 
pendant  quelques  jours  5  mais  la  conversa- 
tion ne  s'était  point  prolongée  sur  Léonce, 
parce  que  je  la  laissais  tomber  involontai- 
rement ,  tandis  qu'hier,  par  je  ne  sais 
quelle  sécurité ,  à  la  veille  même  du  dan- 
ger ,  j'étais  inépuisable  sur  les  motifs  qui 
devaient  attacher  madame  de  Vernon  à  ses 
projets  pour  sa  fille.  Je  ne  conçois  pas 
encore  d'où  me  venait  ce  bizarre  mouve- 
ment} je  voulais  prendre,  je  crois,  des 
engagemens  avec  moi-même,  car  cette 
vivacité  ae  pouvait  pas  être  naturelle  ;  elle 


DELPHINE.  j3l 

plut  à  madame  de  Vernon,  qui  me  pressa 
vivement  de  passer  le  lendemain  le  jour 
entier  avec  elle. 

Après  dtner  Ton  annonça  tout-à-coup 
M.  Barton  :  sa  figure  me  parut  triste}  je 
craignis  quelque  événement  funeste,  et  je 
l'interrogeai  avec  crainte.  —  M.  de  Mon- 
doville,  nous  dit-il,  est  arrive  liier  avec 
moi }  mais  en  chemin  sa  blessure  s'est  rou- 
verte, et  je  crains  que  le  sang  qu'il  a  perdu 
ne  mette  en  danger  sa  vie  :  il  est  dans  uri 
état  de  faiblesse  et  d'abattement  qui  m'in- 
quiète extrêmement 5  il  a  repris  la  fièvre  de- 
puis huit  jours ,  et  il  est  maintenant  hors 
d'état  non-seulement  de  sortir,  mais  même 
de  se  tenir  debout.  11  voudrait,  dit  M.  Bar- 
ton  en  se  retournant  vers  madame  de  Ver- 
non,  vous  remettre  des  lettres  de  sa  mère; 
il  prend  la  liberté  de  vous  demander  de  ve- 
nir le  voir  :  il  n'ose  se  flatter  que  mademoi- 
selle de  Vernon  consente  à  vous  accompa- 
gner •  cependant  il  me  semble  qu'à  présent 
que  les  articles  sont  signes  par  madame  de 
Mondoville.,  il  n'y  aurait  point  d "inconve- 
nance....—  .Matilde  interrompit  M.  Barton, 
et  lui  dit  en  se  levant .  d'un  ton  de  voix  as 


l32  DELPHINE. 

sec  :  —  Je  n'irai  point,  monsieur,  je  suis 
décidée  à  n  y  point  aller. 

Madame  de  Vernon  n  essaie  jamais  de 
lutter  contre  les  volontés  de  sa  fille  aussi 
positivement  exprimées  ;  elle  a  dans  le  ca- 
ractère  une  sorte   de    douceur    et   même 
d'indolence  ,   qui  lui   fait   craindre    toute 
espèce  de  discussion }  ce  n'est  jamais  par 
aucun  moyen  de  force ,  de  quelque  na- 
ture qu'il  soit,  qu'elle  veut  atteindre  à  son 
but.   Sans  répondre  donc  à  Matiîde ,  elle 
s'adressa  à  moi ,  et  me  dit  :  —  Ma  chère 
Delphine,  ce  sera  vous  qui  m'accompa- 
gnerez ,  n'est— ce   pas  f   nous    irons    avec 
M.  Barton  chez  Léonce.  —  Je  m'en  dé- 
fendis  d  abord  .  quoique  par  un  moin  e— 
ment  assez  inexplicable  j'éprouvasse  tant 
d'humeur  du  refus  de  Matilde  ,  qu'il  Dic- 
tait   doux    d'opposer  mon   empressement 
à  sa  pruderie.  Madame  de  "\  ernon  insista  : 
elle  s'inquiétait  de  la  sorte  de  timidité  dont 
elle  est  quelquefois    susceptible  avec  une 
personne  nouvelle  :  elle  craignait  ces  pre- 
miers mouvemens    dans  lesquels   Léonce 
pouvait  se  livrer  à  [attendrissement.  J  ai 
toujours  vu  madame  de  Vernon  redouter 


DELPHINE. 


iB 


tout  ce  qui  oblige  à  des  témoignages  exté- 
rieurs .  lors  même  que  son  sentiment  est 
véritable.  On  l'accuse  de  fausseté ,  et  c'est 
cependant  une  personne  tout-à-fait  inca- 
pable d'affectation.  Une  réunion  si  singu- 
lière est-elle  possible?  je  ne  le  crois  pas. 

Lorsqu'enfin  je  ne  pus  douter  que  mad. 
de  Yernon  ne  désirât  vivement  que  j'al- 
lasse avec  elle  ,  j  y  consentis.  Cependant 
quand  nous  fumes  en  voiture,  je  me  rap- 
pelai la  lettre  de  Léonce  à  M.  Bar  ton ,  et 
il  me  vint  dans  l'esprit  qu\m  homme  si 
délicat  sur  tout  ce  qui  tient  aux  conve- 
nances ,  trouverait  peut-être  un  peu  léger 
qu'une  (èmme  de  mon  âge  vînt  le  voir 
ainsi  chez  lui  sans  le  connaître }  cette  pen- 
sée me  blessa  et  changea  tellement  ma 
disposition ,  que  je  montai  l'escalier  de 
Léonce  avec  assez  d'humeur:  mais  au  mo- 
ment où  nous  entrâmes  dans  sa  chambre  , 
lorsque  je  le  vis  étendu  sur  un  canapé  7 
pâle,  pouvant  à  peine  soule\  er  sa  tête  pour 
nous  saluer,  et  néanmoins  semblable  en 
cet  état  a  h  plus  noble,  à  la  plus  touchante 
image  île  la  mélancolie  et  de  la  douleur, 
j  éprouyai a  iinstant  une  émotion  très-vi\e* 


l34  DELPHINE. 

La  pitië  me  saisit  en  même— temps  que 
Tattra't;  tous  les  sentimens  de  mon  âme 
me  parlaient  à  la  fois  pour  ce  malheureux 
jeune  homme.  Sa  taille  élégante  avait  clu 
charme ,  malgré  l'extrême  faiblesse  qui  ne 
lui  permettait  pas  de  se  soutenir.  Il  ny 
avait  pas  un  trait  de  son  visage  qui ,  dans 
son  abattement  même  ,  n'eût  une  expres- 
sion séduisante.  Je  restai  quelques  instant 
debout  ,  derrière  M.  Barton  et  mad.  de 
Vernon.  Léonce  adressa  quelques  renier^ 
cîmens  aimables  à  ma  tante  avec  un  son 
de  voix  doux ,  et  cependant  encore  assez 
ferme  :y  sa  manière  d'accentuer  donnait  aux 
paroles  les  plus  simples  ,  une  expression 
nouvelle  }  mais  à  chaque  mot  qu'il  disait  9 
sa  pâleur  semblait  augmenter}  et  par  un 
mouvement  involontaire  1  je  retenais  ma 
respiration  quand  il  parlait. ;  comme  si  j'a- 
vais pu  soulager  et  diminuer  ainsi  ses 
efforts. 

Nous  nous  assîmes ,  il  me  vit  alors.  —  Est- 
ce  mademoiselle  de  Vernon ,  dit— il  à  ma 
tante  ?  —  Non  5  répondit  mad.  de  Vernon } 
elle  n'ose  point  encore  venir  vous  voir  5  c'est 
ma  nièce  5  mad.  d'  Albtmar.  —  Mad,  d'Al- 


DELPHINE.  l35 

be'mar  !  reprit  Léonce  assez  vivement  , 
celle  qui  a  bien  voulu  prêter  sa  voiture  à 
M.  Barton  pour  venir  me  chercher!  celle 
qui  a  bien  voulu  s'intéresser  à  mon  sort 
a\ant  de  me  connaître!  Je  suis  bien  hon- 
teux, répéta— t— il  en   tachant  d'élever  la 


'1 


voix,  je  suis  bien  honteux  d'être  si  mal 
en  état  de  lui  témoigner  ma  reconnais- 
sance. —  J'allais  lui  répondre  lorsqu'en 
finissant  ces  mots,  sa  tête  retomba  sur  sa 
main*  je  fis  un  mouvement  pour  me  lever 
et  lui  porter  du  secours^  mais  rougissant 
aussitôt  de  mon  dessein ,  je  me  rassis  5  et 
je  gardai  le  silence.  Léonce  se  tut  aussi 
pendant  quelques  minutes.  Tant  de  dou- 
ceur et  de  sensibilité  se  peignit  alors  sur 
son  visage,  que  j'oubliai  entièrement  l'o- 
pinion que  j'avais  eue  de  lui,  et  qui  pou- 
vait garantir  mon  cœur.  Mon  attendrisse- 
ment devenait  à  chaque  instant  plus  dil- 
ficile  à  cacher.  Les  yeux  et  les  paupières 
noires  de  Léonce  accablé  par  son  mal,  se 
baissaient  malgré  lui  •  mais  quand  il  par- 
venait à  soulever  son  regard  cl  quil  le 
dirigeait  sur  moi,  il  me  semblait  qu'il  ial-r 
lait  repondre  à  ce  regard  3  qu'il  sollicitait 


l36  DELPHINE. 

l'intérêt ,  qu'il  expliquait  sa  pensée }  et  je 
me  sentais  émue  ,  comme  s'il  m'avait 
long-temps  parlé. 

IN 'ayez  pas  honte  pour  moi ,  ma  Louise  , 
de  cette  impression  subite  et  profonde  ; 
c  est  la  pitié  qui  la  produisait  ;  j'en  suis 
sûre  :  votre  Delphine  ne  serait  pas  ainsi  , 
dès  la  première  vue ,  accessible  à  l'amour  '7 
c'était  la  douleur  «  la  toute-puissante  dou— 


P1 


leur  qui  réveillait  en  moi  le  plus  fort,  le 
plus  rapide  5  le  plus  irrésistible  des  senti- 
mens  du  cœur ,  la  sympathie. 

Léonce  s'aperçut ,  je  crois ,  de  l'intérêt 
que  je  prenais  à  sa  situation ,  quoique  je 
n'eusse  pas  parlé  ,  c'est  moi  qu'il  rassura. 
—  Ce  n'est,  rien,  dit-il,  madame ]  la  fatigue 
de  la  route  a  rouvert  ma  blessure  ,  mais 
elle  est  maintenant  refermée ,  et  dans  quel- 
ques jours  je  serai  mieux.  —  Je  voulus  es- 
sayer de  lui  répondre  ,  mais  je  craignis 
qu'en  parlant  ma  voix  ne  fut  trop  altérée  7 
et  j'interrompis  ma  phrase  sans  la  finir* 
Mad.  de  Yernon  lui  demanda  des  nouvelles 
de  mad.  de  Mondoville ,  lui  dit  quelques 
mots  aimables  sur  l'impatience  quelle  avait 
de  le  voir.  Il  répondit  à  tout  d'un  ton  abattu « 


DELPHINE.  1 37 

mais  avec  grâce.  Mad.  de  Vernon,  craignant 
de  le  fatiguer,  se  leva,  lui  prit  la  main  affec- 
tueusement, et  donna  le  bras  à  -M.  Barton 
pour  sortir. 

Je  m'avançai  après  elle ,  voulant  enfin 
prendre  sur  moi  d'exprimer  mon  intérêt  à 
M.  de  Mondo ville.  Il  se  leva  pour  me  re- 
mercier avant  que  je  pusse  len  empêcher, 
et  voulut  faire  quelques  pas  pour  me  re- 
conduire 5  mais  un  étourdissement  très- 
efFrayant  le  saisit  tout-à-coup;  il  cherchait 
à  s'appuyer  pour  ne  pas  tomber .  je  lui  offris 
mon  bras  involontairement ,  et  sa  tête  se 
pencha  sur  mon  épaule  5  je  crus  qu'il  al- 
lait expirer.  Ah!  ma  Louise,  qui  n'aurait 
pas  été  troublée  dans  un  tel  moment  !  — 
Je  perdis  toute  idée  de  moi-même  et  des 
autres*  je  m'écriai  :  —  Ma  tante ,  venez  à  son 
secours,  regardez-le,  il  va  mourir. —  Et 
mou  ^  isage  fui  (ouvert  de  larmes.  M.  Bar- 
ton  se  retourna  précipitamment,  soutint 
Léonce  dans  ses  bras ,  et  le  reconduisit  jus- 
qu'au sopha.  Léonce  revint  à  lui-  il  ouvrit 
lés  3  eux  <n  ant  que  j'eusse  essuj  ;;  mes  pleurs: 
et  les  regards  les  plus  reconnaissons  ni" ap- 
prirent qu  il  avait  remarqué  mon  émoliou. 


l38  DELPHINE. 

Je  m'éloignai  alors ,  et  mad.  de  Yernon 
me  suivit  :  il  faisait  nuit  quand  nous  revîn- 
mes ;  elle  ne  put,  je  crois,  s'apercevoir 
de  la  peine  que  j'avais  à  me  remettre  ,  et 
d'ailleurs  nétat-ii  pas  naturel  que  je  fusse 
inquiète  de  Pétât  où  j'avais  vu  Léonce? 
J'appris  à  la  porte  de  mad.  de  Vernon ,  que 
M.  de  Serbellane  était  venu  me  demander 
deux  fois,  et  je  me  servis  de  ce  prétexte 
pour  rentrer  chez  moi }  je  m  y  suis  ren- 
ie un:e  pour  vous  écrire. 

Après  ce  récit,  ma  chère  Louise,  vous 
tremblerez  pour  mon  bonheur}  cependant 
n1  oubliez  pas  combien  la  pitié  a  eu  de  part 
à  mon  émotion.  L'intérêt  qu'inspire  la  souf- 
france trompe  une  âme  sensible  :  il  peut  ar- 
river de  croire  qu'on  aime,  lorsque  seule- 
ment on  plaint.  Cependant  je  n'accompa- 
gnerai plus  mad.  de  Vernon  chez  M.  de 
Mondoville^  il  connaîtra  bientôt  Matilde, 
il  sera  frappé  de  sa  beauté ,  et  je  pourrai  le 
voir  alors  avec  les  sentimens  que  me  com- 
mandent la  délicatesse  et  la  raison. 

Mon  amie ,  ma  chère  Louise ,  je  suis 
déjà  plus  calme }  mais  c'est  un  malheur  que 
de  l'avoir  vu  ainsi  entouré  de  tout  le  près- 


DELPHI  N  E.  ]  3(J 

tige  du  danger  et  de  la  souffrance.  Pour- 
quoi le  mari  de  Màtilde  ne  sest-il  pas  d'a- 
bord offert  à  moi  au  milieu  de  toutes  les 
prospérités  qui  l'attendent  F  Quavait-il  à 
faire  de  ma  pitié  ? 


LETTRE    XXI. 

Léonce  à  M.  Bar  ion. 

Ce  I  juin. 

JV1  A  mère  me  mande,  mon  elior  Barton  , 
quelle  vous  écrit  pour  vous  charger  de 
quelques  affaires  à  Mondoviile,  qu'il  faut 
terminer,  dit-elle,  avant  mon  mariage.  Je 
voudrais  bien  que  vous  ne  partissiez  pas 
encore  pour  cette  terre.  C'est  à  votre  ré- 
veil que  vous  avez  coutume  de  régler  vos 
projets.  Mou  domestique  \  ous  portera  cette 
lettre  demain  à  finit  heures,  dans  voire  nou- 
veau logement}  vous  ne  médirez  doue  pas 
que  vos  arrangement  étaient  pris  pour  par- 
tir, et  que  vous  ue  pouvez  plus  v  rien  chan- 
ger. Dans  quelques  jours  je  pourrai  sortir  , 


1 40  DELPHI  N  E. 

et  Ton  me  montrera  enfin  mademoiselle  de 
Yernon.  Peut— on  regarder  un  mariage 
comme  décidé ,  quand  on  n'a  jamais  vu 
celle  qu'on  doit  épouser  ?  Ali!  que  vous 
aviez  raison  de  me  parler  de  mad.  d'Al- 
bemar  5  comme  de  la  plus  charmante  per- 
sonne du  monde!  Vous  m'avez  vanté  le 
charme  de  son  entretien ,  la  noblesse  et  la 
bonté  de  son  caractère}  mais  vous  n'auriez 
pu  me  peindre  la  grâce  enchanteresse  de 
sa  figure  ,  cette  taille  svelte  ,  souple  ,  élé- 
gante 5  ces  cheveux  blonds ,  qui  couvrent 
à  moitié  des  yeux  si  doux ,  et  en  même 
temps  si  animés }  cette  physionomie  mo- 
bile ,  et  cet  air  d'abandon  plus  pur  5  plus 
modeste  3  plus  innocent  encore  qu'une  ré- 
serve austère.  J'étais  entre  la  mort  et  la 
vie,  quand  je  l'entendis  crier  :  Ha!  ma 
tante ,  venez ,  venez ,  il  va  mourir.  Je 
crus,  pendant  un  moment ,  avoir  déjà  passé 
dans  un  autre  monde ,  et  que  c'était  la  voix 
des  anges  qui  réveillait  mon  âme  au  bon- 
heur des  immortels. 

Quand  j'ouvris  les  yeux ,  Delphine  ne 
s'attendait  point  à  mes  regards ,  et  tout  son 
visage  exprimait  encore  une  compassion 


DELPHINE.  1 4  1 

céleste.  Elle  s1  éloigna  ,  mais  je  n'oublierai 
jamais  sa  physionomie  dans  cet  instant.  O 
pitié  !  douce  pitié  !  s'il  sufiit  de  ton  émo- 
tion pour  la  rendre  si  belle ,  que  serait-elle 
donc  si  l'amour  répandait  son  charme  sur 
ses  traits  ?  Oui ,  mon  ami ,  chacune  des 
grâces  de  cette  figure  est  le  signe  aimable 
d'une  qualité  de  rame.  Sa  taille,  qui  se 
balance  et  se  plie  mollement  quand  elle 
marche,  comme  si  ses  pas  avaient  besoin 
d'appui }  ses  regards  qui  peignent  une  in- 
telligence supérieure  ,  et  cependant  un  ca- 
ractère timide,  tout  exprime  en  elle  ce  rare 
contraste  que  vous  m'aviez  vous-même 
indiqué ,  lorsque  dans  notre  voyage  vous 
me  disiez,  qu  elle  réunissait  un  esprit  tics- 
indépendant  à  un  cœur  dévoué ,  et  facile- 
ment asservi  quand  elle  aime.  C'est  ainsi 
que  vous  m'expliquiez  son  amitié  presque 
soumise  pour  mad.  de  Vernon.  N'allez  pas 
vous  reprocher,  mon  cher  Barton  ,  l'im- 
pression que  mad.  d'Albémar  m'a  laite;  je 
n'ai  rien  appris  de  vous,  ce  sont  ses  regards 
qui  m'ont  tout  dit. 

Ne  croyez  pas,  cependant,   que  je  nie 
livre  sans  réflexion  à  l'attrait  qu  elle  m'ins- 


Î42  DELPHINE. 


pire}  je  sais  quels  sont  mes  devoirs  envers 
ma  mère}  je  n'ai  point  encore  examine'  la 
force  des  engagement  cru  elle  a  pris  avec 
mad.  de  Yernon,  jusques  à  quel  point  ils 
me  lient  :  mais  je  ne  vous  cache  point  que 
depuis  que  j'ai  vu  mad.  d"Albëmar ,  il  me 
serait  odieux  de  me  prononcer  que  je  ne 
suis  plus  libre}  il  se  peut  que  je  ne  le  sois 
plus,  mais  laissez-moi  le  temps  d'en  juger 
moi-même.  Mon  cher  maître ,  si  de  la  ma- 
nière la  plus  indirecte,  je  crois  l'honneur 
de  ma  mère  intéresse  à  mon  mariage  avec 
mademoiselle  de  Vernon ,  il  sera  fait , 
vous  n  en  doutez  pas. Pourquoi  craindriez- 
vous  donc  de  m'aider  à  gagner  du  temps  ? 
Adieu,  je  vous  attends  ce  matin,  mais  je 
suis  bien  aise  de  vous  avoir  e'crit  tout  ce 
que  contient  cette  lettre  :  vous  le  savez 
à  présent,  et  il  m'en  aurait  coûte'  de  vous 
le  dire. 


DELPHINE.  Kp 


LETTRE   XXII. 

Delphine  à  mademoiselle  d'Albëmar. 

Ce  3  juin. 

Léonce  est  beaucoup  mieux  }  il  sortira 
bientôt 5  je  ne  l'ai  pas  revu.  Mad.  de  Ver- 
non  est  retournée  seule  chez  lui ,  je  ne  Tau- 
rais  pas  suivie,  mais  elle  ne  me  Ta  pas  pro- 
pose. Je  n  ai  pas  non  plus  aperçu  M.  Bar— 
ton  •  il  a  quitté  Léonce  pour  ses  affaires. 
qui  sont  sans  doute  les  a  flaires  du  mariage. 
Quand  je  reverrai  M.  de  Mondo  ville  »,  ce 
sera  peut-être  pour  signer  son  contrat  , 
comme  parente  de  son  épouse.  Ma  Louise, 
Léonce  m'est  apparu  comme  un  songe  ,  et 
le  reste  de  ma  vie  nen  sera  point  changé} 
qui  pense  à  l'impression  qu'il  m'a  laite:'  ni 
lui,  ni  personne.  Allons,  il  ne  faut  plus 
vous  en  entretenir. 

.1  ai  été  d'ailleurs  vivement  occupée  par 
l'arrivée  de  Thérèse.  M.  de  Serbeliane  est 
venu  ce  matin  chez  moi  pour  me  Tannon- 


l44  DELPHINE. 

cer  }  il  était  abattu ,  et  maigre  l'habitude 
qu'il  a  prise  de  coutenir  toutes  ses  impres- 
sions, ses  yeux  se  remplissaient  quelque- 
fois de  larmes  :  il  me  conjura  de  venir  voir 
mad.  d'Ervins.  —  Helas!  me  disait-il,  elle 
se  perdra  !  son  àme  est  agitée  par  l'amour 
et  le  remords ,  avec  une  telle  violence  j 
qu'elle  peut  se  trahir  à  chaque  instant  de- 
vant son  mari ,  devant  l'homme  le  plus  ir- 
ritable et  le  plus  emporté.  Si  elle  voulait 
le  fuir  avec  moi ,  il  y  aurait  quelque  chose 
de  raisonnable  dans  son  exaltation  même } 
mais  par  une  funeste  bizarrerie ,  la  religion 
la  domine  autant  que  l'amour  ,  et  son  àme 
faible  et  passionnée  s'expose  à  tous  les  dan- 
gers des  sentimens  les  plus  opposés.  Elle 
peut  aujourd'hui  même  avouer  sa  faute  à 
son  mari,  et  demain  s'empoisonner,  s'il 
nous  sépare.  Malheureuse  et  touchante  per- 
sonne! pourquoi  1  ai-je  connue!  —  je  vais 
la  voir,  lui  dis-je,  ses  soins  me  sauvèrent 
la  vie,  ne  pourrai-je  donc  rien  pour  son 
bonheur  ?  —  J'arrivai  chez  mad.  d'Ervins , 
la  pauvre  petite  se  jeta  dans  mes  bras  en 
pleurant.  Je  n'avais  pas  encore  vu  son  mari , 
et  son  extérieur  confirma  l'opinion  qu'on 


DELPHINE.  l4j 

m'avait  donnée  de  lui.  Il  me  reçut  avec  po- 
litesse ,  mais  avec  une  importance  qui  me 
faisait  sentir,  non  le  prix  qu'il  attachait  à 
moi,  mais  celui  qu'il  mettait  à  lui-même. 
Il  m'offrit  à  déjeûner ,  et  notre  conversa- 
tion fut  contrainte  et  gênée,  comme  elle 
doit  toujours  l'être  avec  un  homme  qui  n'a 
de  sentimens  vrais  sur  rien ,  et  dont  l'esprit 
ne  s'exerce  qu'à  la  défense  de  son  amour- 
propre.  Il  me  parla  continuellement  de 
lui,  sans  remarquer  le  moins  du  monde 
si  mon  intérêt  répondait  à  la  vivacité  du 
sien.  Quand  il  se  croyait  prêt  à  dire  un  mot 
spirituel ,  ses  petits  yeux  brillaient  à  Ta— 
varies  d'une  joie  qu'il  ne  pouvait  réprimer  ; 
il  me  regardait  après  avoir  parlé  pour  juger 
si  j'avais  su  l'entendre,  et  lorsque  son  émo- 
tion d'amour-propre  était  calmée,  il  repre- 
nait un  air  imposant,  par  égard  pour  son 
propre  caractère*,  passant  tour  à  tour  des 
intérêts  de  son  esprit  à  ceux  de  sa  consi- 
dération, et  secrètement  inquiet  d'avoir 
été  trop  b  (lin  pour  un  homme  sérieux  , 
ou  trop  sérieux  pour  un  homme  aimable. 

Après  une  heure  consacrée  au  déjeuner  « 
ilse  leva  et  m'expliqua  lentement  comment 
Tome  /.  r  8 


ï  46  DELPHINE. 

des  affaires  indispensables ,  que  la  bonté  de 
son  cœur  lui  avait  suscitées,  des  visites 
chez  quelques  ministres  qu'il  ne  pouvait 
retarder  sans  craindre  de  les  offenser  griè- 
vement, l'obligeaient  à  me  quitter.  Je  vis 
qu'il  me  regardait  avec  bienveillance,  pour 
adoucir  la  peine  que  je  devais  ressentir  de 
son  absence  5  j'aurais  eu  envie  de  le  tran- 
quilliser sur  le  chagrin  qu'il  me  supposait, 
mais  ne  voulant  pas  déplaire  au  mari  de 
mon  amie ,  je  lui  fis  la  révérence  avec  l'air 
sérieux  qu'il  désirait,  et  son  dernier  salut 
me  prouva  qu'il  en  était  content. 

Restée  seule  avec  Thérèse ,  je  réunis  tout 
ce  que  la  raison  et  l'amitié  peuvent  inspirer 
pour  lui  faire  goûter  de  sages  conseils}  mais 
ses  larmes ,  ses  regrets ,  ses  résolutions  com- 
battues et  démenties  sans  cesse ,  me  firent 
éprouver  une  profonde  pitié.  Elle  n'a  point 
reçu  cette  éducation  cultivée  qui  porte  à 
réfléchir  sur  soi— même  5  on  l'a  jetée  dans 
la  vie  avec  une  religion  superstitieuse  et 
une  âme  ardente  5  elle  n'a  lu,  je  crois,  que 
des  romans  et  la  vie  des  Saints  ;  elle  ne  con- 
naît que  des  martyrs  d'amour  et  de  dévo- 
tion ;  et  l'on  ne  sait  comment  l'arracher  à 


DELPHINE.  1 47 

son  amant ,  sans  la  livrer  à  des  excès  in- 
sensés de  pénitence.  La  crainte  de  cesser 
de  voir  M.  de  Serbellane  est  la  seule  pensée 
qui  puisse  la  contenir}  si  on  L'obligeait  à  se 
séparer  de  lui,  elle  avouerait  tout  à  sou 
m  iri  5  elle  a  beaucoup  d'esprit  naturel  ^ 
mais  il  ne  lui  sert  qu'à  trouver  des  raisons 
pour  justifier  son  caractère }  elle  aime  sa 
fille  ,  mais  sans  pouvoir  s'occuper  de  son 
éducation.  Cette  pauvre  enfant  5  en  voyant 
pleurer  sa  mère  tout  le  jour,  est  dans  un 
état  d'attendrissement  continuel  qui  nuit  à 
ses  forces  morales  et  physiques  5  et  AI.  d'Er- 
vins  ne  se  doute  de  rien  au  milieu  de  toutes 
ces  scènes.  Quand  il  surprend  sa  femme  et 
sa  fille  en  larmes ,  il  leur  demande  pardon 
de  les  avoir  trop  peu  vues,  d'être  resté 
trop  long-temps  dans  son  cabinet,  ou  chez 
ses  amis }  et  il  leur  promet  de  ne  plus  s'e'— 
loigner  à  l'avenir.  Cet  aveuglement  pour— • 
sait  durer  dans  la  retraite }  mais  à  Paris  j 
il  se  rencontre  tant  de  gens  qui  ont  envie 
d'humilier  un  sot,  ou  d  irriter  un  méchant 
homme  ! 

J'ai   peint  à  Thérèse   quelle  serait  sa  si- 
tuation, si  M.  d'Eivius  faisait  tomber  sur 


1 4&  DELPHINE. 

elle  sa  colère  et  son  despotisme  j  que  de- 
viendrait—elle sans  parens  J  sans  fortune , 
sans  appui  ?  Elle  me  répond  alors  que  son 
dessein  est  de  s'enfermer  dans  un  couvent 
pour  le  reste  de  sa  vie,  et  si  je  lui  dis  qu'il 
vaudrait  peut-être  mieux  que  M.  de  Ser- 
bellane allât  passer  quelque  temps  en  Por- 
tugal auprès  d'un  de  ses  parens  ,  comme 
c'était  son  projet  en  quittant  l'Italie ,  elle 
tombe  à  cette  idée  dans  un  désespoir  qui 
me  fait  frémir.  Ah  !  Louise ,  quelles  dou- 
leurs que  celles  de  l'amour  !  Pauvre  Thé- 
rèse !  en  l'écoutant  mon  âme  n'était  point 
uniquement  occupée  d'elle  5  je  pensais  à 
Léonce ,  à  ce  que  j'aurais  pu  souffrir.  De 
quel  secours  me  serait  un  esprit  plus  éclairé 
que  celui  de  Thérèse  ?  La  passion  fait  tour- 
ner toutes  nos  forces  contre  nous-mêmes  ç 
mais,  écartons  ces  pensées  ,  c'est  de  ma  mal- 
heureuse amie  que  je  dois  m'occuper.  Le 
Ciel  en  récompense  se  chargera  peut— être 
de  mon  sort. 

M.  d'Ervins  rentra  ,  et  M.  de  Serbellane 
vint  quelques  momens  après.  Thérèse 
nous  .retint}  je  vis  avec  plaisir  pendant  le 
reste  de  la  journée  que  AL  de  Serbellane 


D  E  L  V  TI  I  K  E.  Kjl) 

n'avait  point  cherché  à  se  lier  avec  M.d'Er- 
vins.  Plus  il  était  facile  de  captiver  un  tel 
homme  en  flattant  sa  vanité ,  plus  je  sus 
gré  à  l'ami  de  Thérèse  de  n'être  pas  devenu 
celui  de  son  époux.  Il  est  des  situations 
qui  peuvent  condamner  à  cacher  les  senti— 
mens  qu'on  éprouve,  mais  il  n'y  a  que  l'avi- 
lissement du  caractère  qui  rende  capahle 
de  feindre  ceux  que  Ton  n'a  pas. 

Mon  estime  pour  M.  de  Serheîiane  s'ac- 
crut donc  encore,  par  sa  froideur  avec 
M.  d'Ervins.  Il  m'intéressait  aussi  par  le 
soin  qu'il  mettait  à  veiller  continuellement 
sur  les  imprudences  de  Thérèse.  Elle  rou- 
gissait et  palissait  tour  à  tour  quand  on 
prononçait  le  nom  du  Portugal  }  M.  de 
Serheîiane  détournait  à  l'instant  la  conver- 
sation et  protégeait  Thérèse ,  sans  néan- 
moins la  blesser,  en  se  montrant  indiffé- 
rent à  son  amour.  Je  fus  cruellement  ef- 
frayée de  l'état  où  je  la  voyais  •  je  la  pris  à 
part  avant  de  la  quitter,  et  je  lui  fis  remar- 
quer la  délicatesse  de  la  conduite  de  son 
ami  et  l'inconséquence  de  la  sienne.  —  Je 
le  sais,  me  répondit-elle,  c'est  le  meilleur 
et  le  plus  généreux  des  hommes.  Je  lui  suis 


l5o  DELPHINE. 

bien  à  charge  sans  doute ,  je  ferais  mieux 
de  délivrer  de  moi  ceux  qui  m'aiment , 
d'aller  me  jeter  aux  pieds  de  M.  d'Ervins 
€t  de  lui  tout  avouer.  —  En  prononçant 
ces  paroles  ,  ses  regards  se  troublaient ,  je 
craignis  quelle  ne  voulut  accomplir  ce 
dessein  à  l'heure  même ,  je  la  serrai  dans 
mes  bras,  et  je  lui  demandai  la  promesse 
de  s'en  remettre  entièrement  à  moi. 

—  Ecoutez,  me  dit— elle,  je  suis  pour- 
suivie par  une  crainte  qui  est,  je  crois,  la 
principale  cause  de  F  égarement  où  vous 
me  voyez  :  je  me  persuade  qu'il  se  croira 
obligé  de  partir  sans  m" en  avertir ,  ou  que 
mon  mari  me  séparera  de  lui  tout  à  coup  , 
avant  que  j'aie  pu  lui  dire  adieu.  Si  vous 
obtenez  de  M.  de  Serbellane  le  serment 
qu'il  ne  s'en  ira  jamais  sans  m'en  avoir  pré- 
venue ,  et  si  vous  me  donnez  votre  parole 
de  me  prêter  votre  secours  pour  le  voir  une 
heure  seulement ,  une  heure  ,  quoi  qu'il 
arrive,  avant  de  le  quitter  pour  toujours, 
alors  je  serai  plus  tranquille;  je  ne  croirai 
pas ,  chaque  fois  qu'il  me  parlera ,  que 
ce  sont  les  derniers  mots  que  j'entendrai 
jamais  de  lui 3  je  ne  serai  pas  sans  cesse 


DELPHINE.  101 

agitée  par  tout  ce  que  je  voudrais  lui  dire 
encore,  je  serai  calme.  —  Hé  bien  ,  lui  ré- 
pondis—je avec  chaleur  ,  à  l'instant  même 
vous  allez  être  satisfaite.  —  M.  d'Ervins 
parlait  à  un  homme  qui  l'écoutait  avec  la 
plus  grande  condescendance,  il  ne  pensait 
point  à  nous  :  j'appelai  M.  de  Serbellane  , 
il  promit  solennellement  ce  que  désirait 
Thérèse }  je  l'assurai  moi-même  aussi  que 
je  lui  ferais  avoir  de  quelque  manière  un 
dernier  entretien  avec  M.  de  Serbellane, 
si  jamais  M.  d'Ervins  lui  défendait  de  le 
revoir.  En  donnant  cette  promesse ,  je  ne 
sais  quelle  crainte  me  troubla  •  mais  avant 
de  connaître  Léonce,  je  n'aurais  pas  seu- 
lement pensé  qu'un  tel  engagement  pou- 
vait un  jour  me  compromettre.  Je  m'ap- 
plaudis cependant  de  l'avoir  pris,  en  voyant 
à  quel  point  il  avait  raffermi  le  cœur  de  Thé- 
rèse} elle  m'entendit  parler  arec  résigna- 
tion des  circonstances  qui  pourraient  obli- 
ger M.  de  Serbellane  à  s'éloigner,  et  quand 
je  la  quittai,  elle  me  parut  tranquille. 

Je  d  allai  point  le  soir  chez  naad.  deYer-* 
non ,  il  ne  m'était  pas  permis  de  lui  con- 
fier le  secret  de  Thérèse ,  je  ne  pouvais 


132  DELPHINE. 

lui  parler  de  Léonce  ,  et  comment  éloi- 
gner d'une  conversation  intime  les  idées 
qui  nous  dominent?  C'est  causer  avec  son 
amie  comme  avec  les  indifférens ,  cher- 
cher des  sujets  de  conversation  au  lieu  de 
s'abandonner  à  ce  qui  nous  occupe  *et  se 
garder,  pour  ainsi  dire,  des  pensées  et  des 
sentimens  dont  Pâme  est  remplie.  Il  vaut 
mieux  alors  ne  pas  se  voir. 

Pour  vous,  ma  Louise  ,  à  qui  je  ne  veux 
rien  taire,  je  n'éprouve  jamais  la  moindre 
gène  en  vous  écrivant 5  je  m'examine  avec 
vous ,  je  vous  prends  pour  juge  de  mon 
cœur ,  et  ma  conscience  elle-même  ne  me 
dit  rien  que  je  vous  laisse  ignorer. 


LETTRE   XXIII. 

Delphine  à  mademoiselle  d'Albémar. 

Ce   5  juin. 

J  e  Pai  revu  ,  ma  sreur ,  je  Pai  revu.  Non 
ce  n'est  plus  P impression  de  la  pitié  ,  c'est 
l'estime,  Pattrait,  tous  les  sentimens  qui 
auraient  assuré  le  bonheur  de  ma  vie.  Ah  ! 


DELPHINE,  Îj3 

qu'ai-je  fait!  Par  quels  liens  d'amitié,  de 
confiance  me  suis— je  enchaînée  ?  Mais  lui  y 
que  pense-t-il  ?  que  veut-il?  car  enfin,  pour- 
rait—on le  contraindre,  s'il  n'aimait  pas  ma 

cousine,  si De  quels  vains  sophismes 

je  cherche  à  m'appuyer!  ne  serait— ce  pas 
pour  moi  qu'il  romprait  ce  mariage?  j'au- 
rais eu  l'air  de  l'assurer  par  mes  dons,  et 
je  le  ferais  manquer  par  ce  qu'on  appel- 
lerait ma  séduction!  Je  suis  plus  riche  que 
_YL. tilde }  on  pourrait  croire  que  j'ai  ahusé 
de  cet  avantage  :  enfin,  surtout,  je  bles- 
serais le  coeur  de  mad.  de  Yernon  ;  elle 
m'accuserait  de  manquer  à  la  délicatesse, 
elle  dontlestime  m'est  si  nécessaire!  Mais 
à  quoi  servent  tous  ces  raisonnemens , 
Léonce  m'aime-t— il  ?  Léonce  se  dé^a^c- 
rait— il  jamais  de  la  promesse  donnée  par 
sa  mère?  Vous  allez  juger  à  quels  signes 
iiigitifs  j'ai  cru  deviner  son  affection.  Ah  î 
journée  trop  heureuse,  la  première  et  la 
<i<  rnière  peut-être  de  cette  vie  d'enchan- 
tement, que  la  merveilleuse  puissance  d'un 
sentiment  m'a  lait  connaître  pendant  quel- 
ques heures  ! 

On  annonça  M.  de  Mondoville  hier  chez 


î54  DELPHINE. 

mad.  de  Yernon  ;  il  était  moins  pâle  que 
la  première  fois  que  je  l'avais  vu,  mais  sa 
figure  conservait  toujours  le  charme  tou- 
chant qui  m'avait  si  vivement  attendrie  , 
et  le  retour  de  ses  forces  rendait  plus  re- 
marquable ce  qu'il  y  a  de  noble  et  de  sé- 
rieux dans  l'expression  de  ses  traits.  Il  me 
salua  la  première,  et  je  me  sentis  fière  de 
cette  marque  d'intérêt,  comme  si  les  moin- 
dres signes  de  sa  faveur  marquaient  à  cha- 
que personne  son  rang  dans  la  vie.  Mad. 
de  Yernon  le  présenta  à  Matilde ,  elle  rou- 
git; je  la  trouvai  bien  belle 5  cependant, 
Louise ,  j'en  suis  sûre ,  lorsque  Lonce 
après  l'avoir  très-froidement  observée ,  se 
tourna  vers  moi ,  ses  regards  avaient  seule- 
ment alors  toute  leur  sensibilité  naturelle. 
M.  Barton  s'était  assis  à  côté  de  moi  sur  la 
terrasse  du  jardin ,  Léonce  vint  se  placer 
près  de  lui  :  mad  de  Yernon  lui  proposa  de 
passer  la  soirée  chez  elle ,  il  y  consentit» 

J'éprouvai  tout  à  coup  dans  ce  moment 
une  tranquillité  délicieuse;  il  y  avait  trois 
heures  devant  moi  pendant  lesquelles  j'étais 
certaine  de  le  voir  ;  sa  santé  ne  me  causait 
plus  d'inquiétude  5  et  je  n'étais  troublée  que 


DELPHINE,  l55 

par  un  sentiment  trop  vif  de  bonheur.  Je 
causai  long-temps  avec  lui,  devant  lui.  pour 
lui*  le  plaisir  que  je  trouvais  à  cet  entretien 
m'était   entièrement  nouveau:,    je   n'avais" 
considère  la  conversation  jusqu'à  présent  ^ 
que  comme  une  manière  de  montrer  ce  que 
je  pouvais  avoir  d'étendue   ou  de  finesse 
dans   les   idées ,  mais   je    cherchais    avec 
Léonce,    des   sujets  qui  tinssent  de   plus 
près  aux  affections  de  l'âme  :  nous  parlâ- 
mes des  romans,  nous  parcourûmes  suc- 
cessivement le  petit  nombre  de  ceux  qui 
ont  pénétré  jusqu'aux  plus  secrètes  dou- 
leurs des  caractères  sensibles.  J'éprom  A 
une   émotion  intérieure  qui   animait  tons 
mes  discours  :  mon  cœur  n'a  pas  ees.>é  de 
battre  un  seul  instant,  lors  même  que  non  t 
discussion    devenait    purement  liltérai, 
mon  esprit  avait  conservé  de  l'aisance  et 
de   la    iâcilité ,   mais  je  3entais  nro 
agitée,  comme  dans  les  circonstances   les- 
plus  importantes  de  La  vie,  et  je  ne  pouvais 
le   soir  me  persuader  qu  il  ne  s'était  p, 
autour  de  moi  aucun  événement  extraor- 
dinaire. 

Chaque  mot  de  Léonce  ajoutait  à  i 


1 56  DELPHINE. 

estime,  à  mon  admiration  pour  lui:  sa  ma- 
nière de  parler  était  concise,  mais  éner- 
gique; et  quand  il  se  servait  même  d'ex- 
pressions pleines  de  force  et  d'éloquence  , 
on  croyait  entrevoir  qu'il  ne  disait  qu'à 
demi  sa  pensée  ,  et  que  dans  le  fond  de 
son  cœur  restait  encore  des  richesses  de 
sentiment  et  de  passion  ,  qu'il  se  refusait 
à  prodiguer.  Avec  quelle  promptitude  il 
m'entendait  !  avec  quel  intérêt  il  daignait 
m1  écouter  !  Non  ,  je  ne  me  fais  pas  l'idée 
d'une  plus  douce  situation  :  la  pensée  ex- 
citée par  les  mouvemens  de  lamelles  suc- 
cès de  lamour-propre  changes  en  jouis- 
sance du  cœur ,  oh  !  quels  heureux  mo— 
mens!  et  la  vie  en  serait  dépouillée! 

Je  m'aperçus  cependant  que  Matilde , 
par  ses  gestes  et  sa  physionomie,  témoi- 
gnait assez  d'humeur.  Mad.  de  Yernon , 
qui  se  plaît  ordinairement  à  causer  avec 
moi ,  parlait  à  son  voisin  sans  avoir  l'air  de 
s'intéresser  à  notre  conversation^  enfin  elle 
prit  le  hras  de  mad.  du  Marset,  et  lui  dit 
assez  haut  pour  que  je  l'entendisse  :  —  Ne 
voulez-vous  pas  jouer,  madame?  ce  qu'on 
dit  est  trop  beau  pour  nous.  —  Je  rougis 


DELPHINE.  1 57 

extrêmement  à  ces  mots,  je  me  levai  pour 
déclarer  que  je  voulais  être  aussi  de  la  par- 
tie} Léonce  m'en  fit  des  reproches  par  ses 
regards.  M.  Barton  vint  vers  moi,  et  me  dit 
avec  une  bienveillance  qui  me  toucha  :  — 
Je  croirais  presque  vous  avoir  entendue 
pour  la  première  fois  aujourd'hui,  ma- 
dame 5  jamais  le  charme  de  votre  conver- 
sation ne  m'avait  autant  frappe.  —  Ah  ! 
qu'il  m'était  doux  d'être  louée  en  présence 
de  Léonce!  11  soupira  et  s'appuya  sur  la 
chaise  que  je  venais  de  quitter.  M.  Barton 
lui  dit  à  demi-voix }  —  Ne  voulez-vous  pas 
vous  approcher  de  mademoiselle  de  Ver- 
non?  —  De  grâce,  laissez-moi  ici ,  répondit 
Léonce.  —  Ces  mots,  je  les  ai  entendus, 
Louise,  et  leur  accent  surtout  ne  peut  être 
oublié. 

Quand  la  partie  lut  arrangée,  Léonce, 
resté  presque  seul  avec  Matilde ,  vint  lui 
parler,  mais  la  conversation  me  par  ut  froide 
et  embarrassée.  Je  ne  savais  ce  que  je  faisais 
au  jeu  5  mad.  du  Marset  en  prenait  beau- 
coup d'humeur-  mad.  de  Vernon  excusait 
mes  fautes  avec  une  bonté  charmante  :  sa 
grâce  fut  parfaite  pendant  cette  partie ,  ei 


1 58  DELPHINE. 

j'en  fus  si  touchée,  que  je  ne  me  rappro- 
chai plus  de  Léonce }  il  me  semblait  que 
la  douceur  de  mad.  de  Yernon  l'exigeait 
de  moi.  Elle  voulut  me  retenir  pour  causer 
seule  avec  elle 5  je  m'y  refusai}  je  ne  veux 
pas  lui  cacher  ce  que  j'éprouve  :  qu'elle  le 
devine ,  j'y  consens  ,  je  le  souhaite  peut- 
être  5  mais  je  ne  puis  me  résoudre  à  lui  en 
parler  la  première.  Ne  serait-ce  pas  indi- 
quer le  sacrifice  que  je  désire  f  Je  m'en  sen- 
tirais plus  à  l'aise  avec  elle,  si  c'était  moi 
qui  lui  dusse  de  la  reconnaissance }  alors  je 
lui  avouerais  ma  folie,  je  m'en  remettrais  à 
sa  générosité }  mais  ce  que  je  crains  avant 
tout,  c'est  d'abuser  un  instant  du  service 
que  j'ai  pu  lui  rendre. 

Ma  sœur,  consultez  votre  délicatesse  na- 
turelle, non  votre  injuste  prévention  con- 
tre mad.  de  Vernon,  et  dites-moi  ce  que  je 
devrais  faire,  s'il  m'aimait,  s'il  me  croyait 
libre.  Hélas'  ce  conseil  sera  peut-être  bien 
inutile 5  peut-être  redouté-je  des  combats 
qu'il  m'épargnera  ! 


DELPHINE.  1 5C) 


LETTRE    XXIV. 

Léonce  à  M,  Barlon^  à  MondoviUe. 

Paris ,    ce   6  juin. 

Vous  êtes  parti  pour  Mondoville  par 
condescendance  pour  une  seconde  lettre 
de  ma  mère  :  je  vous  prie  ,  mon  cher  Bar- 
ton,  d'y  rester  quelque  temps.  Je  me  ser- 
virai de  ce  prétexte  pour  retarder  toute 
explication  avec  mad  de  Vernon  sur  mon 
mariage  ,  et  je  pourrai  écrire  à  ma  mère, 
et  peut-être  trouver  quelques  moyens  de 
me  délivrer  de  sa  promesse.  Mon  cher  maî- 
tre, vous  le  sentez  vous-même,  j'en  suis 
sûr,  quoique  vous  vous  soyez  refusé  à  me 
l'avouer }  j'ai  connu  mad.  cl"  Albémar ,  je  ne 
peux  jamais  aimer  Matilde. 

Pensez-vous  que  l'impression  de  la  jour- 
mr  (1  hier  puisse  s'cftacer  démon  cœur? 
Sans  doute  elle  est  belle,  Matilde,  vous 
me  l'avez  dit,  je  le  crois;  mais  ai-je  pu 
seulement  la  regarder?  Je  voyais,  j  écou- 
tais une  femme  comme  il  non  exista  jamais 


l6o  DELPHINE. 

C'est  un  être  inspire' ,  que  Delphine.  L'a— 
vez-vous  remarquée  ,  lorsqu'elle  s'adres- 
sait à  moi  ?  J'étais  assis  à  quelques  pas 
d'elle  dans  le  jardin  5  sa  voix  s'animait,  ses 
yeux  ravissais  regardaient  le  ciel  comme 
pour  le  prendre  à  témoin  de  ses  nobles 
pensées  :  ses  bras  charmans  se  plaçaient 
naturellement,  de  la  manière  la  plus  agréa- 
ble et  la  plus  élégante.  Le  vent  ramenait 
souvent  ses  cheveux  blonds  sur  son  visage  } 
elle  les  écartait  avec  mie  grâce,  une  né- 
gligence qui  donnaient  à  chacun  de 
ses  mouvemens  une  séduction  nouvelle. 
Croyez-vous  ,  mon  cher  Barton,  qu'elle 
parlait  avec  plus  d'intérêt  à  cause  de  moi  ? 
Yous  m'avez  dit  que  vous  ne  laciez  jamais 
trouvée  si  aimable  :  aurait— elle  voulu  me 
plaire  f  Cependant  elle  m'a  quitté  si 
brusquement  !  mais  c'était  dans  la  crainte 
d'aflliger  mad.  de  Yernon.  Oh  !  sans  doute 
nos  âmes  s'entendraient  si  jetais  libre,  si 
je  pouvais  m1  exprimer  de  toute  la  force  de 
mon  émotion  et  de  ma  pensée  1  Mais  il 
faudra  se  réprimer  long-temps  encore ,  et 
saura-t-elle  me  deviner  à  travers  tant  de 
contraintes  ?  elle ,  dont  tout  le  charme  est 


DELPHINE.  l6l 

dans  l'abandon  ,  croira-t-elle  aux  senti— 
mens  contenus  ?  saura-t-elle  que  le  cœur 
qui  les  renferme  en  est  dévoi 

Je  n'imaginais  pas  qu'il  fut  possible  , 
mon  cher  Barton ,  qu'une  seule  personne 
réunit  tant  de  grâces  variées,  tant  de  grâces 
qui  sembleraient  devoir  appartenir  aux  ma- 
nières d'être  les  plus  différentes.  Des  ex- 
pressions toujours  choisies,  et  un  mouve- 
ment toujours  naturel,  de  la  gaîté  dans  l'es- 
prit, et  de  la  mélancolie  dans  lessentimens, 
de  l'exait  .tion  et  de  la  simplicité,  de  l'entraî- 
nement et  de  l'énergie  !  mélange  adorable 
de  génie  et  de  candeur ,  de  douceur  et  de 
force  !  possédant  au  même  degré  tout  ce 
qui  peut  inspirer  de  l'admiration  aux  pen- 
seurs les  plus  profonds  ,  tout  ce  qui  doit 
mettre  à  Taise  les  esprits  les  plus  ordi- 
naires, s'ils  ont  de  la  bonté  ,  s'ils  aiment 
à  retrouver  cette  qualité  touchante  ,  sous 
les  formes  les  plus  faciles  et  les  plus  nobles, 
\c<>  plus  séduisantes  et  les  plus  naives. 

1  )e!|>hin<'  anime  la  con\  ersation  en  met- 
tant de  l'intérêt  à  ce  quelle  dit,  de  l'in- 
térêt à  ce  qu'elle  entend  ;  nulle  préten- 
tion ,    nulle   contrainte  ;    elle  cherche  ù 


1Ô2  BELPHINE. 

plaire ,  mais  elle  ne  veut  y  réussir  qu'en 
développant  ses  qualités  naturelles.  Toutes 
les  femmes  que  j'ai  connues  s'arrangeaient 
plus  ou  moins  pour  faire  effet  sur  les 
autres}  Delphine,  elle  seule,  est  tout  à  la 
fois  assez  fière  et  assez  simple,  pour  se 
croire  d'autant  plus  aimable  ,  qu'elle  se  li- 
vre davantage  à  montrer  ce  qu  elle  éprouve. 

Avec  quel  enthousiasme  elle  parle  de  la 
vertu  !  Elle  Taime  comme  la  première 
beauté  de  la  nature  morale }  elle  respire 
ce  qui  est  bien ,  comme  un  air  pur,  comme 
le  seul  dans  lequel  son  âme  généreuse 
puisse  vivre.  Si  l'étendue  de  son  esprit 
lui  donne  de  l'indépendance,  son  carac- 
tère a  besoin  d'appui  ;  elle  a  dans  le  re- 
gard quelque  cliose  de  sensible  et  de  trem- 
blant ,  qui  semble  invoquer  un  secours 
contre  les  peines  de  la  vie  5  et  son  âme 
n'est  pas  faite  pour  résister  seule  aux  orages 
du  sort.  O  mon  ami  !  qu'il  sera  heureux , 
celui  quelle  choisira  pour  protéger  sa 
destinée  ,  qu'elle  élèvera  jusqu'à  elle  ,  et 
qui  la  défendra  de  la  méchanceté  des 
hommes  ! 

Yous  le  voyez,  ce  nest  point  une  im- 


DELPHINE.  1  Go 

pression  légère  que  j'ai  reçue  :  j'ai  observé 
Delphine,  je  l'ai  jugée,  je  la  connais}  je 
ne  suis  plus  libre.  Je  veux  écrire  à  ma 
mère }  promettez-moi  seulement,  mon  cher 
Bar  ton ,  de  faire  naître  des  ineidcns  qui 
vous  retiennent  un  mois  à  Mondoville. 

P.  S.  Je  reçois  à  l'instant  une  lettre 
d'Espagne,  qui  m'est  assez  pénible }  ma 
mère  me  mande  que  madame  du  Marset , 
qui  lui  écrit  souvent ,  comme  vous  le  savez  , 
l'a  prévenue  que  mademoiselle  de  Yernon 
avait  une  cousine  très— spirituelle  ,  mais 
singulièrement  philosophe  dans  ses  prin- 
cipes et  dans  sa  conduite  ,  enthousiaste 
des  idées  politiques  actuelles ,  etc. ,  et  dont 
la  société  ne  vaut  rien  pour  moi.  Ma  mère 
me  recommande  de  ne  point  me  lier  avec 
mad.  d'Àlbémar  ,  c'est  une  prévention  ab- 
surde que  je  parviendrai  sûrement  à  dé- 
truire. Cependant  je  suis  indigné  contre 
mad.  du  Marset,  et  je  saisirai  la  première 
occasion  de  le  lui  foire  sentir. 


l64  DELPHINE. 


LETTRE   XXY. 

Delphine  à  mademoiselle  cV Àlbêmar. 

Ce  10  juin. 

Il  m'a  parle,  ma  chère,  avec  intérêt, 
avec  intimité  !  Mon  D:eu  ,  combien  je  m'en 
suis  sentie  honorée  '  Ecoutez-moi  ,  ce  jour 
contient  plus  d'un  événement  qui  peut 
hâter  là  décision  de  mon  sort. 

J'avais  dîné  chez  mad.  de  Yernon  avec 
mad.  du  Marset  et  son  inséparable  ami 
M.  de  Fiervilie  5  je  ne  sais  par  quel  ha- 
sard ,  à  •  ur  j.ieme  011  Léor.ce  a  cou- 
tume de  venir  chez  mad.  de  Yernon ,  elle 
mit  la  conversation  sur  les  événemcns  po- 
litiques. Mad.  du  JVforset se  déchaîna  contre 
ce  qu'il  y  a  de  noble  et  de  grand  dans  Ta— 
mour  de  la  liberté ,  comme  elle  aurait  pu 
le  faire  en  pariant  des  malheurs  que  les 
révolutions  entraînent  :  je  la  laissai  dire 
pendant  assez  long-temps  ;  mais  quelques 
plaisanteras  de  M.  de  Fiervilie  contre  un 
Anglais  qui  combattait  les  absurdités  de 


DELPHINE.  1  fi.j 

mac!,  du  Marset ,  m'impatientèrent.  M, 
de  Fierville  vient  toujours  au  secous 
de  la  déraison  de  son  amie ,  en  tour- 
nant en  ridicule  le  sérieux  que  Ton  peut 
meltre  à  quelque  sujet  que  ce  soit}  et  il 
enraie  ceux  qui  ne  sont  pas  bien  sûrs  de 
leur  esprit,  en  leur  faisant  entendre  que 
quiconque  n  est  pas  un  menteur ,  est  né- 
cessairement un  pédant.  J'eus  envie  de 
secourir  l'Anglais  ,  nouvellement  arrive'  en 
France ,  que  dette  ruse  intimidait,  et  j'en- 
trai malgré  moi  dans  la  discussion. 

Mad.  du  Marset  a  retenu  quelques  phrases 
d'injures  contre  Rousseau  ,  qu'on  lui  fait 
débiter  quand  on  veut }  mad.  de  Yernon 
la  provoqua ,  je  lui  répondis  assez  dédai- 
gneusement. Mad.  du  Marset  piquée  ,  s* 
retourna  vers  mad.  de  Yernon  ,  et  lui  dit  : 
—  Au  reste,  madame,  quoi  qu'en  dise  ma- 
dame votre  nièce,  ce  n'est  pas  une  opinion 
si  ridicule  que  la  mienne  5  mad.  de  Mon- 
doville  ,  à  qui  j'écrivais  encore  hier  sur 
tout  ce  qui  se  passe  en  France  ,  est  entiè- 
rement de  mon  avis.  —  Eu  apprenant  que 
mad.  du  Marset  écrivait  à  niad.  de  Mou- 
doville ,  l'idée   me  vint  à  l'instant  quelle 


1 66  DELPHINE. 

lui  parlait  peut-être  de  moi  \  qu'elle  lui 
manderait  peut-être  la  conversation  même 
que  nous  venions  d'avoir,  et  quelle  me 
peindrait  comme  une  insensée  à  mad.  de 
Mondoville  ,  qui  est  singulièrement  exa- 
gérée dans  sa  haine  contre  la  révolution 
de  France.  JV'prouvai  un  tel  saisissement 
par  cette  réflexion ,  qu  il  me  fut  impossi- 
ble de  prononcer  un  mot  de  plus. 

Mad.  du  Marset  me  dit ,  avec  ce  rire 
qui  caractérise  tous  les  amours— propres , 
dont  la  prétention  est  de  feindre  une  assu- 
rance qu'ils  n  ont  pas  :  —  Hé  bien ,  ma- 
dame ,  vous  ne  répondez  rien  f  aurais-je 
raison,  par  hasard  ï  aurais-je  réduit  votre 
grand  esprit  au  silence  ?  —  On  annonça 
Léonce  :  quels  vœux  je  faisais  pour  que 
cette  fatale  conversation  ne  recommençât 
pas  ?  mais  mad.  de  Yernon ,  impitoyable- 
ment, appelle  M.  de  Mondoville,  et  lui 
dit  :  —  Est-il  vrai  que  madame  votre  mère 
déteste  Rousseau  ?  mad.  d'Albémar  ,  qui 
est  très-enthousiaste ,  et  de  ses  écrits  et 
de  ses  idées  politiques  ,  les  soutient  con- 
tre mad  du  Marset,  qui  s'appuie  du  sen- 
timent de  madame  votre  mère. 


DELPHINE.  167 

Je  tremblais  pendant  ce  discours  ,  et 
j'attendais  sans  respirer  la  réponse  de 
Léonce.  Au  nom  de  mad.  du  Marset  3  il 
se  retourna  vers  elle  5  je  ne  voyais  pas 
son  visage  ,  mais  il  y  avait  dans  l'attitude 
de  sa  tête  ,  quelque  chose  de  méprisant 
pour  mad.  du  Marset,  qui  d'abord  me 
rassura.  Mad.  du  Marset ,  qui  avait  en  face 
d'elle  le  regard  de  Léonce  ,  en  fut  sans 
doute  troublée ,  car  elle  articula  faible- 
ment ces  mots  :  —  Oui ,  monsieur ,  ma- 
dame votre  mère  est  absolument  de  mon 
opinion  ,  elle  me  Ta  écrit  plusieurs  fois. 
—  Je  ne  sais ,  madame  ,  lui  dit  Léonce 
avec  un  son  de  voix  que  je  ne  lui  con- 
naissais pas,  mais  qui  me  pénétra  de  res- 
pect et  de  crainte  ,  je  ne  sais  ce  que  vous 
écrit  ma  mère ,  mais  je  voudrais  ignorer 
ce  que  vous  lui  répondez.  Laissons  tout 
cela ,  dit  assez  vivement  mad.  de  Yernon  9 
et  allons  nous  promener  dans  mon  jardin. 

Je  désirais  extrêmement  avoir  l'expli- 
cation des  paroles  de  Léonce,  j'espérais 
avec  délices  que  sa  colère  venait  de  son 
intérêt  pour  moi  ;  mais  j'avais  besoin  qu'il 
nie  le  dit  lui-même.  Je  restai  naturellement 


1 68  DELPHINE. 

de  quelqr.es  pas  en  arrière  dans  la  pro- 
menade :  je  crus  remarquer  un  moment 
d'hésitation  dans  Léonce  -y  cependant  il 
prit  une  feuille  sur  le  même  arbre  où  j'en 
cueillais  une ,  et  je  commençai  alors  la 
conversation. 

—  Ne  vous  dois-je  pas  quelques  remer- 
cîmens ,  lui  dis-je ,  pour  le  secours  que 
vous  in  avez  accordé  ?  —  Je  vous  défen- 
drai toujours  avec  bonheur ,  madame  7  me 
répondit-il,  quand  même  je  me  permet- 
trais de  ne  pas  vous  approuver.  —  Et  quel 
tort  avais-je  donc ,  lui  dis-je ,  avec  assez 
d'émotion  f  —  Pourquoi ,  belle  Delphine  ? 
reprit-il ,  pourquoi  soutenez-vous  des  opi- 
nions qui  réveillent  tant  de  passions  hai- 
neuses 5  et  contre  lesquelles  ,  peut— être 
avec  raison  1  les  personnes  de  votre  classe 
ont  un  si  grand  éloignement! — Pour  la 
première  fois  ,t  ma  chère  Louise  1  je  me 
rappelai  cette  lettre  à  M.  Barton ,  que  j'a- 
vais entièrement  oubliée,  depuis  que  je 
voyais  Léonce  :y  fanent  de  sa  voix  ,  f  ex- 
pression de  sa  figure ,  la  retracèrent  a  ma 
mémoire  ;  et  je  répondis  avec  plus  de  froi- 
deur ([ue  je  ne  l'aurais  fait  peut-être  sans 


DELPHI  N  E. 

ce  souvenir.  — Monsieur  ,  lui  dis-je,  i!  ne 
convient  point  à  une  femme  de  prendre 
parti  dans  1rs  débats  politiques;  sa  desti- 
née la  met  à  l'abri  de  tous  les  dangers  qu'ils 
entraînent,  et  ses  actions  ne  peuvent  ja- 
mais donner  de  l'importance  5  ni  de  la 
dignité  à  ses  paroles-  mais  si  vous  voulez 
connaître  ce  que  je  pense,  je  ne  craindrai 
point  de  vous  dire ,  que  de  tous  les  sen— 
timens ,  l'amour  de  la  liberté'  me  parait 
le  plus  digne  d'un  caractère  généreux.  — 
Vous  ne  m'avez  pas  compris ,  répondit 
Léonce,  avec  un  regard  plus  doux ,  et  qui 
nYtait  pas  sans  quelque  mélange  de  tris- 
tesse} je  n'ai  pas  entendu  discuter  avec 
vous  des  opinions  sur  lesquelles  le  carac- 
tère de  ma  mère ,  et ,  si  vous  le  voulez  , 
les  préjugés,  et  les  mœurs  du  pays  où  j'ai 
été  élevé  ne  me  permettent  pas  d  hésiter; 
je  désirerais  seulement  savoir  s'd  était  vrai 
que  vous  \ous  livriez  souvent  à  témoigner 
votre  sentiment  à  ce  sujet,  et  si  nul  inté- 
rêt ne  pourrait  vous  en  détourner.  Ces 
questions  sont  bien  Indiscrètes  et  bien  in- 
oonvenables:  mais  je  vous  •  ette  in- 

telligence supérieure  qui  pénètre  jusqu'à 
Tome  /."  9 


1^0  DELPHINE. 

l'intention ,  de  quelques  nuages  qu'elle 
soit  enveloppée  :  vous  devez  donc  me  par- 
donner. 

Ces  derniers  mots  attirèrent  toute  ma 
confiance  5  et ,  me  laissant  aller  à  ce  mou- 
vement, je  lui  dis  avec  assez  de  chaleur  : 
—  Je  vous  atteste ,  monsieur ,  que  je  n'ai 
jamais  pris  à  ces  opinions  d'autre  part, que 
celle  qui  resuite  de  la  conversation}  elle 
promène  l'esprit  sur  tous  les  sujets  ,  celui- 
là  revient  plus  souvent  maintenant  3  et 
j'ai  quelquefois  cède  à  l'intérêt  qu'il  ins- 
pire }  mais  si  j'avais  eu  des  amis  qui  atta- 
chassent le  moindre  prix  à  mon  silence  7 
ils  l'auraient  bien  facilement  obtenu  5  com- 
ment une  femme  peut-elle  être  foitement 
dominée  par  des  intérês  qui  ne  tiennent 
pas  aux  affections  du  cœur  ,  ou  qui  n'y  ra- 
mènent pas  de  quelque  manière  ?  Si  mon 
frère  ,  mon  époux  ,  mon  ami ,  mon  père 
jouaient  un  rôle  dans  les  affaires  publiques, 
alors  toute  mon  âme  pourrait  s  y  livrer } 
mais  des  combinaisons,  qui  sont  pour  moi 
purement  abstraites,  me  persuadent  sans 
m1  en  traîner.  Je  suis  libre,  tristement  libre 
de  ma  destinée  ;  je  n'ai  plus  de  liens ;  per- 


DELPHINE.  1  -J  l 

sonne  n'exige  rien  de  moi  ;  mes  opinions 


'& 


opi 


n'influent  sur  le  sort  de  personne  ,  mes  pa- 
roles ont  suivi  mes  pensées,  il  ment  été  plus 
doux  de  les  taire  ,  si  5  par  ce  léger  sacrifice  , 
j'avais  pu  l'aire  quelque  plaisir  à  quelqu'un. 
—  Quoi  !  me  dit-il,  avec  un  charme  inex— 
primable,  si  vous  aviez  un  ami  qui  désirât 
vous  rapprocher  de  sa  mère,  qui  craignit 
tout  ce  qui  pourrait  s'opposer  à  ce  désir  7 
vous  céderiez  à  ses  conseils  ?  —  Oui ,  lui 
repondis-je  ,  L'amitié  vaut  bien  plus  qu'une 
telle  condescendance  ! 

Il  prit  ma  main,  et  après  l'avoir  portée 
à  ses  lèvres,  avant  de  la  quitter,  il  la  pressa 
sur  son  cœur.  Ah!  ce  mouvement  me  pa- 
rut le  plus  doux  ,  le  plus  tendre  de  tous  - 
ce  n'était  point  le  simple  hommage  de  la  ga- 
lanterie; Léonce  n'aurait  point  pressé  ma 
main  sur  son  noble  cœur,  s'il  n'avait  pas 
voulu  l'engager  pour  témoin  de  ses  affec- 
tions. Nous  nous  quittâmes  tous  les  deux 
alors ,  comme  d'un  commun  accord  ;  je 
voulais  conserver  dans  mon  âme  1  impres- 
sion qu'elle  venait  d'éprouver,  et  je  crai- 
gnais un  mot  déplus,  même  de  lui. 

Nous  gardâmes  l'un  et  F  autre  le  silence 


172  D  ET.  PUINE. 


pendant  le  reste  de  la  soirée.  Mad.  de 
"Vernon  me  retint  lorsque  tout  le  monde 
fut  parti,  je  crus  qu'  elle  allait  in  interroger. 
Quoique  j'eusse  voulu  retarder  de  quel- 
ques jours  encore  l'aveu  que  je  ne  pou- 
vais plus  taire,  j'étais  décidée  à  ne  lui 
point  cacher  les  sentimens  qui  m'agitaient  • 
mais  elle  parut  ou  les  ignorer,  ou  vouloir 
en  repousser  la  confidence  \  et  se  servant 
d'un  moyen  plus  cruel  et  plus  délicat ,  peut- 
être  croyait-elle  enchaîner  mon  cœur, 
par  la  sécurité  même  qu'elle  me  montrait. 
Elle  s'applaudit  *du  choix  de  Léonce  pour 
sa  fille,  et  m' associant  à  tout  ce  quelle 
disait,  elle  répéta  plusieurs  fois  ces  mots  : 
—  ?sTous  avons  assuré  son  bonheur  ;  nous 
avons Ah  !  quel  nous ,  dans  ma  situa- 
tion !  Elle  me  rappela  plusieurs  fois  que 
c'était  à  moi  seule  qu'elle  devait  l'établis- 
sement de  sa  fille  5  elle  me  retraça  tous 
les  services  que  je  lui  avais  rendus  dans 
d'autres  temps  5  et  revenant  à  parler  de 
Matilde,  elle  m'entretint  des  défauts  de 
son  caractère  ,  avec  plus  de  confiance  que 
jamais. 

—  Je  le  sais ,  me  dit-elle  ,  quoique  sa 


DELPHINE.  l^J 

beauté  soir,  remarquable,  jamais  elle  ne 
pourrait  lutter  avec  avantage  contre  une 
femme  qui  chercherait  à  plaire;  elle  ne 
s'apercevrait  seulement  pas  des  efforts 
qu'on  ferait  pour  lui  enlever  celui  quelle 
aimerait,  et  surtout  elle  ne  saurait  point 
le  retenir }  si  vous  n'aviez  point  assuré 
son  sort  par  de  généreux  sacrifices,  per- 
sonne ne  L'aurait  épousée  par  inclination, 
elle  ne  devait  pas  se  flatter  de  se  ma- 
rier jamais  à  un  homme  de  la  fortune 
et  de  l'éclat  de  Léonce.  —  Pourquoi, 
lui  dis-je,  un  autre  n'aurait**!  pas  réuni 
des  avances  à  peu  près  semblables? 
Ce  neveu  de  M.  de  Fierville  auquel  vous 

aviez   pensé —  Je  ne    connaissais  pas 

Léonce  alors,  interrompit-elle}  comment 
une  mère  pourrait-elle  comparer  ces  deux 
hommes,  lorsqu'il  s'agit  du  bonheur  de  sa 
fille?  d'ailleurs  le  neveu  de  M.  de  Fierville 
a  perdu  son  procès  qu'il  avait  d'abord  ga- 
gné •  il  n'a  plus  rien-  la  succession  de 
INI.  de  Vernon  doit  une  somme  très-forte 
à  mad.  de  Mondo ville ,  et  comme  je  ne 
puis  la  payer  sans  ce  mariage,  je  serais 
ruinée  s'il  manquait  :  ne   cherchez  point 


1^4  DELPHINE. 

à  diminuer ,  ma  chère ,  le  service  que  vous 
me  rendez,  il  est  immense ,  et  tout  le  bon- 
heur de  ma  vie  en  dépend. 

Je  me  jetai  dans  les  bras  de  mad.  de 
Vernon}  j  allais  parler,  mais  elle  m'inter- 
rompit précipitamment,  pour  me  dire  que 
son  homme  d'affaires  lui  avait  apporté  ,  ce 
matin,  l'acte  de  donation  de  la  terre  d'An- 
delys ,  parfaitement  rédigé ,  comme  nous  en 
étions  convenues ,  et  qu'elle  me  priait  de 
le  signer,  pour  que  tout  fut  en  règle ,  avant 
de  dresser  le  contrat  de  Léonce  et  de  Ma- 
tilde.  A  ce  mot  je  sentis  mon  sang  se  gla- 
cer, mais  un  mouvement  presque  aussi 
rapide  succédant  au  premier,  j'eus  honte 
d'avouer  mon  secret  à  mad.  de  Vernon , 
dans  le  moment  môme  où  j'allais  m1  enga- 
ger au  don  que  j'avais  promis,  et  je  craignis 
de  m'exposer  ainsi  a  ce  qu'il  fût  refusé. 

Je  me  levai  donc  pour  la  suivre  dans 
son  cabinet  :  en  passant  devant  une  glace, 
je  fus  frappée  de  ma  pâleur ,  et  je  m'arrê- 
tai quelques  instans;  mais  enfin  je  triom- 
phai de  moi,  je  pris  la  plume  et  je  signai, 
avec  une  grande  promptitude ,  car  j'avais 
extrêmement  peur  de  me  trahir  j  et  mal— 


DELPHINE.  1 1 5 


gré  tous  mes  efforts 5  je  ne  conçois  pas  en- 
core comment  mad.  de  Yernon  ne  s'est 
pas  aperçue  de  mon  trouble.  Je  sortis  pres- 
que l'instant  même  5  je  voulais  être  seule 
pour  penser  à  ce  que  j'avais  fait*  mad.  de 
Yernon  ne  me  retint  pas  ,  et  ne  prononça 
pas  un  seul  mot  d'inquiétude  sur  mon  agi- 
tation. 

Rentrée  chez  moi,  je  tremblais ,  j'éprou- 
vais une  terreur  secrète,  comme  si  j'a- 
vais mis  une  barrière  insurmontable  entre 
Léonce  et  moi  :  je  réfléchis  cependant  que 
la  terre  que  je  venais  d'assigner  à  Matilde  , 
servirait  également  à  faciliter  un  autre  ma- 
riage ,  si  l'on  pouvait  l'amener  à  y  consen- 
tir. Un  autre  mariage!  Ah!  puis-je  me  dis- 
simuler que  rien  au  monde  ne  consolera 
jamais  personne  de  la  perte  de  Léonce. 
Quel  art  mad.  de  Yernon  n'a-t-elle  pas 
employé  pour  entourer  mon  cœur  ,  par 
ces  liens  de  délicatesse  et  de  sensibilité  qui 
vous  saisissent  de  par-tout  !  Combien  elle 
serait  étonnée  si  je  ne  répondais  pas  à  sa 
confiance!  Elle  a  l'air  de  repousser  bien 
loin  d'elle  cette  crainte.  Ah!  si  du  moins 
elle  voulait  me   soupçonner  !   Mais  rien 


1^6  DELPHINE. 

rien  ne  peut  l'y  engager  5  il  faudra  lui  par- 
ler, il  le  faudra,  j'y  suis  résolue,  dusse— 
je  tout  sacrifier  5  elle  ne  doit  pas  ignorer 
ce  qu'il  m'en  coûte  !  mais  ce  premier  mot 
qui  dira  tout,  que  de  douleurs  j'éprouverai 
pour  le  prononcer. 


LETTRE    XXVI. 

Delphine  à  mademoiselle  iïAlhémar* 

Ce  20  juin. 

Vous  êtes  bien  dangereuse  pour  moi  7 
ma  chère  Louise ,  je  vous  conjure  de  me 
fortifier  dans  mes  cruels  combats  \  et  vous 
m'écrivez  une  lettre,  dans  laquelle  vous 
rassemblez  tous  les  motifs  que  mon  cœur 
pourrait  me  suggérer,  pour  me  livrer  aux 
sentirnens  que  j'éprouve.  Vous  voulez  me 
persuader  que  Matilde  ne  sera  point  mal- 
heureuse de  la  perle  de  Léonce ,  vous  me 
rappelez  que  mad.  de  Vernon  était  dis- 
posée à  s'occuper  d'un  autre  choix ,  lors- 
que la  vie-  de  Léonce  était  en  danger ,  vous 


DELPHINE.  1^7 

prétendez  que  j'ai  fait  assez  pour  mon 
amie,  en  lui  prêtant  une  fois  quarante 
mille  livres  ,  et  en  assurant,  par  mes  dons7 
la  fortune  de  sa  fille  }  mais  vous  n'aimez 
pas  mad.  de  Vernon  ,  mais  vous  ne  sentez 
pas  combien  l'affection  que  je  lui  ai  témoi- 
gnée,  le  goût  vif  que  j'ai  toujours  eu  pour 
son  esprit  et  pour  son  caractère,  me  ren- 
draient douloureux,  ce  qui  pourrait  lui 
déplaire.  Je  l'aime  depuis  l'âge  de  quinze 
ans,  je  lui  dois  les  momens  les  plus  agréa- 
bles de  ma  vie,  tout  ce  qui  tient  à  elle 
ébranle  fortement  mon  àme  5  je  me  suis 
accoutumée  à  croire  que  son  bonheur  in- 
portait  plus  que  le  mien-,  il  me  semblait 
que  mon  âme  orageuse  n'était  destinée 
qu'à  souffrir,  mais  je  me  flattais  du  moins 
que  je  préserverais  de  toutes  les  peines  , 
l'être  doux  et  paisible  qui  se  confiait  à  mon 
amitié.  Je  vais  perdre  six  années  d'affec- 
tions et  de  souvenirs,  pour  ce  sentiment 
nouveau  qui  peut-être  sera  brise  par  le  ca- 
ractère de  Léonce,  je  crains  déjà  même 
que  vous  n'en  soyez  convaincue  .  par  ce 
que  je  vais  vous  dire. 

Thérèse  était  hier  plus  tourmentée  que 


I78  DELPHINE. 

jamais  :  on  a  commence  à  mettre  dans  la 
tête  de  M.  d'Ervins,  que  les  opinions  po- 
litiques de  M.  de  Serbellane  étaient  très- 
dangereuses  ,  et  qu'il  ne  convenait  pas  à 
un  défenseur  de  la  Cour  de  voir  souvent 
un  tel  homme.  Il  le  reçoit  donc  beaucoup 
plus  froidement,  et  ne  l'invite  presque 
plus  :  Thérèse  en  est  au  désespoir,  et  vou- 
lait m  engager  à  avoir  chez  moi  tous  les 
jours,  M.  de  Serbellane  avec  elle  5  je  m  y 
suis  refusée;  je  ne  puis  protéger  une  liai- 
son contraire  à  ses  devoirs,  je  lui  don- 
nerai tous  les  soins  qui  peuvent  consoler 
son  cœur  }  mais  si  les  circonstances  la  ra- 
mènent dans  la  route  de  la  morale,  je  ne 
repousserai  point  le  secours  que  la  Provi- 
dence lui  donne.  Elle  a  écouté  mon  re- 
fus avec  douceur ,  en  me  rappelant  seule- 
ment la  promesse  que  je  lui  avais  faite,  si 
M.  de  Serbellane  était  obligé  de  partir  *, 
je  Tai  confirmée  ,  cette  promesse ,  j'avais 
quelque  embarras  de  in  être  montrée  si  sé- 
vère }  hélas  !  en  ai-je  encore  le  droit  ?  Thé- 
rèse se  livra  bientôt  après  à  me  peindre  tous 
les  sentimeus  de  douleur  qui  l'agitaient  } 
die   ne  savait  pas  combien  elle  me  faisait 


DELPHINE.  179 

mal ,  je  lui  disais  à  voix  basse  quelques  mots 
de  calme  et  de  raison  ,  mais  j'étais  prête 
à  me  jeter  dans  ses  bras ,  à  confondre  ma 
douleur  avec  la  sienne,  à  me  livrer  avec 
elle  à  l'expression  du  sentiment  dont  je 
voulais  la  défendre }  je  me  retins  cepen- 
dant, je  le  devais,  il  faut  que  je  la  sou- 
tienne encore  de  ma  main  mal  assurée. 

Cette  après-midi  M.  de  Serbellane  est 
venu  me  voir,  il  m'a  parlé  de  Thérèse,  et 
ce  n'est  jamais  sans  attendrissement  que  je 
retrouve  enlui  le  touchant  mélange  d'une 
protection  fraternelle,  et  de  la  délicatesse 
de  l'amour.  Il  avait  encore  quelques  détails 
essentiels  à  me  dire ,  l'heure  me  pressait 
pour  me  rendre  au  concert  que  donnait 
madame  de  Yernon,  il  me  proposa  de  m'ac- 
compagner  5  il  m'est  arrivé  plusieurs  (bis 
de  faire  des  visites  avec  M.  de  Serbellane 7 
\ous  savez  que  je  ne  consens  point  à  me 
gêner ,  pour  ces  prétendues  convenances 
de  société,  auxquelles  on  s'astreint  si  fa- 
cilement, quand  on  a  véritablement  inté- 
rêt à  dissimuler  sa  conduite}  mais  il  me 
vint  dans  l'esprit  que  je  pourrais  déplaire  à 
Léonce,  en  arrivant  avec  un  jeune  homme, 


îSo  CÉLPHÏNF. 

et  j'hésitais  à  répondre  5  M.  de  Serbellane 
le  remarqua  ,  et  me  dit  :  —  Est— ce  que 
vous  ne  voulez  pas  que  j'aille  avec  vous? 
—  J'étais  honteuse  de  mon  embarras  ;  je 
ne  savais  que  faire  de  cette  apparence  de 
pruderie  qui  convient  si  mal  à  un  carac- 
tère naturel }  et  ne  pouvant  ni  dire  la  vé- 
ritë  ,  ni  me  résoudre  à  me  laisser  soupçon-^ 
ner  d'affectation,  j'acceptai  la  main  que 
m'offrait  M.  de  Serbellane ,  et  nous  partît 
mes  ensemble. 

J'espérais  que  Léonce  ne  serait  point  en- 
core chez  mad.  de\  ernon}  il  y  était  déjà  ,  je 
reconnus  en  entrant  sa  voiture  dans  la  cour  ^ 
un  des  amis  de  M.  de  Serbellane  le  retint 
sur  l'escalier}  je  le  précédai  d'un  demi-quart 
d'heure j  et  je  croyais  avoir  évité  ce  que 
je  redoutais }  mais  au  moment  où  M.  de 
Serbellane  entra  5  mad,  de  Yernon  ,  je  ne 
sais  par  quel  hasard  5  lui  demanda  tout 
haut  si  nous  n'étions  pas  venus  ensemble  , 
il  répondit  fort  simplement  que  oui }  à  ce 
mot  Léonce  tressaillit,  il  regarda  tour  à 
tour  M.  de  Serbellane  et  moi,  avec  l'ex- 
pression la  plus  amère,  et  je  ne  sus  pen- 
dant un  moment  si  je  a  avais  pas  tout  k 


r>  1 1  P  h  !  ff  E.  i8i 

craindre.  M.  do  Serbellane  remarqua,  j'en 
suis  sure,  la  colère  de  Léonce}  mais  vou- 
lant me  menacer,  il  s'assit  incidemment 
à  côte  d'une  femme  5  dont  il  ne  cessa  pas 
d'avoir  l'air  fort  Occupé. 

Léonce  alla  se  placer  à  l'extrémité  de  la 
salle  ,  et  me  fixa  d'abord  avec  un  air  de 
dédain.  J'étais  profondément  irritée  •  et 
ce  mouvement  se  serait  soutenu  ,  si ,  tout  à 
coup,  une  pâleur  mortelle  couvrant  son 
visage,  ne  m'avait  rappelé  L'état  où  il  était 
quand  je  le  vis  pour  la  première  fois.  Le 
souvenir  dune  impression  si  profonde 
l'emporta  bientôt  malgré  moi  sur  mon  res- 
sentiment 5  Léonce  s'aperçut  que  je  le  re- 
gardais,  il  détourna  la  tète,  et  parut  faire 
un  effort  sur  lui-même  pour  se  relever  et 
reprendre  à  la  vie. 

Matilde  chanta  bien,  mais  froidement; 
Léonce  ne  l'applaudit  point  ;  le  concert 
continua  sans  qu'il  eut  l'air  de  l'entendre, 
et  sans  que  l'expression  sévère  et  sombre 
de  son  visage  s'adoucit  un  instant.  Jetais 
accablée  de  tristesse  j  votre  lettre  ,  je  l'a- 
voue ,  avait  UD  peu  affaibli  l'idée  que  je 
me  taisais  des.  obstacles  qui  me  séparaient 


l82  DELPHINE. 

de  Léonce  :  j'étais  arrivée  avec  cette  douce 
pensée ,  et  Léonce  ,  en  me  présentant  tous 
les  inconvéniens  de  son  caractère  ,  semblait 
élever  de  nouvelles  barrières  entre  nous. 
Peut-être  était-il  jaloux  ,  peut— être  blâ- 
mait—il,  de  toute  la  hauteur  de  ses  pré- 
j  ugés  à  cet  égard  ,  une  conduite  qu'il  trou- 
vait légère  :  l'un  et  l'autre  pouvait  être 
vrai  ,  mais  je  ne  savais  comment  parvenir 
à  mexpliquer  avec  lui. 

Le  concert  fini  5  tout  le  monde  se  leva  } 
j'essayai  deux  fois  de  parler  à  ceux  qui 
étaient  près  de  Léonce }  deux  fois  il  quitta 
la  conversation  dont  je  m'étais  mêlée  ,  et 
s'éloigna  pour  m'éviter.  Mon  indignation 
m'avait  reprise,  et  je  me  préparais  à  par- 
tir, lorsque  mad.  de  Vernon  dit  à  quelques 
femmes  qui  restaient ,  quelle  les  invi- 
tait au  bal  qu'elle  donnerait  à  sa  fille  jeudi 
prochain,  pour  la  convalescence  de  M.  de 
Mondo ville.  Jugez  de  l'effet  que  produi- 
sirent sur  moi  ces  derniers  mots }  je  crus 
que  c'était  la  fête  de  la  noce }  que  Léonce 
s'était  expliqué  positivement}  que  le  jour 
était  fixé.  Je  fus  obligée  de  m'appuyer  sur 
une  chaise ,  et  je  me  sentis  prête  à  m'éva- 


DELPHINE.  \83 

nouir.  Léonce  me  regarda  fixement ,  et 
levant  les  yeux  tout  à  coup  avec  une  sorte 
de  transport,  il  s'avança  au  milieu  du  cer- 
cle ,  et  prononça  ces  paroles  avec  l'accent 
le  plus  vif  et  le  plus  distinct.  —  On  s'éton- 
nerait, je  pense  ,  dit-il ,  de  la  bonté  que 
mad.  de  Yernon  me  témoigne  5  si  Ton  ne 
savait  pas  que  ma  mère  est  son  intime 
amie,  et  qu'à  ce  titre  elle  veut  bien  s'in- 
téresser à  moi.  —  Quand  ces  mots  furent 
achèves ,  je  respirai ,  je  le  compris ,  tout 
fut  réparé.  Mad.  de  Yernon  dit  alors  en 
souriant  avec  sa  grâce  et  sa  présence  d'es- 
prit accoutumées  :  —  Puisque  M.  de  Mon- 
doville  ne  veut  pas  de  mon  intérêt  pour 
lui— même,  je  dirai  qu'il  le  doit  tout  entier 
à  sa  mère  }  mais  je  persiste  dans  1  invitation 
du  bal.  — 

La  société  se  dispersa  ,  il  ne  resta  pour 
le  souper  que  quelques  personnes.  Le  ne- 
veu de  mad.  du  Marset ,  qui  a  une  assez 
jolie  voix,  me  demanda  de  chanter  avec 
Matilde  et  lui  ce  trio  deDidon  que  votre 
frère  aimait  tant  :  je  refusais*  Léonce  dit 
un  mot ,  j'acceptai.  Matilde  se  mit  au  piano 
avec  assez  de  complaisance  ;  elle   a  pri> 


1 84  DELPHINE. 

plus  de  douceur  dans  les  manières  de^ 
puis  quelle  voit  Léonce,  sans  qu'il  y  ait 
d'ailleurs  en  elle  aucun  autre  changement. 
On  me  chargea  du  rôle  de  Didon  5  Léonce 
s'assit  presque  en  face  de  nous  ,  s'appuyant 
sur  le  piano  ;  je  pouvais  à  peine  articuler 
les  premiers  sons  3  mais  en  regardant 
Léonce,  je  crus  voir  que  son  visage  avait 
repris  son  expression  naturelle }  et  toutes 
mes  forces  se  ranimèrent ,  lorsque  je  vins 
à  ces  paroles  sur  une  mélodie  si  tou- 
chante : 

Tu   sais   si    mon    cœur  est  sensible  ; 
Epargne-le   s'il   est  possible  : 
Veux-!u  m'accabler    de  douleur? 

La  beauté  de  cet  air ,  l'ébranlement  de 
mon  cœur  donnèrent,  je  le  crois,  à  mon 
accent  toute  rémotion  ,  toute  la  vérité  de 
la  situation  même.  Léonce  ,  mon  cher 
Léonce  laissa  tomber  sa  tête  sur  le  piano  } 
j'entendais  sa  respiration  agitée ,  et  quel- 
quefois il  relevait ,  pour  me  regarder  ,  son 
visage  baigné  de  larmes.  Jamais  ,  jamais 
je  ne  me  suis  sentie  tellement  au-dessus 
de  moi-même  5  je  découvrais  dans  la  mu— 


DELPHINE.  1  85 

sîque  ,  dans  la  poésie ,  des  charmes  , 
une  puissance  qui  m'étaient  inconnus  : 
il  me  semblait  que  l'enchantement  des 
beaux  -arts  s'emparait  pour  la  première 
fois  de  mon  être,  et  j'éprouvais  un  en- 
thousiasme, une  élévation  dame,  dont 
l'amour  était  la  première  cause  ,  mais 
qui  était  plus  pur  encore  que  l'amour 
même. 

L'air  fini ,  Léonce  ,  hors  de  lui-même  , 
descendit  dans  le  jardin  pour  cacher  son 
trouble.  Il  y  resta  lon^-lcmps,  je  m'en  in- 
quiétais }  personne  ne  parlait  de  lui  5  je 
n'osais  pas  commencer,  il  me  semblait  que 
prononcer  son  nom  ,  c'était  me  trahir. 
Heureusement ,  il  prit  au  neveu  de  mack 
du  Marset  l'envie  de  nous  faire  remarque? 
ses  connaissances  en  astronomie  5  il  s'a- 
vança vers  la  terrasse  pour  nous  démon* 
trer  les  étoiles  ,  et  je  le  suivis  avec  bien 
du  zèle.  Léonce  revint  :  il  me  saisit  la 
main  sans  être  aperçu  ,  et  me  dit  avec 
une  e'motion  proibnde  :  —  Non  ,  vous 
n'aimez  pas  M.  de  Serbellane ,  ce  n'est 
pas  pour  lui  que  vous  avez  chanté,  ce  n  est 
pas  lui  que  vous  avez  regardé.  —  -Sou  sans 


l86  DELPHINE. 

doute ,  m' écriai-je ,  j'en  atteste  le  Ciel  et 
mon  cœur  î  —  Madame  de  Verdon  nous 
interrompit  aussitôt ,  je  ne  sus  pas  si  elle 
avait  entendu  ce  que  je  disais,  mais  j'é- 
tais résolue  à  lui  tout  avouer  :  je  ne  crai- 
gnais plus  rien. 

On  rentra  dans  le  salon }  Léonce  était 
d'une  gaité  extraordinaire  ,  jamais  je  ne 
lui  avais  vu  tant  de  liberté  dans  l'esprit } 
il  était  impossible  de  ne  pas  reconnaître 
-en  lui  la  joie  d'un  homme  échappé  à  une 
grande  peine.  Sa  disposition  devint  la 
mienne }  nous  inventâmes  mille  jeux,  nous 
avions  l'un  et  l'autre  un  sentiment  inté- 
rieur de  contentement ,  qui  avait  besoin 
de  se  répandre.  Il  me  fit  indirectement 
quelques  épigrammes  aimables  sur  ce  qu'il 
appelait  ma  philosophie  ,  l'indépendance 
de  ma  conduite ,  mon  mépris  pour  les  usa- 
ges de  la  société}  mais  il  était  heureux , 
mais  il  s'établissait  entre  nous  cette  douce 
familiarité  ,  la  preuve  la  plus  intime  des 
affections  de  l'a  me.  Il  me  sembla  que  nous 
nous  étions  expliqués  ,  que  tous  les  obs- 
tacles étaient  levés  ,  tous  les  sermens  pro- 
noncés 5  et  cependant  je  ne   connaissais 


DELPHINE.  187 

rien  de  ses  projets  :  nous  n'avions  pas  en- 
core eu  un  quartxTheure  de  conversation 
ensemble}  mais  jetais  sûre  qu'il  m  aimait, 
et  rieu  alors  dans  le  monde  ne  me  parais- 
sait incertain. 

Je  m'approchai  de  mad.  de  Ternon  ,  et 
je  lui  demandai  le  soir  même  une  heure 
d'entretien  }  elle  me  refusa  en  se  disant 
malade  :  je  proposai  le  lendemain  ,  elle 
me  pria  de  renvoyer  après  le  bal  ce  que 
je  pouvais  avoir  à  lui  dire}  elle  m'assura 
que  jusqu'à  ce  jour  elle  n'aurait  pas  un 
moment  de  libre.  Je  m'y  soumis,  quoi- 
qu'il me  fiât  aisé  d'apercevoir  qu'elle  cher- 
ebait  des  prétextes  pour  éloigner  celte  con- 
versation. Soit  qu'elle  en  devine  ou  non 
le  sujet,  ma  résolution  est  prise,  je  lui 
parlerai  }  quand  elle  saura  tout ,  quand 
je  lui  aurai  offert  de  quitter  Paris  ,  d'aller 
m'enfermer  dans  une  retraite  pour  le  reste 
de  mes  jours,  afin  d'y  conserver  sans  crime 
le  souvenir  de  Léonce ,  elle  prononcera 
sur  mon  sort,  je  l'eu  ferai  l'arbitre}  et  quel 
que  soit  le  parti  qu'elle  prenne,  je  n'aurai 
plus  du  moins  à  rougir  devant  elle.  .Ma 
chère  Louise,  je  ^oùte  quelque  calme  de- 


iS3 


DELPHINE. 


puis  que  je  n'hésite  plus  sur  la  conduite 
que  je   dois  suivre. 


LETTRE    XXVII. 

Léonce  à  3L  Bai  ton. 

Paris,   ce  2g  juin. 

lYiON  sort  est  décidé,  mon  cher  rmitre  . 
jamais  un  autre  objet  que  Delphine  n'aura 
de  l'empire  sur  mon  cœur  :  hier  au  bal, 
hier  elle  s'est  presque  compromise  pour 
moi.  Ah!  que  je  l'a  remercie  de  m'avoir 
donné  des  devoirs  envers  elle  !  Je  n'ai  plus 
de  doutes,  plus  d'incertitudes}  il  ne  s'agit 
plus  que  d'exécuter  ma  résolution,  et  je 
ne  vous  consulte  que  sur  les  moyens  d  y 
parvenir. 

Je  serai  le  4  juillet  à  Mondoville  ; 
nous  concerterons  ensemble  ce  qu'il  faut 
écrire  à  ma  mère.  Madame  de  "V'ernon  ne 
m'a  pas  encore  dit  un  mot  du  mariage  pro- 
jeté: à  mon  retour  de  Mondoville,  je  lui 
parlerai  le  premier  :  c'est  une  femme  d'es- 
prit, elle  est  l'amie  de  Delphine  :  dès  qu'elle 


DELPHINE.  1  Se) 

sera  bien  assurée  de  ma  résolution ,  elle 
la  ser\  ira.  Je  ne  craignais  qne  la  force  des 
engagemens  contractés  •  ma  mère  a  évité 
de  me  répondre  sur  ce  sujet,  il  faut  qu'elle 
ny  croie  pas  son  honneur  intéresse;  elle 
n  aurait  pas  tarde  d*un  jour  à  me  donner 
un  ordre  impérieux  ,  si  elle  avait  cru  sa 
délicatesse  compromise  par  ma  désobéis* 
sanec.  Elle  n'insiste  dans  ses  lettres  que 
sur  les  prétendus  défauts  de  mad.  d'Albé- 
mar  :  on  lui  a  persuade  qu'elle  était  lé- 
gère, imprudente  5  qu'elle  compromettait 
sans  cesse  sa  réputation  ,  et  ne  manquait 
pas  une  occasion  d'exprimer  les  opinions 
les  plus  contraires  à  celles  qu'on  doit  ché- 
rir et  respecter.  C'est  à  vous,  mon  cher 
Barton,  de  faire  connaître  mad.  d'Albémar 
à  ma  mère,  elle  vous  croira  plus  que  moi. 
Sans  doute  Delphine  se  lie  trop  à  ses 
qualités  naturelles ,  et  ne  s'occupe  pas 
assez  de  l'impression  que  sa  conduite  peut 
produire  sur  les  autres.  Elle  a  besoin  de 
diriger  son  esprit  vers  la  connaissance  du 
monde,  et  de  se  garantir  de  son  indiffé- 
rence pour  cette  opinion  publique,  sur 
laquelle    les    hommes    médiocres    ont    au 


1 QO  DELPHINE. 

moins  autant  d'influence  que  les  hommes 
supérieurs.  Il  est  possible  que  nous  ayons 
des  défauts  entièrement  opposes*  hé  bien  ! 
à  présent  je  crois  que  notre  bonheur  et 
nos  vertus  s'accroîtront  par  cette  diffé- 
rence même  :  elle  soumettra  ,  j'en  suis 
sûr.  ses  actions  à  mes  désirs,  et  sa  manière 
de  penser  affranchira  peut-être  la  mienne  : 
elle  calmera  du  moins  cette  ardente  sus- 
ceptibilité ,  qui  m'a  déjà  fait  beaucoup 
souffrir.  Mon  ami  5  tout  est  bien  ,  tout  est 
bien  si  je  suis  son  époux. 

Hier  enfin....  Mais  comment  vous  ra- 
conter ce  jour ,  c'est  replonger  mon  âme 
dans  le  trouble  qui  l'égaré.  Quel  sentiment 
que  l'amour  !  Quelle  autre  vie  dans  la  vie  î 
Il  y  a  dans  mon  cœur  des  souvenirs-,  des 
pensées  si  vives  de  bonheur,  que  je  jouis 
d'exister  chaque  fois  que  je  respire.  Ah! 
que  mon  ennemi  m'aurait  fait  de  mal  en 
me  tuant  !  Ma  blessure  m'inquiète  à  pré- 
sent 5  il  m'arrive  de  craindre  qu'elle  ne  se 
rouvre:,  des  mouvemens  si  passionnés  m'a- 
gitent, que  j'éprouve,  le  croiriez-vous ?  la 
peur  de  mourir  avant  demain ,  avant  une 
heure ,  avant  l'instant  où  je  dois  la  revoir. 


DELPHINE.  I()l 

Ne  pensez  pas,  cependant,  que  je  vous 
exprime  l'amour  d'un  jeune  homme,  Fa- 
mour  qu'un  sage  ami  devrait  blâmer.  Quoi- 
que vous  vous  soyez  imposé  de  ne  point 
contrarier  les  vues  de  ma  mère  5  vous  dé- 
sirez qu'elle  préfère  madame  d'Albémar 
à  Matilde.  Oui,  mon  cher  maître,  votre 
raison  est  d'accord  avec  le  choix  de  votre 
élève,  ne  vous  en  défendez  pas.  Ah!  si 
vous  saviez  combien  vous  m'en  êtes  plus 
cher  ! 

J'avais  reçu  ,  avant  d'aller  au  bal  de 
mad.  de  Vernon,  une  réponse  de  vous  sur 


-ep< 


M.  de  Serbellane.  Vous  conveniez  que  c'é- 
tait l'homme  que  madame  d'Albémar  vous 
avait  toujours  paru  distinguer  le  plus  5  et 
quoique  vous  cherchassiez  à  calmer  mon 
inquiétude  ,  votre  lettre  Favait  ranimée. 
J'arrivai  donc  au  bal  de  madame  de  Ver- 
non  avec  une  disposition  assez  triste }  Ma- 
tiide s'était  parée  d'un  habit  à  l'espagnole, 
qui  relevait  singulièrement  la  beauté  de 
sa  taille  et  de  sa  ligure  :  elle  ne  m'a  jamais 
témoigné  de  préférence  ,  mais  je  crus  voir 
une  intention  aimable  pour  moi  dans  le 
choix  de  cet  habit ;  je  voulus  lui  parler, 


192 


DELPHINE. 


et  je  m'assis  près  d'elle ,  après  l'avoir  en- 
gagée a  se  rapprocher  de  la  porte  d'entrée, 
vers  laquelle  je  retournais  sans  cesse  la 
tète.  J'étais  si  vivement  ému  par  l'impa- 
tience de  voir  arriver  Delphine,  que  je  ne 
pouvais  pas  même  suivre ,  avec  Matilde , 
cette  conversation  de  bal  ,  si  facile  à  con- 
duire. 

Tout-à-coup  je  sentis  un  air  embaumé} 
je  reconnus  le  parfum  des  fleurs  que  Del- 
phine a  coutume  de  porter ,  et  je  tressail- 
lis :  elle  entra  sans  me  voir  :  je  n'allai  pas 
à  l'instant  vers  elle  ;  je  goûtai  d'abord  le 
plaisir  de  la  savoir  daus  le  même  lieu  que 
moi.  Je  ménagai  avec  volupté  les  délices 
de  la  plus  heureuse  journée  de  ma  vie  : 
je  laissai  Delphine  faire  le  tour  du  bal  avant 
de  m  approcher  d'elle  5  je  remarquai  seu- 
lement quelle  cherchait  quelqu'un  en- 
core j  quoique  tout  le  monde  se  fût  em- 
pressé de  l'entourer.  Elle  était  vêtue  d'une 
simple  robe  blanche  ?  et  ses  beaux  che- 
veux étaient  rattachés  ensemble  sans  au- 
cun ornement,  mais  avec  une  grâce  et  une 
variété  tout-à-fait  inimitables.  Ah  !  qu'en 
la  regardant  j'étais  ingrat  pour  la  parure 


DELPHI  N  E.  ]  q3 

de  Matllde!  c'était  celle  de  Delphine  qu'il 
fallait  choisir.  Que  me  font  les  souvenirs 
de  l'Espagne  P  Je  ne  me  rappelle  rien, 
que  depuis  le  jour  où  j'ai  vu  mai  d'Al- 
bémar. 

Elle    me    reconnut    dans     l'embrasure 
dune    fenêtre,    où  j'avais   e'té  me  placer 
pour  la  regarder.  Elle  eut  \m  mouvement 
de  joie  que  je  ne  perdis  point;    bientôt 
après  elle  aperçut  Matilde ,  et  son   cos- 
tume la    frappa  tellement ,    qu'elle    resta 
debout  devant  elle,  rêveuse,  distraite  et 
sans  lui  parler.  Une  jeune  et  jolie  Italienne 
qu'on  nomme  mad.  d'Ervins,  aborda  Del- 
phine et  la  pria  de  la  suivre  dans  le  salon 
à   cote.  Delphine  hésitait,  et  j'en  suis  sur, 
pour  me  parier-  cependant  mad,  d'Ervins 
eut  l'air  affligée  de  sa  résistance,  et  Del- 
phine n'hésita  plus. 

Cet  entretien  avec  mad.  (FErrins  fut 
assez  long,  et  je  le  souffrais  impatiem- 
ment, lorsque  Delphine  revint  à  moi  et 
médit:  —11  est  peut-être  b  ule  de 

vous  rendre  compte  de  mes  actions  sans 
savoir  si  vous  vous  y  intéres  in  dus- 

siez-vous  trouver  cette  démarche  impru- 

Tome  I.CT  10 


1 94  DELPHINE. 

dente  3  vous  penserez  de  mon  caractère  ce 
que  vous  en  pensez  peut-être  déjà  3  mais 
vous  ne  concevrez  pas  du  moins  sur  moi 
des  soupçons  injustes.  Un  intérêt ,  qu'il 
m'est  interdit  de  vous  confier  5  me  force 
à  causer  quelques  instans  seule  avec  M.  de 
Serbellane ,  cet  intérêt  est  le  plus  étranger 
du  monde  à  mes  affections  personnelles. 
Je  connaîtrais  bien  mal  Léonce .  s'il  pouvait 
se  méprendre  à  l'accent  de  la  vérité ,  et  si 
je  n'étais  pas  sure  de  le  convaincre ,  quand 
j'atteste  son  estime  pour  moi ,  de  la  sincé- 
rité de  mes  paroles.  —  La  dignité  et  la 
simplicité  de  ce  discours  me  firent  une  im- 
pression profonde  }  ah  !  Delphine  !  quelle 
serait  votre  perfidie  3  si  vous  faisiez  servir 
au  mensonge  tant  de  charmes ,  qui  ne  sem- 
blent créés  que  pour  rendre  plus  aimables 
encore  les  premiers  mouvemens ,  les  affec- 
tions involontaires ,  pour  réunir  enfin  dans 
une  même  femme ,  les  grâces  élégantes  du 
monde ,  à  toute  la  simplicité  des  sentimens 
naturels  ! 

Quand  la  conversation  de  mad.  d'Albé- 
mar  avec  M.  de  Serbellane  fut  terminée, 
elle  revint  dans  le  bal  3  et  M.  d'Orsan ,  ce 


DELPHINE.  1Q> 

neveu  de  mad.  du  Marset,  qui  a  toujours 
besoin  d'occuper  de  ses  talens,  parce  qu'ils 
lui  tiennent  lieu  d'esprit,  pria  Delphine  de 
danser  une  polonaise  ,  qu'un  Russe  leur 
avait  apprise  à  tous  les  deux,  et  dont  on 
était  très-curieux  dans  le  bal.  Delphine 
fut  comme  forcée  de  céder  à  son  impor- 
limite,  mais  il  y  avait  quelque  chose  de 
bien  aimable  dans  les  regards  qu'elle  m1  a- 
dressa  ,  elle  se  plaignait  à  moi  de  l'ennui 
que  lui  causait  M.  d'Orsan;  notre  intelli- 
gence s'était  établie  d'elle-même,  son  son- 
rire  m'associait  à  ses  observations  douce- 
ment malicieuses. 

Les  hommes  et  les  femmes  montèrent 
sur  les  bancs  pour  voir  danser  Delphine - 
je  sentis  mon  cœur  battre  avec  une  grande 
violence ,  quand  tous  les  yeux  se  tournè- 
rent sur  elle;  je  souffrais  de  l'accord  même 
de  toutes  ces  pensées  avec  la  mienne, 
j'eusse  été  plus  heureux  si  je  l'avais  re- 
gardée seul. 

Jamais  la  grâce  et  la  beauté  n'ont  pro- 
duit sur  une  assemblée  nombreuse  un  effet 
plus  extraordinaire-  cette  danse  étrangère 
a  un  charme ,  dont  rien  de  ce  que  nou* 


I  g6  DELPHINE. 

avons  vu  ne  peut  donner  l'idée  ;  c'est  un 
mélange  d'indolence  et  de  vivacité .  de  mé- 
lancolie  et  de  gaite'  tout-à-fait  asiatique. 
Quelquefois,  quand  Fair  devenait  plus 
doux ,  Delphine  marchait  quelques  pas  la 
tète  penchée ,  les  hras  croisés ,  comme  si 
quelques  souvenirs ,  quelques  regrets , 
étaient  venus  se  mêler  soudain  à  tout  l'é- 
clat d'une  fête }  mais  bientôt  reprenant 
la  danse  vive  et  légère,  elle  s'entourait 
d'un  schale  indien ,  qui ,  dessinant  sa  taille  , 
et  retombant  avec  ses  longs  cheveux  ,  fai- 
sait de  toute  sa  personne  un  tableau  ra- 
vissant. 

Cette  danse  expressive  et  pour  ainsi  dire 
inspirée,  exerce  sur  l'imagination  un  grand 
pouvoir }  elle  vous  retrace  les  idées  et  les 
sensations  poétiques ,  que  sous  le  ciel  de 
l'Orient,  les  plus  beaux  vers  peuvent  à 
peine  décrire. 

Quand  Delphine  eut  cessé  de  danser , 
de  si  vifs  applaudissemens  se  firent  en- 
tendre ,  qu'on  put  croire  pour  un  moment 
tous  les  hommes  amoureux  ,  et  toutes  les 
femmes  subjuguées. 

Quoique  je  sois  encore  faible  et  qu'on 


D  E  L  P  TI  I  *  r.. 

m'ait  défendu  tout  exercice  qui  pourrait 
enflammer  le  sang  ,  je  ne  sus  pas  résister 
au  désir  de  <<  glaise  avec  Del- 

phine^ il  s'en  formait  une  de  toute  la  lon- 
!ur  de  la  galerie;  je  demandai  à  mad. 
â'Àlbémarde  la  descendre  avec  moi.  —  Le 
pouvez-vous,  me  répondit-elle,  sans  ris- 
quer de  \ous  Caire  mal  !J  —  Ne  craignez 
rien  pour  moi,  répondis— je,  je  tiendrai 
votre  main.  —  La  danse  commença,  et 
plusieurs  fois  mes  bras  serrèrent  celte  taille 
souple  et  légère  qui  enchantait  mes  regards} 
une  fois,  eu  tournant  avec  Delphine,  je 
sentis  son  cœur  battre  sous  ma  main;  ce 
cœur,  que  toutes  les  puissances  divines 
ont  doué,  s1  animait-il  pour  moi  dune 
émotion  plus  tendre  ? 

J'étais  si  heureux,  si  transporté,  que 
je  voulus  recommencer  encore  une  fois  la 
même  contredanse;  la  musique  était  ra\  is— 
santé,  drxw  harpes  mélodieuses  accompa- 
gnaient les  instrumèns  a  vent,  et  jouaient 
Un  air  à  la  fois  vif  et  sensible;  la  danse  de 
Delphine  prenait  par  degré  un  caractère 
plus  animé,  ses  regards  s'attachaient  sur 
moi   avec  plus   d'expression  ;    quand   les 


igS  DELPHINE, 

figures  de  la  danse  nous  ramenaient  l'un 
vers  l'autre,  il  me  semblait  que  ses  bras 
s'ouvraient  presque  involontairement  pour 
me  rappeler,  et  que  malgré  sa  légèreté 
parfaite,  elle  se  plaisait  souvent  à  s'appuyer 
sur  moi.  Les  délices  dont  je  m'enivrais  me 
firent  oublier  que  ma  blessure  n'était  pas 
parfaitement  guérie:  comme  nous  étions 
arrivés  au  dernier  couple  qui  terminait  le 
rang,  j'éprouvai  tout-à-coup  un  sentiment 
de  faiblesse  qui  faisait  fléchir  mes  genoux  } 
j'attirai  Delphine  ,  par  un  dernier  effort  , 
encore  plus  près  de  moi,  et  je  lui  dis  à 
voix  basse  :  —  Delphine  5  Delphine  ,  si  je 
mourais  ainsi,  me  trouveriez-vous  à  plain- 
dre? —  Mon  Dieu  !  interrompit-elle  dune 
voix  émue  ,  mon  Dieu  !  quavez-vous  ?  — 
L'altération  de  mon  visage  la  frappa  :  nous 
e'tions  arrivés  à  la  fin  de  la  danse }  je  m'ap- 
puyai contre  la  cheminée  et  je  portai  sans 
y  penser  la  main  sur  ma  blessure  ,  qui  me 
faisait  beaucoup  souffrir.  Delphine  ne  fut 
plus  maîtresse  de  son  trouble ,  et  s  y  livra  tel- 
lement, qu'à  tr  vers  ma  faiblesse  je  vis  que 
tous  les  regards  se  fixaient  sur  elle:,  la  crainte 
de  la  compromettre  me  redonna  des  forces  f 


DELPHINE.  1 QC) 

et  je  voulus  passer  dans  la  chambre  voi- 
sine de  celle  où  Ton  dansait.  Il  y  avait  quel- 
ques pas  à  faire }  Delphine  n'observant  rien 
que  fétat  où  j'étais,  traversa  toute  la  salle 
sans  saluer  personne,  me  suivit,  et  me 
voyant  chanceler  en  marchant  s'approcha 
de  moi  pour  me  soutenir}  j'eus  beau  lui 
répéter  que  j'allais  mieux  ,  qu'en  respirant 
l'air  je  serais  guéri ,  elle  ne  songeait  qu'à 
mon  danger,  et  laissa  voira  tout  le  monde 
l'excès  de  sa  peine  et  la  vivacité  de  son 
intérêt. 

O  Delphine  !  dans  ce  moment  comme 
aux  pieds  de  l'autel  j'ai  jure  d'être  ton 
époux  :  j'ai  reçu  ta  foi ,  j'ai  reçu  le  dépôt 
de  ton  innocente  destinée ,  lorsqu'un 
nuage  s'est  élevé  sur  ta  réputation  à  cause 
de  moi! 

Quand  je  fus  près  d'une  fenêtre  ,  je  me 
remis  entièrement;  alors  Delphine,  se 
rappelant  ce  qui  venait  de  se  passer,  me 
dit  les  larmes  aux  yeux  :  —  Je  viens  d'avoir 
la  conduite  du  monde  la  plus  extraordi- 
naire* votre  imprudence  en  persistant  à 
danser,  a  mis  mon  cœur  à  cette  cruelle 
épreuve;    Léonce,    Léonce,    aviez-vous 


200  DELPHINE. 

besoin  de  me  faire  souffrir  pour  me  deviner? 
—  Pourri ez-vous  me  soupçonner  ,  lui  dis— 
je,  d'exposer  volontairement  aux  regards 
<les  autres  ce  que  j'ose  à  peine  recueillir 
avec  respect,  avec  amour  dans  mon  coeur? 
Mais  si  vous  redoutez  le  blâme  de  la  société' , 
je  saurai  bientôt —  Le  blâme  de*la  so- 
ciété 3  interrompit— elle ,  avec  une  ex- 
pression d'insouciance  singulièrement  pi- 
quante, je  ne  le  crains  pas }  mais  mon  secret 
sera  connu  avant  que  je  l'aie  confié  à  l'a- 
mitié ,  et  vous  ne  savez  pas  combien  cette 
conduite  me  rend  coupable  î  —  Elle  allait 
continuer,  lorsque  nous  entendîmes  du 
bruit  dans  le  salon,  et  le  nom  de  mad. 
dErvins  plusieurs  lois  répété.  Etelphine 
me  quitta  précipitamment  pour  demander 
la  cause  de  l'agitation  de  la  société.  —  Mad. 
dErvins,  lui  répondit  M.  de  Fierville  , 
vient  de  tomber  sans  connaissance  ,  et  on 
Temporte  dans  sa  voiture  par  ordre  de 
M.  dErvins ,  il  ne  veut  pas  qu'elle  reçoive 
des  secours  ailleurs  que  chez  elle. 

A  peine  Delphine  eut-elle  entendu  ces 
dernières  paroles ,  qu'elle  s'élança  sur 
l'escalier ,    atteignit   M.  d'Ervins,  monta 


DELPHINE.  201 

dans  sa  voiture  sans  rien  lui  dire  5  et  partit 
à  l'instant  même:,  c'est  tout  ce  que  je  pus 
apercevoir.  Le  mouvement  rapide  d'une 
bonté  passionnée  l'entraînait.  Elle  me  laissa 
seul  au  milieu  de  cette  fête,  que  je  ne  re- 
connaissais plus.  Je  cherchais  en  vain  les 
plaisirs  qui  se  confondaient  dans  mon  âme 
avec  l'amour,  mais  j'étais  pénétré  de  cette 
émotion  tendre ,  et  néanmoins  sérieuse  , 
qui  remplit  le  cœur  d'un  honnête  homme, 
lorsqu'il  a  donne  sa  vie,  lorsqu'il  s'est 
chargé  du  bonheur  de  celle  d'un  autre. 

Je  ne  sais  si  j'abuse  de  votre  amitié  en 
vous  confiant  les  sentimens  que  j'éprouve 5 
mais  pourquoi  la  gravité  de  votre  âge  et 
de  votre  caractère  me  défendrait-elle  de 
vous  peindre  ce  pur  amour  qui  me  guide 
dans  le  choix  de  la  compagne  de  ma  vie? 
Moucher  maître!  ils  vous  seront  doux  les 
récits  du  bonheur  de  votre  élève:  s'ils  vous 
rappellent  votre  jeunesse ,  ce  sera  sans 
amertume,  car  tous  \os  souvenirs  tiennent 
à  la  même  pensée  :  ils  se  rattachent  tous  à 
la  vertu. 

J'attendrai  pour  m'explîquet  entière— 
ment  avec  mad.  d'Àlbémar,  que  j'aie  reçu 

ln  10* 


202  DELPHINE, 

la  réponse  de  ma  mère.  Dans  quelques 
jours  je  serai  près  de  vous  à  Mondoville7 
puisque  vous  y  avez  besoin  de  moi.  Je  veux 
que  nous  écrivions  ensemble  à  ma  mère  7 
de  ce  lieu  même  où  elle  a  passé  les  pre- 
mières années  de  son  mariage  et  de  mon 
enfance }  ces  souvenirs  la  disposeront  à 
nfêtre  favorable. 


LETTRE    XXVIII, 

Madame  de  T'ernon  à  M,  de  Clarimin. 

Paris,   ce  3o  juin   1790. 

vJn  vous  a  mandé  que  M.  de  Mondovilîe 
était  très-occupé  de  mad.  d'Albémar,  et 
qu  il  paraissait  la  préférer  à  ma  fille }  vous 
en  avez  conclu  que  le  mariage  que  j'ai 
projeté  n'aurait  pas  lieu.  Vous  devriez  avoir 
cependant  un  peu  plus  de  confiance  dans 
l'esprit  que  vous  me  connaissez.  Je  suis 
témoin  de  tout  ce  qui  se  passe ,  Léonce  et 
Delpliine  n'ont  pas  un  seul  mouvement 
que  je  n1  aperçoive ,  et  vous  imaginez  que 


DELPHINE.  203 

je  ne  saurai  pas  prévenir  à  temps  cette 
liaison  qui  renverserait  tous  mes  projets 
de  bonheur  et  de  fortune  ! 

J'ai  fait  quelque! ois  usage  démon  adresse 
pour  de  très-légers  intérêts}  aujourd'hui 
c'est  mon  devoir  de  protéger  ma  iille 7  et 
je  n'y  réussirais  pas!  vous  me  dites  que 
mad.  d'Albémar  me  cache  sou  affection 
pour  Léonce.  Mon  Dieu!  je  vous  assure 
que  j'aurai  sa  confiance  quand  je  le  voudrai 5 
je  ne  suis  occupée  qu'à  une  chose,  c'est  à 
l'éviter  }  car  elle  m'engagerait ,  et  il  me 
plait  de  rester  libre. 

Le  caractère  de  Léonce  etde  Delphine  ne 
se  conviennent  point.}  Léonce  est  orgueil- 
leux comme  un  Espagnol ,  épris  de  la 
considération  presque  autant  que  de  Del- 
phine ,  aimable  5  très-aimblc  .  mais  il  faut 
les  séparer  pour  leur  intérêt  à  tous  les 
deux.  L'occasion  s'en  présentera  ;  il  ne 
faut  que  du  temps,  et  je  défie  bien  Léonce 
et  Delphine  de  presser  les  <:\<:nemens  que 
j'ai  résolu  de  ralentir.  Personne  ne  sait 
mieux  que  moi  faire  usage  de  l'indolence: 
elle  me  sert  à  déjouer  naturellement  l'ac-r 
tivite  des  autres.  Je  veux  le  mariage  de 


204  DELPHINE. 

Léonce  et  de  Matilde.  Je  ne  me  suis  pas 
donné  la  peine  de  vouloir  quatre  fois  en 
ma  vie  :  mais  quand  j'ai  tant  (ait  que  de 
prendre  cette  fatigue ,  rien  ne  me  détourne 
de  mon  but ,  et  je  l'atteins,  comptez— y. 

Je  vous  remercie  de  l'intérêt  que  vous 
me  témoignez  :  mais  quand  il  y  va  du  sort 
de  ma  fille .  de  ma  ruine  ,  ou  de  mon  ai- 
sance ,  de  tout  enfin  pour  moi  ,  pensez- 
vous  que  je  puisse  rien  négliger  ?  Je  me 
garde  bien  cependant  d'agir  dans  un  grand 
intérêt  3  avec  plus  de  vivacité  que  dans  un 
petit:  car  ce  qui  arrange  tout,  c'est  la  pa- 
tience et  le  secret.  Adieu  donc  .,  mon  cher 
Clarimin ,  comme  j'espère  vous  voir  à 
Paris  dans  peu  de  temps ,  je  vous  y  invite 
pour  les  noces  de  ma  fille. 


LETTRE   XXIX. 

Delphine  à  mademoiselle    cV Albémar, 

Ce  2  juillet. 

JL  hérèse  est   perdue,  ma  chère  Louise, 
et  je  ne  sais  à  quel  parti  m* arrêter  pour 


DELPHINE.  20. > 

adoucir  sa  cruelle  situation.  J'entrevoyais 
quelque  espoir  pour  mon  bonheur,  il  y  a 
deux  jours,  à  la  fête  de  mad.  de  Yernon  • 
Léonce  et  moi  nous  nous  étions  presque 
expliqués}  mais  depuis  le  malheur  arrivé 
à  Thérèse,  je  suis  tellement  émue,  que 
j'ai  laissé  passer  deux  soirées  sans  oser 
aller  chez  mad.  de  Yernon.  Léonce  aurait 
remarqué  ma  tristesse,  et  je  n'aurais  pu 
lui  en  avouer  la  cause  5  s'il  est  un  devoir 
sacré  pour  moi ,  c'est  celui  de  garder  in— 
viola  bîement  le  secret  de  mon  amie  :  et 
comment  ne  pas  se  laisser  pénétrer  par 
ce  qu'on  aime?  Je  ne  sais  donc  rien  de 
Léonce  ,  et  mad.  d'Ervins  occupe  seule 
tous  mes  momens. 

Mad.  du  Un  set,  cette  cruelle  ennemie 
de  tous  les  sentimens  ,  quelle  ne  peut 
plus  inspirer  ni  ressentir,  a  connu  M.dEr- 
vins  à  Paris  .  Il  y  a  quinze  ans,  avant  qu'il 
eût  épousé  Thérèse,  \\  mt-Lier  au  bal  , 
mad.  du  Marset .  placée  à  côté  de  lui.  n'a 
cessé  de  lui  parler  bas.  pendant  que  Thé- 
rèse  dansait  avec  M.  de  SerbeUane:  je  ne 
crois  point  que  mad.  du  Marset  ait  été 
capable  d'exciter  positivement  les  soup— 


206  DELPHINE. 

çons  de  M.  d'Ervins  }  les  caractères  les 
plus  médians  ne  veulent  pas  s'avouer  qu'ils 
le  sont,  et  se  reservent  toujours  quelques 
moyens  d  excuse  vis-à-vis  des  autres  et 
d  eux— mêmes  }  mais  j'ai  cru  reconnaître 
par  quelques  mots  échappes  à  la  fureur  de 
M.  dErvins  ,  que  mad.  du  Marset,  en  ap- 
prenant que  M.  de  Serbellane  avait  passé 
six  mois  dans  son  château  avec  sa  femme , 
s'était  moquée  du  rôle  ridicule  qu'il  de- 
vait avoir  joué  ,  en  tiers  avec  ces  deux 
jeunes  gens  :y  et  de  tous  les  mots  quelle 
pouvait  choisir,  le  plus  perfide  était  celui 
de  ridicule  $  depuis,  M.  d'Ervins  Fa  répété 
sans  cesse  dans  sa  fureur,  et  quand  elle 
s'appaisait ,  il  lui  suffisait  de  se  le  pronon- 
cer à  lui-même,  pour  qu'elle  recommençât 
plus  violente  que  jamais. 

Je  passai  devant  M.  d'Ervins ,  quelques 
momens  après  sa  conversation  avec  mad.  du 
Marset,  et  je  fus  frappée  de  son  air  sérieux } 
comme  je  ne  connais  rien  en  lui  de  profond 
que  son  amour-propre,  je  ne  doutai  pas  qu'il 
ne  fut  offensé  de  quelque  manière.  Thérèse 
me  fit  part  des  mêmes  observations ,  et 
cependant ,  soit  comme  elle  me  Fa  dit  de- 


DELPHINE.  207 

puis  ,  qu'un  sentiment  funeste  l'agitât  5  soit 
que  cette  fête,  nouvelle  pour  elle,  l'étour- 
dît ,  et  lui  ôtât  le  pouvoir  de  réfléchir  ,  son 
occupation  de  M.  de  Serbellane  n'était 
que  trop  remarquable  pour  des  regards 
attentifs.  M.  d'Ervins  affecta  de  s'éloigner 
d'elle  ,  mais  j'aperçus  clairement  qu'il 
ne  la  perdait  pas  de  vue  5  j'en  avertis  M.  de 
Serbellane}  je  comptais  sur  sa  prudence: 
en  elTet,  il  évita  constamment  de  parler  à 
Tbérèse}  si  je  n'avais  pas  quitté  mad.  d'Er- 
vins alors  ,  peut-être  aurais-je  calmé  le 
trouble  ou  la  jetait  fa ppa rente  froideur  de 
M.  de  Serbellane  :  elle  en  savait  la  cause  7 
et  cependant  elle  ne  pouvait  en  supporter 
la  vue.  Entièrement  occupée  de  Léonce 
le  reste  de  la  soirée,  j'oubliai  mad.  d'Er- 
vins }  c'est  à  cette  faute  ,  bêlas!  qu'est 
peut-être  due  son  infortune. 

Je  parlais  encore  à  Léonce  ,  lorsque 
j'appris  subitement  qu'on  emportait  mad. 
d'Ervins  sans  connaissance  5  je  courus 
après  son  mari  qui  la  suivait,  je  mon- 
tai dans  sa  voiture  presque  malgré  lui ,  et 
je  pris  dans  mes  bras  la  pauvre  Théi 
qui  était  tombée  dans  un  évanouissement 


208  DELPHINE. 

si  profond  ,  qu'elle  ne  donnait  plus  un 
signe  de  vie.— Grand  Dieu!  dis-je  à  M.  d'Er- 
vius  ,  qui  l'a  mise  en  cet  ëtat  ?  —  Sa  cons- 
cience ,  madame,  me  répondit-il,  sa  cons- 
cience !  —  Et  il  me  raconta  alors  ce  qui 
s'était  passe  ,  avec  un  tremblement  de  co- 
lère, dans  lequel  il  n'entrait  pas  un  seul 
sentiment  de  pitié  pour  cette  charmante 
figure  mourant  devant  ses  yeux. 

Placé  derrière  une  porte  au  moment  où 
sa  femme  passait  d'une  chambre  à  l'autre  ^ 
il  lavait  entendue  faire  à  M.  de  Serbellane 
des  reproches  dont  lexpression  supposait 
une  liaison  intime  :  il  s'était  avancé  alors , 
et  prenant  la  main  de  sa  femme  ,  il  lui 
avait  dit  à  voix  basse  ,  mais  avec  fureur  : 
—  Pvegardez-le ,  ce  perfide  étranger ,  regar- 
dez-le ,  car  jamais  vous  ne  le  reverrez.  A  ces 
mots  Thérèse  était  tombée  comme  morte 
à  ses  pieds:  M.  d  Ervins  était  fier  de  la  dou- 
leur qu'il  lui  avait  causée  ,  son  orgueil  ne 
se  reposait  que  sur  cette  cruelle  jouissance. 

Quand  nous  arrivâmes  à  la  maison  de 
mad.  d  Ervins,  sa  fille  Isaure  la  voyant  rap- 
porter dans  cet  état ,  jetait  des  cris  pitoya- 
bles 5  auxquels  M.  d'Ervins  ne   daignait 


DELPHINE. 


20Q 


pas  faire  la  moindre  attention.  On  posa 
Thérèse  sur  son  lit,  revêtue,  comme  elle 
Fêtait  encore ,  de  guirlandes  de  (leurs  et 
de  toutes  les  parures  du  bal}  elle  avait 
l'air  d'avoir  été  frappée  de  la  foudre  au 
milieu    d'une  fcte. 

Mes  soins  la  rappelèrent  à  la  vie }  mais  elle 
était  dans  un  délire  qui  trahissait  à  chaque 
instant  son  secret»  Je  voulais  que  M.  d-Ervina 
me  laissât  seule  avec  elle }  mais  loin  qu'il 
y  consentît,  il  s'approcha  de  moi  pour  me 
dire  que  ma  voiture  était  arrivée^  et  que 
dans  ce  moment  il  désirait  d'entretenir  sa 
femme  sans  témoins  :  —  Au  nom  de  votre 
fdle ,  lui  dis— je,  M.  d'Ervins,  ménagez 
Thérèse}  n'oubliez  pus  dix  ans  de  bon- 
heur* n'oubliez  pas...  —  .le  sais,  madame  , 
interrompit-il,  ce  que  je  me  dois  à  moi- 
même  :  croyez  que  j'aurai  toujours  pré- 
sent à  L'esprit  ma  dignité  personnelle.  —  Et 
n'aurez-vous  pas,  repris-je.  n'aurez*- vous 
pas  présent  à  l'esprit  le  danger  de  Th  Irèse? 
—  Ce  qui  est  convenable  doit  être  accom- 
pli, répondit-il,  quoi  qu'il  en  coûte; 
elle  a  L'honneur  de  porter  mon  nom.  je 
verrai    ce    qu'exigent  à   ce   titre    et    sou 


310  DELPHINE. 

devoir  et  le  mien.  —  Je  quittai  cet  homme 
odieux,  cet  homme  incapable  de  rien  voir 
dans  la  nature  que  lui  seul ,  et  dans  lui- 
même  ,  que  son  orgueil.  Je  retournai 
encore  une  fois  vers  l' infortunée  Thérèse  } 
je  l'embrassai  en  lui  jurant  l'amitié  la  plus 
tendre  ,  et  lui  recommandant  la  prudence 
et  le  courage  :  elle  ne  me  repondit  à  demi- 
voix  que  ces  seuls  mots  :  —  Faites  que  je 
le  revoie. —  Je  partis  le  cœur  déchire. 

En  rentrant  chez  moi  vers  deux  heures 
du  matin,  je  trouvai  M.  deSerbellane  qui 
m'attendait  :  combien  je  fus  touchée  de  sa 
douleur  !  ces  caractères  habituellement 
froids  ,  sortent  quelquefois  d'eux— mêmes  , 
et  produisent  alors  une  impression  ineffa- 
çable. Il  se  faisait  une  violence  infinie  pour 
contenir  sa  fureur  contre  M.  d'Ervins } 
cependant,  il  lui  échappa  une  fois  de  dire  : 
—  Qu'il  ne  me  fasse  pas  craindre  pour  sa 
femme  5  qu'il  ne  la  menace  pas  d'indignes 
traitemens  $  car  alors  je  trouverai  qu'il  vaut 
mieux  se  battre  avec  lui,  le  tuer,  et  dé- 
livrer Thérèse  ;  et  si  jamais  j'arrivais  à 
trouver  ce  parti  le  plus  raisonnable  .  ah  ! 
que  je  le  prendrais  avec  joie  !  —  Je  le  cal- 


DELPHINE.  211 

mai  en  lui  disant  que  je  reverrais  le  len- 
demain Thérèse  ,  et  que  je  lui  raconterais 
fidèlement  dans  quelle  situation  je  la  trou- 
verais. Nous  nous  quittâmes  après  qu'il 
m'eut  promis  de  ne  prendre  aucun  parti 
avant  de  nfavoir  revue. 

Aujourd'hui  je  n'ai  pu  être  reçue  chez 
Thérèse  qu'à  huit  heures  du  soir  .  j'y  ai 
e'té  dix  fois  inutilement:  son  mari  la  tenait 
enfermée,  son  état  ma  plus  effrayée  encore 
que  la  veille.  Ah!  mon  Dieu,  quelle  desti- 
née! M.  dErvins  ne  l'avail  pas  quittée  un 
seul  instant,  ni  la  nuit,  ni  le  jour:  il  l'avait 
accablée  des  reproches  les  plus  outrageans; 
il  avait  obtenu  d'elle  tous  les  aveux  qui  l'ac- 
cusaient, eu  la  menaçant  toujours,  si  elle 
le  trompait,  d'interroger  lui-même  M.  de 
Serbellane.  Enfin  il  avait  fini  par  lui  dé- 
clarer qu'il  exigeait  que  M.  de  Serbellane 
quittât  la  France  dans  vingt-quatre  heu 
—  Je  ne  m'informe  pas,  lui  dit— il ,  des 
moyens  que  vous  prendrez  pour  l'obtenir 
de  lui,  vous  pouvez  lui  écrire  une  lettre 
que  je  ne  verrai  pas}  mais  si  après-demain 
à  dix  heures  du  soir,  ii  est  encore  à  Paris, 
j'irai  le  trouver,  et  nous  nous   explique- 


212  DELPHINE. 

rons  ensemble  :  aussi  bien  je  penche  beau- 
coup pour  ce  dernier  moyen  ,  et  il  ne  peut 
être  évite  que  s  il  me  donne  une  satisfac- 
tion éclatante ,  en  s1  éloignant  au  premier 
si^ne  de  ma  volonté. 

—  Thérèse  avait  tout  promis ,  mais  ce 
qui  l'occupait  peut-être  le  plus ,  c'était  la 
parole  que  je  lui  avais  donnée  il  y  a  quinze 
jours,  d'assurer  ses  derniers  adieux  :  son 
imagination  était  moins  frappée  ce  ia  (  rain* 
te  d'un  duel  entre  son  amant  et  so:i  mari , 
que  de  l'idée  qu'elle  ne  reverrait  plus  M.  de 
Serbellane;  elle  s'est  jetée  à  mes  pieds  pour 
me  conjurer  de  détourner  d'elle  une  telle 
douleur.  Ces  mots  terribles  qu~  M.  d'Er- 
vins  a  prononcés  au  bal,  ces  mots  :  fous 
ne  le  verrez  plus  ,  retentissent  toujours 
dans  son  cœur}  en  les  répétant  elle  est 
dans  un  tel  état,  qu'il  semble  qu'avec  ces 
seules  paroles  on  pourrait  lui  donner  la 
mort.  Elle  dit  que  si  ce  sort  jeté  sur  elle 
ne  s'accomplit  pas  3  si  elle  revoit  encore 
une  fois  M.  de  Serbellane,  elle  sera  sûre 
que  leur  séparation  ne  doit  point  être 
éternelle ,  elle  aura  la  force  de  supporter 
son  départ  j  mais  que  si  ce  dernier  adieu 


DELPHINE.  2  1 3 

tfest  pas  accordé,  elle  ne  peut  répondre 
d  v  survivre.  J'ai  voulu  détourner  son  at- 
tention }  mais  elle  me  répétait  toujours  : 

—  Le  yerrai-je,  lui  dirai-je  encore  adieu.' 

—  Et  mon  silence  la  plongeait  dans  un  tel 
désepoir,  que  j  ai  fini  par  lui  promettre 
que  je  consentirais  à  tout  ce  que  voudrait 
M.  de  Serbëllane.  Hé  bien!  dit— clic  alors, 
je  suis  tranquille.,  car  je  lui  ai  écrit  des 
prières  irrésistibles. 

\  ous  trouverez  peut-être  ,  ma  chère 
Louise,  vous  qui  êtes  un  ange  de  bonté  . 
que  je  ne  devais  pas  hésiter  à  satisfaire  Thé- 
rèse ,  surtout  après  rengagement  que 
j'avais  pris  antérieurement  avec  elle.  Faut- 
il  vous  avouer  le  sentiment  qui  me  faisait 
craindre  de  consentir  à  ce  qu'elle  désirait? 
Si  Léonce  apprend  par  quelque  hasard, 
que  j'ai  Kami  chez  moi  uue  femme  mariée 
avec  son  amant,  malgré  la  défense  expresse 
de  son  ('poux  ,  m'apjprouvera-t-il  P  L<  on<  e  7 
Léonce^  est-il  donc  d<-\  enu  ma  conscience, 

et  ne   suis-jc   donc   plus   Capable   de    j: 

par  moi-même  ce  que  la  générosité  et  la 
pitié  peuvent  exiger  de  moi'' 

Eu    sortant    de    chez    Thérèse  .     j'allai 


2l4  DELPHINE. 

chez  mad.  de  Yernon  }  Léonce  en  était 
parti ,  il  m'avait  cherchée  chez  moi  ,  et 
s'était  plaint ,  à  ce  que  m'a  dit  Matilde  fort 
naturellement ,  du  temps  que  je  passais 
chez  M.  d'Ervins.  M.  de  Fierville  me  fit 
alors  quelques  plaisanteries ,  sur  l'emploi 
de  mes  heures.  Ces  plaisanteries  me  firent 
tout-à-coup  comprendre  qu'il  avait  vu  sor- 
tir M.  de  Serbellane  à  trois  heures  du  ma- 
tin de  chez  moi,  le  jour  du  bal.  J'en  éprou- 
vai une  douleur  insensée,  je  ne  voyais  au- 
cun moyen  de  me  justifier  de  cette  accu- 
sation, je  frémissais  de  l'idée  que  Léonce 
aurait  pu  l'entendre.  M.  de  Serbellane 
arriva  dans  ce  moment ,  il  venait  de  chez 
moi}  il  me  le  dit  :;  M.  de  Fierville  sourit 
encore,  ce  sourire  me  parut  celui  de  la 
malice  infernale  5  mais  3  au  lieu  de  in  ex- 
citer à  me  défendre ,  il  me  glaça  d'effroi  > 
et  je  reçus  M.  de  Serbellane  avec  une  froi- 
deur inouie.  Il  en  fut  tellement  étonné  7 
qu'il  ne  pouvait  y  croire  ,  et  son  regard 
semblait  me  dire  :  Mais  où  êtes-vous,  mais 
que  vous  est-il  arrivé  ?  Sa  surprise  me  ren- 
dit à  moi-même.  Non.  Léonce,  me  répé- 
tai-je  tout  bas  3  vous  pouvez  tout  sur  moi, 


DELPHINE.  1  1  5 

mais  je  ne  vous  sacrifierai  pas  la  bonté,  la 
généreuse  bonté,  le  culte  de  toute  ma  vie. 
Je  me  décidai  alors  à  prendre  M.  de  Ser- 
bellane  à  part ,  et  lui  rendant  compte  en 
peu  de  mots  de  ce  qui  s'était  passé  ,  je  lui 
dis  qu'une  lettre  de  Thérèse  l'attendait  chez 
lui ,  et  il  partit  pour  la  lire. 

Après  cet  acte  de  courage  et  d'honnê- 
teté ,  car  c'était  moi  que  je  sacrifiais ,  je 
voulus  tenter  de  ramener  M.  de  Fierville: 
je  me  demandai  pourquoi  je  ne  pourrais 
pas  me  servir  de  mon  esprit  pour  écarter 
des  soupçons  injustes  }  mais  M.  de  Fier- 
ville  était  calme  et  j'étais  ('mue,  mais  tou- 
tes mes  paroles  se  ressentaient  de  mon 
trouble  ,  tandis  qu'il  acérait  de  sang-froid 
toutes  les  siennes.  J'essayai  d'être  gaie  pour 
montrer  combien  j'attachais  peu  de  prix 
à  ce  qu'il  croyait  important}  mes  plaisan- 
teries étaient  contraintes  ,  et  l'aisance  la 
plus  parfaite  rendait  les  siennes  piquantes. 
Je  revins  au  sérieux,  espérant  parvenir  de 
quelque  manière  à  le  convaincre  ;  mais  il 
repoussait  par  l'ironie  l'intérêt  trop  vif  que 
je  ne  pouvais  cacher.  Jamais  je  n  ai  mieux 
éprouve  qu'il  est  de  certains  hommes  sur 


2  1 6  DELPHINE. 

lesquels  glissent ,  pour  ainsi  dire  5  les  dis- 
cours et  les  sentimens  les  plus  propres 
à  faire  impression  }  ils  sont  oceupe's  à  se 
défendre  de  la  vérité  par  le  persiflage ,  et 
comme  leur  triomphe  est  de  ne  pas  vous 
entendre,  c'est  en  vain  que  vous  vous  ef- 
forcez d'être  compris. 

Je  souffrais  beaucoup  cependant  de 
mon  embarrassante  situation  ,  lorsque  mad. 
de  Yernon  vint  me  délivrer  5  elle  fit  quel- 
ques plaisanteries  à  M.  de  Fierville  ,  qui 
valaient  mieux  que  les  siennes  ,  et  rem- 
mena dans  l'embrasure  de  la  fenêtre  en 
me  disant  tout  bas  qu'elle  allait  le  détrom- 
per sur  tout  ce  qui  m'inquiétait ,  si  je  la 
laissais  seule  avec  lui.  Je  ne  puis  vous  dire  , 
ma  chère.  Louise ,  combien  je  fus  touchée 
de  cette  action  ,  de  ce  secours  accordé  dans 
une  véritable  détresse.  Je  serrai  la  main 
de  mad.  de  Yernon,  les  larmes  aux  jeux  ? 
et  je  me  promis  de  la  voir  demain,  pour 
ne  plus  conserver  un  secret  qui  me  pèse  5 
vous  saurez  donc  demain  ,  ma  Louise  ,  ce 
qu  il  doit  arriver  de  moi. 


DELPHINE.  21-7 


LETTRE     XXX. 

Delphine  à  mademoiselle  d\llhémar. 

Ce    4    juillet. 

J'ai   passé  un  jour  très-agité  ^  ma  cnère 

Louise,  quoique  je  naie  pu  parvenir  ru- 
core  à  pailer  à  madame  de  \  ernon.  Il  a  eu 
des  momeus  doux  ce  jour,  mais  il  m'a 
laisse  de  cruelles  inquiétudes.  En  m'évcil- 
lant  j'écrivis  à  mad.  de  \  crnon  ,  pour  lui 
demande]-  de  me  recevoir  seule  à  l'heure 
de  son  déjeuner }  et  sans  lui  dire  précisé- 
ment le  sujet  dont  je  voulais  lui  parler. 
il  me  semble  que  je  1  indiquais  assez  clai- 
rement. Elle  Ht  attendre  mon  domestique 
deux  heures,  et  me  le  renvoya  enfin  avec 
un  billet,  dans  lequel  elle  s'excusait  de 
ne  pas  pouvoir  accepter  mon  offre-,  et  fi- 
nissait par  ces  mots  remarquables:  Au  reste. 
ma  chère  Delphine^  je  lis  dans  votre  cœur 
aussi  bien  que  vous— même ^  mais  je  ne 
crois  pas  que  ce  soit  encore  le  moment 
de  nous  parler* 

J'ai  réfléchi  long-temps  sur  cette  phrase 
Tome  LQV  11 


2  1  3  DELPHINE. 

et  je  né  la  comprends  pas  bien  encore. 
Pourquoi  veut-elle  éviter  cet  entretien? 
elle  m'a  dit  elle-même  il  y  a  deux  jours , 
qu'elle  n'avait  point  eu  ,  jusqu'à  présent , 
de  conversation  avec  Léonce  5  relativement 
au  projet  du  mariage  5  aurait-elle  deviné 
mon  sentiment  pour  lui  ?  Serait-elle  assez 
généreuse ,  assez  sensible  pour  vouloir 
rompre  cet  hymen  à  cause  de  moi  et  sans 
m'en  parler?  Combien  j'aurais  à  rougir 
d'une  si  noble  conduite?  Qu'aurais-je  fait 
pour  mériter  un  si  grand  sacrifice  ?  mais 
si  elle  en  avait  l'idée ,  comment  expose- 
rait—elle Ma  tilde  à  voir  tous  les  jours 
Léonce  ?  Enfin  ,  dans  ce  doute  insuppor- 
table j  je  résolus  d'aller  chez  elle  et  de  la 
forcer  à  m" écouter. 

Qu'avais-je  à  lui  dire  cependant  ?  Que 
j'aimais  Léonce,  que  je  voulais  m'opposer 
au  bonheur  de  sa  fille ,  traverser  les  pro- 
jets que  nous  avions  formés  ensemble  ! 
Ah  !  ma  Louise ,  vous  donnez  trop  d'en- 
couragement à  ma  faiblesse,  au  moins  je 
ne  me  livrerai  point  à  l'espérance  5  avant 
que  mad.  de  Vernon  ne  m'ait  entendue, 
2' ait  décidé  de  mon  sort. 


DELPHINE.  21() 

M.  de  Scrbellane  arriva  riiez  moi  comme 
j'allais  sortir}  le  changement  de  son  visage 
me  fit  de  la  peine,  je  vis  bien  qu'il  souf- 
frait cruellement.  —  J'ai  lu  sa  lettre ,  me 
dit-il ,  elle  m'a  fait  mal,  j'avais  espéré  que 
ma  vie  ne  serait  funeste  à  personne ,  et 
voilà  que  j'ai  perdu  la  destinée  de  la  plus 
sensible  des  femmes.  Voyons  enfin  ,  me 
dit-il,  en  reprenant  de  l'empire  sur  lui- 
même,  voyons  ce  qu'il  reste  à  faire.  Quoi- 
qu'il me  soit  très-pénible  d'avoir  l'air  de 
céder ,  en  partant,  à  la  volonté  de  M.  d"Er- 
vins,  j'y  consens,  puisque  Thérèse  le  dé- 
sire 5  je  ne  crains  pas  que  personne  ima- 
gine que  c'est  ma  vie  que  j'ai  ménagée. 
Tous,  madame,  ajouta-t-il,  que  j'ai  con- 
nue par  tant  de  preuves  d'une  angélique 
bonté,  il  faut  que  vous  m'en  donniez  une 
dernière,  il  faut  que  vous  receviez  après- 
demain  dans  la  soirée  Thérèse  et  moi  chez 
vous.  Je  partirai  ce  matin  ostensiblement , 
M.  dErvins  se  croira  sur  que  je  suis  en 
route  pour  le  Portugal ,  quelques  affaires 
l'appellent  à  Saint— Germain  ,  et  pendant 
qu'il  y  sera,  Thérèse  viendra  chez  vous 
en  secret.  Je  sais  que  la  demande  que  je 


220  DELPHINE. 

tous  fais ,  serait  refusée  par  une  femme 
commune,  accorde'e  sans  réflexion  par  une 
femme  légère  ?  je  Y  obtiendrai  de  votre  sen- 
sibilité. Je  n  ai  peut-être  pas  toujours  par- 
tagé limpétuosité  des  sentimens  de  Thé- 
rèse 5  mais  dans  ce  moment  5  cet  adieu 
m'est  aussi  nécessaire  qu'à  elle  :  ces  der- 
niers événemens  ont  produit  sur  mon  ca- 
ractère une  impression  dont  je  ne  le  croyais 
pas  susceptible}  je  veux  que  Thérèse  en- 
tende ce  que  j'ai  à  lui  dire  sur  sa  situation. 

31.  de  Serbellane  s'arrêta  ,  étonné  de 
mon  silence }  ce  qui  s'était  passé  hier  avec 
M.  de  Fierville  me  donnait  encore  plus  de 
répugnance  pour  une  nouvelle  démarche  } 
la  calomnie  ou  la  médisance  peuvent  me 
perdre  auprès  de  Léonce.  Je  n  osais  pas 
cependant  refuser  M.  de  Serbellane ,  quel 
motif  lui  donner  ?  J'aurais  rougi  de  pré^- 
texter  un  scrupule  de  morale ,  quand  ce 
n'était  pas  la  véritable  cause  de  mon  in- 
certitude :  honte  éternelle  à  qui  pourrait 
vouloir  usurper  un  sentiment  d  estime  ! 

Je  ne  sais  si  M.  de  Serbellane  s'aperçut 
de  mes  combats  3  mais  me  prenant  la  main  5 
il  me  dit  avec  ce  calme  qui  donne  tou- 


DELPHINE.  221 

jours  Tidrc  d'une  raison  supérieure  :  —  Vous 
lavez  promis  à  Thérèse  ,  j'en  suis  témoin, 
elle  y  a  compte  ,  tromperez-vous  sa  con- 
fiance? Serez— vous  insensible  à  son  déses- 
poir? —  Non,  lui  répondis-je ,  quoi  qu'il 
puisse  en  arriver,  je  ne  lui  causerai  pas 
cette  douleur;  employez  cette  entrevue 
à  (aimer  son  esprit,  à  la  ramener  aux  de- 
voirs (pie  sa  destinée  lui  impose.,  et  s'il  en 
résulte  pour  moi  quelque  grand  malheur , 
du  moins  je  n'aurai  jamais  été  dure  envers 
un  autre,  j'aurai  droit  à  la  pitié.  —  Géné- 
reuse amie!  s'écria  M.  de  Serbellane,  vous 
serez  heureuse  dans  vos  sentimens,  je  les 
ai  devinés,  j  ose  les  approuver,  et  tous 
les  vœux  de  mon  âme  sont  pour  votre  fé- 
licite* Je  mettrai  tant  de  prudence  et  de 
secret  dans  cette  entrevue,  que  je  vous 
promets  (Wm  écarter  tous  les  inconvénient 
Je  ferai  servir  ces  dernières  heures  à  for- 
tifier la  raison  de  Thérèse  ,  et  dans  votre 
maison  il  ne  sera  prononcé  que  des  paro- 
les dignes  de  vous.  La  nuit  suivante  je 
pars,  je  quitte  peut-être  pour  jamais  la 
femme  qui  in  a  le  plus  aimé,  et  vous, 
madame,  et  vous  dont  le  caractère  est  si 


$23  DELPHINE. 

noble  ,  si  sensible  et  si  vrai.  —  C'était  ïa 
première  fois  que  M.  de  Serbellane  m'ex- 
primait vivement  son  estime,  j'en  fus  émue, 
cet  homme  a  Fart  de  touclier  par  ses  moin- 
dres paroles }  le  courage  qu'il  avait  su 
jninspirer  me  soutint  quelques  momens  9 
mais  à  peine  fut-il  parti  que  je  fus  saisie 
d'un  profond  sentiment  de  tristesse ,  en 
pensant  à  tous  les  hasards  de  l'engagement 
que  je  venais  de  prendre. 

Si  j'avais  pu  consulter  Léonce ,  ne  m'au— 
rait-il  pas  désapprouvée?  Il  ne  voudrait 
pas  au  moins,  j'en  suis  sûre,  que  sa  femme 
se  permît  une  conduite  aussi  faible  ;  Ah  ! 
pourquoi  n'ai-je  pas  dès  à  présent  la  con- 
duite qu'il  exigerait  de  sa  femme  !  Cepen- 
dant ma  promesse  n'était-elle  pas  donnée  ? 
pouvais-] e  supporter  d'être  la  cause  volon- 
taire de  la  douleur  la  plus  déchirante  ?  Non , 
mais  que  ce  jour  n'est-il  passé  ! 

Je  suivis  mon  projet  daller  chez  mad.  de 
Vernon,  quoique  je  fusse  bien  peu  capable 
de  lui  parler ,  dans  la  distraction  où  me 
jetait  le  consentement  que  M.  de  Serbel- 
lane avait  obtenu  de  moi.  Je  trouvai  Léonce 
avec  mad.  de  Yernon ,  il  venait  prendre 


DELPHINE.  223 

congé  d'elle  avant  d'aller  passer  quelques 
jours  à  Mondoville,  il  se  plaignit  de  ne 
m'avoir  pas  vue,  mais  avec  des  mots  si 
doux  sur  mon  dévouement  à  l'amitié,  que 
je  dus  espérer  qu'il  m'en  aimait  davantage. 
Il  soutint  la  conversation  avec  un  esprit 
très-libre  ,  il  me  parut  en  l'observant  que 
son  parti  était  pris,  jusqu'alors  il  avait  eu 
l'air  entraîne',  mais  non  résolu }  j'espérai 
beaucoup  pour  moi  de  son  calme  :  s'il 
m'avait  sacrifiée ,  il  aurait  été  impossible 
qu'il  me  regardât  d'un  air  serein. 

Mad.  de  Vernon  allait  aux  Tuileries 
faire  sa  cour  à  la  Reine ,  elle  me  pria  de 
l'accompagner}  Léonce  dit  qu'il  irait  aussi, 
je  rentrai  chez  moi  pour  m  habiller,  et  un 
quart  d'heure  après ,  Léonce  et  mad.  de 
Vernon  vinrent  me  chercher. 

Nous  attendions  la  Reine  dans  le  salon 
qui  précède  sa  chambre,  avec  quarante  fem- 
mes les  plus  remarquables  de  Paris  ;  mad. 
de  R.  arriva  :  c'est  une  personne  très-incon- 
séquente, et  qui  s'est  perdue  de  réputa- 
tion ,  par  des  torts  réels ,  et  par  une  in- 
concevable légèreté.  Je  lai  vue  trois  ou 
quatre  fois  chez  sa  tante  mad.  d"  Aliénas} 


2^4  DELPHINE. 

j'ai  toujours  évité  avec  soin  toute  liaison 
avec  elle,  mais  j'ai  eu  l'occasion  de  re- 
marquer dans  ses  discours  ,  un  fonds  de 
douceur  et  de  bonté.  Je  ne  sais  comment 
elle  eut  l'imprudence  de  paraître  sans  sa 
tante  aux  Tuileries  }  elle  qui  doit  si  bien 
savoir  qu'aucune  femme  ne  veut  lui  par- 
ler en  public.  Au  moment  où  elle  entra 
dans  le  salon,  mesdames  de  S.te-Albe  et 
de  Tésin ,  qui  se  plaisent  assez  dans  les 
exécutions  sévères  ,  et  satisfont  volontiers, 
sous  le  prétexte  de  la  vertu ,  leur  arrogance 
naturelle,  mesdames  de  S.te-Albe  et  de 
Tésin  quittèrent  la  place  où  elles  étaient 
assises ,  du  même  côté  que  mad.  de  R. } 
à  l'instant  toutes  les  autres  femmes  se  le- 
vèrent 3  par  bon  air  ou  par  timidité  ,  et 
vinrent  rejoindre  à  l'autre  extrémité  de  la 
cbambre  mad.  de  Yernon,  mad.  du  Marset 
et  moi.  Tous  les  hommes  bientôt  après 
suivirent  cet  exemple  ,  car  ils  veulent ,  en 
séduisant  les  femmes ,  conserver  le  droit 
de  les  en  punir. 

Mad.  de  Ri  restait  seule  l'objet  de  tous 
les  regards ,  voyant  le  cercle  se  reculer  à 
chaque  pas  qu'elle  faisait  pour  s'en  appro- 


BELPHINE.  22J 

cher,  et  ne  pouvant  cacher  sa  confusion. 
Le  moment  allait  arriver  où  la  Reine  nous 
ferait  entrer,  ou  sortirait  pour  nous  rece- 
voir:, je  prévis  que  la  scène  deviendrait  alor* 
encore  plus  cruelle.  Les  yeux  de  mad.  de  li- 
se remplissaient  de  larmes  :y  elle  nous  re- 
gardait toutes ,  comme  pour  implorer 
le  secours  dune  de  nous}  je  ne  pouvais 
pas  résister  à  ce  malheur,  la  crainte  de 
déplaire  à  Léonce  5  cette  crainte  toujours 
présente,  me  retenait  encore;  mais  un  der- 
nier regard  jetç  sur  mad.  de  R.  m'attendrit 
tellement,  que  par  un  mouvement  com- 
plètement involontaire,  je  traversai  la  salle, 
et  j'allai  in  asseoir  à  côté  délie.  Oui ,  me 
disais-je  alors,  puisquencore  une  fois  les 
convenances  de  la  soi  iété  sont  en  oppo- 
sition avec  la  véritable  volonté  de  lame, 
qu'eue  oie  nue  fois  elles  soient  sacrifiées. 

Mad.  de  R.  me  reçut  comme  si  je  lui 
avais  rendu  la  vie}  en  effet ,  c'est  la  vie 
que  le  soulagement  de  ces  douleurs  que 
la  société  peut  imposer,  quand  elle  exerce 
sans  pitié  toute  sa  puissance.  À  peine  eus-je 
parlé  à  mad.  de  R.  que  je  ne  pus  m  em- 
pêcher de  regarder  Léonce  :  je  vis  de  l'em— 

/.cr  11* 


22Ô  DELPHINE. 

barras  sur  sa  physionomie,  mais  point  efe 
mécontentement.  Il  me  sembla  que  ses 
yeux  parcouraient  Fassemble'e  avec  inquié- 
tude, pour  juger  de  l'impression  que  je 
produisais,  mais  que  la  sienne  e'tait  douce, 
Mad.  de  Vernon  ne  cessa  point  de  causer 
avec  M.  de  Ficrviîîe ,  et  n'eut  point  l'air 
d'apercevoir  ce  qui  se  passait  5  je  soutins 
assez  bien  jusqu'à  la  fin ,  ce  qu'il  pouvait 
y  avoir  d'un  peu  gênant  dans  le  rôle  que  je 
m'étais  imposé.  En  sortant  de  l'apparte- 
ment de  la  Reine ,  mad.  de  R.  me  dit,  avec 
une  émotion  qui  me  récompensa  mille  fois 
de  mon  sacrifice  :  —  Généreuse  Delphine  ! 
vous  m'avez  donné  la  seule  leçon  qui  pût 
foire  impression  sur  moi  !  Vous  m'avez  fait 
aimer  la  vertu ,  son  courage  et  son  ascen- 
dant. Vous  apprendrez  dans  quelques  an- 
nées,  qu'à  compter  de  ce  jour  je  ne  serai 
plus  la  même.  Il  me  faudra  long-temps 
avant  de  me  croire  digne  de  vous  voir  } 
mais  c'est  le  but  que  je  me  proposerai ,  c'est 
Fespoir  qui  me  soutiendra.  Je  lui  pris  la 
main  à  ces  derniers  mots,  et  je  la  serrai 
affectueusement.  Un  sourire  amer  de 
mad.  du  Marset,  un  regard  de  M.  de  Fier- 


DELPHINE.  227 

ville  m'annoncèrent  leur  désapprobation; 
ils  parlaient  tous  les  deux  à  Léonce ,  el  je 
crus  voir  qu'il  citait  péniblement  affecté  de 
ce  qu'il  ententait.  Je  cherchai  des  yeux 
mad.  de  Vernon,  elle  était  encore  chez  la 
Reine  ;  pendant  ce  moment  d'incertitude  7 
Léonce  m'aborda  et  me  demanda  avec 
assez  de  sérieux ,  la  permission  de  me  voir 
seule  chez  moi,  dès  qu'il  aurait  reconduit 
mad.  de  Vernon.  J'y  consentis  par  un 
signe  de  tète;  j'étais  trop  émue  pour  parler. 
Je  retournai  chez  moi;  j'essayai  de  lire 
en  attendant  l'arrivée  de  Léonce.  Mais 
lorsque  trois  heures  furent  sonnées,  je  me 
persuadai  que  mad.  de  Vernon  l'avait  re- 
tenu ,  qu'il  s'était  expliqué  avec  elle ,  qu'elle 
avait  intéressé  sa  délicatesse  à  tenir  les  en- 
gagement de  sa  mère,  et  qu'il  allait  m'é- 
crire  pour  s'excuser  de  venir  me  voir  : 
—  Un  domestique  entra  pendant  que  je 
faisais  ces  réflexions,  il  portait  un  billet 
à  la  main,  et  je  ne  doutai  pas  que  ce  billet 
ne  fût  l'excuse  de  Léonce.  Je  le  pris  sans 
rien  voir,  un  nuage  couvrait  mes  veux  ; 
mais  quand  j'aperçus  la  signature  de  Thé- 
rèse ?  j'éprouvai  une  joie  bien  mvc:    tlle 


228  DELPHINE. 

me  demandait  de  venir  le  soir  chez  elle  5 
je  repondis  que  j'irais  avec  un  empresse- 
ment extrême  :  je  crois  que  j'étais  recon- 
naissante envers  Thérèse ,  de  ce  que  c'était 
elle  qui  m'avait  écrit. 

Je  me  rassis  avec  plus  de  calme  5  mais 
peu  de  temps  après  mon  inquiétude  re- 
commença j  j'avais  appris  depuis  une  heure , 
à  distinguer  parfaitement  tous  les  bruits  de 
voiture  :  je  reconnaissais  à  l  instant  celles 
qui  venaient  du  côté  de  la  maison  de 
mad.  de  Vernon.  Quand  elles  approchaient, 
je  retenais  ma  respiration  pour  mieux  en- 
tendre, et  quand  elles  avaient  passé  ma 
porte  ,  je  tombais  dans  le  plus  pénible 
abattement. Enfin,  une  s'arrête,  on  frappe, 
on  ouvre  et  j'aperçois  le  carosse  bleu  de 
Léonce  qui  m'était  si  bien  connu.  Je  fus 
bien  honteuse  alors  de  fétat  dans  lequel 
j'avais  été  ;  il  me  semblait  que  Léonce 
pouvait  le  deviner,  et  je  me  hâtai  de  re- 
prendre un  livre ,  et  de  me  préparer  à  re- 
cevoir comme  une  visite,  avec  les  formes 
accoutumées  de  la  société,  celui  que  j'at- 
tendais avec  un  battement  de  cœur  qui 
soulevait  ma  robe  sur  mon  sein. 


DELPHINE.  22Q 

Léonce  enfin  parut  5  l'air  en  devint 
plus  léger  et  plus  pur.  Il  commença  par  me 
dire  que  madame  de  Vernon  l'avait  retenu 
avec  une  insistance  singulière  5  sans  lui  par- 
ler d  aucun  sujet  intéressant,  mais  le  rappe- 
lant sans  cesse  pour  le  charger  des  com- 
missions les  plus  indifférentes.  Elle  doit  ? 
lui  dis— je ,  en  faisant  effort  sur  moi-même, 
chercher  tous  les  moyens  de  vous  capti- 
ver }  vous  ne  pouvez  en  être  surpris.  —  Ce 
n'est  pas  elle,  reprit  Léonce  avec  une  ex- 
pression assez  triste,  qui  peut  influer  sur 
mon  soit,  vous  seule  exercez  cet  empire  $ 
je  ne  sais  pas  si  vous  vous  en  servirez  pour 
mon  bonheur.  — Ce  doute  inetonna }  je 
gardai  le  silence  j  il  continua  :  —  Si  j'avais 
eu  la  gloire  de  \ous  intéresser,  ne  pense- 
riez-vous  pas  aux  prétextes  que  vous  don- 
nez à  la  méchanceté}  oublieriez— vous  le 
caractère  de  nia  mère,  et  les  obstacles... 
11  s'arrêta,  et  appuya  sa  tète  sur  sa  main: 
—  Que  me  reprochez— vous ,  Léonce,  lui 
dis-je  P  je  veux  l'entendre  avant  de  me 
justifier. —  \  otre  liaison  intime  a^  ec  maçL 
de  R.  Mad*  d'Albémar  devait-elle  <  hoi— 
sir  une  telle  amie  F —  Je  la  voyais  pouj 


230  DELPHINE 

la  troisième  fois,  répondis-je^  depuis  que 
je  suis  à  Paris,  je  n'ai  jamais  été  chez  elle, 
elle  n'est  jamais  venue  chez  moi.  —  Quoi  î 
s'écria  Léonce ,  et  madame  du  Marset  a  osé 
médire... — Vous  l'avez  écoutée,  c'est 
vous  qui  êtes  bien  plus  coupable.    . 

Ce  n'est  pas  tout  encore,  ajoutai-je,  ne 
m'avez-vous  pas  désapprouvée  d'avoir  été 
me  placer  à  côté  d'elle  ?  —  Non,  répondit 
Léonce,  je  souffrais,  mais  je  ne  vous  blâ- 
mais pas.  —  Vous  souffriez,  repris-je, 
avec  assez  de  chaleur  .  quand  je  me  livrais 
à  un  sentiment  généreux  ;  ah  I  Léonce  , 
c'était  du  malheur  de  cette  infortunée  qu'il 
fallait  s'aflliger,  et  non  de  l'heureuse  oc- 
casion qui  me  permettait  de  la  secourir. 
Sans  doute  madame  de  R.  a  dégradé  sa  vie  , 
mais  pouvons-nous  savoir  toutes  les  cir- 
constances qui  font  perdue  ?  a-t-elle  eu 
pour  époux  un  protecteur  ,  ou  un  homme 
indigne  d'être  aimé?  ses  parens  ont— ils 
soigné  son  éducation  ?  le  premier  objet 
de  son  choix  a-t-il  ménagé  sa  destinée  y 
n  a-t-il  pas  flétri  dans  son  cœur  toute 
espérance  d'amour,  tout  sentiment  de  dé- 
licatesse? Àh!    de  combien  de  manières 


DELPHINE.  20 1 

le  sort  des  femmes  dépend  des  hommes  ! 
d'ailleurs  je  ne  me  vanterai  point  d'avoir 
pensé  ce  matin  à  la  conduite  de  madame  de  R, 
ni  à  l'indulgence  qu'elle  peut  mériter 5  j'ai 
été  entraînée  vers  elle  par  un  mouvement 
de   pitié    tout-à-fait  irréfléchi.  Je   n'étais 
point  son  juge,  et  il  fallait  être  plus  que 
son  juge ,  pour  se    refuser  à    la    soulager 
d'un    grand   supplice  5    l'humiliation   pu- 
blique. Ces  mêmes  femmes  qui  l'ont  ou- 
tragée ,  pensez— vous  que  si  elles  l'eussent 
rencontrée  seule  à   la    campagne,  elles  se 
fussent  éloignées  d'elle?   Non,    elles    Jui 
auraient  parlé }  leur  indignation  vertueuse 
se  trouvant   sans    témoins ,  ne    se    serait 
point   réveillée.    Que  de    petitesses  vani- 
teuses ,  et  de  cruautés  froides  dans  cette 
ostentation    de   vertus,   dans   ce    sacrifice 
d'une  victime  humaine,  non  à  la  morale, 
mais  à  l'orgueil  !   Ecoutez— moi ,  Léonce  7 
lui  dis— je  avec  enthousiasme  ,  je  vous  aime  7 
vous  le   savez  ,  je  ne  chercherais  point    à 
vous    le  cacher,  quand  même  vous  l'igno- 
reriez encore  ,  loin  de  moi  toutes  les  ruses 
du  cœur,  même  les  plus  innocentes;  Triais 
je  l'espère  ,   je  ne   sacrifierai  pas  à   cette 


232  DELPHINE. 

affection  toute-puissante,   les  qualités  que 
je  dois  aux  chers  amis  qui   ont  élevé  mon 
enfance  :  je  braverai  le  plus  grand  des  dan- 
gers pour  moi ,  la  crainte  de  vous  déplaire  -, 
oui  je  le  braverai ,  quand  il  s'agira  de  porter 
quelque  consolation  à  un  être  malheureux. 
..  Long-temps»  avant  d'avoir  fini  de  parler , 
j'avais    vu  sur   le  visage   de  Léonce   que 
j'avais   triomphé  de  toutes  ses  dispositions 
sévères;   mais  il  se  plaisait  à  m  entendre  , 
et  je    continuais,   encouragée   par  ses  re- 
gards. —  Delphine  ,  me  dit-il  en  me  pre- 
nant la  main ,    céleste  Delphine ,   il  nest 
plus  temps  de  vous  résister  :  qu'importe  si 
nos  caractères  et  nos  opinions  s'accordent 
en  tout,  il   n'y   a    pas  dans  l'Lnivers  une 
autre  femme  de  la  même  nature  que  vous  ! 
aucune  n'a  dans  les  traits  cette  empreinte 
divine  que  le  Ciel  y  a  gravée ,  pour  qu'on 
ne  put  jamais  vous  comparer  à  personne} 
cette  âme  ,   cette  voix ,  ce  regard  se  sont 
emparés  de  mon  être,  je  ne  sais  quel  sera 
mon  sort  avec  vous,  mais  sans  vous  il  n'y 
a  plus  sur  la  terre  pour  moi,  que  des  cou- 
leurs  effacées,  des  images  confuses,    des 
ombres    errantes ,  et  rien  n  existe ,  rien 


DELPHINE.  233 

n'est  animé ,  quand  vous  n'êtes  pas  là. 
Soyez  donc,  secna-t-il  en  se  jetant  à  mes 
pieds,  soyez  donc  la  compagne  de  ma  des-* 
tinée ,  Fange  qui  marchera  devant  moi, 
pendant  les  années  que  je  dois  encore  par- 
courir. Soignez  mon  bonheur  que  je  vous 
livre  avec  ma  vie}  ménagez  mes  défauts  5 
ils  naissent ,  comme  mon  amour  ,  d'un  ca- 
ractère passionné;  et  demandez  au  Ciel 
pour  moi ,  le  jour  de  notre  union  ,  que  je 
meure  jeune  ,  aimé  de  vous  ,  sans  avoir 
jamais  éprouvé  le  moindre  refroidissement 
dans  cette  affection  touchante,  que  votre 
cœur  m'a  généreusement  accordée. 

Ali  Louise'  quels  sentimens  j"  'prouvais  .f 
je  serrais  ses  mains  dans  les  miennes  ,  je 
pleurais,  je  craignais  d'interrompre  par  un 
seul  mot  ces  paroles  enivrantes!  Léonce 
me  dit  qu'il  allait  écrire  à  sa  mère  pour 
lui  déclarer  formellement  son  intention  , 
et  il  sollicita  de  moi  la  promesse  de  munir 
à  lui,  quelle  (pie  fût  la  réponse  d'Espagne, 
au  moment  où  elle  serait  arrivée*  Je  eon- 
lentais  avec  transport  au  bonheur  de  ma 
vie,  quand  tout— à-COUp  je  irilrt  !iis  que 
cette  demande  ne  pouvait  s'accorder  a\ee 


23-f  DELPHINE. 

la  résolution  que  j'avais  formée  de  confier 
mon  secret  à  madame  de  Yernon ,  avant 
d'avoir  pris  aucun  engagement.  La  délica- 
tesse me  faisait  une  loi  de  ne  donner  au- 
cune réponse  décisive,  sans  lui  avoir  parlé. 
Je  ne  voulus  pas  dire  à  Léonce  ma  réso- 
lution à  cet  égard ,  dans  la  crainte  de  l'ir- 
riter ,  je  lui  répondis  donc  5  que  je  lui  de- 
mandais de  n'exiger  de  moi  aucune  pro- 
messe avant  son  retour  5  il  recula  d'éton- 
nement  à  ces  mots,  et  sa  figure  devint  très- 
sombre  5  j'allais  le  rassurer ,  lorsque  tout- 
à-coup  ,  ma  porte  s'ouvrit ,  et  je  vis  entrer 
madame  de  Yernon,  sa  fille  et  M.  de 
Fier  ville.  Je  fus  extrêmement  troublée  de 
leur  présence,  et  je  regrettais  surtout  de 
n'avoir  pu  m1  expliquer  avec  Léonce,  sur 
le  refus  qui  l'avait  blessé.  Madame  de 
Yernon  ne  m'observa  pas,  et  s'assit  fort 
simplement  en  m'annonçant  qu'elle  venait 
me  chercher  pour  dîner  chez  elle  :  Ma- 
tilde  eut  un  moment  d'étonnement  lors- 
qu'elle vit  Léonce  chez  moi ,  mais  cet 
étonnement  se  passa  sans  exciter  en  elle 
aucun  soupçon  ;  la  lenteur  de  ses  idées  et 
leur   fixité    la   préservent  de  la  jalousie. 


DELPHINE.  235 

—  A  propos  ,  me  dit  madame  de  Yernon  , 
est-il  vrai  que  M.  de  Serbellanepart  après- 
demain  pour  le  Portugal  F  —  Je  rougis  à  ce 
mot  extrêmement  simple ,  dans  la  crainte 
qu'il  ne  compromît  Thérèse,  et  je  me  hâtai 
de  dire  qu'il  était  parti  ce  matin  même. 
Léonce  me  regarda  avec  une  attention  très- 
vive  ,  puis  il  tomba  dans  la  rêverie.  Je  sentis 
de  nouveau  le  malheur  du  secret  auquel 
j'étais  condamnée  ,  et  je  tressaillis  en  moi- 
même  ,  comme  si  mon  bonheur  courait 
quelque  grand  hasard.  Madame  de  Yernon 
me  proposa  départir,  elle  insista  ,  mais  fai- 
blement, pour  que  Léonce  vînt  chez  elle; 
M.  Bartou  L'attendait ,  il  refusa.  Comme 
je  montais  en  voiture  ,  il  me  dit  à  voix 
basse,   mais   avec   un  ton  très— solennel  : 

—  N'oubliez  pas  qu'avec  un  caractère  tel 
que  le  mien,  un  tort  du  cœur  ,  une  dissi- 
mulation ,  détruiraient  sans  retour  et  mon 
bonheur  et  ma  confiance.  —  Je  le  regar- 
dai pour  me  plaindre ,  ne  pouvant  lui  parler 
entourée  comme  je  Tétais;  il  m'entendit  , 
me  serra  la  main  et  s'éloigna,  mais  depuis , 
une  oppression  douloureuse  ne  m'a  point 
quittée. 


236 


DELPHINE. 


Il  est  enfui  convenu  que  demain  au  soir 
mad.  de  \ernon  me  recevra  seule.  Avant 
cette  heure ,  Thérèse  et  son  amant  se  se- 
ront rencontres  chez  moi ,  c'est  trop  pour 
demain.  Jai  vu  ce  soir  Thérèse  ,  elle  savait 
ma  promesse  par  un  mot  de  M.  de  Ser— 
bellane  ,  je  n'aurais  pu  lui  persuader  moi- 
même  ,  quand  je  l'aurais  voulu  ?  que  j'étais 
capable  de  me  rétracter.  Son  mari  croit 
M.  de  Serbellane  en  route  ,  il  va  demain 
à  Saint-  Germain  ,  tout  est  arrangé  d'une 
manière  irrévocable ,  je  suis  liée  de  mille 
nœuds  ,  mais  je  l'espère  au  moins ,  c'est 
le  dernier  secret  qui  existera  jamais  entre 
Léonce  et  moi.  Vous,  ma  sceur7  à  qui  j'ai 
tout  dit ,  songez  à  moi ,  mon  sort  sera 
bientôt  décidé. 


LETTRE    XXXI. 

Léonce  à  sa  mère, 

Mondoville  ,   6  juillet  1790. 

J  e  suis  dans  cette  terre  où  vous  avez  passé 
les  plus  heureuses  années  de  votre  mariage  } 


DELPHINE.  3?)*] 


c'est  ici  ,  mon  excellente  mère  ,  que  vous 
avez  élevé  mon  enfance,  tous  ces  lieux 
sont  remplis  de  mes  plus  doux  souvenirs  , 
et  je  retrouve  en  les  voyant  cette  confiance 
dans  l  avenir,  bonheur  des  premiers  temps 
de  la  vie.  J'y  ressens  aussi  mou  affection 
pour  vous  avec  une  nouvelle  force  ,  cette 
affection  de  choix  que  mon  cœur  vous 
accorderait,  quand  le  devoir  le  plus  sacré 
ne  me  l'imposerait  pas*  Tous  me  connaissez 
d'autant  mieux  7  qu'a  beaucoup  d'égards 
je  vous  ressemble,;  fixez  doue,  je  vous  en 
conjure ,  toute  votre  attention  ,  et  tout 
votre  intérêt,  sur  la  demande  que  je  vais 
vous  faire. 

Je  puis  être  malheureux  de  beaucoup 
de  manières;  mon  âme  irritable  est  acceST 
sible  à  des  peines  de  tout  genre  :  mais  il 
n  existe  pour  moi  qu'une  seule  source  de 
bonheur,  et  je  n'en  goûterai  point  sur  la 
terre,  si  je  n'ai  pas  pour  femme  un  être 
que  j'aime,  et  dont  l'esprit  intéresse  le 
mien.  Ce  n  est  point  le  rapide  enthousiasme 
(l'un  jeune  homme  pour  une  jolie  teinme  , 
que  je  prends  pour  l' attachement  d  .  s- 
saire  à  toute  ma  ^  ie  5  vous  sa\  ez  mie  la  ré- 


238 


DELPHINE. 


flexion  se  mêle  toujours  à  mes  sentimens 
les  plus  passionnes  :  je  suis  profondément 
amoureux  cle  madame  d'Albémar ,  mais  je 
n'en  suis  pas  moins  certain  que  c'est  la 
raison  qui  me  guide  ?  dans  le  choix  que  j'ai 
fait  d'elle ,  pour  lui  confier  ma  destinée. 

Mademoiselle  de  Vernon  est  une  personne 
belle ,  sage  et  raisonnable ,  je  suis  convaincu 
quelle  ne  donnera  jamais  à  son  époux  aucun 
sujet  de  plainte  j  et  que  sa  conduite  sera  con- 
forme aux  principes  les  plus  réguliers}  mais 
est— ce  l'absence  des  peines  que  je  cherche 
dans  le  mariage  f  je  ferais  tout  aussi  bien 
alors  de  rester  libre.  D'ailleurs  je  n'attein- 
drais pas  même  à  ce  but  5  en  me  résignant  à 
l'union  que  Ton  me  propose.  Que  ferais-je 
de  l'àme  et  de  l'esprit  que  j'ai ,  avec  une 
femme  dune  nature  tout-à-fait  différente  ? 
N'avez-vous  pas  souvent  remarqué  dans  la 
vie  5  combien  les  gens  médiocres  et  les 
personnes  distinguées  s'accordent  mal  en- 
semble !  Les  esprits  tout-à— fait  vulgaires 
s  arrangent  beaucoup  mieux  avec  les  esprits 
supérieurs  •  mais  la  médiocrité  ne  suppose 
rien  au  delà  de  sa  propre  intelligence ,  et 
regarde  comme  folie  tout  ce  qui  ia  dépasse. 


DELPHINE.  23g 

Mademoiselle  de  Yernon  a  déjà  un  carac- 
tère et  un  esprit  arrête'  5  qui  ue  peuvent  plus 
ni  se  modifier,  ni  se  changer  }  elle  a  des 
raisonnemens  pour  tout ,  et  les  pensées 
des  autres  ne  pénètrent  jamais  dans  sa  tête* 
Elle  oppose  constamment  une  idée  com- 
mune à  toute  idée  nouvelle ,  et  croit  en 
avoir  triomphé.  Quel  plaisir  la  conversa- 
tion pourrait-elle  donner  avec  une  telle 
femme  !  et  l'un  des  premiers  charmes  de  la 
vie  intime  n'est-il  pas  de  s'entendre  et  de 
se  répondre  ?  Que  de  mouvemens  ,  que  de 
réflexions,  que  de  pensées,  que  d'obser- 
vations que  je  ne  pourrais  jamais  commu- 
niquer à  Ma  tilde  !  et  que  ferais  -  je  de 
tout  ce  que  je  ne  pourrais  pas  lui  confier, 
de  cette  moitié  de  ma  vie  à  laquelle  je  ne 
pourrais  jamais  l'associer! 

Ah  !  ma  mère  ,  je  serai  seul,  pour  ja- 
mais seul  ,  avec  toute  autre  femme  que 
Delphine ,  et  c'est  une  douleur  toujours 
plus  amère  avec  le  temps  ,  que  cette  soli- 
tude de  l'esprit  et  du  cœur ,  à  côte  de 
l'objet  qui  ,  vers  la  fin  de  la  vie,  doit  être 
Votre  unique  bien.  Je  ne  supporterais 
point  une  telle  situation ,  j'irais  chercher 


24O  DELPHINE. 

ailleurs  cette  société  parfaite  ,  cette  harmo- 
nie des  âmes  3  dont  jamais  l'homme  ne 
peut  se  passer}  et  quand  je  serais  vieux  , 
je  rapporterais  mes  tristes  jours  à  celle  à 
qui  je  n'aurais  pu  donner  un  doux  souve- 
nir de  mes  jeunes   années. 

Quel  avenir  !  ma  mère  ,  pouvez-vous  y 
condamner  votre  fils  ,  quand  le  hasard  le 
plus  favorable  lui  présente  l'objet  qui  fe- 
rait le  bonheur  de  toutes  les  époques  de  sa 
vie ,  la  plus  belle  des  femmes  ,  et  cepen- 
dant celle  qui ,  dépouillée  de  tous  les  agré- 
mens  de  la  jeunesse  ,  posséderait  encore 
les  trésors  du  temps ,  la  douceur ,  l'esprit 
et  la  bonté  !  Vous  avez  donné ,  par  une 
éducation  forte ,  une  grande  activité  à  mes 
vertus  ,  comme  à  mes  défauts  }  pensez- 
vous  qu'un  tel  caractère  soit  facile  à  rendre 
heureux  ? 

Si  vous  aviez  pris  des  engagemens  in- 
dissolubles 5  des  engagemens  consacrés  par 
l'honneur ,  c'en  était  fait ,  j'immolais  ma 
vie  à  votre  parole }  mais  sans  doute  votre 
consentement  n'avait  point  un  semblable 
caractère,  puisque  vous  ne  m'avez  jamais 
fait  cette  objection,  en  réponse  à  dix  lettres 


DELPHINE.  ^4 1 

qui  vous  interrogeaient  à  cet  égard.  Vous 
ne  m'avez  parlé  que  des  injustes  préven- 
tions qu'on  vous  a  données  contre  mad. 
d'Albémar. 

On  vous  a  dit  qu'elle  était  légère ,  im- 
prudente ,  coquette  ,  philosophe  :  tout  ce 
qui  vous  déplaît  en  tout  genre,  on  Fa  réuni 
sur  Delphine.  Ne  pouvez-vous  donc  pas  , 
ma  mère,  en  croire  votre  fils  autant  que 
mad. du Marset? Delphine  a  été  élevée  dans 
la  solitude,  par  des  personnes  qui  n'avaient 
point  la  connaissance  du  monde,  et  dont 
l'esprit  (:tait  cependant  fort  éclairé  }  elle 
ne  vit  à  Paris  que  depuis  un  an  ,  et  n  a 
point  appris  à  se  défier  des  jugemens  des 
hommes.  Elle  croit  que  la  morale  suffit  à 
tout,  et  qu'il  faut  dédaigner  les  préjuges 
reçus ,  les  convenances  admises  ,  quand  la 
vertu  n'y  est  point  intéressée.  Mais  le  soin 
de  mon  bonheur  la  corrigera  de  ce  défaut  7 
car  ce  qu'elle  est  avant  tout,  c'est  bonne 
et  sensible*,  elle  m'aime,  que  n'obtiendrai- 
je  donc  pas  délie,  et  pour  vous,  et  pour 
moi  F 

On  vous  a  parlé  de  la  supériorité  de  son 
esprit;  et  comme  à  ma  prière  vous  avez 
Tome  I.cr  12 


2^2  DELPHINE. 

consenti  à  venir  vivre  chez  moi  l'année  pro- 
chaine, vous  craignez  de  rencontrer  dans 
votre  belle-fille  un  caractère  despotique. 
Matilde  ,  dont  l'esprit  est  borné ,  a  des 
volontés  positives  sur  les  plus  petites  cir- 
constances de  la  vie  domestique  5  Del- 
phine n*  a  que  deux  intérêts  au  monde ,  le 
sentiment  et  la  pensée  :  elle  est  sans  désirs, 
comme  sans  avis  sur  les  détails  journaliers, 
et  s'abandonne  avec  joie  à  tous  les  goûts 
des  autres  }  elle  n'attache  du  prix  qu'à 
plaire  et  à  être  aimée.  Tous  serez  l'objet 
continuel  de  ses  soins  les  plus  assidus}  je 
la  vois  avec  mad.  de  Yernon,  jamais  l'a- 
mour filial ,  l'amitié  complaisante  et  dé- 
vouée ,  ne  pourraient  inspirer  une  conduite 
plus  aimables.  Ah  !  ma  mère ,  c'est  votre 
bonheur  autant  que  le  mien ,  que  j'assure 
en  épousant  mad.  d'Albémar. 

Vous  n'avez  pas  réfléchi  combien  vous 
auriez  de  peine  à  ménager  l'amour-propre 
d'une  personne  médiocre  :  tout  est  si  doux, 
tout  est  si  facile  avec  un  être  vraiment 
supérieur  !  Les  opinions  même  de  Delphine 
sont  mille  fois  plus  aisées  à  modifier  que 
celles  de  Matilde.  Delphine  ne  peut  jamais 


DELPHINE.  243 

craindre  d'être  humiliée}  Delphine  ne  peut 
jamais  éprouver  les  inquiétudes  de  la  va- 
nité j  son  esprit  est  prêt  à  reconnaître  une 
erreur  ,  accoutumé  qu'il  est  à  découvrir 
tant  de  vérités  nouvelles  ,  et  son  cœur  se 
plaît  à  céder  aux  lumières  de  ceux  qu  elle 
aime. 

On  vous  a  dit  encore  ,  j'ai  honte  de 
récrire ,  qu'elle  était  fausse  et  dissimulée  • 
que  j'ignorais  sa  vie  passée  5  et  ses  affec- 
tions présentes  :  sa  vie  passée  !  tout  le 
monde  la  sait}  ses  affections  présentes!  que 
vous  a-t-on  mandé  sur  M.  de  Serbellane? 
pourquoi  me  le  nommez-vous  ?  Non,  Del- 
phine ne  m'a  rien  caché.  Delphine  fausse  ! 
dissimulée!....  Si  cela  pouvait  être  vrai  7 
son  caractère  serait  le  plus  méprisable  de 
tous  5  car  elle  profanerait  indignement  les 
plus  beaux  dons  que  la  nature  ait  jamais 
faits  3  pour  entraîner  et  convaincre. 

Enfin ,  j'oserai  vous  le  dire ,  sans  porter 
atteinte  au  respect  profond  que  j'aime  à 
vous  consacrer  }  je  suis  résolu  à  épouser 
mad.  d'Albéinar,  à  moins  que  vous  ne  me 
prouviez  qu'une  loi  de  l'honneur  s'y  op- 
pose. Le  sacrifice  que  je  ferais  alors  serait 


244  DELPHINE. 

bientôt  suivi  de  celui  de  ma  vie  •  l'honneur 
peut  l'exiger^  mais  vous,  ma  mère ,  seriez- 
vous  heureuse  à  ce  prix  P 


LETTRE    XXXII. 

Delphine  à  mademoiselle  cVAlbémar. 

Bellerive,  ce  6  juillet. 

IYIa  chère  sœur,  j'étais  sans  doute  avertie 
par  quelques  pressentimens  du  Ciel ,  lorsque 
j'éprouvais  un  si  grand  effroi  de  la  journée 
d'hier  !  Oh  !  de  quel  événement  ma  fatale 
complaisance  est  la  première  cause  !  J'é- 
prouve autant  de  remords  que  si  j'étais 
coupable,  et  je  n'échappe  à  ces  réflexions 
que  par  une  douleur  plus  vive  encore  ,  par 
le  spectacle  du  désespoir  de  Thérèse.  Et 
Léonce  !  Léonce  !  j  uste  Ciel  !  quelle  im— 
pression  recevra-t-il  de  mon  imprudente 
Conduite  ?  Ma  Louise,  je  me  dis  à  chaque 
instant  que  si  vous  aviez  été  près  de  moi  7 
aucun  de  ces  malheurs  ne  me  serait  arrivé  5 
mais  la  bonté ,  mais  la  pitié  naturelles  à 
mon  caractère  m'égareut  loin  d'un  guide , 


DELPHINE.  34-> 

qui  saurait  joindre  à  ces  qualités  une  rai- 
son plus  ferme  que  la  mienne. 

Hier  à  deux  heures  après  midi,  M.  d  Er- 
vins  alla  dîner  à  Saint-Germain  chez  un  de 
ses  amis,  se  croyant  assuré  du  départ  de 
M.  de  Serbellane.  Mad.  d'Ervins  arriva 
chez  moi  vers  les  cinq  heures  ,  seule  ,  à 
pied,  dans  un  état  déplorable}  et  peu  de 
m o mens  après,  M.  de  Serbellane  vint  très- 
secrètement  pour  lui  dire  un  adieu  ,  qui 
sera  plus  Long,  hélas!  qu'ils  ne  l'imaginaient 
alors.  Ma  porte  était  défendue  pour  tout  le 
monde  et  pour  M.  d'Ervins  en  particulier, 
on  disait  chez  moi  que  jYtais  partie  pour 
Bellerive,  et  tous  mes  volets  fermés  du 
côté  de  la  cour  ,  servaient  à  le  persuader* 
je  fus  témoin  ,  pendant  trois  heures,  de 
la  douleur  la  plus  déchirante  5  je  versai 
beaucoup  de  larmes  avec  Thérèse ,  et  j'é- 
tais déjà  bien  abattue  lorsque  la  plus  ter- 
rible épreuve  tomba  sur  moi. 

Au  moment  ou  j'avais  obtenu  de  Thé- 
rèse et  de  M.  de  Serbellane  qu'ils  se  sé- 
parassent ,  un  de  mes  gens  entra,  et  mè 
dit  qu'un  domestique  de  mad.  de  Vernon 
m'apportait  un  billet  délie  ,  et  demandait 


2^6  DELPHINE, 

à  me  parler.  Je  sors  et  je  vois,  jugez  <îe  ma 
terreur  5  je  vois  M.  d'Ervins!  il  était  déjà 
dans  la  chambre  voisine,  et  se  débarras- 
sant d'une  redingotte  à  la  livrée  des  gens 
de  mad.  de  Vernon ,  dont  il  s'était  revêtu 
pour  se  déguiser,  il  s'avance  tout-à-coup  , 
malgré  mes    efforts ,   se  précipite  sur   la 
porte  de  mon  salon  ,  F  ouvre  ,  et  trouve 
M.  de  Serbellane  à  genoux  devant  Thé- 
rèse ,  la  tète  baissée  sur  sa  main.  Thérèse 
reconnaît  son  mari  la  première ,  et  tombe 
sans  connaissance  sur  le  plancher  }  M.  de 
Serbellane  la  relève  dans  ses  bras,  avant 
d'avoir    encore   aperçu   M.   d'Ervins  ,  et 
croyant  que  la  douleur  des  adieux  était  la 
seule  cause  de  l'état  où  il  voyait  Thérèse. 
M.  d'Ervins  arrache  sa  femme  des  bras  de 
son  amant ,  et  la  jette  sur  une  chaise ,  en 
l'abandonnant  à  mes  secours }  il  se  retourne 
ensuite   vers   M.   de   Serbellane  ,   et    tire 
son  épée  sans  remarquer  que  son  adver- 
saire n'en  avait  pas.  Les  cris  qui  m'échap- 
pèrent attirèrent  mes  gens}  M.  de  Serbel- 
lane leur  ordonna  de  s'éloigner  ,  et  s'adres- 
sant  à  M.  d'Ervins  ,  il  lui  dit  :  —  Tous 
devez  croire  à  mad.  d'Ervins ,  monsieur  , 


DELPHINE.  247 

des  torts  qu'elle  n'a  pas  5  je  la  quittais  ,  je 
la  priais  de  recevoir  mes  adieux. 

M.  d'Ervins  alors  entra  dans  une  colère 
dont  les  expressions  étaient  à.  la  fois  inso- 
lentes ?  ignobles  et  furieuses.  A  travers  tous 
ses  discours,  on  voyait  cependant  la  plus 
ferme  resolution  de  se  battre  avec  M.  de 
Serbelîane  5  j'essayai  de  persu  ader  à  M.  d'Er- 
vins que  cette  scène  pourrait  être  ignorée 
de  tout  le  monde,  mais  je  compris  par  ses 
réponses  une  partie  de  ce  que  j'ai  su  de- 
puis avec  détail }  c'est  que  M.  de  Ficrville 
savait  tout ,  avait  tout  dit  ,  et  que  cette 
raison  plus  qu'aucune  autre  encore  7  ani- 
mait le  courage  de  M.  d'Ervins. 

M.  de  Serbelîane  souffrait  de  la  manière 
la  plus  cruelle  }  je  voyais  sur  son  visage  le 
combat  de  toutes  les  passions  généreuses 
et  fières}  il  était  immobile  devant  une  fe- 
nêtre ,  mordant  ses  lèvres  ,  écoutant  en 
silence  les  loiles  provocations  de  M.  d'Er- 
vins ?  et  regardant  seulement  quelqueibis 
le  visage  pale  et  mourant  de  Tbércse  ? 
comme  s'il  avait  besoin  de  trouver  dans  ce 
spectacle  des  motifs  pour  se  contenir. 

Il  me  vint  dans  l'esprit,  après  avoir  tout 


2i8  DELPHINE. 

épuisé  pour  calmer  M.  a  Ervins  ,  de  dé— 
tourner  sa  colère  sur  moi ,  et  j'essayai  de 
lui  dire  que  c'était  moi  qui  avais  engagé 
mad.  d'Ervins  à  venir  :  je  commençais  à 
peine  ces  mois  ,  que  se  rappelant  ce  qu'il 
avait  oublié  ,  c'est  que  le  rendez— vous 
s'était  donné  dans  ma  maison  ,  il  se  permit 
sur  ma  conduite  les  réflexions  les  plus  in- 
sultantes. M.  de  Serbellane  alors  ne  se  con- 
tint plus  ;  et  saisissant  la  main  de  M.  d'Er- 
vins 3  il  lui  dit  :  —  C'en  est  assez  5  mon- 
sieur ,  c'en  est  assez  ,  vous  n'aurez  plus 
affaire  qu'à  moi,  et  je  vous  satisferai. — 
Thérèse  revint  à  elle  dans  ce  moment. 
Quelle  scène  pour  elle,  grand  Dieu!  une 
épée  nue ,  la  fureur  qui  se  peignait  dans 
les  regards  de  son  amant  et  de  son  mari , 
lui  apprirent  bientôt  de  quel  événement 
elle  était  menacée  5  elle  se  jeta  aux  pieds 
de  M.  dErvins  pour  limplorer. 

Alors ,  soit  que  prêt  à  se  battre ,  il  éprou- 
vât un  ressentiment  plus  âpre  encore  con- 
tre celle  qui  en  était  la  cause ,  soit  qu'il  fût 
dans  son  caractère  de  se  plaire  dans  les  me- 
naces ,  il  lui  déclara  qu'elle  devait  s'at- 
tendre aux  plus  cruels  traitemens  j  qu'il  lui 


DELPHINE.  2^9 

retirerait  sa  fille  ,  qu'il  renfermerait  dans 
une  terre  pour  le  reste  de  ses  jours,  et  que 
l'univers  entier  connaîtrait  sa  honte*,  puis- 
qu'il allait  s'en  laver  lui-même  dans  le  sang 
de  son  amant.  À  ces  atroces  discours, 
M.  de  Serbcllane  fut  saisi  dune  colère 
telle  ,  que  je  frémis  encore  en  me  la  rappe- 
lant :  ses  lèvres  étaient  pâles  et  tremblantes, 
son  Visage  n'avait  plus  qu'une  expression 
convulsive  j  il  me  dit  «à  voix  basse  en  s'ap- 
proehant  de  moi  :  —  Voyez— vous  cet 
bomme .  il  est  mort,  il  vient  de  se  con- 
damner: je  perdrai  Thérèse  pour  toujours, 
mais  je  la  laisserai  libre,  et  je  lui  conser- 
verai sa  fille.  —  A  ces  mots  ,  avec  une  action 
plus  prompte  que  le  regard .  il  prit  M.  d'Er- 
vins  par  le  bras  et  sortit. 

Thérèse  et  moi  nous  les  suivîmes  tous  les 
deux  .  ils  étaient  déjà  dans  la  rue  :  Thérèse 
en  se  précipitant  sur  l'escalier  tomba  de 
quelques  marches,  je  la  relevai,  j'aidai  à 
la  reporter  sur  mon  lit,  et  je  ebargeai  An- 
toine .  le  valet-de-chambre  intelligent  (pie 
vous  m'avez  donne,  de  rejoindre  M.  d  1  i- 
vins  et  M.  de  Serhellane.  et  de  nous  rap- 
porter à  l'instant  ce  qui  se  serait  passe. 


250  DELPHINE, 

Je  tins  serrée  dans  mes  bras  pendant 
cette  cruelle  incertitude  la  malheureuse 
Thérèse ,  qui  n  avait  qu'une  idée ,  qui  ne 
craignait  au  monde  que  le  danger  de  M.  de 
Serbellane. 

Antoine  revint  enfin,  et  nous  apprit  que 
dans  le  fatal  combat,  M.  d'Ervins  avait  été 
tué  sur  la  place.  Thérèse ,  en  l'apprenant , 
se  jeta  à  genoux  ,  et  s'écria  :  —  Mon  Dieu  , 
ne  condamnez  pas  aux  peines  éternelles  la 
criminelle  Thérèse ,  accordez— lui  les  bien- 
faits de  la  pénitence  }  sa  vie  ne  sera  plus 
quune  expiation  sévère,  ses  derniers  jours 
seront  consacrés  à  mériter  votre  miséri- 
corde !  —  En  effet ,  depuis  ce  moment 
toutes  ses  idées  semblent  changées ,  le  re- 
pentir et  la  dévotion  se  sont  emparés  de 
son  esprit  troublé }  elle  ne  s  est  pas  permis 
de  me  prononcer  une  seule  fois  le  nom  de 
son  amant. 

Antoine,  après  nous  avoir  dit  l'affreuse 
issue  du  combat,  nous  apprit  qu'il  avait 
eu  lieu  dans  les  Champs-E lises ,  presque 
devant  le  jardin  de  mad.  de  Yernon.  Lors- 
que M.  d'Ervins  fut  tombé ,  M.  de  Serbel- 
lane vit  Antoine  et  l'appela  5  il  le  chargea 


DELPHINE.  25 1 

de  me  dire ,  n'osant  pas  prononcer  le  nom 
de  Thérèse  ,  qu'après  un  tel  événement  il 
était  oblige  de  partir  à  l'instant  même  pour 
Lisbonne ,  mais  qu'il  m'écrirait  dès  qu'il  y 
serait  arrivé.  Ces  derniers  mots  furent  en- 
tendus de  quelques  personnes  qui  s  étaient 
rassemblées  autour  du  corps  de  M.  d'Er— 
vins,  et  mon  nom  seul  fut  répété  dans  la 
foule.  Antoine  appelé  comme  témoin  par 
la  justice,  ne  déposera  rien  qui  puisse  com- 
promettre Thérèse  7  et  mon  nom  seul,  s'il 
le  faut  sera  prononcé  :  j'espère  donc  que 
je  sauverai  à  Thérèse  l'horrible  malheur 
de  passer  pour  la  cause  de  la  mort  de  son 
mari. 

M.  d'Ervins  a  un  frère  méchant  et  dur , 
qui  serait  capable,  pour  enlever  à  Thérèse 
sa  fille ,  et  la  direction  de  sa  fortune ,  de 
l'accuser  publiquement  d'avoir  excité  son 
amant  au  meurtre  de  son  mari.  Thérèse  me 
fit  part  de  ses  craintes  5  dont  Isore  seule 
était  l'objet.  Nous  convînmes  ensemble 
que  nous  ferions  dire  partout  ,  qu'une 
querelle  politique,  que  je  n'avais  pu  réus- 
sir à  calmer,  était  la  cause  de  ce  duel.  Je 
priai  seulement  mad.  d'Ervins,  de  me  per- 


202  DELPHINE, 

mettre  de  tout  confier  à  mad.  de  Ternon ,. 
parce  qu'elle  était  plus  en  état  que  per- 
sonne de  diriger  F  opinion  de  la  société  sur 
cette  affaire  ,  et  qu'elle  avait  de  l'ascendant 
sur  M.  de  Fierviile,  qui  paraissait  le  seul 
instruit  de  la  vérité'.  Je  demandai  aussi  à 
Thérèse  de  me  donner  une  grande  preuve 
d'amitié',  en  consentant  à  ce  que  Léonce 
fût  dépositaire  de  son  secret }  je  lui  avouai 
mon  sentiment  pour  lui ,  et  à  ce  mot  Thé- 
rèse ne  résista  plus. 

C'était  peut-être  trop  exiger  d'elle,  mais 
redoutant  Téclat  de  cette  aventure,  à  la- 
quelle mon  nom ,  dans  les  premiers  temps  7 
pouvait  être  malignement  associe,  il  m'é- 
tait impossible  de  me  résoudre  à  courir  ce 
hasard  auprès  de  Léonce.  Je  crains ,  je 
n'ai  que  trop  de  raison  de  craindre,  qu'il 
ne  blâme  ma  conduite ,  mais  je  veux  au 
moins  qu'il  en  connaisse  parfaitement  tous 
les  motifs  :  il  fut  aussi  décidé  que  j'em- 
mènerais mad.  dErvins  le  soir  même  à 
ma  campagne  ,  et  que  nous  y  resterions 
quelques  jours  ensemble ,  sans  voir  per- 
sonne ,  jusqu'à  ce  qu'elle  eût  des  nou- 
velles de  la  famille  de  son  mari- 


DELPÏÏINK.  253 

On  vint  me  dire  que  mari.  deVernonme 
demandait.  J'allai  la  recevoir  dans  mon  ca- 
binet ,  il  fallait  enfin  que  cette  journée  si 
douloureuse  se  terminât  par  quelques  sen- 
timens  consolateurs.  Je  l'ai  souvent  remar- 
qué 5  un  soin  bienfaisant  prépare  dans  les 
peines  de  la  vie  un  soulagement  à  notre 
âme  ?  lorsque  ses  forées  sont  prêtes  à  l'a- 
bandonner. Quelle  affection  mad.  de  Yer- 
non  me  témoigna!  avec  quel  intérêt  elle 
me  questionna  sur  tous  les  détails  de  cet 
affreux  événement!  elle— même  me  raconta 
ce  qui  avait  été  la  première  cause  de  notre 
malheur. 

Hier  au  soir  ,  mad.  du  Marset  crut  aper- 
cevoir dans  la  rue  M.  de  Serbellane  en- 
veloppé dans  un  manteau  ,  et  le  raconta  à 
M.  de  Fierville  ;  celui-ci  ,  dînant  avec 
M.  d"Ervins,à  Saint-Germain,  lui  soutint 
que  M.  de  Serbellane  n'était  pas  parti  pour 
le  Portugal  hier  matin  ,  comme  il  le  croyait. 
Il  parait  que  M.  de  Fierville  le  dit  d'abord 
sans  mauvaise  intention  .  mais  il  le  soutint 
ensuite,  malgré  l'émotion  qu'il  remarqua 
dans  M.  cTErvins,  parce  que  la  crainte  d< 
faire  du  mal  ne  l'arrête  point  3  et  qu'il  aime 


254  DELPHINE. 

assez  les  brouilleries  quand  il  peut  y  jouer 
un  rôle. 

M.  d'Ervins  voulut  partir  à  l'instant 
même  ,  cet  empressement  piqua  la  curio- 
sité de  M.  de  Fiervilie ,  il  lui  demanda  de 
l'accompagner.  M.  d'Ervins  passa  d'abord 
chez  lui ,  et  n'y  trouva  point  sa  femme  :  il 
vint  à  ma  porte }  on  la  lui  refusa ,  en  lui 
disant  que  j'étais  à  Bellerive  }  mais  M.  de 
Fiervilie  prétendit  quil  avait  aperçu  à 
travers  une  jalousie  ma  femme-de-cliambre 
qui  travaillait,  et  suggéra  lui-même  à 
M.  d'Ervins  ,  comme  une  bonne  plaisan- 
terie j  d'aller  secrètement  chez  mad.  de 
"Vei  non ,  et  de  donner  un  louis  à  son  do- 
mestique pour  qu'il  lui  prêtât  sa  redingotte- 
—  Et  vous  ne  fermerez  pas  votre  porte  à 
M.  de  Fiervilie,  dis-je  à  mad.  de  Yernon 
avec  indignation  !  —  Mon  Dieu  !  je  vous 
assure  ,  me  répondit-elle  ,  qu'il  ne  se  dou- 
tait pas  des  conséquences  de  ce  quil  fai- 
sait. —  Et  n'est-ce  pas  assez ,  lui  dis-je  , 
de  cette  existence  sans  but ,  de  cette  vie 
sans  devoirs,  de  ce  cœur  sans  bonté,  de 
cette  tête  sans  occupation  ?  n1  est— il  pas  le 
fléau  de  la  société  qu'il  examine  sans  re- 


DELPHINE.  255 

lâche  ,  et  trouble  avec  malignité  !  —  Ah  \ 
dit  mad.  de  Vernon ,  il  faut  être  indul- 
gente pour  la  vieillesse  et  l'oisiveté,  mais 
laissons  cela  pour  nous  occuper  de  vous} 
—  et  me  parlant  alors  de  Léonce,  elle  vint 
elle-même  au-devant  de  la  confiance  que 
je  voulais  avoir  en  elle. 

Combien  elle  me  parut  noble  et  sensible 
dans  cet  entretien}  elle  m'avoua  que  de- 
puis long— temps  elle  m'avait  devinée ,  mais 
qu'elle  avait  voulu  savoir  si  Léonce  me 
préférait  réellement  à  sa  fille ,  et  qu'en 
étant  maintenant  convaincue,  elle  ne  fe- 
rait rien  pour  s'opposer  au  sentiment  qui 
l'attachait  à  moi.  Elle  ne  me  cacha  point 
que  la  rupture  de  ce  mariage  lui  était  pé- 
nible }  elle  exprima  ses  regrets  pour  sa 
fille,  avec  la  plus  touchante  vérité!  Néan- 
moins sa  tendre  amitié  la  ramenant  bientôt 
à  ce  qui  me  concernait,  elle  parut  se  con- 
soler par  l'espérance  de  mon  bonheur.  Je 
n'avais  point  d'expressions  assez  vives  pour 
lui  témoigner  ma  reconnaissance}  je  lui 
confiai  mes  craintes  sur  l'éclat  qui  venait 
de  se  passer  ;  je  lui  avouai  que  je  redou- 
tais   l'impression    qu'il  pouvait  iaire  sur 


2o6  DELPHINE. 

Léonce.  Elle  m" écouta  avec  la  plus  grande 
attention .  et  me  dit  après  y  avoir  beau- 
coup pensé: — Il  faut  me  charger  de  lui 
parler  à  son  arrivée ,  avant  qu'il  ait  appris 
tout  ce  qu'on  ne  manquera  pas  de  dire 
contre  vous.  ïl  sait  que  je  m'entends  mieux 
qu'une  autre  à  conjurer  ces  orages  d'un 
jour}  je  le  tranquilliserai.  — Quoi!  lui 
dis— je,  vous  me  défendrez  auprès  de  lui, 
avec  ce  talent  sans  égal,  que  je  vous  ai  vu 
quelquefois  :  —  En  doutez-vous  ?  me  ré- 
pondit—elle.  —  Son  accent  me  pénétra. 

Je  veux  lui  écrire,  lui  dis— je;  vous  lui 
remetterezma  lettre:  — Pourquoi  lui  écrire, 
reprit— elle  ?  vos  chevaux  sont  prêts  pour 
partir  \  la  nuit  est  déjà  venue  5  vous  n'au- 
riez pas  le  temps  de  raconter  toute  cette 
histoire.  —  J'éprouve  de  la  répugnance  , 
lui  répondis-je ,  à  hazarder  dans  une  lettre 
le  secret  de  mon  amie  }  mais  je  manderai 
seulement  à  Léonce  que  je  vous  ai  tout 
confié ,  qu'il  peut  tout  savoir  de  vous  ;  et 
s'il  vous  témoigne  le  désir  de  venir  à  Bel- 
lerive,  vous  voudrez  bien  lui  dire  que  je  l'y 
recevrai  :  —  Oui ,  reprit-elle  vivement } 
c'est  mieux  comme  cela7  vous  avez  raison» 


DELPHINE.  207 

Je  pris  la  plume  ,  et  je  sentis  une  sorte 
de  gêne  en  écrivant  à  Léonce  en  présence 
de  mad.  de  Vcrnon  -,  mon  billet  fat  plus 
court  et  plus  froid  crue  je  ne  l'aurais  vou- 
lu} tel  qu'il  était,  je  le  remis  à  mad.  de 
Vernon^  elle  le  lut  attentivement,  le  ca- 
cheta ,  et  me  dit  qu'il  était  a  merveille ,  et 
que  j  y  conservais  la  dignité  qui  me  con- 
venait. C'était  à  elle,  ajouta-t-elle,  à  sup- 
pléer à  ce  que  je  ne  disais  pas*  elle  me 
rassura  sur  ce  que  je  redoutais  ;  elle  me 
parut  convaincue  qu'elle  me  justifierait 
entièrement  auprès  de  Léonce  5  elle  en 
prit  presque  rengagement,  et  se  plaisant 
à  me  raconter  ce  quelle  lui  dirait,  elle  me 
parla  de  moi  sous  cette  forme  indirecte, 
avec  tant  de  grâces  ,  de  charme  et  même 
d'adresse ,  que  je  bénis  le  Ciel  d'avoir  eu 
l'idée  de  lui  confier  ma  défense.  Non,  il 
n'existe  point  de  femme  au  monde  qui  sa- 
che faire  valoir  aussi  habilement  ceux 
qu'elle  aime.  Elle  seule  connaît  assez  bien 
le  monde, pour  rassurer  Léonce  sur  1  éclat 
que  peut  avoir  le  funeste  événement  au- 
quel mon  nom  es!  mêlé.  Un  sentiment  in- 
domptable d'amour  et  de  iiei  té  me  rendrait 


258  DELPHINE. 

impossible  de  m'excuser  auprès  de  lui ,  si 
son  premier  mouvement  ne  m'était  pas 
favorable. 

Je  finis  en  recommandant  à  mad.  de 
Vernon  de  veiller  sur  la  réputation  de 
Thérèse  ,  de  ne  nommer  que  moi  dans  le 
monde ,  de  me  livrer  mille  fois  plutôt 
qu'elle ,  et  de  raconter  l'histoire  du  duel 
telle  que  nous  avions  décidé  qu'on  la  fe- 
rait 5  elle  me  le  promit }  je  l'embrassai  ; 
nous  nous  séparâmes  }  j'emmenai  Thérèse 
et  sa  fille ,  et  nous  arrivâmes  à  trois  heures 
du  matin  à  Bellerive.  Quel  voyage  !  quelle 
journée  !  ma  chère  Louise.  J'enverrai  cette 
lettre  à  Paris  demain,  de  peur  que  la  nou- 
velle de  la  mort  de  M.  d'Ervins  ne  vous 
arrive  avant  ma  lettre ,  et  ne  vous  effraie 
pour  moi. 

Ce  soir,  pendant  que  l'infortunée  Thé- 
rèse avait  désiré  d'être  seule ,  je  me  suis 
promenée  sur  le  bord  de  la  rivière,  j'ai 
voulu  me  livrer  au  souvenir  de  Léonce  } 
mais  je  ne  sais,  une  inquiétude  que  j'avais 
de  la  peine  à  m'avouer,  m'empêchait  de 
m'abandonner  au  charme  de  cette  idée.  Je 
me  rappelai  quelques  traits  sévères  de  son 


DELPHINE.  25g 

caractère,  ce  qu'il  en  disait  lui— morne  dans 
sa  lettre  à  M.  Barton.  Ce  n'était  plus  un 
amant  5  c'était  un  juge  que  je  croyais  voir 
dans  Léonce;  et  des  mouvemens  dune 
fierté  douloureuse  s'emparaient  de  mon 
âme  en  pensant  à  lui.  Enfin ,  me  retraçant 
tout  ce  que  mad.  de  Yernon  m'avait  dit 
pour  me  rassurer  ,  je  me  suis  répété  qu'un 
trait  de  bonté  même  indiscret  ne  pouvait 
détruire  les  sentimens  qu'il  m'a  témoignés, 
et  je  suis  rentrée  chez  moi  plus  tranquille. 

Hélas  !  Thérèse ,  l'infortunée  Thérèse 
est  la  seule  à  plaindre!  combien  vous  vous 
intéresserez  à  son  malheur,  bonne,  ex- 
cellente Louise  ,  combien  vous  serez  dis- 
posée à  me  pardonner  ce  que  j'ai  fait  pour 
elle!  Ce  n'est  pas  vous  qui  seriez  sévère  7 
envers  les  éga  remens  même  de  la  pitié. 


2Ô0  DELPHINE, 


LETTRE     XXXIII. 

Delphine  à  mademoiselle  d* Albémar. 

Bellerive ,  9  juillet» 

L) epuis  trois  jours  ,  le  croirez-vous ,  ma 
chère  Louise  7  je  n  ai  pas  reçu  une  seule 
lettre  de  mad.  de  Yernon  :  je  n'ai  pas  en- 
tendu parler  de  Léonce  !  peut-être  n'est-il 
pas  encore  revenu  de  Mondoville  !  J'ai 
reçu  seulement  une  lettre  de  mad.  d'Àr- 
tenas  .  la  tante  de  mad.  de  R. ,  qui  me 
mande  que  la  mort  de  M.  d'Ervins  fait  un 
bruit  horrible  dans  Paris  ,  et  que  beaucoup 
de  uens  me  blâment  :  elle  me  demande  de 
l'instruire  de  la  vérité  des  faits  j  pour  qu'elle 
puisse  me  défendre.  Et  que  m'importe  ce 
qu'on  dira  de  moi  ?  c'est  l'opinion  de 
Léonce   que   je   veux  savoir. 

J'avais  envie  daller  à  Paris  pour  parler 
encore  à  mad.  de  Yernon  }  je  ne  puis  aban- 
donner Thérèse;  elle  a  pris  la  fièvre  avec 
un  délire  violent  :  elle  veut  me  voir  à  tous 
les  instans.  Hier  j'étais  sortie  de  sa  charn- 


DELPHINE.  20  1 

brc  pendant  quelques  minutes  \  elle  me 
demanda,  et  ne  me  trouvant  point  auprès 
d'elle,  elle  tomba  dans  un  accès  de  pleurs 
qui  me  fit  une  peine  profonde  :;  non,  je 
ne  la   quitterai  point. 


LETTRE     XXXIV. 

Delphine  à  mademoiselle  cV sllbémar. 
Bcllerive,    10  juillet. 

Ce  jour  sVst  encore  passés.»  nouvelles, 
et  cependant  Léonce  est  arrivé  :  un  de  mes 
^ens  revenu  ce  soir  de  Paris  a  rencontré  un 
des  siens.  Je  suis  descendue  vingt  lois  pen- 
dant le  jour  dans  mon  avenue ,  regardant 
si  je  ne  voyais  venir  personne  ,  reconnais- 
sant de  loin  le  facteur  des  lettres  ,  courant 
d'abord  au-devant  de  lui ,  mais  bientôt  lui- 
cée  de  inappuyer  (outre  un  arbre  pour 
l'attendre $  les  battemens  de  cœur  qui  me 
saisissaient  m'étaient  la  force  de  marcher. 
J'ai  épuisé  toutes  les  informations  que 
Ton  peut  prendre  sur  les  lettres,  sur  les 
moyens   d  en  recevoir  :    sur   la  possibilité 


2Ô2  DELPHINE. 

d'en  perdre  5  je  suis  honteuse  auprès  de 
mes  gens  de  ces  innombrables  questions  7 
je  les  ai  cessées,  n'en  espérant  plus  rien. 
Il  est  clair  que  mad.  de  Yernon  n  a  pas 
été  contente  de  Léonce ,  puisqu'elle  ne 
m'a  pas  mandé  à  l'instant  même  ce  qu'il 
lui  a  dit}  elle  espère  le  ramener.  Non,  je 
ne  lui  écrirai  point}  non,  je  n'entrerai 
point  avec  lui  dans  aucune  justification; 
je  n'irai  point  à  Paris  pour  le  prévenir , 
pour  lui  demander  grâce}  je  peux  avoir 
eu  tort  selon  son  opinion ,  mais  quand  je 
lui  confie  mes  motifs,  mais  quand  je  sol- 
licite presque  mon  pardon,  par  l'entremise 
de  mon  amie }  enfin ,  quand  je  suis  seule 
ici  dans  la  douleur,  auprès  du  lit  dune 
infortunée,  qui  succombe  aux  tourmens 
du  repentir  et  de  l'amour,  c'est  à  Léonce 
à  venir  me  chercher. 


DELPHINE. 


263 


LETTRE  XXXV. 

Léonce  à  sa  mère. 

Paris,  ce  II  juillet. 

Je  vous  ai  écrit,  je  crois,  il  y  a  quatre 
jours  ,  de  Mondoville  9  ma  chère  mère,  une 
lettre  que  je  désavoue  entièrement}  vous 
aviez  raison  de  choisir  mademoiselle  de 
Yernon  pour  ma  femme.  Mad.  de  Vernon 
m'a  remis  une  lettre  devons  décisive,  le 
contrat  est  signé  d'hier  au  soir ,  et  cependant 
je  vis,  vous  ne  pouvez  rien  désirer  de  plus. 
J'avais  abrégé  mon  séjour  à  Mondoville, 
mais  ce  n'était  pas  dans  ce  but.  A  mon  ar- 
rivée j'apprends  que  M.  de  Serbellane  a 
tué  M.  d'Ervins  à  la  suite  d'une  querelle 
politique  chez  mad.  d'Albémar  ;  tout  Paris 
retentit  de  cet  éclat  scandaleux;  sur  le 
champ  de  bataille  même  M.  de  Serbellane 
a  nommé  mad.  d'Albémar ,  il  était  ren- 
fermé chez  elle  depuis  vingt-quatre  heures; 
elle  m'avait  dit  qu'il  était  parti  pour  le  Por- 
tugal ;  dans  huit  jours  elle  part  pour  Mont- 


264  DELPHINE. 

pellier,  d'où  elle  se  rendra  à  Lisbonne, 
s'il  n'est  pas  permis  à  M.  de  Serbellane  de 
revenir  en  France  pour  l'épouser.  Elle- 
même  m'a  écrit  que  mad.  de  \  ernon  m'ap- 
prendrait toute  son  histoire.  Enfin  de  quoi 
me  plaindrais-je  f  elle  est  libre  5  son  carac- 
tère devait  mètre  connu  •  ne  m'aviez-vous 
pas  dit,  ma  mère,  qu'il  ne  s'accorderait 
jamais  avec  le  mien  ?  pardonnez-moi  de 
vous    en  avoir    parlé;   oubliez— la. 

Je  le  sais,  il  ne  m'est  pas  permis  d'en 
finir;  l'existence  que  vous  m'avez  donnée 
vous  appartient;  jJai  éprouvé  une  émotion 
assez  forte  de  tout  ceci,  mais  ce  nest  pas 
en  vain  que  votre  sang  m'a  transmis  le 
courage  et  la  fierté  ;  j'en  aurai ,  je  serai 
dans  deux  jours  l'époux  de  Matilde.  Que 
dira  mad.  d'Albémar  alors ,  que  pensera- 
t— elle  ?  mais  qu'importe  ce  qu'elle  pensera  ? 
ma   mère,  vous  serez  obéie. 

Le  pauvre  Barton  s'est  démis  le  bras  en 
tombant  de  cheval,  il  est  obligé  de  rester 
à  Mondoville  encore  quelque  temps  ;  il 
s'est  aussi  comme  moi  cruellement  trom- 
pé, mais  qu'en  résulte-t-il  pour  lui  ?  rien. 
Adieu  ma  mère. 


DELPHINE.  265 


LETTRE     XXXVI. 

Delphine  à  mademoiselle  cV  Albémar» 

Bellerive,  dans  la  nuit  du  12  juillet. 

Je  n'ai  plus  rien  à  vous  dire  sur  moi;  au- 
jourd'hui à  six  heures  du  soir  -,  mon  sort 
a  fini  5  et  à  neuf,  j'ai  reçu  la  lettre  qui  rne 
l'annonce.  J'existe }  je  crois  que  je  ne 
mourrai  pas  •  j'irai  vous  rejoindre  dès  que 
mad.  d'Ervins  sera  rétablie.  II  y  a  quelques 
heures  que  je  me  suis  crue  très-mal,  mais 
c'est  une  des  illusions  de  la  douleur  }  souf- 
frir ce  n'est  pas  mourir,  c'est  vivre. 

Lisez    cette  lettre }  je  suis   parvenue  à 
vous  la  copier ,  mais  il  faut  que  j'en  con- 
serve l'original   toujours  sous   mes  yeux  y 
si  je  ne  la  voyais  pas,  je  n'y  croirais  plus  ; 
'irais  trouver  Léonce,  j'irais  lui  dire  que 
e  l'aime  encore}  et  de  ma  vie  je  ne  dois 
c  voir,  ni  lui  parler! 


Tome  Ltx  i3 


%66  DELPHINE. 

Madame  de  Vernon  à  madame  dAlbémar. 

Ce  io  juillet. 

La  peine  que  je  vais  vous  causer,  ma 
chère  Delphine,,  m'est  extrêmement  dou- 
loureuse 3  j'ai  remis  votre  billet  à  Léonce  7 
je  lui  ai  parlé  avec  la  plus  grande  vivacité  , 
mais  il  était  déjà  tellement  prévenu  par  le 
bruit  qu'a  fait  cette  malheureuse  aventure  7 
qu'il  m'a  été  impossible  de  le  ramener }  il 
prétend  que  vos  caractères  ne  se  convien- 
nent point ,  que  vous  l'offenseriez  sans 
cesse  dans  ce  qu'il  a  de  plus  cher  au  monde , 
le  respect  pour  l'opinion ,  et  que  vous 
vous  rendriez  malheureux  mutuellement. 
Il  avait ,  d'ailleurs .  reçu  une  lettre  de  sa 
mère,  qui  s'opposait  formellement  à  ce 
qu'il  vous  épousât ,  et  le  sommait  de  rem- 
plir ses  engagemens  avec  ma  fille. 

J'ai  voulu  lui  rendre  à  cet  égard  toute 
sa  liberté,  mais  il  l'a  refusée  ;  et  comme 
il  était  décidé  à  ne  point  s'unir  avec  vous, 
il  m'a  paru  naturel  de  revenir  a  nos  anciens 
projets  ;  le  contrat  de  Matilde  et  de  Léonce 


DELPHINE.  l6j 

a  donc  été  signé  aujourd'hui ,  et  après 
demain,  à  six  heures  du  soir,  ils  se  marient. 
Je  voudrais  vous  voir  avant  cet  instant  si 
solennel  pour  moi }  venez  demain  à  Paris  f 
et  j'irai  chez  vous.  Adieu  5  je  suis  bien  af- 
fectée de  votre  chagrin. 

Sophie    de  Vernon. 

Cette  lettre  ,  qui  m'est  parvenue  par  la 
poste  ,  devait ,  d'après  la  date  ,  m'arriver 
avant— hier  :  est— ce  la  fatalité  ,  ou  mad.  de 
Vernon  voulait-elle  s'épargner  mes  plain- 
tes P  Oh!  j'en  suis  sûre,  elle  a  froidement 
servi  ma  cause }  je  me  suis  confiée  dans 
son  amitié  pour  moi ,  et  j'avais  tort }  son 
affection  pour  sa  fille  a  sans  doute  affaibli 
toutes  ses  expressions  en  ma  faveur.  Mais 
Léonce!  juste  Ciel!  Léonce,  devait— il 
avoir  besoin  qu'on  me  défendit  P  La  vérité 
ne  lui  suffisait— elle  pas  P 

Ce  marin  je  m'éveillais  aux  espérances 
des  plus  tendres  affections  du  cœur }  la 
nature  me  semblait  la  morne ;  je  pensais 5 
j'aimais,  jYtais  à  moi }  et  il  se  préparait  à> 
conduire  une  autre  femme  à  l'autel  !  Il  ne 
me  donnait  pas  même  un  regret  !  Il  me 


%6&  DELPHINE. 

croyait  indigne  de  son  nom  !  Je- voulais  ce 
soir  même  aller  trouver  Léonce,  oui , 
l'époux  de  Matilde  ,  lui  demander  la  raison 
de  eetle  cruauté  ,  de  ce  mépris  qui  l'a- 
vaient forcé  de  rompre  nos  liens  j  mais 
quelle  honte,  grand  Dieu!  l'implorer  !  lui , 
qui  me  croit  dégradée  dans  l'opinion  des 
hommes!  Ah!  que  je  meure,  mais  que  je 
meure  immobile  à  la  place  où  j'ai  reçu  le 
coup   mortel. 

Qu  avais— je  donc  fait,  cependant,  qui 
put  inspirer  à  Léonce  cette  haine  subite 
contre  moi?  J'avais  cédé  à  la  pitié  que 
m  inspirait  l'amour  de  Thérèse  :  ne  la 
comprend-il  donc  pas ,  cette  pitié  ?  Se 
croit-il  certain  de  n'en  avoir  jamais  besoin  ? 
Ma  condescendance  peut  être  blâmée ,  je 
le  sais  }  mais  pouvais-^je  aimer  comme  j'ai- 
mais Léonce ,  et  n'avoir  pas  on  cœur  ac- 
cessible à  la  compassion  ?  L'amour  et  la, 
bonté  ne  viennent^ils  pas  de  la  même 
source  f 

Non  ,  ce  ne  sont  pas  les  motifs  de  mon 
action  qu'il  juge,  c'est  ce  que  les  autres 
en  ont  dit  :  c'est  leur  opinion  qu  il  con-^- 
sulte  pour  savoir  ce  quil  doit  penser  de 


DELPHINE.  260 

•moi  :  jamais  il  ne  m'aurait  rendue  heu- 
reuse, jamais.  Ah!  qu'ai-je  dit ,  Louise? 
aucune  femme  sur  la  terre  ne  l'aurait  été 
fomme  moi}  je  me  serais  conformée  à  son 
caractère  ,  je  l'aurais  consulté  sur  toutes 
mes  actions.  Il  m'aimait ,  j'en  suis  sûre  ! 
-sans  cet  éclat  cruel....  Ah  !  Thérèse,  vous 
•nous  avez  perdues  toutes  les  deux! 

J'ai  eu  soin  de  lui  cacher  qu'elle  était 
U  cause  de  mon  désespoir.}  elle  est  assez 
malheureuse.  Cependant  elle  n'a  point  à 
8e  plaindre  de  son  amant ,  c'est  le  sort  qui 
les    sépare.   Mais   Léonce,    ce   sort,  c'est 

ta    volonté,    cest    toi Louise,  est-il 

sûr  qu'ils  sont  mariés  maintenant!  qui 
lésait,  qui  me  le  dira  ?  Sans  doute,  ils  le 
sont  (]vi)\ih  plusieurs  heures;  tout  est  ir- 
révocable. 

.Tirai  pourtant  à  Paris  demain  ,  je  nj 
verrai  personne,  je  ne  verrai  pas  mad.  de 
Vernon.  QuVt-elIe  affaire  de  moi  F  mais 
je  saurai  Pheuré,  le  lieu,  les  circonstan- 
ces •  je  veux  me  représenter  l'événement 
Cjui  sera  désormais  Tunique  souvenir  de 
m->  vie:  je  veux  d'puîrf\s  douleurs  que  cette 
«flttre^  d'autres  pensées  non  moins  déchi- 


an  O  DELPHINE. 

jantes,  mais  qui  soulagent  un  peu  ma  tête: 
elle  est  là  devant  moi ,  cette  lettre  ,  je  la 
regarde  sans  cesse  comme  si  elle  devait 
«animer,  et  répondre  à  mes  avides  ques- 
tions. 

Louise,  vous  aviez  raison  de  craindre 
le  monde  pour  votre  malheureuse  Del- 
phine}  voilà  mon  âme  bouleversée}  le 
calme  n'y  rentrera  plus,  la  tempête  a 
triomphé  de  moi.  Yous  qui  m'aimez  en- 
core, il  faut  que  vous  me  le  pardonniez, 
mais  je  crois  que  je  ne  peux  plus  vivre  j  j'ai 
horreur  de  la  société  ,  et  la  solitude  me 
rend  insensée :y  il  ny  a  plus  de  place  sur  la 
terre  où  je  puisse  me  reposer. 


LETTRE     XXXVII. 

Delphine  à  mademoiselle  d Albémar* 

Paris  ,  le  l3  juillet  à  minuit. 

.Louise,  hier  il  n  était  pas  marié,  non  il 
ne  Tétait  pas  encore  !  Juste  Ciel  !  seule 
maintenant,  abandonnée  de  tout  ce  que 


DELPHINE.  271 

j'aimais,  vous  dirai- je  ce  que  mon  déses- 
poir peut  à  peine  me  persuader  encore  ! 
Ecoutez  — moi,  si  je  me  rappelle  ce  que 
j'ai  vu ,  ce  que  j'ai  ressenti  ,  ma  raison 
n  est  pas  encore  entièrement  égarée. 

Il  me  fut  impossible  de  rester  plus  long- 
temps à  Belierive}  l'inaction  du  corps, 
quand  l'àme  est  agitée,  est  un  supplice 
que  la  nature  ne  peut  supporter}  je  mon- 
tai en  voiture,  j'ordonnai  qu'on  me  con- 
duisit à  Paris,  sans  aucun  projet,  sans  au- 
cune idée  qu'il  me  lut  possible  de  ma— 
vouer }  je  sentais  encore ,  non  de  l'espé- 
rance,  mais  quelque  cbose  qui  différait 
cependant  de  l'impression  qu'une  nou- 
velle certaine  fait  éprouver,  A  force  de  ré- 
fléchir, mes  idées  s'étaient  obscurcies  et 
j'étais  parvenue  à    douter. 

Je  contemplais  tous  les  objets  dans  le 
chemin  avec  ce  regard  iixe 5  qui  ne  per- 
met pas  de  rien  distinguer:  j'aperçus  ce- 
pendant un  pauvre  vieillard  sur  la  route  ; 
je  lis  arrêter  ma  voiture  pour  lui  donner 
de  l  argent}  ce  mouvement  n'appartenait 
pointa  la  bienfaisance}  il  était  inspire  par 
l'idée   confuse   qu'une    action    charitable 


5T2  BELPHINE 

détournerait  de  moi  le  malheur  qui  me 
menaçait ;  je  frémis  en  découvrant  quel- 
ques restes  d'espoir  dans  mon  âme ,  en 
sentant  que  je  n  étais  pas  encore  au  der- 
nier terme  de  la  douleur  ;  je  tombai  à  ge- 
noux dans  ma  voiture  sans  avoir  la  force 
de  prier  j  et  j'arrivai  dans  une  anxiété  inex- 
primable. 

Antoine  était  chez  moi  ;  >e  n'osai  lai 
faire  une  question  directe;  mais  je  lui  dis 
sur  mad.  de  Vernon  ,  un  mot  qui  devait 
l'amener  à  me  parler  d'elle.  —  Sans  doute  , 
me  répondit— il,  madame  vient  ici  pour  as- 
sister au  mariage  de  mademoiselle  Matilde 
avec  M.  de  Mondovilie  :  c'est  à  six  heures, 
à  Sainte-Marie  .  près  de  Chaillot ,  à  l'extré- 
mité du  faubourg,  dans  l'église  du  cou- 
vent où  mademoiselle  de  Vernon  a  été 
élevée  :  il  n  est  pas  cinq  heures.  Madame 
a  bien  le  temps  de  faire  sa  toilette.  —  Oh  ! 
Louise  !  il  n  était  pas  encore  son  époux  ! 
j'étais  à  cinquante  pas  de  lui ,  je  pouvais 
aller  me  jeter  en  travers  de  la  porte;  et 
sa  voiture  aurait  passé  sur  mon  cœur 
avant  que  le  mariage  s'accomplît  ! 

JNon,  jamais  une  heure  n'a  fait  naître 


DELPHINE.  3j3 

tant  de  pensées  diverses,  tant  de  projets 
adoptes ,  rejetés  «à  l'instant  !  je  me  suis 
crue  vingt  lois  décidée  à  tout  hasarder 
pour  lui  parler  encore,  avant  qu'il  eut 
prononcé  le  serinent  éternel;  et  vingt  fois 
la  fierté  ,  la  timidité  glacèrent  mes  ihou- 
vemens,  et  renfermèrent  en  moi-même 
la  passion  qui  me  consumait.  Je  médisais: 
Léonce,  que  mon  imprudence  a  détaché 
de  moi,  que  pensera-t-il  d'une  action  in- 
considérée ï  Faut-il  le  voir  marchera  Tau- 
tel  après  avoir  foulé  ma  prière  !  Cette  ré- 
flexion ni-an était,  mais  le  souvenir  des 
jours  où  il  m'avait  aimée  la  combattait 
bientôt  avec  lorce.  Pendant  ces  incertitu- 
des je  voyais  Thème  s'écouler,  et  le  temps 
décidait  pour  moi  de  l'irrévocable  des- 
tinée. 

Je  ne  sais  par  quel  mouvement  je  pris 
tout-à-coup  imparti,  dont  Tidée  me  dota 
d'abord  quelque  soulagement.  Je  résolus 
d'aller  moi-même,  couverte  d'un  voile . 
à  cette  église  où  ils  devaient  se  marier,  et 
d'être  ainsi  témoin  de  la  cérémonie.  Je  ne 
comprends  pas  encore  quel  était  mon  pro- 
jet 5  je  n'avais  pas  celui   de  m' opposer  an 


2"4  DELPHINE. 

mariage  ,  d'oser  faire  un  tel  scandale  ;  j'es- 
pérais, je  crois  ,  que  je  mourrais}  ou  plu- 
tôt, la  reflexion  ne  me  guidait  pas  :  la 
douleur  me  poursuivait  5  et  je  fuyais  de- 
vant elle. 

Je  sortis  seule  ,  et  tellement  enveloppée 
d'un  voile  et  d'un  vêtement  blanc ,  qu'on 
ne  me  reconnut  point  à  ma  porte;  je  mar- 
chais dans  la  rue  rapidement,  je  ne  sais 
d'où  me  venait  tant  de  force }  mais  il  y 
avait  sans  doute  dans  ma  démarche  quel- 
que chose  de  convulsif,  car  je  voyais  ceux 
qui  passaient  s'arrêter  en  me  regardant  5 
une  agitation  intérieure  me  soutenait,  je 
craignais  de  ne  pas  arriver  à  temps,  j'étais 
pressée  de  mon  supplice ,  il  me  semblait 
qu'en  atteignant  au  plus  haut  degré  de  la 
souffrance ,  quelque  chose  se  briserait 
dans  ma  tète  ou  dans  mon  cœur ,  et  qu'a- 
lors j'oublierais  tout. 

J'entrai  dans  l'église  sans  avoir  repris 
ma  raison  :;  la  fraîcheur  du  lieu  me  calma 
pendant  quelques  instans  ;  il  y  avait  très- 
peu  de  monde ,  je  pus  choisir  la  place  que 
je  voulais,  et  je  m'assis  derrière  une  co- 
lonne qui  me  dérobait  aux  regards,  mais 


DELPHINE.  tknS 

cependant,  hélas!  nie  permettait  de  tout 
voir.  J'aperçus  quelques  femmes  âgées 
dans  le  fond  de  l'église  ,  qui  priaient  avec 
recueillement }  et  comparant  le  calme  de 
leur  situation  avec  la  violence  de  la  mienne, 
je  haïssais  ma  jeunesse  qui  donnait  à  mon 
sang  cette  activité'  de  malheur. 

Des  instrumens  de  fête  se  firent  enten- 
dre en  dehors  de  l'église  }  ils  annonçaient 
l1  arrivée  de  Léonce  :  les  orgues  bientôt 
aussi  la  célébrèrent ,  et  mon  cœur  seul  mê- 
lait le  désespoir  à  tant  de  joie.  Cette  mu- 
sique produisit  sur  mes  sens  un  effet  sur- 
naturel }  dans  quelque  lieu  que  j'enten- 
disse l'air  que  Y  on  a  joué  ,  il  serait  pour 
moi  comme  lin  chant  de  mort.  Je  m'aban- 
donnai en  récoulant  à  des  torrens  de  lar- 
mes ;  et  cette    ('motion    profonde    fut  un 


proi 


secours  du  Ciel  :  j'éprouvai  tout-à-coup  un 
mouvement  d'exaltation  qui  soutint  mon 
âme  abattue  :  la  pensée  de  l'Etre-Siipréme 
s'empara  de  moi  5  je  sentis  qu'elle  me  re- 
levait à  mes  propres  yeux.  Non,  me  dis— 
je  à  moi-même,  je  ne  suis  point  coupable  : 
et  lorsque  tout  bonheur  m'est  enlevé  .  le 
refuge  de  ma  conscience ,  le  secours  d'une 


2^6  DELPHINE. 

providence  miséricordieuse  me  restera. 
Je  vivrai  de  larmes  5  mais  aucun  remords 
ne  pouvant  s'y  mêler,  je  ne  verrai  dans  la 
mort  que  le  repos.  Ah  !  que  j'ai  besoin  de 
ce  repos  ! 

Je  n  avais  pas  encore  ose  lever  les  yeux; 
mais  quand  les  sons  eurent  cessé  3  cette 
douleur  déchirante  qu'ils  avaient  un  mo- 
ment suspendue ,  me  saisit  de  nouveau  j 
je  vis  Léonce  à  la  clarté  des  flambieaux , 
pour  la  dernière  fois  sans  doute  je  le  vis! 
il  donnait  la  main  à  Matilde  ,  elle  était 
belle ,  car  elle  était  heureuse  j  et  moi , 
mon  visage  couvert  de  pleurs  ne  pouvait 
inspirer  que  de  la  pitié. 

Léonce,  est-ce  encore  une  illusion  de 
mon  cœur?  Léonce  me  parut  plongé  dans 
la  tristesse  5  ses  traits  me  semblaient  alté- 
rés ,  et  ses  regards  erraient  dans  l'église  7 
comme  s  il  eût  voulu  éviter  ceux  de  Ma- 
tilde.  Le  prêtre  commença  ses  exhortations 
et  lorsqu'il  se  tourna  vers  Léonce ,  pour 
lui  adresser  des  conseils  sur  le  sentiment 
qu'il  devait  à  sa  femme,  Léonce  soupira 
profondément  y  et  sa  tète  se  baissa  sur  *a 
poitrine. 


DELPHINE.  277 

Vous  le  dirai— je,  un  instant  après  je  crus 
le  voir  qui  cherchait  dans  l'ombre  ma 
figure  appuyée  sur  la  colonne  ,  et  je  pro- 
nonçai dans  mon  ('parement  ces  mots  d  une 
voix  basse  :  —  C'était  à  Delphine.  Léonce , 
que  cette  affection  était  promise  ;  oui , 
Léonce  la  devait  à  Delphine  ;  elle  n'a  point 
cessé  de  la  mériter.  —  Il  se  troubla  visible- 
ment, quoiqu'il  ne  pût  néentendre  :  roaiûfe 
de  Vei  non  se  leva  pour  lui  parler  :  elle  se 
mit  entre  lui  et  moi}  il  s'avança  cependant 
encore  pour  regarder  la  colonne:,  son 
ombre  s'y  peignit   encore  une   (bis. 

J'entendis  la  question  solennelle  qui 
devait  décider  de  moi ,  un  frissonnement 
glacé  me  saisit 5  je  me  penchai  en  avant, 
j'étendis  la  main;  mais  bientôt  épouvantée 
de  la  sainteté  du  lien  ,  du  silence  uni\  ersel , 
de  l'éclat  que  ferait  ma  présence,  je  me 
retirai  par  un  dernier  effort,  et  j'allai  tom- 
ber sans  connaissance  derrière  la  colonne. 
Je  ne  sais  ce  qui  s'est  passé  depuis  :  je  n'ai 
point  entendu  le  oui  fatal:  le  froid  bien- 
faisant, de  la  mort  m'a  sauvé  cette  angoisse. 

A  dix  heures  du  soir,  le  gardien  de  l  c- 
glise,  au  moment  où  il  allait  la   fermer, 


278  BELPHINE. 

s1est  aperçu  qu'une  femme  était  étendue 
sur  le  marbre  5  il  m'a  relevée  5  il  m'a  portée 
à  Fair  5  enfin  ,  il  m'a  rendu  cette  fièvre 
douloureuse  qu'on  appelle  la  vie  :  je  me 
suis  fait  conduire  ciiez  moi  5  j'ai  trouvé  mes 
gens  inquiets ,  et  de  quoi,  juste  Ciel?  que 
ne  pleuraient— ils  de  me  revoir  ! 

Après  trois  heures  dune  immobilité  stu- 
plde.  j  ai  retrouvé  la  force  de  vous  écrire} 
Louise,  ma  seule  amie  .  rappelez-moi  près 
de  vous  }  ils  sont  tous  heureux  ici ,  qifai- 
je  à  faire  daus  ce  pays  de  joie?  Peut-être 
les  lieux  que  vous  habitez  ranimeront— ils 
en  moi  les  sentimens  que  j'y  ai  long-temps 
éprouvés }  une  année  ne  peut-elle  se  re- 
trancher de  la  vie?  mais  un  jour,  un  seul 
jour!  Ah!  c'est  celui-là  qui  ne  s'effacera 
point. 


DELPHINE.  2~C) 


LETTRE    XXXVIII. 

Léonce  à  M.  Barton. 

Paris,  ce   14  juillet. 

Je  vous  ai  mande  ma  résolution  :  sachez 
à  présent  que  je  suis  marie,  oui,  depuis 
hier,  à  Ma  tilde}  je  suis  marie.  Je  vous  ai 
épargne  tout  ce  que  j'ai  souffert  :  pourquoi 
mêler  à  vos  douleurs  les  inquiétudes  de 
l'amitié  f  Mais  il  faut  cependant,  si  je  ne 
veux  pasde\enir  (bu  ,  que  je  vous  confie 
une  seule  chose }  et  que  dire/.-vous  de  moi 
si  ce  secret  impossible  à  garder ,  est  une 
apparition,  un  fantôme,  une  chimère  î 
"Voilà  ce  qu'est  devenu  votre  misérable 
ami  ,  voilà  dans  quel  état  elle  m'a  jeté  par 
sa  perfidie. 

.le  savais  hier  que  madame  d"  Vlhémar 
était  à  Bellerive,  91  occupant  de  son  départ 
pour  Lisbonne;  je  le  savais,  hé  bien,  au 
milieu  de  la  cérémonie  imposante ,  qui 
pour  jamais  disposait  de  mon  sort  :  dans 
cette  église,  ou  la  fierté,  le  devoir,  la  volonté 


280  DELPHINE. 

de  ma  mère  m'ont  entraîné ,  j'ai  cru  voir  , 
derrière  unecolonnne,  madame  d'Albémar 
couverte  d'un  voile  blanc  ;  mais  sa  ligure 
s'offrit  à  mes  regards  si  pâle  et  si  changée, 
que  c'est  ainsi  que  son  image  devrait  m  ap- 
paraître après  sa  mort.  Plus  je  fixais  les 
yeux  sur  cette  colonne ,  plus  mon  illusion 
devenait  forte,  et  je  crus  que  mon  nom  et 
le  sien  avaient  été  prononcés  par  sa  voix., 
que  j'entends  souvent,  il  est  vrai ,  quand  je 
suis  seul. 

Madame  de  Vernon  s'approcha  de  moi,  et 
me  rappela  doucement  à  ce  que  je  devais 
à  Matilde  •,  je  ne  levai  pour  prononcer  le 
serment  irrévocable  ,  à  l'instant  même  je 
vis  cette  même  ombre  s'avancer  ,  étendre  la 
main,  et  mon  trouble  fut  tel  qu'un  nuage 
couvrit  mes  yeux.  Je  fis  cependant  un 
nouvel  effort  pour  examiner  cette  colonne , 
dont  j'avais  cru  voir  sortir  limage  persé- 
cutrice de  ma  vie*  mais  je  n'aperçus  plus 
rien ,  l'effet  des  lumières  dans  cette  vaste 
église ,  et  mon  imagination  agitée  avaient 
sans    doute  créé  cette  chimère. 

Mon  silence  et  mon  trouble  ,  cependant, 
embarrassaient  Matilde  :,  je    me  hâtai  de 


DEIPHIK  E.  28  l 

dire  oui ^  comme  dans  l'égarement  d "un 
rêve.  Mon  âme  toute  entière  était  ailleurs, 
n'importe ,  le  lien  est  serre  ,  je  suis  l'époux 
de  Matilde  !  quand  il  serait  vrai  que  Del- 
phine m'aurait  aimé  quelques  instans ,  elle 
a  senti ,  je  n'en  puis  douter,  qu'après  IV— 
clat  de  son  aventure  ,  elle  serait  perdue  si 
elle  n'épousait  pas  M.  de  Serbellane  :  mais 
si  je  savais  au  moins  qu  elle  m'a  regretté  : 
indigne  faiblesse!  Delphine  m'a  trompé  7 
la  nature  n'a  plus  rien  de  vrai. 

Vous  saurez  une  fois  ,  si  je  puis  raconter 
ces  derniers  jours,  sans  tomber  dans  des 
accès  de  rage  et  de  douleur ,  vous  saurez 
une  fois  tout  ce  qui  s'est  passé.  Mais  ce 
fantôme    blanc  ,    hier  ,  qu'était— il  ?    Je  le 

vois  encore Ah  !  mon  ami ,  quand  vous 

serez  guéri ,  venez,  j'ai  plus  besoin  de  vous 
que  dans  les  débiles  jours  de  mon  enfance; 
ma  raison  est  sans  force  ,  et  je  n'ai  plus 
d'un  homme  que  la  violence  des  passions. 

FIN    DU     PREMIER    VOLUME. 


DELPHINE. 


IMPRIMERIE      DE      CABUCHET , 
A     BESANÇON. 


*-***^^'*s%.'+S+S^*S*S*^S*^^S+**^^^^^^  <^/^  ^*l* 


DELPHINE, 

PAR  MADAME 

DE  STAËL-IIOLSTEIN. 

Un   homme   doit    savoir    braver    l'opinion ,    une 
femme  s'y  soumettre. 

Mélanges  de   madame   Neckrr. 
QUATRIÈME  ÉDITION  ,  REVUE  ET  CORRIGÉE 

TOME  SECOND. 


PARIS, 

H*   MCOLLE,  À    LA    LIBRAIRIE    STÉRÉOTYPE ? 

XV  t    3>B    sunz,   1».°    12^ 


UDCCCXVUI: 


DELPHINE. 

LETTRE   PREMIERE. 

Mademoiselle  cl  Albcmar  à  Delphine. 

Montpellier,  20  juillet  1790. 

i\pRÈs  avoir  reçu  votre  lettre,  j'ai  passe 
le  jour  entier  dans  les  larmes ,  et  je  peux 
à  peine  voir  assez  pour  vous  écrire,  tant 
mes  yeux  sont  fatigués  de  pleurer.  Ma 
chère  enfant,  à  quelles  douleurs  vous  avez 
été  livrée!  ah!  que  nétais-jc  là  pour  ex- 
primer ma  haine  contre  les  médians  ,  et 
pour  consoler  la  bonté  malheureuse  !  Je 
m'étais  attachée  à  Léonce,  je  le  regardais 
déjà  comme  un  époux,  comme  un  ami 
digne  de  vous }  il  a  été  capable  d'une  telle 
cruauté}  il  a  volontairement  renoncé  à  la 
Tome  IL  1 


2  DELPHINE. 

plus  aimable  femme  du  monde ,  parce  qu'il 
avait  à  lui  roprocher  une  faute,  dont  toutes 
les  vertus  généreuses  étaient  la  cause  5  une 
faute,  comme  les  anges  en  commettraient, 
s'ils  étaient  témoins  des  faiblesses  et  des 
souffrances  des  hommes. 

Sans  doute,  mad.  de  Vernon  n'a  point 
su  vous  défendre  ;  je  vais  plus  loin  ,  et  je 
la  soupçonne  d'avoir  empoisonné  faction 
qu'elle  était  chargée  de  justifier }  mais  ce 
n'est  point  une  excuse  pour  Léonce.  Celui 
que  vous  aviez  daigné  préférer ,  devait— il 
avoir  besoin  d'un  guide  pour  vous  juger  ? 
]NTon ,  il  ne  vous  a  jamais  aimée,  il  faut 
l'oublier  et  relever  votre  âme  par  le  sen- 
timent de  ce  que  vous  valez  :  ma  chère 
Delphine,  la  vie  n'est  jamais  perdue  à  vingt 
ans .  la  nature  dans  la  j  eunesse  vient  au 
secours  des  douleurs ,  les  forces  morales 
s'accroissent  encore  à  cet  âge  ,  et  ce  n'est 
que  dans  le  déclin  que  sont  les  maux  irré- 
parables. 

J'ose  vous  le  conseiller ,  quittez  pour 
quelque  temps  le  monde ,  et  venez  au- 
près de  moi }  je  l'entrevois  confusément 
ce    monde,  mais  il  me   semble  qu'il  ne 


DELPHINE.  J 

suffit  pas  de  toutes  les  qualités  du  cœur  et 
de  l'esprit  pour  y  vivre  en  paix}  il  exige 
une  eertaine  science  qui  n'est  pas  précisé— 
se'ment  condamnable,  mais  qui  vous  initie 
cependant  trop  avant  dans  le  secret  du 
vice  3  et  dans  la  défiance  que  les  hommes 
doivent  inspirer.  Vous  avez  l'esprit  le  plus 
e'tcndu ,  mais  votre  âme  est  trop  jeune  , 
trop  prompte  à  se  livrer  :  mettez  votre  sen- 
sibilité sous  l'abri  de  la  solitude,  fortifiez- 
vous  par  la  retraite,  et  retournez  ensuite 
dans  la  société:  si  vous  y  restiez  mainte- 
nant, vous  ne  guéririez  point  des  peines 
que  vous  avez  éprouvées. 

Venez  goûter  le  calme  ,  venez  vous  re- 
poser par  l'absence  des  objets  pénibles  ,  et 
par  la  suspension  momentanée  de  toute 
e'motion  nouvelle}  ce  tableau  sans  couleurs 
na  rien  d'attirant,  mais  à  la  longue,  une 
situation  monotone  fait  du  bien  5  si  les 
consolations  qu'il  fait  puiser  en  soi— même 
ne  sont  pas  rapides,  leur  ellct  au  moins  est 
durable. 

Je  ne  vous  parle  point  de  mon  affection , 
c'est  avec  timidité  que  je  la  rappelle,  q  nd 
il  s'agit  des  peines  de  l'amour;  cependant 


D  E  L  P  H  I  5  E. 


une  fois ,  je  l'espère ,  votre  âme  tendre 
y  trouvera  peut— être  encore  quelque  dou- 
ceur. 


LETTRE    IL 

Réponse  de  Delphine  à  mademoiselle 
d'Albémar. 

Bellerive,    26    juillet   1790. 

Oui,  j'irai  vous  rejoindre  et  pour  tou- 
jours* cependant,  pourquoi  dites— vous 
qu'il  ne  m'a  jamais  aimëe?  Je  sais  bien  que 
je  n'ai  plus  d'avenir  ,  mais  il  ne  faut  pas 
m  ôter  le  passe. 

Au  concert ,  au  bal ,  la  dernière  fois 
que  je  Fai  vu,  j'en  suis  sure,  il  m'aimait! 
il  y  a  maintenant  douze  jours  que  je  ne 
fais  plus  que  repasser  sur  les  mêmes  sou- 
venirs }  je  me  suis  rappelée  des  mots  ,  des 
Tegards ,  des  accents  dont  je  n'avais  pas 
assez  joui,  mais  qui  doivent  me  convaincre 
de  son  affection.  Il  m'aimait,  j'étais  libre, 
et  il  est  l'époux  d'une  autre,  ne  croyez 


DELPHINE. 


5 


pas  que  jamais  ma  pensée  puisse  soi  tir  de 
ce  cercle  cruel  5  que  les  regrets  tracent 
autour  de  moi.  Depuis  le  jour  où  j'aurais 
du  mourir ,  j'ai  vécu  seule  ,  je  n  ai  vu  que 
Thérèse,  je  n'ai  point  répondu  aux  lettres 
de  madame  de  Vernon  ,  je  lui  ai  fait  dire 
que  je  ne  pouvais  pas  la  voir 5  vous-même 
vous  ne  m'auriez  pas  fait  du  bien. 

Je  saurai  recouvrer  quelque  empire  sur 
moi— même,  mais  le  bonheur  !  voire  raison 
même  vous  dira  qu'il  n'en  est  plus  pour 
moi.  Vous  ne  pensez  pas  que  jamais  je 
puisse  aimer  un  autre  homme  que  Léonce} 
ce  charme  irrésistible,  qui  m'avait  inspiré 
la  première  passion  de  ma  vie ,  vous  ne 
pensez  pas  que  jamais  je  puisse  l'oublier. 
Hé  bien  !  le  sort  d'une  femme  est  fini  quand 
elle  n'a  pas  épousé  celui  qu'elle  aime  :  la 
société  n'a  laissé  dans  la  destinée  des  fem- 
mes qu'un  espoir  ,  quand  le  lot  est  tiré  et 
qu'on  a  perdu  ,  tout  est  dit  :  on  essaie  de 
vains  efforts  ,  souvent  même  on  dégrade 
son  caractère  en  se  flattant  de  réparer  un 
irréparable  malheur j  mais  cette  inutile 
lutte  contre  le  sort,  ne  fait  qu'agiter  les 
jours  de  la  jeunesse ,  et  dépouiller  les  der- 


D  DELPHINE. 

nières  années  de  ces  souvenirs  de  vertu  » 
Tunique  gloire  de  la  vieillesse  et  du  tom- 
beau. 

Que  faut-il  donc  faire  quand  une  cause  5 
inconnue  ou  méritée ,  vous  a  ravi  le  bien 
suprême  j  l'amour  dans  le  mariage  ?  Que 
faut-il  donc  faire  quand  vous  êtes  con- 
damnée à  ne  jamais  le  connaître  ?  éteindre 
ses  sentimens ,  se  rendre  aride  ,  comme 
tant  d'êtres  qui  disent  qu'ils  s'en  trouvent 
bien}  étouffer  ces  élans  de  l'âme  qui  ap- 
pellent le  bonheur  et  se  brisent  contre  la 
nécessité  *,  j'y  ai  presque  réussi,  c'est  aux 
dépens  de  mes  qualités ,  je  le  sais  •,  mais 
qu'importe ,  pour  qui  maintenant  les  con- 
serverais—je ? 

Je  suis  moins  tendre  avec  Thérèse,  j'ai 
quelque  chose  de  contraint  dans  mes  pa- 
roles ,  dans  mon  air ,  qui  m'inspire  de  la 
déplaisance  pour  moi— même }  ces  défauts 
me  conviennent ,  Léonce  ne  in  a-t-il  pas 
jugée  indigue  de  lui ,  pourquoi  ne  lui  don- 
nerais-je  pas  raison  ?  Vous  voulez  que  je 
retourne  vers  vous  5  ma  chère  Louise , 
mais  pourrez— vous  me  reconnaître  ?  J'ai 
fait  sur  moi  un  travail ,  qui  a  singulière- 


DELPHINE*  7 

ment  altéré  ce  que  j'avais  d'aimable  ;  ne 
fallait-il  pas  roidir  son  âme  pour  sup- 
porter ce  que  je  souffre  !  S'éveiller  sans 
espoir,  traîner  chaque  minute  d'un  long 
jour  comme  un  fardeau  pénible ,  ne  plus 
trouver  d'intérêt  ni  de  vie  à  aucune  des 
occupations  habituelles ,  regarder  la  nature 
sans  plaisir,  l'avenir  sans  projet}  juste  Ciel, 
quelle  destinée  !  et  si  je  me  livre  à  ma  dou- 
leur, savez-vous  quelle  est  l'idée.  l'indigne 
idée  qui  s'empare  de  moi  ?  le  besoin  d'une 
explication   avec   Léonce. 

Il  me  semble  que  je  lui  dirais  des  pa- 
roles qui  me  vengeraient. ...mais  à  quoi 
me  servirait—il  de  me  venger  ?  la  fierté 
seule  peut  me  conserver  quelques  restes 
de  son  estime.  Cependant  pou rra-l-il  éviter 
de  me  voir  ?  c'est  à  moi  de  m'y  refuser  5  je 
le  dois,  je  le  veux.  Louise,  ce  qui  m'a 
perdue,  c'est  trop  d'abandon  dans  le  ca- 
ractère }  je  me  sens  de  l'admiration  pour  les 
qualités,  pour  les  défauts  même  qui  pré- 
servent de  l'ascendant  des  antres.  J'aime, 
j'estime  la  froideur,  le  dédain,  le  ressen- 
timent} Léonce  verra  si  moi  aussi  je  H€ 
puis  pas  lui  ressembler que  verra-t-il  F 


3  BELPHINE. 

il  ne  me  regarde  plus  ,  je  m'agite  et  il  est 
en  paix.  Ma  vie  n'est  de  rien  dans  la  sienne 
il  continue  sa  route  et  me  laisse  en  arrière  , 
après  m' avoir  vue  tomber  du  char  qui  l'en- 
traîne. 

Vous  me  parlez  de  la  retraite ,  j'ai  le 
monde  en  horreur,  mais  la  solitude  aussi 
m'est  pénible }  dans  le  silence  qui    m'en- 
vironne ,  je  suis  poursuivie  par  l'idée  que 
personne  sur  la  terre  ne  s'intéresse  à  moi } 
personne  ,  ah  !  pardonnez ,  c'est  à  Léonce 
seul   que  je  pensais }   funeste   sentiment  ! 
qui  dévaste  le  cœur,  et  n'y  laisse  plus  sub- 
sister aucune  des  affections  douces   qui  le 
remplissaient  !  c'est  pour  vous  ,  pour  vous 
seule ,  ma  sœur ,    que  j'essaie    de  vivre } 
madame  de  Yernon  que  j'ai  tant  aimée,  ne 
m'est  plus  qu  une  pensée  douloureuse  }  je 
lui  adresse ,  au  fond  de   mon  cœur ,  des 
reproches  pleins  d'amertume,  hélas  !  peut- 
être  que  Léonce  seul  les  mérite  5  je  veux 
me  préserver  du  premier  tort  des  malheu- 
reux j  de  l'injustice.  Je  recevrai  madame 
de    Yernon ,    puisqu'elle    veut   me   voir  • 
elle  m'écrit  que  mon  refus  l'afflige  ,  oh! 
je  ne  veux  pas  l'affliger  :  peut-être ,    en 


DELPHINE.  g 

la  revoyant,  reprendra i-je  à  son  charme. 

Je  redemande  un  intérêt,  un  moment 
agréable,  comme  on  invoquerait  les  dons 
les  plus  merveilleux  de  l'existence }  il  me 
semble  que  cesser  de  souffrir  est  impos- 
sible, et  qu'il  n'y  a  plus  au  monde  que  de 
la  douleur. 


LETTRE    III. 

Delphine  à  mademoiselle  fîAlhémar. 

Ce  3o  juillet. 

J  'a  i  vu  madame  de  Vernon,  elle  est  venue 
passer  deux  jours  à  Beilerive }  je  me  pro- 
menais seule  sur  ma  terrasse .  lorsque  de 


'4' 


loin  je  l'ai  aperçue  }  j'ai  été  saisie  d'un 
tel  tremblement  à  sa  vue ,  que  je  me  suis 
hâtée  de  m'asseoir  pour  ne  pas  tomber  3 
mais  cependant ,  comme  elle  approchait , 
un  sentiment  d'irritation  et  de  fierté  m'a 
soutenue,  et  je  me  suis  levée  pour  lui 
cacher  mon  trouble. 

Toute  l'expression  de  son  visage  était 
triste  cl  abattue }  nous  avons  gardé  l'une 

IL  1* 


10  DELPHINE. 

et  l'autre  le  silence j  enfin  elle  Ta  rompu  - 
en  me  disant  que  sa  fille  allait  la  quitter , 
et  s'établir  avec  son  mari  clans  une  maison 
séparée.  —  Ce  projet  n'était  pas  le  vôtre  , 
lui  ai-je  dit.  —  Non,  répondit-elle,  il  dé- 
range ,  et  mon  aisance  de  fortune ,  et  l'es- 
poir que  j'avais  d'être  entourée  de  ma  fa- 
mille ,  mais  qui  peut  prétendre  au   bon- 
heur? —   J'ai  soupiré.  —  Tous  avez  fait 
cependant,    lui   dis-je ,   avec   amertume, 
beaucoup  de  sacrifices  à  votre  fille ,  elle , 
du  moins  ,  vous  devrait  de  la  reconnais- 
sance. —  Tous  m'accusez ,  répondit-elle  , 
après  quelques  momeas  de  réflexion  ,  vous 
m'accusez  de  vous  avoir  mal  défendue  au- 
près de  Léonce ,  je  peux  mériter  ce  re- 
proche :  cependant  je  vous   l'assure ,  son 
irritation  ne  pouvait  être  calmée  ;  vos  en- 
nemis l'avaient  prévenu   avant  que  je  le 
visse;  le  blâme  que  vous  avez   encouru, 
avait  particulièrement  offensé  son  respect 
pour  l'opinion  publique,  et  vos  caractères 
se  convenaient  si  peu ,  que  vous  auriez  été 
très-malheureux  ensemble.  —  Vous  avais- 
je  chargé  d'eu  juger,  lui  dis-je,  et  n'aviez- 
vous  pas  accepté ,  ou  plutôt  recherché  le 


DELPHINE.  1  i 

devoir  de  me  justifier  ?  —  Et  vous  aussi  - 
s'écria-t-elle  ,  vous  voulez  mabandonner , 
vous  en  avez  plus  le  droit  que  ma  fdle 
et  je  me  résigne  à  mon  sort  sans  vouloir 
lutter  eontre  lui.  —  Elle  s'assit  en  finis- 
sant ees  mots,  je  la  vis  pâlir  et  trembler^ 
je  l'avouerai ,  d'abord  je  n'en  fus  point 
cmuc:y  j'ai  tant  souffert  depuis  huit  jours, 
que  mon  Ame  est  devenue  plus  Ici  me 
contre  la  douleur  des  autres:  cependant 
lorsqu'elle  versa  des  larmes  ,  je  me  sentis 
attendrie,  je  lui  pris  la  main,  je  lui  de- 
mandai de  se  justifier ,  elle  se  tut  et  con- 
tinua de  pleurer. 

C'était  la  première  fois  de  ma  vie  que  je 
la  voyais  dans  cet  état,  tous  mes  souvenirs 
parlèrent  pour  elle  dans  mon  cour.  —  Hé 
bien!  lui  dis— je .  hé  bien  S  je  puis  vous 
aimer  assez  pour  vous  pardonner  le  mal- 
heur de  ma  vie,  vous  ne  m'avez  point 
servie  auprès  de  Léonce,  iriàis  eu 
c'était  à  son  cœur  a  plaider  pour  moi  i 
lui  qui  était  l'objet  de  ma  tendresse,  lui 
qui  ne  pouvait  douter  de  mon  amour,  m. 
savait-il  pas  ma  meilleure  e\<  us<  (  - 
pendant,   comment    avez— vous    pi 


12  DELPHINE. 

résoudre  à  précipiter  ce  mariage?  n'aviez- 
vous  pas  besoin  de  mon  consentement 
après  l'aveu  que  je  vous  avais  fait  ?  vous 
étiez  mère  5  mais  n  étais— je  pas  devenue 
votre  fille  en  vous  confiant  mon  sort  ?  — 
Oui  !  s'écria-t-elle  en  soupirant ,  ma  fille  , 
et  bien  plus  tendre  que  ma  fille,  je  suis 
coupable,  je  le  suis.  —  Et  sa  pâleur'et  l'al- 
tération de  ses  traits  devenaient  à  chaque 
instant  plus  remarquables.  Je  ne  pus  ré- 
sister à  ce  spectacle,  et  je  me  jetai  dans  ses 
bras  en  lui  disant  :  —  Je  vous  pardonne } 
si  j'en  meurs,  souvenez-vous  que  je  vous 
ai  pardonné.  —  Elle  me  regarda  avec  une 
émotion  extrême}  elle  eut  presque  le  mou- 
vement de  se  jeter  à  mes  pieds  5  mais  se 
reprenant  tout-à-coup  elle  se  leva ,  et  me 
demanda  la  permission  de  se  promener  un 
instant  seule. 

Je  résolus ,  pendant  qu'elle  fut  loin  de 
moi,  de  l'interroger  sur  tout  ce  qui  se— 
tait  passé  5  quand  elle  revint ,  je  le  tentai  : 
cette  conversation  lui  était  pénible,  et 
j'étais  sans  cesse  combattue  entre  l'intérêt 
qui  me  faisait  dévorer  ses  réponses ,  et  le 
sentiment  de  pitié  qui  me  défendait  d  in— 


DELPHINE.  l3 

sister.  Si  elle  avait  voulu  se  vanter  et  me 
tromper,  notre  liaison  était  rompue  5  mais 
elle  me  peignit,  avec  une  telle  vérité,  les 
nuances  précises  de  son  désir  secret  en 
faveur  de  sa  fille  ,  et  de  son  exactitude  , 
cependant ,  à  dire  ce  que  j'avais  exigé 
d'elle ,  qu'elle  exerça  sur  moi  l'empire  de 
la  vérité.  Je  la  condamnais,  mais  je  lai- 
mais  toujours ,  et  comme  ses  manières 
étaient  restées  naturelles ,  son  charme 
existait  encore. 

Elle  m'avoua ,  avec  confusion ,  qu'elle 
avait  en  efïet  pressé  Léonce  de  conclure 
son  mariage  avec  sa  fille;  mais  elle  m'af- 
firma que  jamais  il  ne  m'aurait  épousée  y 
après  féclat  du  duel  de  M.  de  Serbellane. 
Il  était  convaincu,  me  dit-elle,  que  tout  le 
monde  saurait  un  jour  que  j'avais  réuni  chez 
moi  une  femme  avec  son  amant,  à  l'insçu 
de  son  mari ,  et  que  la  mort  de  M.  d  Er- 
vins  en  étant  la  suite,  on  ne  me  le  pardon- 
nerait jamais.  Le  prétexte  dont  on  vou- 
lait couvrir  ce  malheur,  les  opinions  po- 
litiques, lui  déplaisait  presque  autant  que 
la  vérité  même.  Enfin,  mad.  de  Yeinon 
ajouta   que  Léonce  avait  reçu  une  lettre 


1 4  DELPHINE. 

de  sa  mère  la  plus  vive  contre  moi,  et  ne 
cessa  de  me  repéter  que  ma  destinée  eût 
e'té  très-malheureuse ,  avec  deux  person- 
nes qui  auraient  traité  la  plupart  de  mes 
qualités  comme  des  défauts. 

Je  repoussai  ces  consolations  pénibles , 
et  je  ne  lui  trouvais  pas  le  droit  de  me 
les  donner.  Je  n1  aimais  pas  davantage  ses 
conseils  répétés  de  fuir  Léonce ,  et  d'al- 
ler passer  quelque  temps  auprès  de  vous 
jusques  à  ce  qu'il  partît  pour  l'Espagne  , 
comme  c'était  son  dessein  5  ces  conseils 
étaient  d'accord  avec  mes  résolutions  } 
mais  je  n  avais  pas  rendu  à  mad.  de  Yernon 
le  pouvoir  de  me  diriger*  et  c'était  presque 
malgré  moi  ,  que  je  me  laissais  captiver  par 
sa  grâce  et  sa  douceur. 

Dans  le  cours  de  cette  conversation ,  je 
lui  demandai  une  fois  si  Léonce  n  avait 
pas  imaginé  que  je  m'intéressais  trop  vive- 
ment à  M.  de  Serbe!  iane  ;  mais  elle  repoussa 
bien  facilement  cette  supposition ,  qui 
m'aurait  été  plus  douce.  En  effet,  la  ja- 
lousie que  M.  de  Serbeliane  avait  un  mo- 
ment inspirée  à  Léonce,  nétait-elle  pas 
tout-à-iait  détruite,  par  la  confidence  même 


DELPHINE.  l5 

du  secret  de  mad.  d'Ervins?  Non  ,  Louise, 
il  ne  reste  aucune  pensée  sur  laquelle  mon 
cœur  puisse  se  reposer. 

Madame  de  Vernon  me  parla  ensuite  de 
matilde  et  de  Léonce.  —  Il  ne  Parme  pas, 
me  dit  elle  :;  depuis  leur  mariage  il  la  voit  à 
peine,  mais  elle  lui  convient  mieux  qu1  au- 
cune autre,  parce  qu'elle  ne  fera  jamais  par- 
ler d'elle,  et  que  c'est  ainsi  que  doit  être  la 
femme  d'un  homme  si  sensible  au  moindre 
blâme.  Quand  à  Matilde,  elle  aimera  Léonce 
de  toutes  les  puissances  de  son  Ame-  mais 
elle  a  une  telle  confiance  dans  l'ascendant 
du  devoir,  qu'elle  ne  forme  pas  un  doute 
sur  l'affection  de  son  mari  pour  elle:  elle 
n'observe  rien,  et  passe  la  plus  grande  par- 
tie de  sa  journée  dans  les  pratiques  de  dé- 
votion.  Elle  ne  sera  point  ombrageuse  en 
jalousie^  mais  si  quelques  circonstances 
frappantes  lui  découvraient  rattachement 
de  Léonce  pour  une  autre  femme,  elle 
serait  aussi  véhémente  quelle  est  calme. 
et  la  roideur  même  de  son  esprit  et  1  "in- 
flexibilité de  ses  principes, ne  lui  permet- 
traient plus  ni  tolérance,  ni  repos. —  Hélas 
m'écriai— je ,  ce  ne  sera  pas  moi  qui  trou— 


l6  DELPHINE. 

blerai  son  bonheur  :;  Ton  n'a  rien  à  craindre 
de  moi,  ne  sais -je  pas  un  être  immolé, 
anéanti  :  ali!  Sophie,  lui  dis— je,  deviez— 

vous mais  ne  parlons  plus  ensemble  de 

Léonce,  afin  que  je  puisse  goûter  le  seul 
plaisir  dont  mon  âme  soit  encore  suscep- 
tible ,  le  charme  de  votre    entretien. 

Mad.  de  Yernon  voulait  voir  mad.  d'Er- 
vins ,  elle  s'y  est  refusée  \  Thérèse  ne  se 
montrant  pas,  pendant  que  mad.  de  Yernon 
était  à  Bellerive ,  j'ai  passé  deux  jours  tête- 
à-tête  avec  elle.  Je  l'avoue,  le  second  jour, 
j'éprouvai  quelque  soulagement}  il  y  a  dans 
l'attrait  que  je  ressens  pour  mad.  de  Yernon 
à  présent,  quelque  chose  d'inexplicable: 
elle  ne  m'inspire  plus  une  estime  parfaite  , 
ma  confiance  n'est  plus  sans  bornes ,  mais 
sa  grâce  me  captive }  quand  je  la  vois  ,  je 
m'en  crois  aimée,  je  suis  moins  oppressée 
auprès  d'elle,  et  je  ne  puis  l'entendre  quel- 
ques heures,  sans  imaginer  confusément 
qu'elle  m'a  offert  des  consolations  inatten- 
dues. Hélas  !  cette  illusion  a  peu  duré  ! 
Quand  mad.  de  Yernon  a  été  partie ,  je  me 
suis  retrouvée  plusmal  qu'avant  son  arrivée: 
le  bien  qu'elle  fait  au  cœur  ny  reste  pas. 


DELPHINE.  I  7 

Quel  trouble  je  sens  dans  mon  Ame  !  mes 
idées,  mes  sentimens  sont  bouleverses  : 
je  ne  sais  pour  quel  but,  ni  dans  quel  es- 
poir je  dois  me  créer  un  esprit ,  une  ma— 
nière  d'être  nouvelle  !  je  flotte  dans  la  plus 
cruelle  des  incertitudes ,  entre  ce  que  j'é- 
tais ,  et  ce  que  je  veux  devenir  }  la  douleur  , 
la  douleur  est  tout  ce  qu'il  y  a  de  fixe  en 
moi  :  c'est  elle  qui  me  sert  à  me  recon- 
naître. Mes  projets  varient,  mes  desseins  se 
combattent}  mon  malheur  reste  le  même] 
je  souffre,  et  je  change  de  résolution  pour 
souifrir  encore.  Louise,  faut-il  vivre  quand 
on  craint  l'heure  qui  suit,  le  jour  qui  s'a- 
vance, comme  une  succession  de  pensées 
amères  et  déchirantes?  si  le  temps  ne  me 
soulage  pas,  tout  n'est-il  pas  dit?  Le  secret 
de  la  raison ,  c'est  d'attendre }  mais  qui 
attend  en  vain  n'a  plus  qu'à  mourir. 


l8  DE1PHINE, 


LETTRE    IV. 

Léonce  à  M,  Barton, 

Paris ,    ce   5  août. 

Vous  me  demandez  comment  je  passe 
ma  vie  avec  Matilde  :  ma  vie!  elle  n'est 
pas  là.  Je  me  promène  seul  tout  le  jour, 
et  Matilde  ne  s'en  inquiète  pas}  pendant 
ce  temps  elle  va  à  la  messe,  elle  voit  son 
évêque  ,  ses  religieuses  ,  que  sais-je  ?  elle 
est  bien.  Quand  je  la  retrouve,  de  la  poli- 
tesse et  de  la  douceur  lui  paraissent  du 
sentiment  5  elle  s'en  contente ,  et  cepen- 
dant elle  in  aime.  La  fille  de  la  personne 
du  monde  qui  a  le  plus  de  finesse  dans 
l'esprit,  et  de  flexibilité  dans  le  caractère, 
marclie  droit  dans  la  ligne  qu'elle  s'est 
tracée ,  sans  apercevoir  jamais  rien  de  ce 

qu'on  ne  lui  dit  pas.  Tant  mieux Je  ne 

la  rendrai  pas  malheureuse.  Et  que  m'im- 
porte son  esprit,  puisque  je  ne  veux  jamais 
lui  communiquer  mes  pensées  P 

Nous  avancerons  l'un  à  côté  de  l'autre  5 


DELPHINE.  19 

dans  cette  route  vers  la  tombe ,  que  nous 
devons  faire  ensemble  5  ce  voyage  sera  si- 
lencieux et  sombre  comme  le  but.  Pour- 
quoi s'en  affliger  ?  Ln  seul  être  au  monde 
changeait  en  pompe  de  bonheur,  cette  fête 
de  mort,  que  les  hommes  ont  nommée  le 
mariage:,  mais  cet  être  était  perfide,  et  un 
abîme  nous  a  séparés. 

Mon  ami,  je  voudrais  venger  M.  d'Er- 
vins  5  pourquoi  M.  de  Serbellane  existe-t-il 
après  avoir  tue  un  homme  P  n'a-t-il  tué  que 
ce  d  Ervins  ?  et  moi ,  juste  Ciel!  est-ce  que 
je  vis  ?  je  ne  suis  pas  content  de  711a  tête, 
elle  s'égare  quelquefois  •  ce  que  j'éprouve 
surtout,  eest  de  la  colère  :  une  irritabi- 
lité que  vous  aviez  adoucie  ne  me  laisse 
plus  de  repos:  je  n'ai  pas  un  sentiment 
doux.  Si  je  pense  que  je  pourrais  La  ren- 
contrer, je  ne  me  plais  qu'à  lui  parler  avec 
insulte:  il  n  y  a  plus  de  bonté  en  moi: 
mais  qu'en  (eiais-je  ?  ne  disait-on  pas  que 
Delphine  était  remarquable  par  la  honte  ? 
je  ne  veux  pas  lui  ressembler. 

Tous  les  jours  une  circonstance  nouvelle 
accroît  mon  amertume;  pétais  étonné  de 
ce  que  le  départ  de  mad.  d  Albeniar  n'avait 


20  DELPHINE. 

pas  encore  eu  lieu,  je  remarquais  le  séjour 
de  mad.  d'Ervins  chez  elle,  et  j'avais  fait 
de  ce  séjour  même  une  sorte  d'excuse  à  sa 
conduite:,  je  me  disais  qu'apparemment 
elle  n'avait  point  pris  avec  trop  de  chaleur 
et  d'éclat  le  parti  de  M.  de  Serbellane  , 
puisque  la  femme  de  M.  d'Ervins  avait 
choisi  sa  maison  pour  asile  -,  et ,  quoique 
cette  circonstance  ne  changeât  rien  aux 
relations  de  mad.  d'Albémar  avec  M.  de 
Serbellane  ,  à  ces  vingt-quatre  heures  pas- 
sées chez  elle  ,  misérable  que  je  suis  !  je 
sentais  mon  ressentiment  adouci  :  mais 
hier,  mon  banquier,  chez  qui  j'étais  entré 
pour  je  ne  sais  quelle  affaire,  reçut  devant 
moi,  deux  lettres  de  M.  de  Serbellane  pour 
mad.  d'Albémar,  et  les  lui  adressa  dans 
l'instant  même,  en  faisant  une  plaisanterie  , 
sur  ce  qu'elle  avait  envoyé  plusieurs  fois 
demander  si  ces  lettres  étaient  arrivées.  Je 
n'apprenais  rien  par  cet  incident  5  eh  bien  ! 
j'en  ai  été  comme  fou  tout  le  jour. 

Que  me  demandez-vous  encore?  si  Ma- 
tilde  et  moi  nous  restons  chez  madame  de 
Vernon  ?  Matilde  veut  avoir  un  établisse- 
ment séparé  ;  elle  aime  l'indépendance  dans 


DELPHINE.  21 


les  arrangemens  domestiques,  et  d'ailleurs 
la  vie  de  sa  mère  n'est  point  d'accord  avec 
ses  goûts.  Mad.  de  Vernon  se  couche  tard  7 
aime  le  jeu ,  voit  beaucoup  de  monde } 
Matilde  yeyit  régler  son  temps  d'après  ses 
principes  de  dévotion.  Je  la  laisse  libre  de 
de'terminer  ce  qui  lui  convient }  comment, 
dans  Tètat  où  je  suis,  pourrais-je  avoir  la 
moindre  décision  sur  quelque  objet  que  ce 
soit?  Je  ne  remarque  rien,  je  ne  sens  la 
différence  de  rien ,  j'ai  une  pensée  qui  me 
dévore,  et  je  fais  des  efforts  pour  la  cacher  j 
voilà  tout  ce  qui  se  passe  en  moi. 

Il  m'a  paru  cependant  que  mad.  de  Ver- 
non  était  plus  affectée  du  projet  de  sa  fille , 
que  je  ne  m'y  serais  attendu  d'un  caractère 
aussi  ferme  que  le  sien  }  elle  a  prononcé 
à  demi— voix  ,  et  avec  émotion  ,  les  mots 
à" isolement  et  (Y oubli.;  mais,  reprenan  t  bien- 
tôt les  manières  indifférentes  dont  elle  sait 
si  bien  couvrir  ce  qu'elle  éprouve: —  Faites 
ce  que  vous  voudrez ,  ma  iille ,  a-t-elle 
dit}  il  ne  faut  vivre  ensemble  que  si  Ton  y 
trouve  réciproquement  du  bonheur.  —  Et 
en  Unissant  ces  mots ,  elle  est  sortie  de  la 
chambre.  Singulière   femme  !  Excepté  un 


22  DELPHINE. 

seul  et  funeste  jour,  elle  ne  m'a  jamais 
parlé  avec  confiance ,  avec  chaleur ,  sur  au- 
cun sujet-  mais,  ce  jour— là ,  elle  exerça 
sur  moi  un  ascendant  inconcevable. 

Ah  !  quels  mou\  emens  de  fureur  et  d'hu- 
miliation ,  ce  qu'elle  m'a  dit  ne  m'a-t-il  pas 
fait  éprouver!  Ne  me  demandez  jamais  de 
vous  en  parler}  je  ne  le  puis.  Je  veux  aller 
en  Espagne  voir  ma  mère  ,  m'éloigner 
d'ici}  je  l'ai  annoncé  à  Matilde}  je  pars 
dans  un  mois,  plutôt  peut-être,  quand  je 
serai  sur  de  ne  pas  rencontrer  mad.  d'Al- 
bémar  sur  la  route. 

I  n  homme  de  mes  amis  m'a  assuré  que 
mad.  de  Vernon  avait  beaucoup  de  dettes, 
cela  se  peut}  la  précipitation  avec  laquelle 
j'ai  tout  signé  ,  ne  m'a  permis  de  rien  exa- 
miner. Si  mad.  de  Vernon  a  des  dettes,  il 
est  du  devoir  de  sa  fille  de  les  payer}  ce 
mariage  avec  Ma  tilde  me  ruinera  peut-être 
entièrement}  eh  bien!  celte  idée  me  satis- 
fait} mad.  d'Albémar  aura  jeté  sur  moi  tous 
les  genres  d'adversités }  elle  ne  croira  pas 
du  moins  qu'en  m' unissant  à  une  autre  ,  je 
me  sois  ménagé  pour  le  reste  de  ma  vie 
aucune  jouissance,  ni  même  aucun  repos. 


DELPHINE. 


Elle  ne  croira  pas Mais  insensé  que 

je  suis,  s'occupe-t-elle  de  moi?  N'écrit-^ 
elle  pas  à  M.  de  Serbellane?  ne  reçoit-elle 
pas  de  ses  lettres  ?  ne  doit-elle  pas  le  re- 
joindre ? Ah  !  que  je  souffre.  Adieu. 


LETTRE   V. 

Delphine  à  mademoiselle    cVAlbémar. 

Bellerive,  ce  4  août 

.Depuis  que  j'existe,  vous  le  savez,  ma 
sœur ,  Tidce  d'un  Dieu  puissant  et  miséri- 
cordieux ne  m'a  jamais  abandonnée}  néan- 
moins dans  mon  désespoir  je  n'en  avais  tiré 
aucun  secours  :  le  sentiment  amer  de  Tin- 
justice  que  j'avais  éprouvée  ,  s'était  mêlé 
aux  peines  de  mon  cœur,  et  je  me  refu- 
sais aux  émotions  douces  ,  qui  peuvent 
seules  rendre  aux  idées  religieuses  tout  leur 
empire }  hier  je  passai  quelques  instans  plus 
calmes ,  en  cessant  de  lutter  contre  mon 
caractère  naturel. 

Je  descendis  vers  le  soir  dans  mon  jar- 
din ,  et  je  méditai  pendant  quelque  temps, 


^4  DELPHINE. 

avec  assez  d'austérité ,  sur  la  destinée  des 
âmes  sensibles  au  milieu  du  monde.  Je 
cherchais  à  repousser  F  attendrissement  que 
me  causait  l'image  de  Léonce,  je  voulais  le 
confondre  avec  les  hommes  injustes  et 
cruels  j  avides  de  déchirer  le  cœur  qui  se 
livre  à  leurs  coups.  J'essayais  d'étouffer  les 
sentimens  jeunes  et  tendres,  dont  j'ai 
goûté  le  charme  depuis  mon  enfance.  La 
vie,  me  disais-je ,  est  une  œuvre  qui  de- 
mande du  courage  et  de  la  raison.  Au  som- 
met des  montagnes  ,  à  l'extrémité  de  Fho— 
rison,  la  pensée  cherche  un  avenir,  un 
autre  monde,  où  F  âme  puisse  se  reposer, 
où  la  bonté  jouisse  d'elle— même,  où  l'a- 
mour entiu  ne  se  change  jamais  en  soup- 
çons amers,  en  ressentimens  douloureux  : 
mais  dans  la  réalité,  dans  cette  existence 
positive  qui  nous  presse  de  toutes  parts , 
il  faut,  pour  conserver  la  dignité  de  sa  con- 
duite ,  la  Fierté  de  son  caractère ,  réprimer 
F  entraînement  de  la  confiance  et  de  Faf- 
feetion,  irriter  son  cœur  lorsqu'on  le  sent 
trop  faible ,  et  contenir ,  dans  son  sein ,  les 
qualités  malheureuses  qui  font  dépendre 
tout  le  bonheur  des  sentimens  qu  on  inspire. 


DELPHINE.  25 

Je  me  ferai ,  disais-je  enGore ,  une  desti- 
née fixe  ,  uniforme ,  inaccessible  aux  jouis- 
sances comme  à  la  douleur  5  les  jours  qui 
me  sont  comptes ,  seront  remplis  seule- 
ment par  mes  devoirs.  Je  tacherai  surtout 
de  me  défendre  de  cette  rêverie  funeste  qui 
replonge  fâme  dans  le  vague  des  espé- 
rances et  des  regrets  •  en  s  y  livrant  .  on 
éprouve  une  sensation  d'abord  si  douce  , 
et  ensuite  si  cruelle  •  on  se  croit  attiré  par 
une  puissance  surnaturelle ,  elle  vous  fait 
pressentir  le  bonheur  à  travers  un  nuaee, 
mais  ce  nuage  s  eclaircit  par  degrés  .  et 
découvre  enfin  un  abîme  où  vous  aviez 
cru  voir  une  route  indéfinie  de  vertus  et 
de   félicités. 

Oui,  me  répétais-je,  j'étoufferai  en  moi 
tout  ce  qui  me  distinguait  pami  les  fem- 
mes,  pensées  naturelles,  mouvemens  pas- 
sionnés, élans  généreux  de  l'enthousiasme* 
mais  j'éviterai  la  douleur,  la  redoutable 
douleur.  Mon  existence  sera  toute  entière 
concentrée  dans  ma  raison  ,  et  je  traver- 
serai la  vie,  ainsi  armée  contre  moi-même 
et  «outre  les  autres 

Sans  interrompre  ces  réflexions ,  je  me 

Tome  IL  3 


26  DELPHINE. 

levai ,  et  je  marchai  d'un  pas  pins  ferme  , 
me  confiant  davantage  dans  ma  force.  Je 
m'arrêtai  près  des  orangers  que  vous  m'a- 
vez envoye's  de  Provence  }  leurs  parfums 
délicieux  me  rappelèrent  le  pays  de  ma 
naissance  ,  où  ces  arbres  du  midi  croissent 
abondamment  au  milieu  de  nos  jardins. 
Dans  cet  instant ,  un  de  ces  orgues  que  j'ai 
si  souvent  entendus  dans  le  Languedoc, 
passa  sur  le  chemin,  et  joua  des  airs  qui 
m'ont  fait  danser  quand  j'étais  enfant.  Je 
voulais  m* éloigner  ,  un  charme  irrésistible 
me  retint}  je  me  retraçai  tous  les  souvenirs 
de  mes  premières  années  ,  votre  affection 
pour  moi ,  la  bienveillante  protection  dont 
votre  frère  cherchait  à  m'environner  ,  la 
douce  idée  que  je  me  faisais  ,  dans  ce 
temps  ,  de  mon  sort  et  de  la  société  ;  com- 
bien j'étais  convaincue  qu'il  suffisait  d'être 
aimable  et  bonne ,  pour  que  tous  les  cœurs 
s'ouvrissent  à  votre  aspect ,  et  que  les  rap- 
ports du  monde  ne  fussent  plus  qu'un 
échange  continuel  de  reconnaissance  et 
d'affection.  Hélas  !  en  comparant  ces  déli- 
cieuses illusions  avec  la  disposition  actuelle 
de  mon  âme ,  j 'éprouvai  des  convulsions  de 


DELPHINE.  27 

larmes  ?  je  me  jetai  sur  la  terre  avec  des 
sanglots  qui  semblaient  devoir  mYtoufFer  : 
j'aurais  voulu  que  cette  terre  m'ouvrît  son 
repos  éternel. 

En  me  relevant  j'aperçus  les  étoiles 
brillantes ,  le  ciel  si  calme  et  si  beau.  — 
O  Dieu  !  m'écriai-je  ,  vous  êtes  là  ,  dans  ce 
sublime  séjour,  si  clique  de  la  toute-puis- 
sance et  de  la  souveraine  bonté!  les  souf- 
frances d'un  seul  être  se  perdent-elles  dans 
celte  immensité?  ou  votre  regard  paternel 
se  fixe— t— il  sur  elles  pour  les  soulager  el 
les  l'aire  servir  à  la  veru  iJ  Non  ?  vous  n'êtes 
point  indifférent  à  la  douleur,  c'est  elle 
qui  contient  tout  le  secret  de  l'univers  j 
secourez-moi  5  grand  Dieu  ,  secourez-moi. 
Ali!  pour  avoir  aimé,  je  n'ai  pas  mérite 
d'être  oubliée  de  vous!  Aucun  être,  dans 
le  petit  nombre  d'années  que  j'ai  passées 
sur  cette  terre ,  aucun  être  n'a  souffert  par 
moi,  vous  n'avez  entendu  aucune  plainte 
qui  fut  causée  par  mon  existence,  j'ai  été 
jusqu'à  ce  jour  une  créature  innocente  7 
pourquoi  donc  me  livrez-vous  à  des  tour- 
mens  si  cruels  ?  Ma  Louise  ,  en  pro- 
nonçant ces  mots ,  j'avais  pitié  de  moi— 


28  DELPHINE. 

même  :  ce  sentiment  a  quelque  douceur. 

Un  secours  plus  efficace  pénétra  dans 
mon  cœur,  je  me  blâmai  d'avoir  tardé  si 
long-temps  à  recourir  à  la  prière  5  je  re- 
poussai le  système  que  je  m'étais  fait  de 
froideur  et  d'insensibilité }  ce  que  je  crai- 
gnais, c'était  l'amour  ,  c'était  la  faiblesse  , 
qui  m'inspirait  quelquefois  le  désir  d'aller 
vers  Léonce,  de  me  justifier  moi-même  à 
ses  yeux  ,  de  braver,  pour  lui  parler,  tous 
les  devoirs,  tous  les  sentimens  délicats.  Je 
trouvai  bien  plus  de  ressource  contre  ces 
indignes  mouvemens ,  dans  l'élévation  de 
mon  àme  vers  son  Dieu  ,  dans  les  promesses 
que  je  lui  fis  de  rester  fidelle  à  la  morale , 
et  je  revins  chez  moi  plus  satisfaite  de 
mes  résolutions. 

Depuis  ,  je  me  suis  occupée  de  Thérèse, 
il  y  avait  quelques  jours  que  je  ne  l'avais 
vue  5  elle  passe  presque  toutes  ses  heures 
seule  avec  un  prêtre  vénérable  qui  a  pris 
beaucoup  d'ascendant  sur  elle  5  son  dessein 
est  d'aller  à  Bordeaux  pour  arranger  ses 
affaires ,  lorsqu'elle  se  croira  sûre  de  n'a- 
voir rien  à  craindre  de  la  famille  de  son 
jnari.  Gemme  nous  causions  ensemble ,  je 


D  E  L  T  H  I  N  E.  29 

reçus  des  lettres  de  M.  de  Serbellane  que 
mon  banquier  m'envoyait,  parce  que  c'est 
sous  mon  nom  qu'il  écrit  à  Thérèse}  je  les 
lui  remis ,  elle  pleura  beaucoup  en  les  li- 
sant et  me  dit  :  —  Il  m'est  permis  de  les 
recevoir  encore  ,  mais  dans  quelques  mois 
je  ne  le  pourrai  plus.  —  Je  voulais  qu'elle 
s'expliquât  davantage  ,  elle  s'y  refusa  :  je 
n'osai  pas  insister.  J'ignore  par  quelles  pra- 
tiques ,  par  quelles  pénitences  elle  essaie 
de  se  consoler  5  sans  partager  ses  opinions  , 
je  n'ai  point  cherché  jusqu'à  ce  jour  à  les 
combattre  5  qui  sait ,  Louise  ,  s'il  n'y  a  pas 
des  malheurs  pour  lesquels  toutes  les  idées 
raisonnables  sont  insuffisantes  ? 


LETTRE  VI. 

Delphine  <i  mademoiselle  tï Albémar. 

B,?llcrive,  ce  6  août. 

J  e  me  croyais  mieux  ,  ma  sœur ,  la  der- 
nière ibis  que  je  vous  ai  écrit}  ajourdhui 
les  circonstances  les  plus  simples ,  telles 
qu'il  en  naîtra  chaque  jour  de  semblables, 


3o 


DELPHINE. 


ont  rempli  mon  âme  d'amertume  :  îe  fond 
triste  et  sombre  sur  lequel  repose  ma  des- 
tinée .  ne  peut  varier  ,  et  cependant  ma  dou- 
leur se  renouvelle  sous  mille  formes  ,,  et 
chacune  d'elles  exige  un  nouveau  combat 
pour  en  triompher.  Oh  î  qui  pourrait  sup- 
porter long-temps  l'existence  à  ce  prix  ? 

Ce  matin  un  de  mes  gens  m'a  apporté 
de  Paris  des  lettres  assez  insignifiantes  ?  et 
la  liste  des  personnes  qui  sont  venues  me 
voir  pendant  mon  absence  :  je  regar fiais 
avec  distraction  ces  détails  de  la  société 
qui  m'intéressent  si  peu  maintenant ,  lors- 
qu'une lettre  imprimée  que  je  n'avais  point 
remarquée,  attira  mon  attention:,  je  l'ouvris 
et  j'y  vis  ces  mots  :  M.  Léonce  de  Mon- 
doville  a  Tlioueurde  vous  faire  part  de  son 
mariage  avec  mademoiselle  de  Vemon.\*z 
mal  que  m'a  fait  cette  vaine  formalité  est 
insensé  .;  mais  tout  n'est-il  pas  folie  dans 
les  sensations  des  malheureux  F  J'ai  été  in- 
dignée contre  Léonce  5  il  me  semblait  qu'il 
aurait  du  veiller  à  ce  qu'on  ne  suivit  pas 
l'usage  envers  moi .  je  trouvais  de  l'insulte 
dans  cet  envoi  d'une  annonce  à  ma  porte  3 
comme  s'il  avait  oublié  que  c'était  une  sen- 


}>  T.  L  P  H  1  N  F.  01 

tence  de  mort  qu'il  in1  adressait  ainsi,  par 
forme  de  circulaire  5  sans  daigner  y  joindre 
je  ne  sais  quel  mot  de  douceur  ou  de  pitié. 
Je  passai  la  matinée  entière  dans  un  senti- 
ment d'irritation  inexprimable.  Le  eroiriez- 
vous  ':'  je  commençai  vingt  lettres  à  Léonce 
pour  m'abandonner  à  peindre  ce  qui  m'op- 
pressait ;  mais  je  savais  en  les  écrivant  que 
je  les  brûlerais  toutes ,  soyez-en  sûre  5  je 
le  savais.  Je  ne  puis  répondre  des  mon- 
vemens  qui  m'agitent,  mais  quand  il  s'a- 
gira des  actions  ,  ne  doutez  pas  de  moi. 

Ce  jour  si  péniblement  commencé  me 
réservait  encore  des  impressions  plus  cruel- 
les :  mad.  de  Vernon  vint  me  demander  à 
dîner 5  une  demi-heure  après  son  arrivée, 
comme  j'étais  appuyée  sur  ma  fenêtre  ,  je 
vis  dans  mon  avenue  cette  voiture  bleue 
de  Léonce  qui  m'était  si  bien  connue  }  un 
tremblement  affreux  me  saisit,  je  crus  qu'il 
venait  avec  sa  femme  accomplir  encore  son 
barbare  cérémonial  ;  j'étais  dans  un  étal  d'a- 
gitation inexprimable  ,  je  regardai  mad.  de 
Vernon ,  et  ma  pâleur  L'effraya  tellement , 
qu'elle  avança  rapidement  vers  moi  pour 
me  soutenir }  elle  aperçut  alors  cette  voi— 


DELPHINE, 


ture  que  je  regardais  fixement  sans  pou- 
voir en  détourner  les  veux  :  —  C  est  ma 
fille  seule ,  me  dit— elle  promptement ,  il 
n'y  sera  pas  ,  j'en  suis  sure  ,  il  ne  viendrait 
pas  chez  vous.  —  Ces  mots  produisirent 
sur  moi  les  impressions  les  plus  diverses  , 
je  respirai  de  ce  qu'il  ne  menait  pas.  L'at- 
tente d'une  si  douloureuse  émotion  me  fai- 
sait éprouver  une  terreur  insupportable} 
mais  je  fus  couverte  de  rougenr  ,  en  me 
répétant  les  paroles  de  mad.  de  Vernon  :  Il 
ne  viendrait  pas  chez  vous.  Elle  sait  donc 
qu'il  me  croit  indigne  de  sa  présence ,  ou 
qu'il  a  pitié  de  ma  faiblesse  ,  de  l'amour 
qu'il  me  croit  encore  pour  lui.  Àh  !  si  je 
3e  voyais .  combien  je  serais  calme  ,  flère  , 
dédaigneuse  !  Pendant  que  je  cherchais  à 
reprendre  quelque  force,  les  deux  battans 
de  mon  salon  s'ouvrirent,  et  l'on  annonça 
mad,  de  Mondo  ville. 

Louise,  c'est  ainsi  que  l'heureuse  Del- 
phine se  tut  appelée .  si  Thérèse. . . .  Ah  ! 
ce  n'est  pas  Thérèse }  c'est  lui  ,  c'est  lui 
seul  !  A  l'abri  de  ce  nom  de  Mondoville , 
si  doux  ,  si  harmonieux  quand  il  présageait 
»a  présence  ,  à  l'abri  de  ce  nom,  Matilde 


DELPHINE;  33 

s'avançait  avec  fierté ,  avec  confiance ,  et 
moi  qu'il  en  a  dépouillée ,  je  n'osais  lever 
les  regards  sur  elle,  je  pouvais  à  peine  me 
soutenir.  Elle  m'aborda  fort  simplement , 
et  ne  me  parut  pas  avoir  la  moindre  idée 
des  motifs  de  mon  absence }  elle  attribua 
tout  à  mes  soins  pour  mad.  d'Ervins ,  et 
me  parut  avoir  gagné  depuis  qu'elle  passait 
sa  vie  avec  Léonce.  Je  ne  suis  pas  la  rose , 
dit  un  poëte  oriental,  mais  j 'ail habité avec 
elle.  Dieu  !  que  deviendrai— je  5  moi  con- 
damnée à  ne  plus  le  revoir  ! 

Une  fois  ,  dans  la  conversation  ,  il  me 
sembla  que  Matilde  avait  pris  un  geste,  un 
mot  familier  à  Léonce ,  mon  sang  s'arrêta 
tout-à-coup  à  ce  souvenir  si  doux  en  lui- 
même ,  si  amer  quand  c'était  Matilde  qui 
me  le  retraçait.  In  des  gens  de  Léonce  ser- 
vait Matilde  à  table,  tous  ces  détails  de  la 
vie  intime  me  faisaient  mai.  Si  je  restais 
ici ,  j'éprouverais  à  chaque  instant  une  dou- 
leur nouvelle.  Voir  sans  cesse  Matilde , 
sentir  son  bonheur  goutte  à  goutte  :  non  7 
je  ne  le  puis.  Quand  il  fallait  m'adresser  à 
elle  ,  lui  offrir  ce  qui  se  trouvait  sur  la  table, 
j'évitais  de  lui  donner  aucun  nom  :  mad.  de 

IL  \* 


34  DELPHINE. 

Vernon  l'appelait  souvent  mad.  de  Mon— 
dovilîe,  et  chaque  fois  je  tressaillais. 

Je  m'aperçus  aisément  que  mad.  de 
Vernon  était  blessée  contre  sa  fille  ,  mais 
je  gardais  le  silence  sur  tout  ce  qui  pou- 
vait amener  une  conversation  animée }  à 
peine  pouvais-je  articuler  les  mots  les  plus 
insignifians  sans  me  trahir.  Enfin,  après  le 
dîner ,  mad.  de  Vernon  demanda  à  Matilde 
quand  son  nouvel  appartement  serait  prêt. 

—  Dans  six  jours,  répondit  Matilde  5  et  se 
retournant  vers  moi ,  elle  me  dit  :  Je  vois 
bien  que  cet  arrangement  déplaît  à  ma  mère, 
mais  je  vous  en  fais  juge,  ma  cousine ,  n'est- 
il  pas  convenable  que  nous  vivions  dans  des 
maisons  séparées  P  nos  goûts  et  nos  opinions 
diffèrent  extrêmement  5  ma  mère  aime  le 

!*eu  j  elle  passe  une  partie  de  la  nuit  au  mi- 
ieu  du  monde ,  la  solitude  me  convient , 
et  nous  serons  beaucoup  plus  heureuses 
toutes  les  deux  ,  en  nous  voyant  souvent , 
mais  en  n  habitant  pas  sous  le  même  toit. 

—  Finissons-en  sur  ce  sujet ,  lui  dit  mad.  de 
Vernon  assez  vivement,  j'aurais  modifié  mes 
habitudes  avec  plaisir ,  je  les  aurais  même 
sacrifiées  ,  si  je  m'étais  crue  nécessaire  à 


DELPHINE.  35 

votre  bonheur  ;  quant  à  vos  opinions,  puis- 
que c'est  moi  qui  ai  dirigé  votre  éducation  , 
il  ny  a  pas  apparence  que  je  ne  sache  pas 
ménager  une  manière  de  penser  que  j'ai 
voulu  vous  inspirer  5  mais  vous  parlez  de 
goûts  ,  d'habitudes ,  et  jamais  d'affections  , 
celle  que  vous  avez  pour  moi ,  en  effet ,  a 
bien  peu  d'ascendant  sur  votre  vie  }  n'en 
parlons  plus,  j'avais  encore  une  illusion, 
vous  venez  de  me  prouver  qu'il  suflit  d'en 
avoir  une,  quelque  aride  que  soit  d'ailleurs- 
la  vie,  pour  éprouver  de  la  douleur.  — 
M  itilde  rougit,  je  serrai  la  main  de  mad.  de 
Vernon ,  et  nous  gardâmes  toutes  les  trois  le 
silence  pendant  quelques  minutes:  enfin 
mad.  de  Vernon  le  rompit,  en  demandant 
à  Matilde  si  elle  avait  été  voir  sa  cousine 
mad.  de  Lebensei.  —  Je  ne  pense  pas  assu- 
re'ment,  répondit  Malilde,  que  vous  exi- 
giez de  moi  d'aller  voir  une  femme  qui  s'est 
remariée,  pendant  que  son  premier  mari 
vivait  encore  5  un  pareil  scandale  ne  sera 
jamais  autorisé  par  ma  présence.  —  mais 
son  premier  mari  était  étrange!  et  protes- 
tant, lui  répondit  mad.  de  Vernon,  elle  a 
fait  divorce  avec  lui  selon  les  lois  de  son 


36  DELPHINE. 

pays.  —  Et  sa  religion,  à  elle-même,  reprît 
Matilde ,  la  comptez-vous  pour  rien  ?  Elle 
est  catholique,  pouvait-elle  se  croire  libre 
quand  sa  religion  ne  le  permettait  pas?  — 
Vous  savez,  reprit  mad.  de  Yernon  ,  que 
son  premier  mari  était  un  homme  très-mé- 
prisabîe  5  qu'elle  aime  le  second  depuis  six 
ans  :  qu'il  lui  a  rendu  des  services  géné- 
reux. —  Je  ne  m'attendais  pas,  je  l'avoue, 
interrompit  Matilde,  que  ma  mère  justi— 
fierait  la  conduite  de  mad.  de  Lebensei.  — 
Je  ne  sais  si  je  la  justifie  ,  répondit  mad.  de 
Yernon  ,  mais  quand  mad.  de  Lebensei 
aurait  commis  une  faute ,  la  charité  chré- 
tienne commanderait  l'indulgence  envers 
elle.  —  La  charité  eh  rétienne  ,  répondit 
Matilde ,  est  toujours  accessible  au  repen- 
tir ]  mais  quand  on  persiste  dans  le  crime  , 
elle  ordonne  au  moins  de  s'éloigner  des 
coupables.  —  Et  vous  voudriez  ,  ma  fille  , 
que  mad.  de  Lebensei  quittât  maintenant 
M.  de  Lebensei?  —  Oui  ,  je  le  voudrais, 
s'écria  Matide  ,  car  il  n'est  point ,  car  il  ne 
peut  être  son  mari.  On  dit  de  plus,  que  c'est 
un  homme  dont  les  opinions  politiques  et 
religieuses  ne  valent  rien  \  mais  je  ne  m'en 


DELPHINE.  3*7 

mêle  point,  il  est  protestant,  il  est  tout 
simple  que  sa  morale  soit  fort  relâchée.  Il 
n'en  est  pas  de  même  de  mad.  de  Lcbensei7 
elle  est  catholique,  elle  est  ma  parente:  je 
vous  le  répète ,  ma  conscience  ne  me  per- 
met pas  de  la  voir.  —  Fie  bien,  j'irai  seule 
chez  elle,  répondit  mad.  de  Yernon.  —  Je 
vous  y  accompagnerai,  ma  chère  tante, 
lui  dis-je,  si  vous  le  permettez.  —  Aimable 
Delphine,  s'écria  mad.  de  Yernon  en  sou- 
pirant ,  eh  bien  !  nous  irons  ensemble}  elle 
demeure  à  deux  lieues  de  chez  vous,  elle 
passe  sa  vie  dans  la  retraite,  elle  sait  com- 
bien sa  conduite  a  été,  non-seulement  blâ- 
mée, mais  calomniée,  elle  ne  veut  point 
s'exposer  à  la  société  qui  est  très*-mal  pour 
elle.  —  Dites-lui  bien,  reprit  Matilde  avec 
assez  de  vivacité,  que  ce  n'est  point  ce 
qu'on  peut  dire  d'elle  qui  m'empêche  daller 
la  voir^  je  ne  suis  point  soumise  à  l'opinion, 
et  personne  ne  saurait  la  braver  plus  volon- 
tiers que  moi ,  si  le  moindre  de  mes  devoirs 
y  était  intéressé-  au  premier  signe  de  re- 
pentir que  donnera  mad.  de  Lebensei ,  je 
volerai  auprès  d'elle,  et  je  la  servirai  de 
tout  mon  pouN  oir.  —  Matilde ,  m'écriai-je 


33  BELPHINE. 

involontairement ,  Ma  tilde ,  croyez-vous 
qu'on  se  repente  d'avoir  épousé  ce  qu'on 
aime  ?  —  A  peine  ces  mots  m'étaient-ils 
échappés,  que  je  craignis  d'avoir  attiré  son 
attention  sur  le  sentiment  qui  me  les  avait 
inspirés:  mais  je  me  trompais,  elle  ne  vit 
dans  ces  paroles  qu'une  opinion  qui  lui 
parut  immorale  5  et  la  combattit  dans  ce 
sens.  Je  me  tus ,  elle  et  sa  mère  repartirent 
pour  Paris,  et  je  vis  ainsi  finir  une  con- 
trainte douloureuse.  Mais  que  de  senti- 
mens  amers  se  sont  ranimés  dans  mon 
cœur!  Quelle  conduite  que  celle  de  Léonce  1 
Il  ne  me  fait  pas  dire  un  mot,  il  ne  veut  pas 
me  voir ,  il  m'accable  de  mépris!....  Louise, 
j'ai  écrit  ce  mot ,  malgré  ce  qu'il  m'en  a 
coûté,  j'ai  pu  l'écrire!  car  c'est  de  toute 
la  hauteur  de  mon  âme  que  je  considère 
l'injustice  même  de  Léonce.  Je  voudrais 
cependant,  je  voudrais  au  prix  de  ma  mi- 
sérable vie ,  qu'il  me  fut  possible  de  le  ren- 
contrer encore  une  fois  par  hasard ,  sans 
qu'il  pût  me  soupçonner  de  l'avoir  recher- 
ché. Je  saurais  alors,  soyez-en  sûre,  je  sau- 
rais reconquérir  son  estime  j  je  m'enor- 
gueillis à  cette  idée ,  je  l'aime   peut-être 


DELPHINE.  39 

encore^  mais  ce  qui  m'est  nécessaire  sur- 
tout, c'est  qu'il  me  rende  cette  considé- 
ration à  laquelle  il  a  sacrifie'  son  bonheur, 

oui  son  bonheur Je  valais  mieux  pour 

lui  que  Matilde.  Se  peut-il  qu'un  mouve- 
ment de  regret  ne  lui  inspire  pas  le  be- 
soin de  me  parler!  Louise,  ne  condamnez 
pas  celle  que  vous  avez  élevée  5  ce  sou- 
hait, le  Ciel  m'en  est  témoin,  je  ne  le 
forme  point  pour  me  livrer  aux  senti  mens 
les  plus  criminels.  Mais  je  voudrais  du 
moins  refuser  de  le  voir,  qu'il  le  sût,  qu'il 
en  souffrît  un  moment,  et  qu'il  cessât  de 
me  croire  le  plus  faible  des  êtres  ,  le  plus 
indigne  de  son  inflexible  caractère.  Louise  , 
j'éprouve  les  douleurs  les  plus  poignantes, 
et  celles  que  je  confie,  et  celles  qui  me 
font  mal  à  développer  î  Pardonnez-moi  si 
j'y  succombe  j  c'est  pour  vous  seule  que  je 
vis  encore. 


40  DELPHINE. 


LETTRE    VIL 

Delphine  à  mademoiselle  cTAlbémar. 

Bellerive,  ce   8   août. 

IN  e  puis-je  donc  faire  un  pas  qui  ne  re- 
nouvelle plus  cruellement  encore  les  cha- 
grins que  je  ressens  ?  pourquoi  ma— t— on 
conduite  chez  mad.  de  Lebensei  ?  Elle  est 
heureuse  par  le  mariage}  elle  Test  parce 
que  son  mari  a  su  braver  l'opinion,  parce 
qu'il  a  méprisé  les  vains  discours  du  mon- 
de ,  et  qu'à  cet  égard  il  est  en  tout  Top- 
posé  de  Léonce.  Mad.  de  Lebensei  est  heu- 
reuse ,  et  je  l'aurais  été  bien  plus  qu'elle, 
car  son  caractère  ne  la  met  point  entière- 
ment au-dessus  du  blâme  5  son  cœur  est 
bien  loin  d'aimer  comme  le  mien  5  et  quel 
homme,  en  effet,  pourrait  inspirer  à  per- 
sonne ce  que  j'éprouve  pour  Léonce  ? 

Mad.  de  "Vernoii  vint  me  prendre  hier 
pour  aller  à  Cernay,  comme  nous  en  étions 
convenues.  En  arrivant  nous  apprîmes  que 
M.  de  Lebensei  était  absent.  Mad.  de  Le— 


DELPHINE.  4 l 

bensei ,  en  nous  voyant,  fut  émue;  elle 
cherchait  à  le  cacher,  mais  il  était  aisé  de 
démêler  cependant  qu'une  visite  de  ses 
parens  était  un  événement  pour  elle ,  dans 
la  proscription  sociale  où  elle  vivait.  Vous 
avez  connu  mad.  de  Lebensei  à  Montpel- 
lier^ elle  a  près  de  trente  ans}  sa  figure, 
calme  et  régulière,  est  toujours  restée  la 
même.  Nous  parlâmes  quelque  temps  sur 
tous  les  sujets  convenus  dans  le  monde  , 
pour  éviter  de  se  connaître  et  de  se  pé- 
nétrer :  cette  manière  de  causer  n'inté- 
ressait point  une  personne  qui ,  comme 
mad.  de  Lebensei ,  passe  sa  vie  dans  la 
retraite }  néanmoins  elle  craignait  de  s'ap- 
procher la  première  d'aucun  sujet  qui  pût 
nous  engager  à  lui  parler  de  sa  situation. 
J'essayai  de  nommer  quelques  personnes 
de  sa  connaissance  ;  il  me  parut,  parce 
qu'elle  m'en  dit,  qu'elle  ne  les  voyait  plus} 
je  remarquai  bien  qu'elle  souffrait  d'en 
avoir  été  abandonnée,  mais  je  ne  m'en 
aperçus  qu'à  la  fierté  même  avec  laquelle 
elle  repoussait  tout  ce  qui  pouvait  ressem- 
bler à  une  tentative  pour  se  justifier,  ou  à 
des  eiïbrts  pour  se  rapprocher  du  monde. 


4^  DELPHINE. 

Elle  veut  briser  ce  qu'  elle  pourrait  con- 
server encore  de  liens  avec  la  société ,  non 
par  indifférence,  mais  pour  n'avoir  pins 
aucune  communication  avec  ce  qui  lui  fait 
mal. 

Mad.  de  Lebensei  a  pris  tellement  l'ha- 
bitude de  se  contenir  en  présence  des  au- 
tres, qu'il  était  difficile  de  l'amener  à  nous 
parler  avec  confiance.  Cependant  comme 
mad.  de  Yernon  lui  faisait  quelques  ex- 
cuses polies  sur  l'absence  de  sa  fille,  il  lui 
échappa  de  dire  :  —  Vous  avez  la  bonté  de 
me  cacher ,  madame ,  la  véritable  raison 
de  cette  absence;  mad.  de  Mondoviîîe  ne 
veut  pas  me  voir  depuis  que  j'ai  épousé 
M.  de  Lebensei.  —  Mad.  de  Yernon  sourit 
doucement,  je  rougis,  et  mad.  de  Leben- 
sei continua  :  —  Vous,  madame,  dit-elle 
en  s'adressant  à  mad.  de  Yernon,  vous, 
qui  m'avez  connue  dans  mon  enfance ,  et 
qui  avez  été  l'amie  de  ma  famille ,  je  vous 
remercie  d'être  venue  me  trouver  dans 
cette  circonstance,  je  remercie  mad.  d'Àl- 
bémar  de  vous  avoir  accompagnée  ici;  jo 
ne  cherche  pas  le  inonde  •  je  ne  veux  pas 
lui  donner  le  droit  de  troubler  mon  bon- 


DELPHINE.  43 

beur  intérieur }  mais  une  marque  de  bien- 
veillance m'est  singulièrement  précirusr  , 
et  je  sais  la  sentir.  —  Ses  yeux  se  rempli- 
rent alors  de  larmes}  eu  se  levant  pour 
nous  les  dérober,  elle  nous  mena  voir  son 
jardin  et  le  reste  de  sa  maison. 

L'un  et  l'autre  était  arrangé  avec  soin? 
goût  et  simplicité  ;  c'était  un  établissement 
pour  la  vie,  rien  n'y  était  néglige  :  tout 
rappelait  le  temps  qu'on  avait  déjà  passé 
dans  cette  demeure,  et  celui  plus  long  en- 
core qu'on  se  proposait  d'y  rester.  Mad. 
de  Lebensei  me  parut  une  femme  d'un  es- 
prit sage  sans  rien  de  brillant ,  éclairée , 
raisonnable  plutôt  qu'exaltée.  Je  ne  con- 
cevais pas  bien  comment,  avec  un  tel  ca- 
ractère*; sa  conduite  avait  été  celle  d  une 
personne  passionnée,  et  j'avais  un  grand 
désir  de  l'apprendre  d'elle:  mais  mad.  de 
\  (Tiion  ne  m'aidait  point  à  l'y  engager:  elle 
était  triste  et  rêveuse ,  et  ne  se  mêlait 
point  à   la  conversation. 

En  parcourant  les  jardins  de  mad.  de 
Lebensei  ,  je  découvris,  dans  un  bois  re- 
tiré ,  un  autel  élevé  sur  quelques  marches 
de  gazon ^  j'y  lus  ces  mots  :  A  six  ans  de 


44  DELPHINE. 

bonheur ,  Elise  et  Henri»  Et  plus  bas  : 
L'amour  et  le  courage  réunissent  toujours 
les  cœurs  qui  s'aiment.  Ces  paroiesme  frap- 
pèrent} il  me  sembla  quelles  faisaient  un 
douloureux  contraste  avec  ma  destinée }  et 
je  restai  tristement  absorbée  devant  ce 
monument  du  bonheur.  Mad.  de  Lebensei 
s'approcha  de  moi}  et,  troublée  comme  je 
Tétais,  je  m'écriai  involontairement  :  — 
Ah  !  ne  m'apprendrez-vous  donc  pas  ce 
que  vous  avez  fait  pour  être  heureuse  ? 
Hélas  !  je  ne  croyais  plus  que  personne  le 
iùt  sur  la  terre.  —  Mad.  de  Lebensei ,  tou- 
chée sans  doute  de  mon  attendrissement, 
me  dit  avec  un  mouvement  très-aimable: 
—  Vous  saurez,  madame,  puisque  vous 
le  désirez,  tout  ce  qui  concerne  mon  sort: 
je  ne  puis  être  insensible  à  l'espoir  de  cap- 
tiver votre  estime.  Un  sentiment  de  timi- 
dité, que  vous  trouverez  naturel,  me  ren- 
drait pénible  de  parler  long-temps  de  moi , 
j'aurai  plus  de  confiance  en  écrivant.  — 
Mad.  de  \ernon  nous  rejoignit  alors,  et 
fut  témoin  de  l'expression  de  ma  recon- 
naissance. 

Mad.  de  Lebensei  nous  pria  toutes  les 


DELPHINE.  4^ 

deux  de  rester  chez  elle  quelques  jours  , 
je  niy  refusai  pour  cette  fois ,  n'en  ayant 
pas  prévenu  Thérèse;  mais  nous  promîmes 
de  revenir  5  je  désirais  revoir  mad.  de  Le- 
bensei,  et  j'aurais  craint  de  la  blesser  en 
la  refusant  :  on  a  de  la  susceptibilité'  dans 
sa  situation ,  et  cette  susceptibilité ,  les 
âmes  sensibles  doivent  la  ménager,  car  elle 
donne  aux  plus  petites  choses  une  grande 
influence  sur  le  bonheur. 

En  revenant  avec  mad.  de  Yernon  ,  je 
fus  encore  plus  frappée  que  je  ne  lavais 
e'té  le  matin  de  sa  pâleur  et  de  sa  tristesse, 
et  je  lui  demandai  à  quelle  heure  elle 
s'était  couchée  la  nuit  dernière.  —  À  cinq 
heures  du  matin,  me  répondit-elle.  — 
Vous  avez  donc  joué?  —  Oui.  —  Mon 
Dieu,  repris-je,  comment  pouvez -vous 
vous  abandonner  à  ce  goût  funeste  ?  vous 
y  aviez  renoncé  depuis  si  long-temps.  — Je 
m  ennuyé  dans  la  vie,  me  répondit-elle, 
je  manque  d'intérêt ,  de  mouvement ,  et 
mon  repos  n'a  point  de  charmes  :  le  jeu 
m'anime  sans  m  émouvoir  douloureuse- 
ment:, il  me  distrait  de  toute  autre  idée,  et 
je  consume  ainsi  quelques  heures  sans  les 


/\6  DELPHINE. 

sentir!  —  Est-ce  à  vous ,  lui  dis-je  ,  de  tenir 

ce  langage  ?  votre  esprit —  Mon  esprit  , 

interrompit-elle!  vous  savez  bien  que  je 
nen  ai  que  pour  causer,  et  point  du  tout 
pour  lire ,  ni  pour  réfléchir  :  j'ai  été  élevée 
comme  cela  5  je  pense  dans  le  monde  , 
seule,  je  m'ennuie  ou  je  souffre.  —  Mais 
ne  savez-vous  donc  pas,  lui  dis-je,  jouir 
des  sentimens  que  vous  inspirez  ?  —  Vous 
voyez  quelle  a  été  la  conduite  de  ma  fille 
pour  moi,  répondit-elle,  de  ma  fille  à  qui 
j'avais  fait  tant  de  sacrifices;  peut-être 
qu'en  voulant  la  servir,  je  me  suis  rendue 
moins  digne  de  votre  amitié,  vous  me  Tac- 
cor  dez  encore ,  mais  votre  confiance  en 
moi  n'est  plus  la  même  5  tout  est  donc  al- 
téré pour  moi.  Néanmoins  les  momens  que 
je  passe  avec  vous  sont  encore  les  plus 
agréables  de  tous  5  ainsi  ne  parlons  pas  de 
mes  peines  dans  le  seul  iustant  où  je  les 
oublie.  —  Alors  elle  ramena  la  conversation 
sur  mad.  de  Lebensei  :  et  comme  elle  a 
tout  à  la  fois  de  la  grâce  et  de  la  dignité 
dans  les  manières,  il  est  impossible  de  per- 
sister à  lui.  parler  d'un  sujet  qu'elle  évite  ? 
ni  de  résister  au  charme  de  ce  quelle  dit. 


DELPHINE.  47 

Elle  fut  si  parfaitement  aimable  pendant 
la  route,  qu'elle  suspendit  un  moment 
F  amertume  de  mes  chagrins.  La  finesse  de 
son  esprit ,  la  délicatesse  de  ses  expressions  , 
un  air  de  douceur  et  de  négligence ,  qui 
obtient  tout  sans  rien  demander  }  ce  talent 
de  mettre  son  âme  tellement  en  harmonie 
avec  la  vôtre,  que  vous  croyez  sentir  avec 
elle  ,  en  même  temps  quelle,  tout  ce  que 
son  esprit  développe  en  vous  }  ces  avan- 
tages qui  n'appartiennent  qu'a  elle,  ne 
peuvent  jamais  perdre  entièrement  leur 
ascendant.  Il  me  semble  impossible  quand 
je  vois  mad.  de  Vernon  ,  de  ne  pas  nie 
confier  à  son  amitié}  et  cependant,  des 
que  je  suis  loin  délie ,  le  doute  me  res- 
saisit de  nouveau.  Que  le  cœur  humain  est 
bizarre  !  on  a  des  sentimens  que  Ton  cher- 
che à  se  justifier,  parce  qu'on  a  toujours 
en  soi  quelque  chose  qui  les  blâme 5  et  l'on 
cède  à  de  certains  agrémens ,  à  de  cer- 
tains esprits,  avec  une  sorte  de  crainte, 
qui  ajoute  peut-être  encore  à  l'attrait  qu'ils 
inspirent  et  qu  on  voudrait  combattre. 

Ce  matin,  comme  je  me  levais,   ayant 
passe  presque  toute  la  nuit  à  réfléchir  sur 


48  DELPHINE. 

l'heureux  et  doux  asile  de  Cernay,  je  reçus 
la  lettre  que  mad.  de  Lebensei  m'avait 
promis  de  m  écrire  :  la  voici  j  jugez ,  Louise, 
de  ce  que  j'ai  du  souffrir  en  la  lisant. 

Madame  de  Lebensei  à  madame  cl ' Al- 
bèmar, 

Pabmi  les  sacrifices  qui  me  sont  imposés , 
madame ,  le  seul  que  j'aurais  de  la  peine 
à  supporter ,  ce  serait  de  vous  avoir  con- 
nue, et  de  ne  pas  chercher  à  vous  prouver 
que  je  ne  mérite  point  l'injustice  dont  on 
a  voulu  me  rendre  victime.  Mettez  quel- 
que prix  à  mes  efforts  pour  obtenir  votre 
approbation  :  car  jusqu'à  ce  jour,  satisfaite 
de  mon  bonheur .  et  fière  de  mon  choix  , 
je  n'ai  pas  fait  une  démarche  pour  expli- 
quer ma  conduite  à  personne. 

En  prenant  la  resolution  de  faire  di- 
vorce avec  mon  premier  mari,  et  d'épouser 
quelques  années  après  M.  de  Lebensei ,  j'ai 
parfaitement  senti  que  je  me  perdais  dans 
le  monde,  et  j'ai  forme',  dès  cet  instant, 
le  dessein  de  n'y  jamais  reparaître.  Lutter 
contre  l'opinion ,  au  milieu  de  la  société , 


DELPHINE. 


est  le  plus  grand  supplice  dont  je  puisse 
me  faire  l'idée.  11  faut  être ,  ou  bien  auda- 
cieuse ,  ou  bien  humble  pour  s'y  exposer. 
Je  n'étais  ni  Tune  ni  l'autre ,  et  je  compris 
très-vite  qu'une  femme  qui  ne  se  soumet 
pas  aux  préjugés  reçus,  doit  vivre  dans  la 
retraite ,  pour  conserver  son  repos  et  sa 
dignité  5  niais  il  y  a  une  grande  différence 
entre  ce  qui  est  mal  en  soi ,  et  ce  qui  ne 
l'est  qu'aux  yeux  des  autres }  la  solitude 
aigrit  les  remords  de  la  conscience ,  tandis 
qu'elle  console  de  l'injustice  des  hommes. 

Si  j'avais  été  très-aimable ,  très— remar— 
quable  par  la  grâce  et  l'esprit  de  société'  ? 
le  sacrifice  de  mes  succès  m'eût  peut-être 
été  pénible}  mais  j'étais  une  femme  ordi- 
naire dans  la  conversation  ,  quoique  j'eusse 
une  manière  de  sentir  très-forte  et  très- 
profonde  }  je  pouvais  donc  renoncer  au 
monde ,  sans  craindre  ces  regrets  conti- 
nuels de  l'amour— propre ,  qui  troublent 
toi  ou  tard  les  affections  les  plus  tendres. 

Je  n'avais  point  à  redouter  nou  plus  le 
réveil  des  passions  exaltées }  j'ai  de  la  rai- 
son, quoique  ma  conduite  ne  soit  pas  d'ac- 
cord avec  ce  qu'on  appelle  communément 
Tome  IL  3 


5o  P  EL  PHI  NE. 

ainsi.  C'est  d'après  des  reflexions  sages  et 
calmes ,  que  j'ai  pris  un  parti  qui  sort  de 
toutes  les  règles  communes,  et  rien  de  ce 
qui  m'a  décidée  ne  peut  changer  ,  car  c'est 
d'après  mon  caractère  et  celui  de  Henri, 
que  je  me  suis  déterminée. 

Les  événemens  de  ma  vie  sont  très-sim- 
ples et  peu  multiplies }  la  suite  de  mes 
impressions  est  le  seul  intérêt  de  mon  his- 
toire. 

Un  Hollandais ,  M.  de  T. ,  avait  rap- 
porté des  colonies  une  très— grande  for- 
tune}  il  passa  quelque  temps  à  Montpellier, 
pour  rétablir  sa  santé.  Il  se  prit,  je  ne  sais 
pourquoi ,  d'une  passion  très— vive  pour 
moi .  me  demanda  ,  m'obtint ,  et  m'em- 
mena dans  son  pays,  où  je  ne  connaissais 
personne.  Il  fallut,  à  dix-huit  ans ,  rompre 
avec  tous  les  souvenirs  de  ma  vie.  Je  vou- 
lais m'attacher  à  mon  mari }  il  y  avait 
dans  nos  esprits  et  dans  nos  caractères, 
une  opposition  continuelle }  il  était  amou- 
reux de  moi ,  parce  qu'il  me  trouvait  jo- 
lie ,  car  ,  d'ailleurs  ,  il  semblait  qu'il  aurait 
dû  me  haïr.  Cette  espèce  d'attachement 
que  je  lui  inspirais,  ajoutait  donc  encore 


DELPHINE.  5 1 

a  mon  malheur  •  car  si  ma  figure  ne  lui 
avait  pas  été  agréable  ,  il  se  serait  éloigné 
de  moi,  et  je  n'aurais  pas  senti  à  chaque 
instant  de  la  journée  les  défauts  qui  me  le 
rendaient  insupportable. 

Avarice,  dureté,  entêtement,  toutes  les 
bornes  de  l'esprit  et  de  l'âme  se  trouvaient 
en  lui.  Je  me  brisais  sans  cesse  contre  elleSj 
j'essayais  sans  cesse  un  plan  quelconque 
de  bonheur,  et  tous  échouaient  contre  son 
active  et  revêche  médiocrité. 

Il  avait  fait  sa  fortune  en  Amérique ,  en 
exerçant  sur  ses  malheureux  esclaves  un 
despotisme  tyrannique  j  il  y  avait  contracté 
l'habitude  de  se  croire  supérieur  h  tout  ce 
qui  l'entourait }  les  sentimens  nobles,  les 
idées  élevées  lui  paraissaient  de  l'affec- 
tation ou  de  la  niaiserie  5  exerciez-vous 
une  vertu  généreuse  à  vos  dépens  ?  il  se 
moquait  de  vous*  l'opposiez-vous  à  ses 
désirs  P  non-seulement  il  s'irritait  contre 
vous,  mais  il  cherchait  à  dégrader  vos  mo- 
tifs} il  voulait  qu'il  n'y  eût  qu'une  seule 
chose  de  considérée  dans  le  monde ,  l'art 
de  s'enrichir ,  et  le  talent  de  làire  prospé- 
rer j  en  tout  genre ,  ses  propres  intérêts* 


52  DELPHINE. 

Enfin,  \e  l'ai  eloublement  senti  dans  le 
temps  de  mon  malheur,  et  dans  les  anne'es 
heureuses  qui  Font  suivi,  Tétendue  des 
lumières,  le  caractère  et  les  idées  que  Ton 
nomme  philosophiques  ,  sont  aussi  néces- 
saires au  charme,  à  l'indépendance ,  et  à 
la  douceur  de  la  vie  privée,  qu'elles  peu- 
vent Tètre  à  l'éclat  de  toute  autre  car- 
rière. 

Il  fallait,  pour  vivre  bien  avec  M.  de  T. , 
que  je  renonçasse  à  tout  ce  que  j'avais  de 
bon  en  moi ,  je  n'aurais  pu  me  créer  un 
rapport  avec  lui  qu'en  me  livrant  à  un  mau- 
vais sentiment. 

Quoiqu'il  ne  cherchât  point  à  plaire,  il 
e'tait  très-inquiet  de  ce  qu'on  disait  de 
lui  5  il  n'avait  ni  l'indifférence  sur  les  ju- 
gemens  des  hommes ,  que  la  philosophie 
peut  inspirer,  ni  les  égards  pour  1" opinion  , 
qu'aurait  du  lui  suggérer  son  désir  de  la 
captiver.  Il  voulait  obtenir  ce  qu'il  était 
résolu  de  ne  pas  mériter ,  et  cette  manière 
d'être  lui  donnait  de  la  fausseté  dans  ses  re- 
lations avec  les  étrangers,  et  de  la  violence 
dans  son  intérieur  domestique. 

Il  songeait ,  du  matin  au  soir  y  à  Faccrois- 


D  E  L  P  II  1  N  E. 


5.1 


sèment  de  sa  fortune  ;  et  je  ne  pouvais  pas 
même  me  représenter  cet  accroissement 
comme  de  nouvelles  jouissances ,  car  fêtais 
assurée  qu'une  augmentation  de  richesses 
lui  faisait  toujours  naître  l'idée  d'une  di- 
minution de  dépense,  et  je  ne  disputais  sur 
rien  avec  lui  dans  la  crainte  do  prolonger 
l'entretien,  et  de  sentir  nos  âmes  de  trop 
près  dans  la  vivacité  de  la  querelle* 

L'exercice  d'aucune  vertu  ne  m'était 
permis;  tout  mon  temps  était  pris  par  lo 
despotisme  ou  l'oisiveté  de  mon  mari.  Quel- 
quefois les  idées  religieuses  venaient  à 
mon  secours;  néanmoins  combien  elles 
ont  acquis  plus  d'influence  sur  moi  depuis 
que  je  suis  heureuse  !  Des  souiliauces  ari- 
des et  continuelles ,  une  liaison  de  toutes 
les  heures  avec  un  être  indigne  de  soi? 
gâtent  le  caractère  au  lieu  de  le  perfec- 
tionner. Lame  qui  n'a  jamais  connu  le 
bonheur  ne  peut  être  parfaitement  bonne 
et  douce  ;  si  je  conserve  encore  quelque 
sécheresse  dans  le  caractère ,  c'est  à  ces 
années  de  douleur  que  je  le  dois.  Oui ,  je 
ne  crains  pas  de  le  dire,  s'il  était  une  cir- 
constance  qui    put    nous  permettre    un« 


54  DELPHINE. 

plainte  contre  notre  créateur ,  ce  serait  du 
sein  d'un  mariage  mal  assorti  que  cette 
plainte  échapperait  ;  c'est  sur  le  seuil  de 
la  maison  habitée  par  ces  époux  infortu— 
ne's  3  qu'il  faudrait  placer  ces  belles  paroles 
du  Dante,  qui  proscrivent  l'espérance. 
Non,  Dieu  ne  nous  a  point  condamnes  à 
supporter  un  tel  malheur  !  le  vice  s  y  sou- 
met en  apparence,  et  s'en  affranchit  cha- 
que jour  :  la  vertu  doit  le  briser  ,  quand 
elle  se  sent  incapable  de  renoncer  pour 
jamais  au  bonheur  d'aimer,  à  ce  bien  dont 
le  sacrillre  coûte  bien  plus  à  notre  nature , 
que  le  mépris  de  la  mort. 

Je  ne  vous  développerai  point  ici  mon 
opinion  sur  le  divorce}  quand  M.  de  Le- 
bensei  sera  assez  heureux  pour  vous  con- 
naître ,  madame  ,  il  vous  dira  mieux  que 
personne  les  raisonnemens  qui  m'ont  con- 
vaincue }  je  ne  veux  vous  peindre  que  les 
sentimens  qui  ont  décidé  de  mon  sort. 

Un  jour,  à  la  Haye,  chez  l'ambassadeur 
de  France  ,  on  m'annonça  qu'un  jeune 
Français  était  arrivé  le  matin  de  Paris  ,  et 
devait  nous  être  présenté  le  soir  même. 
Une  femme  me  dit  que  ce  Français  passait 


DELPHINE.  55 


pour  sauvage ,  savant  et  philosophe  ,  que 
sais— je  T  tout  ce  que  les  Français  sont  ra- 
rement à  vingt-cinq  ans  5  elle  ajouta  qu  il 
avait  fait  ses  études  à  Cambridge,  et  que , 
sans  doute,  il  s'était  gâté  par  les  manières 
anglaises^  mais  comme  il  n  existe  pas,  se- 
lon mon  opinion  ,  de  plus  noble  caractère 
que  celui  des  Anglais  ,  je  ne  me  sentais 
point  prévenue  contre  l'homme  qui  leur 
ressemblait.  Je  demandai  son  nom,  elle 
me  nomma  Henri  de  Lebensei ,  gentil- 
homme protestant  du  Languedoc  :;  sa  fa- 
mille était  alliée  de  la  mienne  5  je  ne  l'avais 
jamais  vu,  mais  il  connaissait  le  séjour  de 
mon  enfance}  il  était  Français,  il  avait  au 
moins  entendu  parler  de  mesparens  }  celte 
idée,  dans  léloignement  où  je  vivais  de 
tout  ce  qui  m'avait  été  cher,  cette  idée 
m1  émut  profondément. 

M.  de  Lebensei  entra  chez  l'ambassa- 
deur avec  plusieurs  autres  jeunes  gens} 
je  reconnus  à  l'instant  l'image  que  je  m'en 
étais  faite  :  il  avait  l'habillement  et  l'exté- 
rieur d'un  Anglais,  rien  de  remarquable 
dans  la  (igurc,  que  de  l'élégance  ,  de  la  no- 
blesse, et  une  expression  très-spirituelle. 


56  BELPHINE. 

le  ne  fus  point  frappée  en  le  voyant,  maïs 
plus  je  causai  avec  lui ,  plus  j'admirai  re- 
tendue et  la  force  de  son  esprit ,  et  plus  je 
sentis  qu'aucun  caractère  ne  convenait 
mieux  au  mien. 

Depuis  ce  jour  jusqu'à  présent,  depuis 
six  années ,  loin  de  me  reprocher  d'aimer 
Henri  de  Lebensei  5  il  m'a  semblé  toujours 
que  si  je  l'éloignais  de  moi,  je  repousse- 
rais une  faveur  spéciale  de  la  Providence  , 
le  signe  le  plus  manifeste  de  sa  protection  , 
Vami  qui  me  rend  l'usage  de  mes  qualités 
naturelles ,  et  me  conduit  dans  la  route  de 
la  morale ,  de  l'ordre  et  du  bonheur. 

Vous  avez  peut-être  su  les  cruels  traite- 
mens  que  M.  de  T.  me  fit  éprouver  quand 
il  sut  que  j'aimais  M.  de  Lebensei.  Je 
n'avais  point  d'enfans,  je  demandai  le  di- 
vorce selon  les  lois  de  Hollande.  M.  de  T., 
avant  d'y  consentir  ,  voulut  exiger  de  moi 
une  renonciation  absolue  à  toute  ma  for- 
tune; quand  je  la  refusai, il  m'enferma  dans 
sa  terre  et  me  menaça  de  la  mort }  son 
amour  s'était  changé  en  haine,  et  toute  sa 
conduite  était  alors  soumise  à  sa  passion 
dominante,  à  l'avidité.  Henri  me  sauva  par 


son  courage,  exposa  mille  fois  sa  vie  pour 
me  délivrer ,  et  me  ramena  enfin  en  France 
après  deux  années,  pendant  lesquelles  il 
m'avait  rendu  tous  les  services  que  l'amour 
et  la  générosité  peuvent  inspirer. 

Mon   divorce  fut  prononcé}  je  ne  vous 
fatiguerai  point  des  peines  qu'il  m'en  coûta 
pour  l'obtenir 5   c'est  Henri  que   je  veux 
vous  faire  connaître,  toute  ma  destinée  est 
en    lui.  Je   vais  peut-être   vous   étonner , 
jeune  et  charmante  Delphine,  mais  ce  n'est 
point  la  passion  de  l'amour •,  telle  qu'on  peut 
la  ressentir  dans  l'effervescence  de  la  jeu- 
nesse ,    qui   m'a    décidée  à   choisir  Henri 
pour  le  dépositaire  de  mon  sort:,  il  y  a  de 
la  raison  dans  mon  sentiment  pour  lui,  de 
cette  raison  qui  calcule  l'avenir  autant  que 
le  présent,  et  se  rend  compte  des  qualités 
et  des  défauts  qui  peuvent  fonder  une  liai- 
son durable.  On  parle  beaucoup  des  folies 
que  l'amour  lait  commettre,  je  trouve  plus 
de  vraie  sensibilité  dans  la  sagesse  du  cœur 
que  dans  son  égarement  5  mais  toute  cette 
sagesse    consiste  à  n'aimer ,  quand  on   est 
jeune,  que  celui  qui  vous  sera  cher  égale- 
ment dans  tous  les   âges  de  la  vie.  Quel 
IL  3* 


58  DELPHINE. 

doux  précepte  de  morale  et  de  bonheur  ! 
Et  la  morale  et  le  bonheur  sont  insépara- 
bles, quand  les  combinaisons  factices  de 
la  société  ne  viennent  pas  mêler  leur  poi- 
son à  la  vie  naturelle. 

Henri  de  Lebensei  est  certainement 
riiomme  le  plus  remarquable  par  l'esprit  ? 
qu'il  soit  possible  de  rencontrer }  une  édu- 
cation sérieuse  et  forte  lui  a  donné  sur  tous 
les  objets  philosophiques ,  des  connais- 
sances infinies ,  et  une  imagination  très- 
vive  lui  inspire  des  idées  nouvelles  sur  tous 
les  faits  qu'il  a  recueillis.  Il  se  plaît  à  causer 
avec  moi  d'autant  plus ,  qu'une  sorte  de  ti- 
midité sauvage  et  (1ère  le  rend  souvent  ta— 
citurne  dans  le  monde  ;  comme  son  esprit 
est  animé  et  son  caractère  assez  sérieux  7 
plus  le  cercle  se  resserre ,  plus  il  déploie 
dans  la  conversation  d'agrémens  et  de  res- 
sources ,  et  seul  avec  moi  il  est  plus  aima- 
ble encore  qu'il  ne  s'est  jamais  montré  aux 
autres.  Il  réserve  pour  moi  des  trésors  de 
pensées  et  de  grâces ,  tandis  que  le  com- 
mun des  hommes  s'exalte  pour  les  audi- 
teurs, s'enflamme  par  l'amour-propre  j  et 
se  refroidit  dans  l'intimité.  Tous  ceux  qui 


DELPHINE,  5g 

aiment  la  solitude ,  ou  que  des  circonstan- 
ces ont  appelés  à  y  vivre,  vous  diront  de 
quel  prix  est  dans  les  jouissances  habituel- 
les ,  ce  besoin  de  communiquer  ses  idées, 
de  développer  ses  sentimens ,  ce  goût  de 
conversation  qui  jette  de  l'intérêt  dans  une 
vie ,  où  le  calme  s'achète  d'ordinaire  aux 
dépens  de  la  Variété}  et  ne  croyez  point 
que  cet  empressement  de  Henri  pour  mon 
entrelien,  naisse  seulement  de  son  amour 
pour  moi}  ma  raison  m'aurait  dit  encore, 
qu'il  ne  faut  jamais  compter  sur  les  quali- 
tés que  l'amour  donne,  ou  se  croire  pré- 
servé des.  défauts  dont  il  corrige.  Ce  qui  me 
rend  certaine  de  mon  bonheur  avec  Henri, 
c'est  que  je  connais  parfaitement  son  ca- 
ractère tel  qu'il  est ,  indépendamment  de 
l'affection  que  je  lui  inspire  ,  et  que  je  suis 
la  seule  personne  au  monde  avec  laquelle 
il  ait  entièrement  développé  ses  vertus 
comme  ses  défauts. 

Henri  possède  un  genre  d'agrément  et 
de  gaîté,  qui  ne  peut  se  développer  que 
dans  la  familiarité  des  sentimens  intimes  3 
ce  n'est  point  une  grâce  de  parure,  mais  une 
grâce  d'originalité  dont  la  parfaite  aissu 


6o 


DELPHINE, 


augmente  beaucoup  le  charme:  quand  l'in- 
timité est  arrivée  à  ce  point,  qui  fait  trou- 
ver du  charme  dans  des  jeux  d'enfant,  dans 
une  plaisanterie  vingt  fois  répétée,  dans 
des  petits  détails  sans  fin  auxquels  per- 
sonne que  vous  deux  ne  pourrait  jamais 
rien  comprendre ,  mille  liens  sont  enlacés 
autour  du  cœur,  et  il  suffirait  d'un  mot 
d'un  signe,  de  l'allusion  la  plus  légère  à 
des  souvenirs  si  doux,  pour  rappeler  ce 
qu'on  aime  du  bout  du  monde. 

J'ai  de  la  disposition  à  la  jalousie,  Henri 
ne  m'en  fait  jamais  éprouver  le  moindre 
mouvement  :  je  sais  que  seule  je  le  con- 
nais ,  que  seule  je  l'entends ,  et  qu'il  jouit 
d'être  senti ,  d'être  estimé  par  moi ,  sans 
avoir  jamais  besoin  de  mettre  en  dehors  ce 
qu'il  éprouve.  Il  a  des  opinions  très-indé- 
pendantes ,  assez  de  mépris  pour  les  hom- 
mes en  général ,  quoiqu'il  ait  beaucoup  de 
bienveillance  pour  chacun  deux  en  parti- 
culier. On  a  dit  assez  de  mal  de  lui ,  sur- 
tout depuis  que ,  dans  les  querelles  politi- 
ques, il  s'est  montré  partisan  de  la  révolu- 
tion:, il  tient  cette  injustice  pour  acceptée  ? 
et  rien  au  inonde  ne  pourrait  le  contrain- 


DELPHINE.  6l 

cire  à  une  justification  ,  pas  même  à  une 
démonstration  de  ce  qu  il  est  :  dès  que 
cette  démonstration  peut  être  demandée, 
elle  lui  devient  impossible.  Le  parfait  na- 
turel de  son  caractère  m'est  cn<  ore  un  ga- 
rant de  sa  fidélité  3  s'il  tonnait  une  nou- 
velle liaison,  il  serait  obligé  d'entrer  dans 
des  explications  sur  lui-même  ,  sur  ses  dé- 
fauts, sur  ses  qualités,  'dont  sa  conduite 
envers  moi  le  dispense  \  il  m'a  parlé  par 
ses  actions  ,  et  c'est  de  cette  manière  qu'un 
caractère  fier  ,  et  souvent  calomnié  ,  aime 
à  se  faire  connaître. 

Sous  des  formes  froides  et  quelquefois 
sévères  ,  il  est  plus  accessible  que  personne 
à  la  pitié }  il  cache  ce  secret  de  peur  qu'on 
n'en  abuse  ,  mais  moi  je  le  sais  et  je  m  \ 
confie.  Sans  doute  je  serais  bien  malheu- 
reuse, s'il  n'était  rclenu  près  de  moi  que 
par  la  crainte  de  m1  affliger  en  s1  éloignant  } 
mais  tout  en  jouissant  de  l'amour  que  je  lui 
inspire  ,  je  songe  avec  bonheur  que  deux 
vertus  me  répondent  de  son  cœur,  la  vérité 
et  la  bonté.  Nous  nous  faisons  illusion  , 
mais  quand  l'on  observe  la  société,  il  est 
aisé  de  voir  que  les  hommes  ont  bien  peu 


02  DELPHINE. 

besoin  des  femmes  }  tant  d'intérêts  divers 
animent  leur  vie  ,  que  ce  n'est  pas  assez  du 
goût  le  plus  vif,  de  Fattrait  le  plus  tendre , 
pour  répondre  de  la  durée  dune  liaison } 
il  faut  encore  que  des  principes  et  des  qua- 
lités invariables  préservent  l'esprit  de  se 
livrer  à  une  affection  nouvelle ,  arrêtent  les 
caprices  de  l'imagination  ,  et  garantissent 
le  cœur  long-temps  avant  le  combat}  car 
s'il  y  avait  combat ,  le  triomphe  même  ne 
serait  plus  du  bonheur. 

Que  de  qualités  cependant ,  que  de  sin- 
gularités même  ne  faut-il  pas  trouver  réu- 
nies dans  le  caractère  d'un  homme,  pour 
avoir  la  certitude  complète  de  son  affec- 
tion constante  et  dévouée  !  et ,  sans  cette 
certitude  ,  combien  le  parti  que  j'ai  adopté 
serait  insensé  !  car ,  lorqu'on  prend  une 
résolution  contraire  à  l'opinion  générale j 
rien  ne  vous  soutient  que  vous-même  5  vous 
avez  contracté  l'engagement  d  être  heu- 
reuse  ,  et  si  jamais  vous  laissiezéchapper 
quelques  regrets ,  le  public  et  vos  amis  se- 
raient prêts  à  les  repousser  au  fond  de  votre 
cœur ,  comme  dans  leur  seul  asile. 

Je  ne  le  dissimulerai  point ,  ks  opinions 


DELPHINE.  63 

philosophiques  de  Henri,  la  force  de  son 
caractère  ,  son  indifférence  absolue  pour 
la  manière  de  penser  des  autres  ,  quand 
elle  n'est  pas  la  sienne }  tous  ces  appuis 
m'ont  été  bien  nécessaires  pour  lutter  contre 
la  défaveur  du  monde.  In  homme  s'af- 
franchit aisément  de  tout  ce  qui  n'est  pas 
sa  conscience  ,  et  s'il  possède  des  talcns 
vraiment  distingués,  c'est  en  obtenant  de 
la  gloire  qu'il  cherche  à  captiver  l'opinion 
publique }  la  gloire  commence  à  une  grande 
distance  du  cercle  passager  de  nos  rela- 
tions particulières  7  et  n'y  pénètre  même 
qu'à  la  longue.  M.  de  Lebensei  ,  par  un 
contraste  singulier,  mais  naturel ,  est  par- 
faitement indifférent  à  l'opinion  de  ce  qu'où 
appelle  la  société,  est  très-ambitieux  d'.a- 
teindre  un  jour  à  l'approbation  du  monde 
éclairé  •  moi  ,  qui  ne  puis  être  connue 
qu'autour  de  moi  ,  je  ne  nie  point  que  je 
ne  sois  affligée  quelquefois  d'être  généra- 
lement blâmée 5  mais  comme  ce  blâme  ne 
produit  pas  sur  Henri  la  plus  légère  impres- 
sion, comme  je  suis  assurée  qu'il  v  est  tout- 
à-fait  indifférent ,  je  me  distrais  facilement 
de  ma  peine.  L'un  n'est  inconsolable  dans 


64  D&LPBIN'^i 

un  sentiment  vrai  ,  que  de  la  douleur  de  ce 
qu'on  aime  ;  l'on  finit  toujours  par  oublier 
la  sienne  propre. 

J'étais  convaincue  que  la  morale  et-la  re- 
ligion bien  entendues ,  ne  me  défendaient 
point  d'épouser  Henri,  puisque  je  ne  trou- 
niais  ,  par  cette  résolution ,  la  destinée  de 
personne,  et  que  je  n'avais  à  rendre  compte 
qu'à  Dieu  de  mon  bonheur.  Devais-je  donc, 
quand  le  Ciel  m'avait  fait  rencontrer  le  seul 
caractère  qui  pût  s'identifier  avec  le  mien , 
le  seul  homme  qui  pût  tirer  de  mes  quali- 
tés et  de  mes  défauts  des  sources  de  féli- 
cité pour  tous  les  deux  5  devais— je  sacrifier 
ce  sort  unique  au  mal  que  pouvaient  dire 
de  moi  de  froids  amis  qui  m'ont  bientôt 
oubliée ,  des  indifférens  qui  savent  à  peine 
mon  nom  :J  Ils  me  conseilleraient  de  renon- 
cer au  seul  être  qui  m'aime ,  au  seul  être 
qui  me  protège  dans  ce  monde ,  tout  en  se 
préparant  à  me  refuser  du  secours  si  j'en 
avais  besoin  ,  si,  redevenue  isolée  par  dé- 
férence pour  leurs  avis  ,  j'allais  leur  de- 
mander l'un  des  milliers  de  services 
qu'Henri  me  rendrait  sans  les  compter. 

2\on  j  ce  n'est   point  à   l'opinion   des 


DELPHINE.  65 

hommes,  c'est  à  la  vertu  seule  qu'on  peut 
immoler  les  affections  du  cœur  :  entre 
Dieu  et  l'amour,  je  ne  reconnais  d autre 
médiateur  que  la  conscience. 

De  quoi  vous  menace  donc  la  société  ? 
de  ne  plus  vous  voir?  la  punition  n'est  pas 
égale  à  la  sévérité  des  lois  qu'elle  im- 
pose. Cependant,  je  le  repète  à  vous,  ma- 
dame, qui  êtes  encore  dans  les  premières 
années  de  la  jeunesse ,  mon  exemple  ne 
doit  entraîner  personne  à  /n'imiter.  C'est 
un  grand  hasard  à  courir  pour  une  fem- 
me ,  que  de  hraver  l'opinion  ,  il  laut  , 
pour  l'oser,  se  sentir,  suivant  la  compa- 
raison d'un  poète  ,  un  triple  airain  autour 
du  cœur ,  se  rendre  inaccessible  aux  traits 
de  la  calomnie ,  et  concentrer  en  soi-même 
toute  la  chaleur  de  ses  sentimens  •  il  faut 
avoir  la  force  de  renoncer  au  monde ,  pos- 
séder les  ressources  qui  permettent  de 
s'en  passer  ,  et  ne  pas  être  douée  cepen- 
dant d'un  esprit  ou  d'une  beauté  rare,  qui 
feraient  regretter  les  succès  pour  tou- 
jours perdus.  Enfin  ,  il  faut  trouver  dans 
l'objet  de  nos  sacrifices  ,  la  source  toujours 
vive  des  jouissances  variées  du  cœur  et  de 


€6  DELPHINE. 

la  raison  ,  et  traverser  la  vie  appuyés  Y  un 
sur  l'autre,  en  s'aimant  et  faisant  le  bien. 

Yods  connaissez  maintenant  ma  situa- 
tion ,  madame  :  vous  aurez  aperçu  que 
mon  bonheur  n'est  pas  sans  mélange;  mais 
le  bonheur  parfait  ne  peut  jamais  être  le 
partage  d'une  femme  à  qui  l'erreur  de  ses 
pareils  ou  la  sienne  propre  ont  fait  con- 
tre ter  un  mauvais  mariage.  Si  l'enfant 
que  je  poite  dans  mon  sein  est  une  iiile , 
ah  !  combien  je  veillerai  sur  son  choix! 
combien  je  lui  répéterai  que ,  pour  les 
femmes ,  toutes  les  années  de  la  vie  dé- 
pendent d'un  jour  !  et  que  d'un  seul  acte 
de  leur  volonté  dérivent  toutes  les  peines 
ou  toutes  les  jouissances  de  leur  destinée. 

Quand  des  personnes  que  j'estime,  con- 
damnent la  résolution  que  j'ai  prise:  quand 
j'éprouve  la  faiblesse  ou  la  dureté  de  mes 
amis,  quelquefois  je  ne  retrou \  e  plus,  même 
dans  la  solitude,  le  repos  que  j'espérais,  et 
le  souvenir  du  monde  s'y  introduit  pour 
la  troubler.  Mais  dans  les  momens  où  je 
suis  le  plus  abattue ,  un  beau  jour  avec 
Henri  relève  mon  ame  ":  nous  sommes 
jeunes  encore  l'un  et  l'autre ,  et  néanmoins 


DELPHINE.  67 

nous  parlons  souvent  ensemble  de  la  mort  , 
nous  cherchons  dans  nos  bois  quelque  re- 
traite paisible  pour  y  déposer  nos  cendres  } 
là ,  nous  serons  unis ,  sans  que  les  généra- 
tions successives  qui  fouleront  notre  tom- 
be, nous  reprochent  encore  notre  affection 
mutuelle  ! 

Ps'ous  nous  entretenons  souvent  sur  les 
idées  religieuses,  nous  interrogeons  le  Ciel 
par  des  regards  d'amour  }  nos  âmes,  plus 
fortes  de  leur  intimité,  essaient  de  pénétrer 
à  deux  dans  les  mystères  éternels.  Nous 
existons  par  nous-mêmes ,  sans  aucun  ap- 
pui ,  sans  aucun  secours  des  hommes  }M.  de 
Lebensei ,  je  L'espère ,  est  plus  heureux  que 
moi ,  car  il  est  beaucoup  plus  indépendant 
des  autres.  Quand  les  chagrins  causes  par 
l'opinion  me  font  souffrir,  je  me  dis  que 
j'aurais  été  trop  heureuse,  si  les  hommes 
avaient  joint  leur  suffrage  à  ma  félicité  in- 
térieure ,  si  j'avais  vu  ,  pour  ainsi  dire, 
mon  bonheur  se  répéter  de  mille  minières 
dans  leurs  regards  approbateurs.  L'impar- 
faite destinée  jette  toujours  des  regrets  à 
travers  les  plus  pures  jouissances }  la  peine 
que  j'éprouve  ,  la  seule  de  ma  vie ,  me  ga- 


68 


DELPHINE. 


rantit  peut-être  la  possession  de  tout  ce 
qui  m'est  cher  ;  elle  m'acquitte  envers  la 
douleur,  qui  ne  veut  pas  qu'  on  l'oublie , 
et  j'obtiendrai  peut-être  en  compensation 
le  seul  bien  que  je  demande  maintenant 
au  Ciel mourir  avant  Henri ,  rece- 
voir ses  soins  à  ma  dernière  heure  ;  en- 
tendre sa  douce  voix  me  remercier  de  l'a- 
voir rendu  heureux .  de  l'avoir  préfère  à 
tout  sur  cette  terre  5  alors  j'aurai  vécu  de 
la  vraie  destinée  pour  laquelle  les  femmes 
sont  faites;  aimer  7  encore- aimer ,  et  rendre 
enfin  au  Dieu  qui  nous  l'a.  donnée,  une 
âme  que  les  affections  sensibles  auront 
seules  occupée. 

Elise  de  Lebersei. 

Ah  !  ma  chère  Louise  ,  maintenant  qne 
vous  avez  fini  cette  lettre ,  avez-vous  donné 
quelques  larmes  aux  regrets  qu'elle  a  ra- 
nimés dans  mon  cœur  ?  Avez-vous  pres- 
senti toutes  les  réflexions  amères  qu'elle 
m'a  suggérées?  Que  d'obstacles  M,  de  Le- 
bensei  n'a-t-il  pas  eu  à  vaincre  pour  épou- 
ser celle  qu'il  aimait  !  Et  Léonce ,  comme 
aisément  il  y  a.  renoncé  !  C'est  mad.  de  Le- 


DELPHINE.  (>[) 

bensei  qui  pense  à  la  défaveur  de  l'opi- 
nion, mais  son  mari  ne  s  en  est  pas  occupé 
un  seul  instant }  il  ne  dépend  que  de  ses 
propres  aflèctions  ,  il  ne  se  soumet  qu'à 

ce  qu'il  aime  }  et  Léonce IS'e  GTOJ  ez 

pas  cependant  que  son  caractère  ait  moins 
de  lorce  5  qu'il  soit  en  rien  inférieur  à  per- 
sonne }  mais  il  a  manqué  d'amour  :  je  veux 
en  vain  me  laiic  illusion,  tout  le  mal  est  là. 
llelas  !  sans  le  savoir ,  mad.  de  Leben- 
sei  condamne  à  chaque  li^ue  la  conduite 
de  Léonce  !  La  douleur  que  ma  causée 
cette  lettre  ne  me  sera  point  inutile  g  si  je 
le  revoyais ,  je  pourrais  lui  parler ,  je  se- 
rais calme  et  lière  eu  sa  présence. 


LETTRE   VIII. 

Delphine  à  mademoiselle  tï  Jlbémar. 

.Louise,  qu'ai-je  éprouve?  Que  ma'-t-il 
dit?  Je  n'en  sais  rien 5  je  lai  vu,  mon 
âme  est  bouleversée}  je  croyais  entrevoir 
ime  espérance  ,  mad.  de  A  ernon  me  l'a 
presque  entièrement  ra\ie.  Pouvez— ^t  ous 


•JO  DELPHINE. 

m1  éclairer  sur  mon  sort  ?  Ah  !  je  ne  suis 
plus  capable  de  rien  juger  par  moi-même. 

Je  reçus  hier  à  Paris ,  où  j'étais  venue 
pour  reconduire  mad.  de  Vernon,  une  lettre 
vraiment  touchante  de  mad.  d'Ervins.  Dans 
cette  lettre,  elle  me  conjurait  d'aller  chez  un 
peintre  au  Louvre  3  où  le  portrait  de  M.  de 
Seibellane  était  encore ,  et  de  le  lui  appor- 
ter pour  le  considérer  une  dernière  fois. 
Elle  me  disait  :  «  Je  me  suis  persuadée  la 
»  nuit  passée  que  ses  traits  étaient  effacés 
»  de  mon  souvenir  ;  je  les  cherchais  comme 
»  à  travers  des  nuages  qui  se  plaçaient 
»  toujours  entre  ma  mémoire  et  moi  :  je 
»  le  sais  7  c'est  une  chimère  insensée  ;  mais 
»  il  faut  que  l'essaie  de  me  calmer  avant 
»  le  dernier  sacrifice.  Ces  rondesrendances 
»  que  j'ai  encore  pour  mes  faiblesses ,  ne 
»  vous  compromettront  plus  long-temps, 
»  ma  chère  amie  5  ma  résolution  est  prise , 
»  et  tout  ce  qui  semble  m'en  écarter  7  m'y 
»  conduit.  » 

Je  n'hésitai  pas  à  donner  à  Thérèse  la 
consolation  qu'elle  désirait  ,  et  mad.  de 
Yernon  ,  à  qui  j'en  parlai ,  fut  entière- 
ment de  mon  avis. 


DELPHINE.  71 

J'allai  donc  ce  matin  au  Louvre }  mais 
avant  d'arriver  à  l'atelier  du  peintre  de 
M.  de  Serbellane,  je  m'arrêtai  dans  la  ga- 
lerie des  tableaux }  il  y  en  avait  un  qu'un 
jeune  artiste  venait  de  terminer  :  il  me 
frappa  tellement,  qu'à  l'instant  où  je  le 
regardai ,  je  me  sentis  baignée  de  larmes. 
Vous  savez  que  de  tous  les  arts ,  c'est  à  la 
peinture  que  je  suis  le  moins  sensible  } 
mais  ce  tableau  produisit  sur  moi  l'im- 
pression vive  et  pénétrante  ,  que  jusqu'a- 
lors je  n'avais  jamais  éprouvée  que  par 
la  poésie  et  la  musique. 

Il  (i)  représentait  Marcus  Sextus ,  re- 
venant à  Rome  après  les  proscriptions  de 
Sjlla.  En  rentrant  dans  sa  maison  ,  il  re- 
trouve sa  femme  étendue  ,  sans  vie,  sur  son 
lit }  sa  jeune  fille,  au  désespoir,  se  pros- 
terne à  ses  pieds.  Marcus  tient  la  main 
pâle  et  livide  de  sa  femme  dans  la  sienne, 
il  ne  regarde  pas  encore  son  visage  }  il  a 
peur  de  ce  qu'il  va  souffrir;  ses  cheveux 
se  hérissent ,  il  est  immobile  ,  mais  tous 
ses  membres  sont  dans  la  contraction  du 

(i)  Ce  tableau  a  été  exposé  au  salon  il  y  a 
trois  ans, 


■J  2  DELPHINE. 


desespoir.  L'excès  de  l'agitation  de  Tâme 
semble  lui  commander  l'inaction  du  corps. 
La  lampe  s'éteint ,  le  trépied  qui  la  sou- 
tient se  renverse  3  tout  rappelle  la  mort 
dans  ce  tableau  •  il  n"y  a  de  vivant  que 
la  douleur. 

Je  fus  saisie  ,  en  le  voyant ,  de  cette 
pitié  profonde  que  les  fictions  n'excitent 
jamais  dans  notre  cœur  ,  sans  un  retour 
sur  nous— mêmes  ;  et  je  contemplai  cette 
image  du  malheur  B  comme  si  .,  dange- 
reusement menacée  au  milieu  de  la  mer  ? 
j'avais  vu  de  loin ,  sur  les  flots  ,  les  débris 
d'un  naufrage. 

Je  fus  tirée  de  ma  rêverie  par  l'arrivée 
du  peintre  qui  me  mena  dans  son  atelier  ; 
je  vis  le  portrait  de  M.  de  Serbellane , 
très-frappant  de  ressemblance.  Je  deman- 
dai qu'on  le  portât  dans  ma  voiture  :  pen- 
dant qu'on  l'arrangeait ,  je  revins  dans  la 
galerie  pour  revoir  encore  le  tableau  de 
Marcus  Sextus. 

En  entrant ,  j'aperçois  Léonce  placé 
comme  je  Tétais  devant  ce  tableau  ,  et  pa- 
raissant ému  comme  moi  de  son  expres- 
sion 3  sa  présence  nïota  dans  l'instant  toute 


w 

DELPHINE.  ^3 

puissance  de  reflexion,  et  je  m'avançai 
vers  lui  sans  savoir  ce  que  je  faisais.  Il 
leva  les  veux  sur  moi  et  ne  parut  point 
surpris  de  me  voir.  Son  âme  était  déjà 
ébranlée }  il  me  sembla  que  j'arrivais 
comme  il  pensait  à  moi ,  et  que  ses  ré-* 
flexions  le   préparaient  à  ma  présence. 

—  On  plaint,  me  dit— il,  avec  une  sorte 
d'égarement  tout-à-fait  extraordinaire  et 
presque  sans  me  regarder,  oui,  Ton  plaint 
ce  Romain  infortuné  qui,  revenant  dans 
sa  patrie  ,  ne  trouve  plus  que  les  restes  ina- 
nimés de  l'objet  de  sa  tendresse}  eh  bien  î 
il  serait  mille  fois  plus  malheureux  s'il 
avait  été  trompé  par  la  femme  qu'il  ado- 
rait, s'il  ne  pouvait  plus  l'estimer,  ni  la 
regretter  sans  s'avilir.  Quand  la  mort  a 
frappé  celle  qu'on  aime ,  la  mort  aussi  peut 
réunir  à  elle}  notre  âme,  en  s'échappant 
de  notre  seiu,  croit  s'élancer  vers  une 
image  adorée  ;  mais  si  son  souvenir  même 
est  un  souvenir  d'amerlume,  si  vous  ne 
pouvez  penser  à  elle  sans  un  mélange  d'in- 
dignation et  d'amour,  si  vous  souffrez  au 
dedans  de  vous,  par  des  sentimens  tou- 
jours combattus ,  quel  soulagement  trou- 
Tome  //.  A 


*y4  DELPHINE. 

verez-vous  dans  la  tombe?  Ah!  regardez- 
le  encore  ,  madame  ,  cet  homme  malheu- 
reux qui  va  succomber  sous  le  poids  de 
ses  peines }  il  ne  connaissait  pas  les  dou- 
leurs les  plus  déchirantes,  la  nature,  iné- 
puisable en  souffrances,  l'avait  encore  épar- 
gné.—  Il  tient,  s1  écria  Léonce  avec  Tac— 
cent  le  plus  amer ,  et  en  me  saisissant  le 
bras  comme  un  furieux,  il  tient  la  main 
décolorée  de  la  compagne  de  sa  vie 5  mais 
la  main  cruelle  de  celle  qui  lui  fut  chère  , 
na  pas  plongé  dans  son  sein  un  fer  em- 
poisonné. 

—  Effrayée  de  son  mouvement,  ne  pou- 
vant comprendre  ses  discours,  je  voulais 
îui  répondre,  Finterroger ,  me  justifier  3 
un  de  mes  gens  apporta  ,  dans  cet  instant, 
ïe  portrait  de  M.  de  Serbellane ,  et  le  pein- 
tre qui  le  suivait  lui  dit  :  —  Mettez  ce  ta- 
bleau avec  beaucoup  de  soin  dans  la  voi- 
lure de  madame  d'Albémar.  —  Léonce  me 
quitte,  s'approche  du  portrait, lève  la  toile 
qui  le  couvrait ,  la  rejette  avec  violence , 
et  se  retournant  vers  moi  avec  l'expression 
de  visage  la  plus  insultante  :  —  Pardon- 
nez-moi *  me  dit— il,  madame ,  les  momens 


DELPHINE.  f5 

que  je  vous  ai  fait  perdre  ,  je  ne  sais  ce 
qui  m'avait  troublé-  mais  ce  qui  est  cer- 
tain, ajouta-t-il,  en  pesant  sur  ce  mot  de 
toute  la  fierté  de  son  àme ,  ce  qui  est  cer- 
tain ,  c'est  que  je  suis  calme  à  présent.  — 
En  prononçant  ces  paroles  .  il  enfonça  son 
chapeau  sur  ses  yeux,  et  disparut. 

Je  restai  confondue  de  celte  scène  ,  im- 
mobile à  la  place  où  Léonce  m'avait  lais- 
sée, et  cherchant  à  deviner  le  sens  des 
reproches  sangkns  qu'il  m'avait  adresses: 
cependant  une  idée  me  saisit,  c'est  que 
tout  ce  qu'il  m'avait  dit,  et  l'impression 
qu'avait  produite  sur  lui  le  portrait  de 
M.  de  Serbellane  pouvait  appartenir  à  lu 
jalousie}  cette  pensée,  peut-être  douce, 
n'était  encore  que  confuse  dans  ma  tête  y 
lorsque  mad.  de  Yernon  arriva  5  je  ne  l'at- 
tendais point}  elle  avait  été  chez  moi ,  ne 
me  (jfdyant  pas  encore  partie,  et  voulant 
m'aiix-iKT  elle— même  chez  le  peintre.  Je  lui 
exprimai  dans  mon  premier  mouvement 
toutes  les  idées  qui  m'agitaient,  et  je  lui 
demandai  vi\  ement  comment  i!  serait  pos- 
sible; que  Léonce  put  Croire  que  j  aimais 
M.  de  Serbellane,  lui  qui  devait  savoir 


<r]6  DELPHINE. 

l'histoire  de  madame  d'Ervins  ?  —  Aussi , 
me  rép©ndit-elle  ,  ne  le  croit— il  pas.  Mais 
vous  n'avez  pas  d'idée  de  son  caractère , 
et  de  l'irritation  qu'il  éprouve  sur  tout  ce 
qui  vous  regarde.  —  Cette  re'ponse  ne  me 
satisfit  pas,  et  je  regardai  mad.  de  Yernon 
avec  étonnement  ;  je  ne  sais  ce  qui  se  passa 
dans  son  esprit  alors  ]  mais  elle  se  tut  pen- 
dant quelques  instans ,  et  reprit  ensuite 
d'un  ton  ferme ,  qui  me  fit  rougir  des  pen- 
sées que  j'avais  eues,  et  ne  me  prouva  que 
trop  combien  elles  étaient  fausses. 

—  Je  pénètre  ,  me  dit  mad.  de  Yernon  , 
l'injuste  défiance  que  vous  avez  contre 
moi,  je  ne  puis  la  supporter;  il  faut  que 
tout  soit  éclairci  }  je  forcerai  Léonce,  mal- 
gré les  motifs  qu'il  pourrait  m'opposer  ,  à 
vous  expliquer  lui-même  les  raisons  qui 
l'ont  déterminé  à  ne  pas  s'unir  à  vous.  Je 
fais  peut-être  une  démarche  contraire  à 
mon  devoir  de  mère,  en  vous  rapprochant 
du  mari  de  ma  fille ,  car  certainement  il 
ne  pourra  jamais  vous  voir  sans  émotion  9 
quelque  soit  son  opinion  sur  votre  con- 
duite \  mais  ce  qu'il  m'est  impossible  de 
tolérer ,  c'est  votre  défiance ,  et  pour  qu'elle 


DELPHINE.  77 

finisse,  je  vais  écrire  dès  demain  à  Léonce, 
que  je  le  prie  d'avoir  un  entretien  avec 
vous. 

—  Jugez,  ma  sœur,  de  l'effroi  qu'un  tel 
dessein  dut  me  causer • je  conjurai  madame 
de  Vernon  d'y  renoncer,  elle  me  quitta 
sans  vouloir  me  dire  ce  qu'elle  ferait,  elle 
r'tait  blessée ,  je  n'en  pus  obtenir  un  seul 
mot}  mais  je  pars  à  l'instant  même  pour 
passer  deux  jours  à  Cernay  chez  madame 
de  Lebeusei:  si  madame  de  Vernon,  malgré 
mes  instances,  me  ménage  assez  peu  pour 
demander  à  Léonce  de  me  voir,  au  moins 
il  saura  que  je  n'ai  point  consenti  à  cette 
humiliation ,  il  ne  me  trouvera  point  chez 
moi  j  ni  à  Paris ,   ni  à  Bellerive. 


LETTRE  IX. 

Madame  de  Vernon  à  Léonce, 

/\pbès  tout  ce  que  je  vous  ai  dit,  après 
tout  ce  qui  s'est  passé ,  votre  agitation,  en 
parlant  hier  matin  à  madame  d'Albémar , 


r$  DELPHIKE. 

Ta  fort  étonnée  ,  mon  cher  Léonce  }  elle 
voudrait  ne  point  partir  sans  que  vous 
fussiez  en  bonne  amitié  l'un  avec  l'autre} 
.elle  pense  avec  raison  qu'étant  devenus 
proches  parens  par  votre  mariage  avec  ma 
fille,  vous  ne  devez  pas  rester  brouillés} 
je  désirerais  donc  que  vous  vous  rencon-^ 
trassiez  tous  les  deux  chez  moi  demain 
soir  ;  le  voulez— vous  ? 


LETTRE    X. 

Réponse  de  Léonce  à  madame  de 
Ver  non. 

Je  n'ai  rien  à  dire  à  madame  d'Albémar, 
madame,  qui  put  motiver  l'entretien  que 
vous  me  demandez.  Nous  sommes  et  nous 
resterons  parfaitement  étrangers  l'un  à 
l'autre  5  l'amitié  comme  l'amour  doivent 
être  fondés  sur  l'estime,  et  quand  je  suis 
forcé  d'y  renoncer  ,  dispensez-moi  de  le 
déclarer. 


DELPHINE.  '() 


LETTRE    XL 

Léonce  à  M.  Barton. 

Paris,  ce   14  août. 

Je    Fai  offensée,  mortellement   offensée 7 
mon  ami,  je  le  voulais,  et  néanmoins  je 
m  en  repens  avec  amertume;    mais  aussi 
comment  se   peut-il  que  le  jour  même   où 
j'apprends  par  hasard  de  madame  de  Ver- 
non  ,    que  madame  d'Albémar  doit  alier 
cliez  le  peintre  de  M.  de  Serbeilane ,  le  jour 
où  je  la  vois  emporter  ce  portrait  avec  elle  5 
madame  de  Y  ernon  me  propose  de  rencon- 
trer chez  elle  madame  d'Aibémar,  de  lui 
dire  adieu,  lorsqu'elle  part  pour  rejoindre 
M.  de  Serbeilane  !  et  de  quels  termes  ma- 
dame de  \  ernon  ,  inspirée  sans  doute  par 
madame  d'Aibémar  ,  se  sert-elle  pour  m  Y 
engages-!  elle  me  j'appelle  l'aminé.  les  liens 
de  famille  qui  doivent  nie  rapprocher   de 
sa  nièce!  Non,  je  ne  suis  ni   le  paient   ni 
1  ami  de  Delphine} je  la  liais  on  je  l'adore, 
mais   lien  ne  sera  simple  entre  nous ,  i  ■ 


80  DELPHINE. 

ne  se  passera  selon  les  règles  communes. 
Il  est  vrai  5  je  ne  devais  pas  me  servir  d  ex- 
pressions blessantes  en  refusant  de  la  voir} 
tant  de  circonstances  cependant  sY'taient 
reunies  pour  m'irriter  !  je  fus  tout  le  jour 
assez  content  de  moi-même,  mais  la  nuit, 
mais  le  lendemain  qui  suivit,  je  ne  pus  me 
défendre  du  remords  d'avoir  outrage  celle 
que  j'ai  si  tendrement  aimëe.  J'allai  chez 
madame  de  Vernon  pour  la  conjurer  de  ne 
pas  montrer  ma  réponse  à  madame  d'Àlbé- 
mar.  Madame  de  Vernon  était  partie  pour 
la  campagne  de  madame  de  Lebensei,il 
n'y  avait  pas  une  heure,  me  dit-on,  qu1  elle 
était  en  route  :  j'eus  l'espoir  en  montant  à 
cheval  de  la  rejoindre  ,  et  je  partis  à  l'ins- 
tant 5  j'arrive  à  Cernay,  sans  rencontrer 
madame  de  Vernon  5  un  de  mes  gens  me 
précède ,  on  ouvre  la  grille ,  j'entre ,  et 
j'aperçois  d'abord  la  voiture  de  madame 
d'Àlbémar,qui  était  avancée  devantla  porte 
de  l'intérieur  de  la  maison.  J'imaginai  que 
mad.  dÀlbémar  était  au  moment  départir , 
et  je  ne  sais  par  quelle  inconséquence  du 
cœur ,  quoique  je  ne  fusse  pas  venu  dans 
lintention  de  la  voir  ,  je  ne  supportai  pas 


DELPHINE.  8 1 

l'idée  que  cela  me  serait  impossible.  Sans 
projet  ni  réflexion,  j'avance  et  je  crie  au 
cocher  :  —  R.eculez.  —  J'attends  madame  , 
me  répondit-il.  —  Reculez,    lui  dis— je ^ 
—  et  je  sautai  en  bas  de  mon  cbeval  avec 
une  action  si  véhémente  ,  qu'il  rn  obéit  de 
frayeur.  Je  fus  honteux  de  ma  folle  colère , 
quand  je  me  trouvai  seul  au  milieu  de  la 
cour,    examiné   par  tous  les  domestiques 
qui  y  étaient.  Celui  de  madame  d'Albémar  7 
se  ressouvenant  du  temps  où  sa  maîtresse 
avait  du  plaisir  à  me  voir,  me  dit  qu'elle 
était  dans  le  jardin  ;  j'y  entrai  par  la  porte 
de  la  cour,  toujours  dans  le  même  égare- 
ment*  j'étais  dans  une  maison  étrangère, 
je    n'y    connaissais  personne,  mais  j'allais 
où  elle  était  comme  un   malheureux  en- 
traîné par  une  force  surnaturelle.   Il  était 
neuf  heures    du  soir,  le  ciel  était  parfai- 
tement serein  ,  et  la  beauté  de  la  nuit  au- 
rait  calmé  tout  autre  cœur  que  le  mien } 
mais   dans   mon    agitation   je  ne  pouvais 
éprouver  aucune  impression  douce.  Je  la 
cherchais,  et  mes  yeux  repoussaient  tout 
ce    qui    n'était  pas  elle.  J'aperçus    d'une 
des  hauteurs  du  jardin ,  à  travers  l'ombre 
IL  4* 


8  2  DELPHINE. 

des  arbres ,  cette  charmante  figure  que  je 
ne  puis  méconnaître}  elle  était  appuyée 
sur  un  monument ,  qurelle  semblait  con- 
sidérer avec  attention }  une  petite  fille  à  ses 
pieds,  habillée  de  noir,  la  tirait  par  sa  robe 
pour  la  rappeler  à  elle.  Je  m'approchai  sans 
me  montrer,  Delphine  levait  ses  beaux 
yeux  vers  le  Ciel,  et  je  crus  la  voir  pâle  et 
tremblante ,  telle  que  son  image  m'était  ap- 
parue à  l'église.  Elle  priait,  car  toute  l'ex- 
pression de  son  visage  peignait  lenthou- 
siasme  et  l'inspiration.  Le  vent  venait  de 
son  côté  5  il  agitait  les  plis  de  sa  robe  avant 
d'arriver  jusqu'à  moi  j  en  respirant  cet  air 
je  croyais  m'énivrer  d'elle,  il  m'apportait 
un  souille  divin.  Je  restai  quelques  instans 
dans  cette  situation  :  depuis  un  mois  mon. 
cœur  oppressé  n'avait  pas  cessé  de  me  faire 
mal  :  je  le  sentais  alors  battre  avec  moins 
de  peine,  j'y  pouvais  poser  la  main  sans 
douleur.  Je  serais  resté  long— temps  dans 
cet  état,  si  je  n'avais  pas  vu  Delphine  sortir 
du  bosquet  pour  lire  aux  rayons  de  la 
lune,  une  lettre  qu'elle  tenait  entre  ses 
mains  :  il  me  vint  dans  l'esprit  que  c'était 
celle  que  }  avais  écrite  à  mad.  de  Yernon . 


PELP  H  I  N  K, 


et  que  les  signes  de  douleur  que  je  remar- 
quais sur  le  visage  de  Delphine  ,  venaient 
petit-être  de  la  peine  que  je  lui  avais  cau- 
se'e.  Je  ne  pus  résister  à  cette  idée  ,  je 
m'approchai  précipitamment  de  madame 
d'Albéinar,  elle  se  retourna,  tressaillit,  et 
prête  à  tomber  ,  elle  s'appuya  sur  un  arbre. 
Je  reconnus  ma  lettre  quelle  regardait 
encore,  j'allais  mVii  saisir  pour  la  dé- 
chirer, lorsque  Delphine,  reprenant  ses 
ibrees ,  s'avança  vers  moi ,  et  tenant  ma 
lettre  dans  l'une  de  ses  mains,  elle  leva 
l'autre  vers  le  Ciel.  Jamais  je  ne  l'avais  vue 
si  ravissante,  je  crus  un  moment  que  moi 
seul  j'étais  coupable }  il  me  semblait  que 
j'entendais  les  anges  quelle  invoquait  à 
son  secours,  parler  pour  elle  et  m'accuser. 
Je  tombai  à  genoux  devant  le  Ciel  i  devant 
elle,  devant  la  beauté ,  je  ne  sais  ce  que 
j'adorais ,  mais  je  n'étais  plus  à  moi. — 
Parlez,  m'écriai— je.  parlez  :  prosterne  de- 
vant vous,  je  vous  demande  de  vous  jus- 
tifier. —  Non,  me  dit-elle  en  mettant  sa 
main  sur  sou  cerur,  ma  réponse  est  là, 
celui  qui  put  na'offenser  n'a  pas  Bûe'rité  de 
l'entendre.   — Elle  s'éloigna  de  moi 


8$  BELPHINE. 

conjurai  de  s'arrêter  ,  mais  en  vain}  je  vis 
de  loin  madame  de  Vernon  qui  venait  rapi- 
dement vers  nous  avec  mad.  de  Lebensei  y 
je  fis  un  dernier  effort  pour  obtenir  un 
mot  .  il  fut  inutile,  et  mon  cœur  irrité  re- 
prit l'indignation  que  le  regard  de  Del- 
phine avait  comme  suspendue.  Je  voulus 
paraître  calme  en  présence  des  étrangers  , 
et  ne  pas  rendre  Delphine  témoin  de  mon 
abattement.  Je  parlai  vite,  je  rassemblai  an 
hasard  tout  ce  que  je  pouvais  dire  à  mad» 
de  Lebensei  et  à  mad.  de  Vernon  5  et  quand 
je  crus  en  avoir  assez  fait  pour  avoir  iair 
d  être  tranquille ,  je  regardai  Delphine  , 
cVabord  avec  assurance.  Elle  n'avait  point 
essayé,  comme  moi,  de  cacher  son  émotion  7 
elle  s'appuyait  sur  la  fille  de  mad.  dErvins^ 
marchait  avec  peine ,  ne  répondait  à  rien , 
et  cherchait  seulement  avec  ses  regards , 
la  route  qui  conduisait  hors  du  parc»  Dès 
que  je  vis  sa  tristesse ,  je  me  tus,  et  je  la 
suivis  en  silence  5  mad.  de  Vernon  et  mad. 
de  Lebensei  tâchaient  en  vain  de  soutenir 
Ja  conversation.  Au  moment  où  nous  ap- 
prochâmes de  la  porte  ,  les  yeux  de  mad. 
cTÀlbémar  tombèrent  sur  moi}  si  je  n'avais 


DELPHINE.  85 

vu  que  ce  regard  5  il  me  semble  que  ma 
situation  ne  serait  point  amère,  mais  elle 

a  refusé  de  se  justifier Insensé  que  je 

suis!  que  pouvait-elle  me  dire  ï  désavoue- 
ra-t-elle  son  choix?  ne  m'a-t-elle  pas  trom- 
pé, peut-elle  anéantir  le  passé?  mais  pour- 
quoi donc  voulais-je  la  voir ,  et  pourquoi 
ne  puis-je  jamais  oublier  cette  expression 
de  douleur  qui  s'est  peinte  dans  tous  ses 
traits  ?  Est-ce  encore  un  art  perfide  ?  mais 
de  Fart  avec  ce  visage  ,  avec  cet  accent  : 
feignait-elle  aussi  l'état  où  je  l'ai  vue,  lors- 
qu'elle ne  pouvait  m'apercevoir  ?  Sa  voi- 
ture, en  s'en  allant ,  passait  devant  une  des 
allées  du  parc,  j'ai  fait  quelques  pas  der- 
rière les  arbres,  pour  la  suivre  encore  des 
yeux  5  la  fille  de  mad.  d'Ervins  avait  jeté 
ses  bras  autour  d'elle,  et  Delphine  la  tenait 
serrée  contre  son  cœur ,  avec  un  abandon 
si  tendre ,  une  expression  si  touchante  !  il 
m'a  semblé  que  sa  poitrine  se  soulevait  par 
des  sanglots.  Une  femme  dissimulée  pour- 
rait-elle presser  ainsi  un  enfant  contre  son 
sein  5  cet  âge  si  vrai  ,  si  pur,  serait-il  as- 
socié déjà  par  elle  aux  artifices  de  la  faus- 
seté? non,  elle  a  été  émue  eu  me  revoyant 5 


86  DELPHINE. 

non,  ce  sentiment  n'était  point  un  men- 
songe 5  mais  elle  est  liée  à  M.  de  Serbellane ,-. 
elle  n'aurait  pu  me  le  nier ,  je  devais  m'y 
attendre,  je  ne  la  chercherai  plus.  Avant  de 
l'avoir  rencontrée,  j'espérais  toujours  que 
si  je  la  revoyais ,  cet  instant  changerait  mon 
sort.  Je  Fai  revue ,  et  c'en  est  fait.  Je  n'en 
suis  que"  plus  malheureux.  Que  venais-je 
faire  chez  mad.  de  Lebensei  ?  Pourquoi 
mad.  d  Albémar  y  était— elle  f  G  est  une 
maison  qui  me  déplaît  sous  tous  les  rap- 
port. M.  de  Lebensei  était  absent .  je  ne 
le  regrettai  point.  M.  de  Lebensei  n  a-t-il 
pas  entraîné  la  femme  qu'il  aimait  dans 
une  démarche,  qui  l'expose  au  blâme  uni- 
versel f  Je  suis  sûr  qu'elle  n'est  point  heu- 
reuse ,  quoiqu'elle  ait  eu  soin  de  répéter 
plusieurs  fois  qu'elle  Tétait  :  son  inquiétude 
secrète,  son  calme  apparent,  ce  mélange 
de  timidité  et  de  fierté  qui  rend  ses  ma- 
nières incertaines  ,  tout  en  elle  est  une 
preuve  indubitable  qu'on  ne  peut  braver 
Fopinion  sans  en  souffrir  cruellement,  mais 
moi  qui  la  respecte,  mais  moi  qui  n  ai  rien 
fait  que  l'on  puisse  me  reprocher,  en  suis* 
je  plus  heureux  f  mon  ami,  il  nest  pas 


DELPHINE.  87 

d'homme  sur  la  terre  aussi  misérable. 
Pourquoi,  tout  en  m'écrivait  avec  in- 
térêt, avec  affection,  ne  me  dites— vous 
rien  sur  le  sujet  de  mes  peines  :,  craignez- 
vous  de  me  montrer  que  \  ous  aimez 
encore  mad.  d'Albémar  ?  j'y  consens  ,  je 
suis  peut-être  même  assez  faible  pour  le 
désirer 5  mais  de  grâce,  parlez-moi  d'elle 7 
et  ne  m'abandonnez  pas  seul  au  tourment 
de  mes  pensées. 


LETTRE    XIL 

Mademoiselle  d Albémar  à  Delphine. 

Montpellier,  10  août. 

I  oiiR  la  première  fois,  ma  chère  amie,  je 
désapprouve  entièrement  les  sentiment 
que  vous  m'exprimez.  Quoi  !  Léonce  en 
se  refusant  à  vous  voir,  écrit  formellement 
qu'il  a  cessé  de  vous  estimer  ,  et  dans  !<• 
moment  où  cette  conduite  révoltante  ne 
devrait  a  ous  inspirer  que  de  l'indignation  , 


88  DELPHINE. 

votre  lettre  à  moi  (  1  ) nest  remplie  que  des 
regrets  de  ne  lui  avoir  pas  parlé,  de  n'avoir 
pas  essayé  de  vous  justifier  à  ses  yeux!  on 
dirait  que  vous  devenez  plus  faible  quand 
il  se  montre  plus  injuste:  vainement  vous 
vous  faites  illusion  ,  en  m' assurant  que  ce 
n'est  point  l'amour ,  mais  la  fierté ,  maïs 
le  sentiment  de  votre  dignité  blessée ,  qui 
ne  vous  permet  pas  de  supporter  qu'il  se 
croye  le  droit  de  vous  offenser  en  parlant, 
en  pensant  mal  de  vous.  Voulez-vous  sa- 
voir la  vérité  P  La  lettre  de  Léonce  vous 
cause  une  douleur  plus  vive  que  toutes 
celles  que  vous  aviez  ressenties ,  et  vous 
n'avez  plus  la  force  de  vous  y  résigner  :  ce 
nest  pas  tout  encore  \  en  revoyant  ce  re- 
doutable Léonce ,  votre  sentiment  pour  lui 


pour 


s'est  ranimé  ,  et  peut-être  ?  pardonnez-moi 
de  vous  le  dire ,  il  le  faut  pour  vous  éclai- 
rer sur  vous-même  5  peut-être  avez-vous 
aperçu  qu'il  avait  éprouvé  près  de  vous 
une  émotion  profonde ,  et  qu'un  plus  long 
entretien  le  ramènerait  à  vos  pieds.  Pardon 

(i)  Cette  lettre,  ainsi  que  quelques  autres  dont 
il  est  parlé,  ne  se  trouye  pas  da»s  le  recueil, 


DELPHINE.  Sq 

encore  une  fois,  voire  cœur  ne  s'est  pas 
rendu  compte  de  ses  impressions  5  mais 
pensez  à  l'irréparable  malheur  d'exciter 
<lans  le  cœur  de  Léonce ,  une  passion  qui 
lui  inspirerait  sans  doute  de  réloignemcnt 
pour  Ma  tilde  ! 

Delphine ,  souvenez-vous  que  dans  vos 
conversations  avec  mon  frère ,  vous  répé- 
tiez souvent  que  la  vertu  dont  toutes  les 
autres  dérivaient,  c'était  la  bonté,  et  que 
l'être  qui  n'avait  jamais  fait  de  mal  à  per- 
sonne ,  était  exempt  de  fautes  au  tribunal 
de  sa  conscience.  Je  le  crois  comme  vous, 
la  véritable  révélation  de  la  morale  natu- 
relle ,  est  dans  la  sympathie  que  la  douleur 
des  autres  fait  éprouver  5  et  vous  braveriez 
ce  sentiment,  vous  Delphine!  Je  ne  rai- 
sonnerai point  avec  vous  sur  vos  devoirs , 
mais  je  vous  dirai  :  Songez  à  Matilde ,  elle 
a  dix— huit  ans ,  elle  a  confié  son  bonheur 
et  sa  vie  à  Léonce}  abuscrez-vous  des  char- 
mes que  la  nature  vous  a  donnés,  pour  lui 
ravir  le  cœur  (pie  Dieu  et  la  société  lui  ont 
accordé  pour  son  appui  F  Vous  ne  le  vou- 
lez pas  ,  mais  que  d'écueils  dans  votre  situa- 
lion  j  si  vous  n'avez  pas  le  courage  de  quit- 


90  DELPHINE. 

ter  Paris ,  et  de  retenir  auprès  de  mof, 
Je  songe  aussi  avec  inquiétude  que 
celte  mad.  de  Vernon  dont  la  conduite  est 
si  compliquée ,  quoique  sa  conversation  soit 
si  simple ,  est  la  seule  personne  qui  ait  du 
crédit  sur  vous  à  Paris  5  pourquoi  ne  ré- 
pondez—vous pas  à  F  empressement  que 
mad.  d'Àrtenas  a  pour  vous,  depuis  que 
vous  avez  rendu  service  à  sa  nièce  mad* 
de  R.  ?  Elle  m'a  écrit  plusieurs  ibis  qu'elle 
désirerait  se  lier  plus  intimement  avec 
vous;  je  sais  que  quand  elle  vint  nous  voir 
à  Montpellier,  à  son  retour  de  Barège ,  vous 
ne  me  permettiez  pas  de  la  comparer  à 
mad.  de  Vernon.  Elle  est  certainement 
moins  aimable ,  elle  n  a  pas  surtout  cette 
apparence  de  sensibilité  ,  cette  douceur 
dans  les  discours,  cet  air  de  rêverie  dans  le 
silence,  qui  vous  plaisent  dans  mad.  de 
Vernon  5  mais  son  caractère  a  bien  plus  de 
vérité  :  elle  a  une  parfaite  connaissance  du 
monde ,  je  conviens  quelle  y  attache  trop 
de  prix,  et  que  si  elle  n  avait  pas  vraiment 
beaucoup  d'esprit  ,  l'importance  qu'elle 
met  à  tout  ce  qu'on  dit  à  Paris  ,  pourrait 
passer  pour  du  corner  âge  :  néanmoins  per- 


DELPHINE. 


9» 


sonne*  ne  donne  de  meilleurs  conseils ,  et 
soit  vertu,  soit  raison  ,  elle  est  toujours 
pour  le  parti  le  plus  honnête. 

Ne  vous  refusez  pas  à  L'écouter ,  vous 
ne  lui  parlerez  pas,  je  le  comprends,  des 
sentimens  qu'on  ne  peut  confier  qu'à  des 
âmes  restées  jeunes  *  mais  elle  vous  don- 
nera des  avis  utiles  :  tandisque  mad.  de 
Yernon,  qui  ne  cherche  qu'à  vous  plaire, 
ne  songe  point  à  vous  servir. 

Je  vous  en  conjure  aussi ,  ma  chère  Del- 
phine ,  continuez  à  ne  me  rien  cacher  de 
tout  ce  qui  se  passe  dans  voire  cœur  et 
dans  votre  vie  5  vous  avez  besoin  d'être  sou- 
tenue dans  la  noble  résolution  de  partir» 
Croyez-moi,  dans  cette  occasion,  si  la  pas- 
sion ne  vous  troublait  pas  ,  quel  être  sur  la 
terre  serait  assez  présomptueux  pour  com- 
parer sa  raison  à  la  votre  P  mais  vous  aimez 
Léonce  ,  et  je  n'aime  que  vous  }  confiez- 
vous  donc  sans  réserve  à  ma  tendresse,  et 
laissez-vous  guider  par  elle. 


£2  DELPHINE. 


LETTRE    XIII. 

Madame  cTJrtenas  à  madame  de  R. 

Paris,  ce  I  septembre  1790. 

Xvevenez  donc  à  Paris,  ma  chère  nièce, 
vous  avez  pris  cette  année  trop  de  goût 
pour  la  solitude;  depuis  cette  malheureuse 
scène  des  Tuileries  vous  êtes  triste  \  je 
voulais  bien  que  vous  sentissiez  un  peu  la 
nécessité  d'en  croire  mes  conseils,  mais  je 
serais  bien  fâchée  que  votre  caractère 
perdit  sa  gaîté  naturelle. 

J'ai  enfin  rencontré  chez  elle  mad.  d'AI- 
bémar  que  vous  m'aviez  chargée  de  voir, 
et  que  je  rechercherais  volontiers  pour 
moi-même ,  tant  je  la  trouve  aimable  et 
bonne.  J'aurais  désiré  qu'elle  me  parlât 
avec  confiance  sur  sa  situation  actuelle , 
mais  mad.  de  Vernon  possède  seule  toute 
son  amitié  ,  et  je  doute  fort  cependant 
qu'elle  en  fasse  un  bon  usage.  J'ai  trouvé 
mad.  d'Àlbémar  triste  et  surtout  fort  agi- 
tée, elle  avait  l'air  d'une  personne  tour- 


DELPHINE.  9  3 

mentée  par  une  indécision  cruelle;  il  était 
neuf  heures  du  soir,  elle  était  encore  vê- 
tue de  sa  robe  du  matin  ,  ses  beaux  che- 
veux n1  avaient  point  encore  été  rattaches; 
à  l'extérieur  négligé  de  sa  personne ,  à  sa 
démarche  lente,  à  sa  tête  baissée,  Ton  au- 
rait dit  que  depuis  long-temps  elle  n'avait 
rien  fait  (pie  songer  à  la  même  pensée ,  et 
souffrir  de  la  même  douleur. 

Dans  cet  état  cependant ,  elle  était  jolie 
comme  le  jour,  et  je  ne  pus  m'empêcher  de 
le  lui  dire.  —  Moi  jolie,  me  répondit-elle  , 
je  ne  dois  plus  l'être.  —  Et  elle  se  tut.  Je 
voulais  apprendre  d'elle  quelles  sont  à  pré- 
sent ses  relations  avec  M.  de  Seibellane ; 
on  rapporte  à  ce  sujet  des  choses  très-di- 
verses dans  Paris;  les  uns  disent  qu'elle  ne 
part  pour  le  Languedoc  que  pour  aller  de 
là  rejoindre  M.  de  Seibellane ,  s'il  n'ob- 
tient pas ,  à  cause  de  son  duel ,  la  permission 
de  revenir  en  France  :  d'autres  murmurent 
tout  bas  que  mad.  d'Albémar  a  été  fort  co- 
quette pour  M.  de  Mondoville ,  et  que  M.  de 
Seibellane  irrité  s'est  brouillé  tout-à-fait 
avec  elle  :  enfin  une  lettre  de  Bordeaux 
m'avait  fait  naître  une  idée  très-diiîérente 


<)4  DELPHINE. 

de  toutes  celles-là ,  et  je  Pavais  gardée  jus- 
qu'à présent  pour  moi  seule  5  je  pensais 
qu  il  se  pourrait  bien  que  M.  de  Serbellane 
fût  l'amant  de  mad.  dErvins ,  et  que  mad. 
d'Albémar  les  ayant  réunis  tous  les  deux 
chez  elle  un  peu  indiscrètement,  M.  dEr- 
vins les  y  eût  surpris  5  et  se  fût  battu  avec 
M.  de  Serbellane  pour  se  venger  de  1  in- 
fidélité de  sa  femme. 

J'essayai  de  provoquer  la  confiance  de 
mad.  d'Albémar,  en  lui  disant  ce  qui  était 
vrai ,  c'est  que  je  voyais  avec  peine  que  les 
différens  bruits  qui  se  répandaient  dans  Pa- 
ris ,  sur  son  compte ,  pouvaient  nuire  à  sa  ré- 
putation }  elle  me  répondit  avec  un  décou- 
ragement qui  me  toucha  beaucoup  :  —  Il 
fût  une  époque  de  ma  vie  dans  laquelle 
j'aurais  attaché  de  l'importance  à  ce  qu'on 
pouvait  dire  de  moi  ,  mais  à  présent  que 
mon  nom  ne  doit  plus  être  uni  à  celui  de 
personne,  je  ne  m'inquiète  plus  de  l'injus- 
tice dont  ce  nom  peut  être  l'objet.  —  Ces 
paroles  me  persuadèrent  qu'elle  était  en 
effet  brouillée  avec  M.  de  Serbellane ,  et 
comme  je  commençais  à  lui  donner  des 
consolations  douces  sur  la  peine  qu'elle  de- 


DELPHINE.  go 

vait  en  éprouver ,  elle  in  arrêta  pour  me 
demander  de  m'expliquer  mieux  5  et  lors- 
que je  Te  us  fait ,  elle  eut  l'air  étonnée  5  mais 
sans  y  mettre  un  intérêt  très— vif ,  elle  me 
déclara  quelle  n'avait  jamais  pensé  à 
épouser  M.   de    Scrbcllane. 

Le  soupçon  que  j'avais  formé  sur  mad. 
d'Ervins  me  revint  à  l'instant,  et  je  le  dis 
à  Delphine,  en  lui  avouant  que  je  regar- 
dais dans  ce  cas  mad.  dErvins,  comme  la 
véritable  cause  de  la  mort  de  son  mari. 
Delphine  ne  meut  pas  plutôt  comprise  , 
que  se  relevant  de  rabattement  où  je  l'avais 
vue  jusqu'alors,  elle  me  protesta  que  je  me 
trompais.  Je  persistai  dans  mon  opinion, 
et  je  lui  dis  positivement  qu'un  duel  aussi 
sanglant  ne  pouvait  avoir  été  provoqué  par 
de  simples  discussions  politiques ,  et  que 
l'amour  de  M.  de  Serbellane  pour  elle  ou 
pour  mad.  d  El  vins  en  devait  être  la  cause  : 
quand  mad.  d'Albémar  vit  que  cette  opi- 
nion était  arrêtée  dans  ma  tête,  elle  finit 
par  me  laisser  croire  tout  ce  que  je  voulus 
sur  son  attachement  pour  M.  de  Serbel- 
lane ,  exigeant  seulement  que  je  n  accu^ 
sasse  pas  mad.  d'Ervins. 


f)6  DELPHINE. 

Que  vous  dirai- je ,  ma  chère  nièce  ?  Il 
me  fut  impossible  de  démêler  la  vérité.  Ce 
n'est  pas  qu'assurément  mad.  d'Albémar 
ne  soit  la  femme  la  plus  vraie  que  j'aie  ja- 
mais connue ,  mais  il  y  a  dans  son  carac- 
tère une  générosité  si  singulière,  que  je  ne 
suis  pas  parvenue  à  découvrir  avec  certi- 
tude 5  si  tout  le  mystère  ne  vient  pas  de 
la  crainte  qu'elle  a  de  compromettre  mad. 
d'Ervins.  Aime— t— elle  réellement  M.  de 
Serbellane  ?  sa  tristesse  vient-elle  de  leur 
séparation ,  et  peut-être  de  leur  brouille- 
rie  ?  ou  bien  a— t— elle  consenti  à  tout  ce 
qu'on  pourrait  dire  d'elle  et  de  lui,  pour 
détourner  l'attention  qui  se  serait  portée 
sur  mad.  d'Ervins  5  et  la  sauver  de  l'indi- 
gnation qu'elle  aurait  excitée  dans  le  pu- 
blic, et  dans  la  famille  de  son  mari?  je 
l'ignore ,  mais  j'exige  de  vous  le  plus  pro- 
fond secret  sur  cette  dernière  supposition  , 
vous  en  sentez  les  conséquences. 

Quoi  qu'il  en  soit,  mad.  d'Albémar  a 
rendu  ma  pénétration  tout-à-fait  inutile } 
je  me  vante  de  deviner  les  caractères  dis- 
simulés 5  mais  quand  une  âme  franche  ne 
v$ut  pas  laisser  connaître  un  secret,  sa  ré- 


D  E  L  P  H  I  K  E. 


97 


serve  simple  et  naturelle,   déconcerte  les 
efforts  cle  l'esprit  observateur. 

Après  quelques  inomens  cle  silence,   je 
n'insistai  plus  5  et  me  bornant  à  tacher  d'é- 
clairer Delphine  sur  madame  de  Vernon, 
je  lui  dis  :  —  Quels  que  soient  vos  motifs 
pour  ne  pas  donner  à  ceux  qui  s  in  ter  es— 
sent  à  vous ,  le  moyen  de  répondre  claire- 
ment aux  malveillans  qui  vous  supposent 
des  torts  ,  de  bons  amis  en  imposent  tou- 
jours, quand  ils  le  veulent,  aux  discours 
me di sans  de  la  société  de  Paris  :  pourquoi 
donc  mad.  de  Vernon  qui  se  dit  votre  amie,, 
ne  fait-elle  pas  taire  la  phalange  des  sots  ? 
Ils  attaquent,  il  est  vrai,  de  préférence ,7 
les  personnes  distinguées  }  mais  ils  ne  s  y 
hasardent  cependant,  que  dans  les  momens 
où   ils  ne  les  croient  pas  courageusement 
défendues  par  leurs  parens  ou  leurs  amis. 
—  Je  dois  croire,  me  repondit  Delphine, 
en  retombant  dans  cet  état  de  tristesse  in- 
souciante dont  elle  était  un  moment  sor- 
tie, je  dois  croire  que  madame  de  'Vernon 
est  mon  amie.  —  Je  n  ai  pas  entendu  du 
répondis-je,  qu'elle  se  permit  aucun  genre 
de  blâme  sur  Vous ,  nia  chère  Delphine; 

Tome  IL  5 


Q§  DELPHINE. 

mais  cependant  je  n'ai  pos  une  confiance 
entière  dans  son  amitié  ;  ceux  qui  l'entou- 
rent se  montrent  souvent  mal  pour  vous* 
rarement  on  peut  se  tromper  à  cet  indice  5 
on  inspire  à  ses  amis  ce  que  1  on  êpiouve 
sincèrement:  et  dans  son  cercle  du  moins, 
une  femme  sait  faire  aimer  ce  quelle  aime  : 
elle  vous  loue  beaucoup  5  j'en  conviens  , 
mais  à  haute  voix,  comme  s'il  lui  impor- 
tait surtout  qu'on  vous  le  répétât;  et  je 
ne  vois  pas,  dans  sa  conversation,  quand 
il  s'agit  de  vous ,  ce  talent  conciliateur 
qu'elle  porte  sur  tous  les  autres  sujets  :  elle 
dit  souvent  que  vous  êtes  la  plus  jolie,  la 
plus  spirituelle  :  mais  c  est  à  des  femmes 
qu'elle  s'adresse  pour  vous  donner  cet 
éloge  qui  peut  les  humilier;  et  je  ne  l'en- 
tends jamais  leur  parler  de  cette  bonté  , 
de  cette  douceur,  de  cette  sensibilité  tou- 
chante qui  pourraient  vous  faire  pardon- 
ner tous  vos  charmes,  par  celles  mêmes 
qui  en  sont  jalouses.  Enfin,  souffrez  que 
je  vous  le  dise,  on  pourrait  croire,  en  en- 
tendant mad.  de  Yernon  parler  de  vous , 
qu'elle  s'acquitte  par  ses  discours  plutôt 
qu'elle  ne  jouit  par  ses  sentimens,  et  que 


Delphine.  gg 

prévoyant  d'une  manière  confuse  que  vo- 
tre amitié  finira  peut-être  un  jour,  elle  ne 
veut  pas  à  tout  hasard  vous  donner  des  ar- 
mes contre  elle,  en  contribuant  elle-même 
à  consolider  votre  réputation. 

—  Si  vous  avez  raison ,  me  répondit 
Delphine,  je  n'en  suis  que  plus  à  plaindre^ 
je  l'aime,  je  l'ai  aimée,  mad.  de  Yernon , 
de  F  attrait  du  monde  le  plus  \l£  et  le  plus 
tendre;  si  tant  de  dévouement,  tant  d'af- 
fection n  ont  point  obtenu  son  amitié  ,  il 
est  donc  vrai  qu'il  n'est  rien  en  moi  qui 
puisse  attacher  à  mon  sort,  il  est  donc 
vrai  que  je  ne  puis  être  aimée.  —  Vous 
vous  trompez  ,  ma  chère  Delphine,  repris- 
je  alors  vivement  5  vous  méritez  d'avoir 
des  amis  plus  que  personne  au  monde  • 
unis  vous  ne  savez  pas  encore  ce  que  c'est 
que  la  vie  :  vous  vous  croyez  deux  excel— 
lens  guides,  l'esprit  et  la  bonté  5  hé  bien  1 
ma  chère ,  ce  n  est  pas  assez  d'être  aima- 
ble et  excellente  pour  se  démêler  heureu- 
sement des  difficultés  du  inonde  •  il  y  a 
d'utiles  défauts ,  tels  que  la  froideur ,  la 
défiance,  qui  vaudraient  beaucoup  mieux 
pour  é^ide  que  vos  qualités  mêmes  5  tout 


ÎOO  DELPHINE. 

au  moins  faut-ii  diriger  ces  qualités  avec 
une  grande  force  de  raison  :  moi  qui  ne  suis 
pas  née  très-sensible  ,  j'ai  deviné  le  monde 
assez  vite,  laissez— moi  tous  rapprendre. 
Mad.  de  Vernon  vous  parait  plus  digne  de 
votre  amitié,  elle  sait  mieux  vous  tenir  le 
langage  qui  vous  séduit  :  moi  je  reste  tou- 
jours ce  que  je  suis*  je  n'ai  pas  assez  d'i- 
magination pour  feindre,  je  le  voudrais  en 
vain  :  je  ne  suis  plus  jeune  ,  mon  esprit 
n'est  plus  flexible,  il  ne  peut  aller  que 
dans  sa  ligne  5  mais  je  sais  que  mes  aver— 
tissemens  vous  sont  nécessaires,  et  c'est 
cette  conviction  qui  me  fait  solliciter  vo- 
tre confiance.  On  vous  L'aura  dit,  je  crois  } 
d'ordinaire  je  ne  me  mets  pas  en  avant  : 
je  suis  sur  la  défensive  avec  la  société ,  et 
c'est  ainsi  qu'il  faut  être}  je  m'offre  à  vous 
cependant ,  ma  chère  Delphine ,  parce  que 
vous  avez  un  caractère  qui  donne  tout,  et 
n'abuse  de  rien  :  servez-vous  donc  de  moi , 
si  je  puis  vous  être  utile,  ce  sera  ce  que 
je  pourrai  faire  de  mieux  de  mon  oisive 
existence. 

—  Mad.  d'Àlbémar  parut  fort  touchée 
des  preuves   d'amitié  que  je  lui  donnais. 


DELPHINE.  1  0 1 

et  je  croyais  môme  l'avoir  un  peu  ébran- 
lée clans  son  aveugle  amitié  pour  mad.  de 
\crnon  •  mais  le  surlendemain  elle  est  re- 
venue chez  moi  presque  uniquement  pour 
me  dire  quelle  avait  revu  depuis  moi 
rnad.  de  Vernon,  et  sVtait  assurée  qu'elle 
n'avait  aucun  tort.  —  Elle  n'aurait  pu  me 
défendre,  continua  mad.  d'Albe'mar,  sans 
compromettre  mes  amis  •  elle  a  bien  fuit 
de  se  conduire  avec  prudence,  et  de  ne 
pas  se  livrer  à  son  sentiment.  —  Je  vous 
le  répète ,  ma  chère  nièce ,  on  ne  peut  ar- 
racher madame  d'AIbémar  à  l'empire  de 
madame  de  Vernon. 

Je  l'ai  souvent  remarqué  en  vivant  dans 
leur  société,  madame  de  Vernon  met  beau- 
coup d'intérêt  à  captiver  Delphine 5  elle 
est  avec  elle  (ière,  sensible,  délicate}  elle 
rend  hommage  au  caractère  de  son  amie  , 
en  imitant  toutes  les  vertus  pour  lui  plaire  : 
moi.  je  ne  puis  ni  ne  veux  me  montrer 
autrement  que  la  nature  ne  ma  laite  , 
bonne  et  raisonnable,  mais  point  du  tout 
exaltée^  je  vaux  mieux  réellement  que 
madame  de  Vernon  5  Delphine  a  tort  de 
ne  pas  s'en  apercevoir. 


102  DELPHINE. 

J'obtiendrai  cependant  un  jour  l'amitié 
de  mad.  d'Aibémar ,  si  quelques  circons- 
tances me  mettent  dans  le  cas  de  la  ser- 
vir :  je  vous  promets  que  je  veillerai  sur 
elle  comme  sur  ma  fille  •  vous  aussi ,  ma 
chère  nièce,  vous  allez  devenir  l'objet  de 
tous  mes  soins ,  si  vous  continuez  à  m'é— 
coûter  et  à  me  croire. 

H.     d'Artenàs. 


LETTRE    XIV. 

Delphine  à  mademoiselle  d'Aibémar. 

Paris,  ce  3  septembre. 
on,  vous  l'exigez  en  vain  ,  non  ,  je  n'ai 


N 

pas  la  force  de  souffrir  une  telle  incerti- 
tude ;  qu'il  me  dise  ce  qu'il  éprouve ,  que 
je  connaisse  la  cause  de  l'état  extraordi- 
naire où  je  le  vois,  et  je  me  soumets  à 
mon  sort:  mais  le  doute,  le  doute!  cette 
douleur  qui  prend  toutes  les  formes  pour 
vous  poursuivre,  sans  que  vous  ayez  ja- 
mais aucune  arme  pour  l'atteindre  ,  je  ne 


/ 

DELPHINE.  1 03 


puis  me  résoudre  à  la  supporter.  Les  mal- 
heureux ,  condamnes  au  supplice,  savent 
au  moins  pour  quels  crimes  ils  sont  punis, 
et  moi  je  l'ignore.  Ce  que  je  croyais  ne 
me  parait  plus  vraisemblable}  écoutez  ce 
qui  s'est  passe  hier,  et,  si  vous  le  pouvez  ? 
continuez  à  me  commander  de  partir  sans 
le  voir. 

On  jouait  hier  Tancrède  ;  mad.  de  Ver- 
non  me  proposa  dy  aller,  j'y  eonsentis  , 
parce  que  de  toutes  les  tragédies ,  c'est 
celie  qui  m'a  fait  verser  le  plus  de  larmes  } 
nous  nous  plaçâmes  dans  la  loge  de  mad. 
de  Yernon ,  qui  est  en  bas  sur  l'orchestre. 
Pendant  le  premier  a^te  ,  je  remarquai ,  à 
quelque  distance  de  nous  ,  un  homme  en- 
veloppé d'un  manteau  ,  la  tète  appuyée  sur 
le  banc  de  devant,  couvrant  son  visage 
avec  ses  mains,  et  mettant  du  soin  à  se  ca- 
cher. Malgré  tous  ses  efforts ,  je  reconnus 
Léonce 5  il  y  a  tant  de  noblesse  dans  sa 
taille,  que  rien  ne  peut  la  déguiser. 

Mes  yeux  étaient  fixés  sur  lui  ,  je  n'en- 
tendais presque  rien  de  la  pièce,  mais  je 
le  regardais.  Il  tressaillit  en  écoutant  la 
scène    où    Tancrède    apprend   l'infidélité 


1  €>4  DELPHINE. 

d'Aménaïde  }  son  émotion  ,.  depuis  cet 
instant,  semblait  s'accroître  toujours}  il 
cherchait  à  la  dérober  à  tous  les  regards, 
Biais  je  ne  pouvais  mj  méprendre.  Ali  ! 
que  j'aurais  voulu  m'approcher  de  lui  ! 
combien  j'étais  touchée  de  ses  larmes  ! 
C'étaient  les  premières  que  je  voyais  ré- 
pandre à  cet  homme  d'un  caractère  si 
ièrme  et  si  soutenu  :  était-ce  pour  moi 
qu'il  pleurait?  serait-il  possible  que  son 
âme  fut  ainsi  bouleversée,  si  Ma  tilde  suf- 
fisait à  son  bonheur  F  Ne  donnait-il  point 
de  regrets  à  celle  qui  entend  mieux  les 
senti  mens  d'Aménaide  ,  qui  est  plus  digne 
d'admirer  avec  lui  le  langage  que  le  génie 
prête  à  l'amour  ? 

Enfin,  au  quatrième  acte,  il  me  parut 
qu'il  n'avait  plus  le  pouvoir  de  se  con- 
traindre 5  je  vis  son  visage  baigné  de  pleurs, 
et  je  remarquai  dans  toute  sa  personne  un 
air  de  souffrance  qui  m'effraya  :  je  crois 
même  que,  dans  mon  trouble,  je  fis  un 
mouvement  qu'il  aperçut,  car  à  l'instant 
même  il  se  baissa  de  nouveau  pour  se  dé- 
rober à  mes  regards  :;  mais  lorsque  Tan- 
crède ,  après  avoir  combattu  et  triomphé 


D  E  L  P  H  I TS  E.  I O  5 

pour  Àménaide,  revient  avec  la  résolution 
de  mourir  5  lorsqu'un  souvenir  mélancoli- 
que, dernier  regret  vers  l'amour  et  la  vie? 
lui  inspire  ces  vers ,  les  plus  touchans  qu'il 
y  ait  au  monde  : 

Quel  charme,  dans  son  crime,  à  mes  esprits  rappelle 
L'image  des  vertus  que  je  crus  voir  en  elle  !  etc.  (J). 

Un  soupir,  un  cri  même  étouffé,  sortit  du 
cœur  de  Léonce}  tous  les  jeux  se  tour- 
nèrent vers  lui  •  il  se  leva  avec  précipita- 
tion, et  se  hâta  de  s'en  aller}  mais  il  chan-* 
celait  en  marchant ,  et  s'arrêta  quelques 
instams  pour  s'appuyer}  son  visage  me  pa- 
rut dune  pâleur  mortelle}  et  comme  ou 
refermait  la  porte  sur  lui,  je  crus  le  voir 
manquer  de  force  et  tomber. 

(i)  Vers  de  Tancrède,  acte  4,  scène  2. 

Quel  charme ,  dans  son  crime,  à  mes  esprits  rappelle 

Limage  des  vertus  que  je   crus  voir  en  elle! 

Toi  qui  me  fais   descendre  avec  tant  de  tourment 

Dans  l'horreur  du  tombeau,  dont  je  t'ai  délivrée, 

Odieuse  coupable  !...  et  peut-être  adorée! 

Toi    qui  Jais  mon  destin,  jusqu'au   dernier  moment  i 

Ali  I  -s'il   était  possible,   ah  1  si  tu  pouvais  être 

Ce  que  mes  yeux    trompes  fout  vu  Toujours  paraître' 

No..,  ce  n'cil  quVn  nwuia.it  que  je  peai  l'oublier'- 


1 OO  DELPHINE. 

Dieu!  comment  ne  l'ai-je  pas  suivi!  La 
présence  de  mad.  de  Yernon ,  qui  me  fixait 
attentivement,  et  la  curiosité  des  specta- 
teurs, que  j'aurais  attire'e  sur  moi,  me  re- 
tinrent} mais  jamais  un  sentiment  plus  pas- 
sionné ne  m'avait  entraînée  vers  Léonce  : 
il  me  suffisait  de  le  retrouver  sensible  7 
j'oubliais  qu'il  ne  Tétait  plus  pour  moi ,  et 
qui!  avait  pris  volontairement  des  liens 
qui  nous  séparaient  pour  toujours 5  je  me 
hâtai  de  revenir  chez  moi ,  et  quand  je  fus 
seule,  une  réflexion  me  saisit  fortement, 
je  crus  voir  quelques  rapports  entre  les 
vers  qui  avaient  touché  Léonce,  et  les 
sentimens  qu'il  pouvait  éprouver,  s'il  m'ai- 
mait encore  et  me  croyait  coupable.  Néan- 
moins ,  quelque  exagéré  que  soit  Léonce 
sur  les  vertus  qu'impose  le  monde ,  pour- 
rait-il donner  le  nom  de  crime  à  la  con- 
duite que  j'ai  tenue  ?  Non  !  m'écriai— je 
seule  avec  transport,  on  m'a  calomniée 
près  de  lui ,  je  ne  puis  deviner  de  quelle 
manière  5  mais  il  faut  qu'il  m'entende ,  il 
le  faut  à  tout  prix  !  Louise  ,  il  n'est  aucun 
devoir  sur  la  terre,  qui  pût  me  faire  con- 
sentir à  lui  laisser  une  opinion  injuste  de 


DELPHINE.  1 


07 


moi  :  que  je  meure ,  mais  qu1  il  me  re- 
grette }  n'exigez  pas  que  je  vive  avec  son 
mépris. 

Cependant ,  en  me  rappelant  la  lettre 
qu'il  a  répondue,  la  seule  pensée  de  lui 
écrire,  de  le  chercher,  me  fait  mourir  de 
honte.  Quoi  qu'il  arrive ,  je  ne  confierai 
point  à  madame  de  Vernon  les  pensées  qui 
m'agiteut }  je  ne  sais  ce  qu'elle  a  cru  de- 
voir ou  me  dire  ou  me  taire,  mais  la  voix 
seule  de  Léonce  peut  me  persuader  main- 
tenant }  c'est  de  lui  seul  que  j'apprendrai 
s'il  me  liait  ou  s'il  m'aime,  s'il  est  injuste 

ou  malheureux.  C'est  à  lui Eh  quoi  ! 

bravant  tout  ce  qui  devrait  me  retenir , 
j'irais  implorer  une  explication  de  ce  ca- 
ractère si  soupçonneux,  si  rigide  et  si  fier  ! 
Quelle  perplexité  cruelle!  comment  jamais 
en  sortir  ! 

Ne  me  dites  pas  que  tout  est  fini .  qu'il 
est  marié,  que  je  dois  renoncer  à  son  opi- 
nion comme;  à  son  amour 5  son  estime  est 
encore  mon  seul  bien  sur  la  terre,  il  a  be- 
soin des  suffrages  de  tous  :  je  ne  veux  que 
le  sien,  mais  il  faut  que  je  l'emporte  dans 
ma  retraite  ;  si  je  ne  l'obtenais  pas,  vous 


10S  BEL  PHI  NE» 

me  verriez  poursuivie  par  une  agitation  que 
rien  ne  pourrait  calmer }  je  n'aurais  pas  le 
repos  que  peut  donner  le  malheur  même  r 
quand  il  n'y  a  pins  rien  à  faire  ni  rien  à 
vouloir.  Je  ne  me  résignerais  jamais,  et  en 
expirant  3  ma  dernière  parole  serait  encore 
pour  me  justifier  auprès  de  lui. 


LETTRE    XY. 

Léonce  à  M.  Barton. 

Ce  4  septembre  1790, 

J  b  vous  envoie  un  courier  ,  qui  a  ordre 
de  revenir  dans  vingt-quatre  heures  ,  avec 
une  lettre  de  vous }  vous  ne  répondez  pas- 
depuis  huit  jours  aux  lettres  que  je  vous 
ai  écrites  sur  ce  qui  s-était  passé  entre 
madame  dAlhémar  et  moi.  Quel  est  le 
motif  de  votre  silence  ?  Pourquoi  ne  in  avez- 
vous  pas  écrit?  Me  trouvez-vous  injuste  en- 
vers Delphine?  et  si  vous  le  croyez,  juste 
Gel  !  pensez-vous  que  ce  serait  me  faire  du 
mal  que  de  me  le  dire  ?  N 


DELPHINE.  !  OC) 


LETTRE   XVI. 

Réponse  de  M.  Bar  ton  à  Léonce. 

Mondoville  ,   6   septembre. 

V  ors  avez  eu  tort  d'attacher  autant  d'im- 
portance à  un  silence  de  quelques  jours,  je 
soufT're  toujours  de  mon  bras,  et  j'ai  de  la 
peine  à  écrire  jusques  à  ce  que  je  sois  guéri. 
Vous  êtes  l'époux  de  mademoiselle  de 
Vernon ,  c'est  une  personne  très-vertueuse , 
uniquement  attachée  à  vous 5  il  me  semble 
que  vous  ne  devez  plus  vous  occuper  des 
circonstances  qui  ont  précédé  votre  ma- 
riage. Je  ne  puis  les  approfondir  de  loin  • 
ce  que  vous  m'en  avez  dit  ne  su  (ht  pas 
pour  juger  une  femme  à  qui  j'ai  voué  de 
l'estime  et  de  rattachement  •  mais  ce  dont 
je  me  crois  sûr?  c'est  qu  elle-même  à  pré- 
sent désire  que  vous  soyez  occupé  de  votre 
bonheur  et  de  celui  de  Matikle,  et  (pie 
vous  oubliez  entièrement  L'affection  que 
vous  avez  pu  concevoir  lun  pour  L'autre  , 
quand  \ous  étiez  libres- 


110  DELPniNE. 

Je  vous  en  conjure,  mon  cher  e'îève  , 
calmez-vous  sur  toutes  ces  idées  5  le  temps 
en  est  passé ,  votre  sort  est  fixé  comme 
votre  devoir}  rappelez-vous  ce  que  vous 
avez  toujours  pensé  des  liens  que  vous  ve- 
nez de  contracter,  et  songez  qu'il  faut  se 
soumettre  ,  quand  la  passion  nous  aveugle , 
aux  jugemens  qu'on  a  prononcés  dans  le 
calme  de  sa  raison.  Je  suis  désolé  d'être 
hors  d'état  d'aller  en  voiture ,  je  pourrais 
espérer  que  nos  entretiens  vous  feraient 
du  bien.  Adieu. 


LETTRE   XYII. 

Madame  de  R.  à  Madame  iï  Artenas. 

Ce  14  septembre. 

J  e  suis  arrivée  il  y  a  deux  jours  ,  pour 
vous  voir,  mon  aimable  tante  ,  et  Ton  m'a 
dit  chez  vous  que  vous  étiez  à  la  campagne  ; 
vous  auriez  du  m  en  prévenir  ,t  je  ne  reviens 
à  Paris  que  pour  vous  :  quand  nous  serons 
bien  seules  une  fois  ,  je  vous  expliquerai 
mon  goût  pour  la  retraite  5  vous  ni'encou- 


DELPHINE.  111 

ragerez   à  vous   en   parler  ,    car  ce  sujet 
m'est  pénible. 

J'ai  commencé  par  rn  informer  de  mad. 
d'Àlbémar,  je  ne  veux  point  aller  chez  elle} 
hélas  !  je  sais  trop  que  sa  liaison  avec  moi 
ne  pourrait  que  lui  nuire  :  mais  je  n'ai  pas 
dans  le  cœur  un  sentiment  plus  vif  que 
mon  intérêt  pour  son  sort.  Mad.  de  A  er- 
non  me  lit  inviter  hier  à  une  grande  assem- 
blée quelle  donnait,  et  j'y  allai  dans  l'es- 
pérance de  rencontrer  mad.  d'Albémar 
qui  n'y  (in  point.  En  traversant  les  appar- 
tenons de  mad.  de  Vernon,  je  me  rappe- 
lai la  dernière  lois  que  j  y  vins,  le  jour  de  ce 
grand  bal  où  Delphine  eut  tant  de  succès  , 
et  montra  si  visiblement  son  intérêt  pour 
M.  de  Mondoville  5  je  réfléchissais  aux 
e'vénemens  inattendus  qui  avaient  suivi  ce 
jour,  lorsque  M.  de  Mondoville  entra  dans 
le  salon  avec  sa  femme. 

Je  vous  ai  dit ,  je  crois  ,  ma  tante  ,  que  la 
première  fois  que  j'avais  vu  Léonce,  je  fus 
si  frappée  du  charme  et  de  la  noblesse  de 
sa  ligure  ,  que  tout-à-coup  l'impression 
que  j'en  reçus  me  fit  réfléchir  avec  amer- 
tume sur  les  torts  de  ma  vie.  Je  sentis  que 


113  DELPHINE. 

Je  n'étais  pas  digne  d'intéresser  un  tel 
homme  ,  et  mad.  d'Albémar  me  parut  la 
seule  femme  crui  méritât  de  lui  plaire.  Hé 
bien  !  hier  ,  l'expression  du  visage  de 
Léonce  était  entièrement  change  5  la 
beauté  de  ses  traits  restait  toujours  la 
même ,  mais  son  regard  sombre  et  distrait 
ne  s'arrêtait  plus  sur  aucune  femme.  Il  se 
hâta  de  saluer,  et  s'assit  dans  un  coin  de  la 
chambre  où  il  n'y  avait  personne  à  qui  par- 
ler. Sa  femme  s'approcha  de  lui ,  je  ne  sais 
ce  qu'elle  lui  demandait,  il  lui  répondit 
d'un  air  doux  ,  mais  dès  qu'elle  l'eut  quitté, 
il  soupira  comme  s'il  venait  de  se  con- 
traindre. 

Une  fois  mad.  de  Yernon  voulut  con- 
duire son  gendre  auprès  d'une  dame  étran- 
gère qui  ne  le  connaissait  pas  5  je  crus  voir 
dans  les  manières  de  Léonce  une  répu- 
gnance secrète  à  se  laisser  ainsi  présenter 
comme  un  nouvel  époux  5  il  restait  en  ar- 
rière j  suivait  avec  peine  ,  et  se  prêtait  gau- 
chement à  tout  ce  qui  pouvait  ressembler 
à  des  félicitations. 

Mad.  du  Marset  5  placée  à  côté  de  moi ,. 
■vit   que  j'observais   attentivement  M.   et 


DEL PHI H  E,  1  L3 

mad.  de  Mondoville  ,  et  me  dit  tort  bas  en 
souriant  :  —  J'ai  été  leur  rendre  visite  deux 
ou  trois  fois,  et  les  ai  mjs  souvent  <  !  >  ;■ 
mad.  de  Vernon  5  il  ny  a  rien  de  si  singu- 
lier que  la  conduite  de  Léonce }  il  semble 
qu'il  veut  être  ,  comme  le  disait  le  duc 
de  B.,  le  moins  marié  qu'il  est  possible;  il 
évite  avec  un  soin  extraordinaire  les  so- 
ciétés ,  les  occupations  communes  avec  sa 
femme.  Maitilde ,  charmée  de  sa  douceur , 
de  sa  politesse  ,  de  la  liberté  qu'il  lui  laisse  y 
ne  remarque  pas  l'indifférence  qu'il  a  pour 
elle  7  et  la  crainte  qu'il  ('prouve  de  resser- 
rer ses  liens ,  en  se  servant  du  pouvoir 
qu'ils  lui  donnent}  Matilde  a  de  l'amour 
pour  son  mari ,  et  se  persuade  fermement 
qu'il  en  a  pour  elle  :  ces  dévotes  ont  eu 
toutes  choses  une  merveilleuse  faculté  de 
croire  !  On  dirait  que  Léonce  attend  tou- 
jours quelque  événement  extraordinaire, 
et  qu'il  n'est  dans  sa  maison  qu'en  passant, 
il  n  arrange  rien  chez  lui,  il  n'a  pas  seule- 
ment encore  fait  ouvrir  la  caisse  de  ses 
livres  ,  aucun  de  ses  meubles  n'est  à  sa 
place  :  ce  saut  de  petites  observations  , 
mais  qui  n  eu  prouvent  pas  moins  l'état  de 


1  1 4  DELPHINE. 

son  âme  :  tout  ce  qui  lui  rappelle  sa  situa- 
tion lui  fait  mal ,  et  quoiqu'il  ne  puisse  la 
changer,  il  s'épargne  tant  qu'il  le  peut  les 
circonstances  journalières  qui  lui  retra- 
cent la  grande  douleur  de  sa  vie  .  son 
mariage  :  enfin  je  vous  garantis  qu'il  est 
très— malheureux. 

—  J'allais  repondre  à  mad.  du  Marset  et 
l'interroger  encore ,  mais  notre  conversa- 
tion fut  interrompue.  Comme  il  y  avait 
beaucoup  de  jeunes  personnes  dans  la 
chambre ,  on  proposa  de  danser:  une  femme 
se  mit  au  clavecin,  une  autre  prit  la  harpe } 
moi  je  regardais  Léonce  ,  il  cherchait  les 
moyens  de  sortir  de  la  chambre ,  mais  un 
homme  âge' ,  qui  lui  parlait ,  le  retenait  im- 
pitoyablement. Je  compris  que  la  danse  de- 
vait lui  rappeler  des  souvenirs  pe'nibles , 
et  j'espérais  qu'on  ne  lui  proposerait  pas 
de  s'en  mêler  ,  lorsque  mad.  du  Marset  pre- 
nant la  main  de  Matilde  et  la  mettant  dans 
celle  de  Léonce  ,  leur  dit  :  —  Allons  ,  les 
jeunes  mariés ,  dansez  ensemble.  —  Bravo  ! 
se  mit-on  à  crier  de  toutes  parts ,  oui ,  qu'ils 
dansent  ensemble.  La  musique  commence 
à  l'instant  3  et  tout  le  monde  s'écarte  pour 


DELPHINE.  113 

laisser  Matilde  et  Léonce  seuls  au  milieu 
de  la  cl: ambre. 

Tout  cela  s'était  fait  si  rapidement  5  que 
Léonce  ,  toujours  absorbe  ,  ne  sut  pas 
d'abord  ce  qu'on  voulait  de  lui*  mais  quand 
il  entendit  la  musique  ,  qu'il  vit  le  cercle 
forme  ,  et  près  de  lui  Ma  tilde  qui  se  pré- 
parait à  danser  ,  saisi  à  l'instant  comme  par 
un  sentiment  d'effroi ,  frappé  sans  doute 
du  souvenir  de  Delphine  que  tout  lui  re- 
traçait, il  rejeta  la  main  de  Matilde  avec 
violence ,  recula  de  quelques  pas  devant  elle, 
puis  se  retournant  tout-à-coup  ,  il  sortit  en 
un  clind'œil  de  la  chambre  et  s'élança  dans 
le  jardin  •  le  cercle  qui  l'entourait  s'ouvrit 
subitement  pour  le  laisser  passer  5  la  viva- 
cité de  son  action  faisait  tant  d'impression 
sur  tout  le  monde  ,  que  personne  n'eut 
Fidée  d*1  prononcer  un  mol  pour  l'arrêter. 

Mad.  de  \  ernon  5  remarquant  l'étonné- 
ment  de  la  société,  se  hâta  dé  dire  que 
M.  de  Mondoville  ne  pouvait  supporter 
d'être  l'objet  de  l'attention  générale  ,  et 
qu'il  était  très-timide ,  malgré  les  bonnes 
raisons  (pion  pouvait  lui  trouver  de  ne  pas 
l'être.  Chacun  eut  l'air  de  le  croire,  et, 


lit)  DELPHIKE. 

chose  étonnante  5  Matilde  qui  aime  certai- 
nement son  mari ,  fut  la  première  à  se  tran- 
quilliser complètement,  et  se  mit  à  danser 
à  la  même  place  où  Léonce  1  avait  quittée; 
Je  sortis  pour  prendre  l'air  5  à  l 'extré- 
mité' du  jardin  de  mad.  de  Vernon  ,  je  trou- 
vai Léonce  assis  sur  un  banc  ,  et  profondé- 
ment rêvemr  }  il  me  vit  pourtant  au  moment 
où  je  me  détournais  pour  ne  pas  le  trou- 
bler ,  et  lui  qui  jusqu'alors  ne  m'avait  ja- 
mais adressé  la  parole,  vint  à  mci ,  et  me 
dit  :  —  Mad.  de  R.,  la  dernière  ibis  que  je 
vous  ai  vue  ,  vous  étiez  avec  mad.  d  Albé- 
niar  :  vous  en  souvenez-vous?  —  Oui  sûre- 
ment, lui  répondis-je  ,  je  ne  l'oublierai  ja- 
mais. —  Eh  bien  !  dit-il  alors,  asseyez- vous 
sur  ce  banc  avec  moi  7  cela  vous  fèra-t-il  de 
la  peine  de  quitter  le  bal  ?  —  Non  ,  je  vous 
assure,  lui  répétai-je  plusieurs  fois.  —  Mais 
lorsque  nous  lûmes  assis,  il  garda  le  silence 
et  n'eut  plus  l'air  de  se  souvenir  que  c'était 
lui  qui  voulait  me  parier.  J'éprouvais  un 
embarras  qui  ne  me  convient  plus  ,  et  je  me 
hâtai  d'en  sortir  par  mes  anciennes  maniè- 
res étourdies  et  coquettes  ]  car  c'est  une  co- 
quetterie que  de  parler  à  un  homme  de  sas 


DELPHINE.  117 


scntimens  ,  même  pour  une  autre  femme. 
—  Que  vous  est-il  donc  arrivé  ,  lui  dis— je  , 
en  mon  absence  ?  Je  croyais  avoir  remar— 
que  que  mad.  d'Albémar  vous  aimait,  que 
vous  aimiez  mad.  d'Albémar  }  je  vais  passer 
un  mois  à  la  campagne,  je  reviens,  tout 
est  changé  •  une  aventure  cruelle  fait  un 
bruit  épouvantable,  mad.  d'Albémar,  dit- 
on  ,  doit  épouser  M.  de  Serbellane  ,  je 
vous  retrouve  l'époux  de  Matilde ,  et  ce- 
pendant vous  êtes  triste ,  mad.  d'Albémar 
ne  part  point ,  et  ne  voit  plus  personne  } 
qu'est-ce  que  cela  signifie  T  —  Léonce  re- 
prit Fair  de  réserve  qu'il  avait  un  moment 
perdu  ,  et  me  dit  assez  froidement  :  — 
Mad.  d'Albémar  sera  sans  doute  très-heu- 
reuse dans  le  choix  qu'elle  a  fait  de  M.  de 
Serbellane.  —  On  ne  m'ôtera  pas  de  l'es- 
prit, repartis— je,  quelle  vous  préfère  à 
tout;  mais  il  est  inutile  de  vous  en  parler 
à  présent  que  vous  êtes  marié  5  ainsi  donc , 
adieu.  —  Je  me  levais  pour  m'en  aller, 
Léonce  me  retint  par  ma  robe ,  et  me 
dit  :  —  Vous  êtes  bonne,  quoiqu'un  peu 
légère,  vous  n'avez  pas  \ou!u  me  faire 
de  la  peine  ,  expliquez-vous   davantage. 


Il8  DELPHINE. 

—  Je  ne  sais  rien,  repris-je,  je  vous  as- 
sure 5  je  me  souviens  seulement  d'avoir  vu 
mad.  d'Albémar  traverser  ici  la  salle  du 
bal  5  un  soir  où  vous  étiez  prêt  à  vous  trou- 
ver mal  après  avoir  dansé  avec  elle.  L'émo- 
tion  qui  la  trahissait  ce  jour-là  ne  peut  ap- 
partenir qu'à  un  sentiment  vrai,  pur,  aban- 
donné, tel  qu'on  l'éprouve,  ajoutai-je  en 
soupirant ,  quand  d'illusions  en  illusions  on 
n'a  pas  flétri  son  cœur  •  il  se  peut  qu'elle 
ait  eu  des  en^agemcns  antérieurs  avec  M.  de 
Serbellane }  mais  je  suis  convaincue  qu'elle 
ne  l'épousera  pas  ,  parce  qu'elle  vous 
aime  ,  et  qu'elle  a  rompu  ses  liens  avec 
lui  à   cause  de  vous. 

—  Léonce  parut  frappé  de  ce  que  je 
venais  de  lui  dire }  mad.  de  Yernon  étant 
venue  nous  rejoindre,  je  rentrai  dans  le 
solon ,  et  ne  parlai  plus  à  M.  de  Mondovilie 
de  la  soirée ,  qu'un  moment  lorsque  je 
m'en  allais  ,  et  qu'il  venait  d'avoir  un  assez 
Ions?  entretien  seul  avec  sa  belle— mère.  — 
IVécouiez  pas  trop  mad.  de  \ernon,  lui 
dis— je  tout  bas ,  je  me  méfie  beaucoup 
même  de  son  amitié  pour  mad.  d'Albémar } 
elle  est  bien  fine ,  mad.  de  Veinon  j  elle  n'est 


DELPHINE.  11 


point  dévote,  elle  n'a  guères  de  principes 
sui  rien,  elle  a  beaucoup  desprit ,  elle  n'a 
point  aimé  son  mari ,  et  cependant  elle  n'a 
jamais  eu  d'amant.  Déliez  —  vous  de  ces 
caractères -*- là  ,  il  faut  que  leur  activité 
s'exerce  de  quelque  manière.  Croyez-moi, 
les  pauvres  femmes  qui,  comme  moi,  se 
sont  lait  beaucoup  de  mal  à  elles-mêmes , 
ont  été  bien  moins  occupées  d'en  faire 
aux  autres.  —  Hélas!  me  répondit  Léonce 
en  me  donnant  la  main  pour  me  recon- 
duire jusqu'à  ma  ^iture,  il  y  a  peut-être 
une  vie  dont  le  sort  a  été  décidé  par  ce 
que  vous  dites  si  gaîment. 

Mad.  de  Mondoville  sortait  en  même 
temps  que  moi ,  elle  exprima  son  mécon- 
tentement d'une  manière  très-visible,  de  la 
politesse  que  me  faisait  Léonce}  ce  n'était 
pas  la  jalousie  qui  L'irritait ,  votre  pamre 
nièce  ne  passera  jamais  pour  attirer  l'at- 
tention de  L  :once  ,  mais  mad  de  Mondo- 
ville, avant  son  mariage  comme  depuis, 
n'a  jamais  manqué  d'exercer  sur  mol  toute 
la  rigueur  de  sa  pruderie;  je  le  mérite 
peut-être ,  mais  que  la  charmante  Delphine, 
aussi  pure  que  Matilde ,  et  mille  lois  plus 


120  DELPHINE. 

aimable,  sait  mieux  trouver  Part  de  faire 
aimer  la  vertu  ! 

Adieu  ma  chère  tante ,  revenez  ,  revenez 
vite  ,  je  puis  vous  promettre  avec  certi- 
tude, que  désormais  je  contribuerai  tous 
les  jours  plus  à  votre  bonheur. 

Cécile  de  R. 


LETTRE   XYI1I. 

Léonce  à  M.  Barton. 

Paris  ,  ce  l5  septembre. 

JlLnfin,  je  suis  décida,  mon  cher  maître, 
sur  le  parti  que  je  dois  prendre  ,  je  verrai 
mad.  d'Ahbémar  avant  d'aller  en  Espagne  5 
une  femme  à  qui  je  n'aurais  pas  permis, 
dans  le  temps  heureux  de  ma  vie,  de  pro- 
noncer le  nom  de  Delphine,  mad.  de  R. 
m'a  explique ,  je  le  crois ,  les  contradic- 
tions qui  m'etoimaient  dans  la  conduite  de 
mad.  d'AIbcmar.  Avant  mon  arrivée ,  elle 
avait  contracte  des  engagemens  avec  M.  de 
Serbeilane.  mais  il  est  vrai  que  depuis  elle 


DELPHIN  1'.  I  2  I 

m'a  aimé ,  et  peut-être  F  est-il  aussi  que  ce 
sentiment  a  blessé  M.  de  Serhcllane,  et 
qu'ils  sont  maintenant  brouilles.  Le  séjour 
de  mad.  d'Âlbémarà  Bellerive ,.  son  trou- 
ble, son  embarras  en  me  voyant,  tout  peut 
se  comprendre,  si,  en  effet,  elle  se  repro- 
che de  n'avoir  pas  été  vraie  avec  moi. 

Je  ne  puis  plus  avoir  pour  elle  cet  en- 
thousiasme sans  bornes,  qui  me  la  repré- 
sentait comme  une  créature  sublime;  mais 
mest-il  pas  simple  que  si  elle  a  sacrifié  ses 
lieus  avec  M.  de  Serbellane  ,  à  son  atta- 
chement pour  moi ,  j  éprouve  encore  pour 
elle  un  attendrissement  profond?  Cepen- 
dant  ne  me  connaissait— elle  pas  lorsque 

son  amant  a  passé  vingt-quatre  heures  chez 
elle  T  oh!  pensée  de  l'enfer!  écartons— la 
s'il  est  possible.  Je  veux  revoir  Delphine, 
c'est  un  ange  tombé,  mais  il  lui  reste  en- 
core quelque  chose  de  son  origine. 

Je  lui  dois  d'ailleurs  quelques  excuses 
avant  de  la  quitter  pour  toujours}  elle  a 
peut-être  souffert  quand  elle  m'a  su  répoux 
de  Maulde  :  c'était  une  action  dure  de  me 
marier,  de  rompre  avec  elle,  sans  l'infor-i 
mer,  même  par  un  mot,  de  mon  dessein. 

Tome  IL  6 


122  DELPHINE. 

Madame  de  Yernon  m'a  fortement  pressé 
hier  encore  d'aller  en  Espagne  }  elle  craint, 
je  crois,  que  je  ne  lui  fasse  des  reproches 
sur  ses  pertes  continuelles  au  jeu ,  son  in- 
quiétude est  mal  fondée }  c'est  le  moment 
d'avoir  des  torts  avec  moi ,  je  ne  me  sou- 
viens de  rien,  je  suis  insensible  à  tout} 
mais  pourquoi  madame  de  Yernon  ne  m'a- 
t-elle  jamais  dit  que  Delphine  m'avait  aimé, 
qu'elle  désirait  pouvoir  rompre  avec  son 
premir  choix  ?  Mad.  de  \ernon  avait-elle 
peur  qu'après  tout  ce  qui  s'était  passé,  je 
consentisse  à  remplacer  M.  de  SerbellaneT 
c'était  bien  peu  me  connaître  î  mais  elle 
ne  devait  pas  se  refuser  à  me  donner  un 
sentiment  doux  qnand  j'étais  irrité  ,  dé- 
voré }  quand  un  mot  qui  m'eût  laissé  res^ 
pirer ,  m'aurait  fait  plus  de  bien  qu  une 
goutte  d'eau  dans  les  déserts. 

Le  soulagement  dont  j'ai  besoin ,  je  le 
trouverai  peut-être  dans  une  conversation 
de  quelques  heures  avec  mad.  d'Albémar. 
Je  suis  donc  résolu  de  lui  écrire  pour  lui 
demander  de  me  recevoir  à  Bellerive.  Ce 
n'est  point  à  Paris ,  c'est  dans  la  solitude 
que  je  veux  lui  parler  }  elle  j  retournera 


DELPHINE.  12Î 

demain ,  ma  lettre  lui  sera  remise  après- 
demain  à  son  réveil. 

Vous  n'avez  rien  à  redouter  pour  mes 
devoirs,  de  cette   explication,  mon   cher 
maître:,  j'apprendrais  que  Delphine  m'aime 
encore ,    que  mes   résolutions  ne  seraient 
point  changées  }  elle  ne  peut  plus  se  mon- 
trer à  moi  telle  que  je  la  croyais  ,  et  l'idée 
parfaite   que  j'avais    d'elle    pourrait  seule 
décider  de  mon  sort.  Si  5  comme  je  l'es- 
père ,  mad.  dAlbémar  consent  à  me  rece- 
voir, si  elle  me  montre  quelques  regrets* 
je   saurai  me  tracer  un  plan  de  vie  triste- 
mais  calme.  Je  partirai  pour  l'Espagne  ,  j'y 
resterai  quelques   années,    dusse— je  J  faire 
venir  mad.  de  Mondoviile.  Je  veux  quitter 
la  France  après  avoir  vu  mad.  d'Àlhémar* 
nous  nous  séparerons  sans  amertume ,  je 
pourrai  supporter  mon  sort  }  mes  regrets 
ne   finiront   point,   mais    la    plupart    des 
hommes  ne  vivent-ils  pas  avec  un  senti— 
ment  pénible  au  fond  du  cœur  P 

Enfin  ne  me  blâmez  pas,  j'ose  vous  le 
répéter,  ne  me  blâmez  pas}  on  doit  per- 
mettre aux  caractères  passsionnés.  de  cher- 
cher une  situation  d'âme  quelconque ,  qui 


1^4  DELPHINE. 

leur  rendre  l'existence  tolérable.  Pensez- 
vous  que  je  pourrais  vivre  plus  long-temps 
dans  lëtat  où  je  suis  depuis  deux  mois  ?  Il 
me  faut  une  autre  impression ,  fut-ce  une 
autre  douleur,  il  me  la  faut  !  Vous  me  con- 
naissez de  la  force,  de  la  fermeté  :;  je  sais 
souffrir,  hé  bien!  je  vous  le  dis,  je  suc- 
combais ,  et  ce  cri  de  miséricorde  ne 
m'échappe ,  qu'après  les  combats  les  plus 
violens  que  le  caractère  et  le  sentiment,  la 
raison  et  la  souffrance,  se  soient  jamais 
livrés. 


LETTRE    XIX  (i). 

M,  de  Serbellane  à  madame  d?  Albémar. 

Lisbonne,  ce  4  septembre  1790. 

J  e  viens  vous  demander,  madame,  le  plus 
éminent  service ,  le  seul  qui  puisse  dé- 
tourner l'irréparable  malheur  dont  je  suis 
menacé. 


(1)  Cette  lettre  fut  remise  le  16  septembre  au 
soir  à  madame  d'Albémar, 


DELPHINE.  125 

Thérèse ,  après  avoir  assuré  le  sort  de  sa 
fille ,  en  passant  quelques  mois  dans  ses 
terres  près  de  Bordeaux  ,  veut  obtenir  de 
la  famille  de  son  mari  la  permission  de 
vous  confier  l'éducation  dTsore,  et  tran- 
quille alors  sur  le  sort  de  cette  enfant,  elle 
est  résolue  à  se  faire  religieuse  dans  un  cou- 
vent, dont  le  père  Antoine,  son  confesseur 
actuel ,  a  la  direction  :  ainsi  mourrait  au 
monde  et  à  moi,  la  meilleure  et  la  plus 
charmante  créature  que  le  Ciel  ait  jamais 
formée.  Le  Dieu  que  Thérèse  adore  serait- 
il  un  Dieu  de  bonté,  sil  lui  commandait 
un  tel  supplice  ! 

Les  coutumes  barbares  des  sociétés  civi- 
lisées, ont  fait  de  Thérèse,  à  quatorze  ans, 
l'épouse  d'un  homme  indigue  d'elle }  la  na- 
ture, en  faisant  naître  M.  dErvins  vingt— 
cinq  ans  avant  Thérèse,  semblait  avoir 
pris  soin  de  les  séparer }  les  indignes  calculs 
crime  famille  insensible  les  ont  réunis,  et 
Thérèse  serait  coupable  de  in  avoir  choisi 
pour  le  compagnon  de  sa  vie! 

Il  est  impossible ,  je  le  sens ,  qu'au 
milieu  du  monde,  elle  porte  le  nom  de 
mon  épouse}  il  faut   respecter  la  morale 


126  DELPHINE. 

publique  qui  le  défend }  elle  est  souvent 
inconséquente  ,  cette  morale,  soit  dans  ses 
austérités,  soit  dans  ses  indulgences}  néan- 
moins telle  quelle  est,  il  ne  faut  pas  la 
braver,  car  elle  tient  à  quelques  vertus 
dans  l'opinion  de  ceux  qui  l'adoptent  \  mais 
quel  devoir,  quel  sentiment  peut  empê- 
cher Thérèse  de  changer  de  nom,  et  d'aller 
en  Amérique  rnepouser  et  s'établir  avec 
moi  ?  Tous  trouverez  ce  projet  bien  roma- 
nesque pour  le  caractère  que  vous  me  con- 
naissez :;  il  in  est  inspiré  par  un  sentiment 
honnête  et  réfléchi.  J'ai  fait  imprudemment 
le  malheur  d'une  innocente  personne,  je 
dois  lui  consacrer  ma  vie,  quand  cette  vie 
peut  lui  faire  quelque  bien.  D'ailleurs  si  la 
disposition  de  mon  âme  me  rend  peu  ca- 
pable de  passions  très-vives,  elle  me  rend 
aussi  les  sacrifices  plus  faciles.  L/Europe , 
l'Amérique,  tous  les  pays  du  monde  me 
sont  égaux.  Quand  une  fois  on  connaît  bien 
les  hommes  ,  aucune  préférence  vive  n  est 
possible  pour  telle  ou  telle  nation ,  et  l'ha- 
bitude qui  supplée  à  la  préférence  n1  existe 
pas  en  moi,  puisque  j'ai  constamment 
voyagé  ;  peut-être  même  est-il  assez  doux  . 


DELPHINE,  127 

lorsque  Ton  n'est  point  poursuivi  par  les 
remords  ,  de  rompre  tous  ces  rapports  que 
la  durée  de  la  vie  vous  a  fait  contracter  avec 
les  hommes,  de  s'affranchir  ainsi  de  cette 
foule  de  souvenirs  pénibles  qui  oppressent 
famé  ,  et  souvent  arrêtent  ses  élans  les  plus 
généreux-,  je  me  replacerai  au  milieu  de  la 
nature,  avec  un  être  aimable  qui  partagera 
toutes  mes  impressions.  J'essaierai  sur  cette 
terre  ce  qu  est  peut-être  la  vie  à  venir,  l'ou- 
bli de  tout,  hors  le  sentiment  et  la  vertu. 

Thérèse  est  beaucoup  plus  digne  quao* 
cune  autre  femme  de  la  destinée  que  je  lui 
propose  5  en  Renfermant  dans  un  couvent 
pendant  le  reste  de  ses  jours,  elle  exerce 
plus  de  courage  pour  le  malheur ,  que  je 
ne  lui  en  demande  pour  le  bonheur.  In 
principe  de  devoir  fortifié  par  la  religion , 
peut  seul,  j'en  suis  sur,  la  déterminer  à  se 
sacrifier  ainsi 5  mais  en  quoi  consiste-t-il 
donc  ce  devoir,  à  quelle  expiation  esl-elle 
obligée?  Quel  bien  peut-il  résulter  puni 
les  morts  comme  pour  les  vivans,  du  mal- 
heur qu'elle  veut  subir  Y  Si  elle  se  croit  des 
torts,  ne  vaut-il  pas  mieux  les  réparer  par 
des  vertus  active»?  Noue  emploierons  eu 


)20  DELPHINE. 

Amérique  ,  la  fortune  que  je  possède  a  des 
étabiissemens    utiles,   à    une   bienfaisance 

ree^  Thérèse  n'aura  pas  rempli . ,  j'en 
conviens ,  les  devoirs  que  les  hommes  lui 
avaient  imposes ,  mais  ceux  quelle  a  choi- 
sis, mais  ceux  que  son  cœur  lui  permettait 
d'accomplir ,  elle  y  sera  fidèle. 

Il  faut  que  je  la  voie  :  c'est  le  seul  moyen 
qui  me  reste  pour  la  faire  renoncer  à  sa 
cruelle  résolution  :  toute  autre  tentative 
serait  vaine  :  mes  lettres  n'ont  rien  produit, 
le  spectacle  seul  de  ma  douleur  peut  la 
toucher.  Obtenez-moi  donc,  madame,  un 
saul-conduit  pour  passer  quinze  jours  en 
France.  L" envoyé  de  Toscane  le  deman- 
dera,  si  vous  le  désirez:  je  voulais  arriver 
sans  toutes  ces  précautions  misérables , 
mais  j'ai  craint  pour  Thérèse  féclat  que 
pourrait  avoir  mon  emprisonnement,  si  la 
famille  de  M.  d'Ervins  l'obtenait  :  je  ne 
doule  pas  que  l'intention  de  cette  famille 
ne  soit  de  persécuter  Thérèse}  mais  ce  ne 
sont  point  de  semblables  motifs  qui  pour- 
ront l'engager  à  me  croire  5  il  ny  a  que  ma 
peine  qui  puisse  agir  sur  elle,  et  jamais  il 
n'en  exista  de  plus  profonde. 


DELPHINE.  129 

Depuis  qu'une  expérience  rapide  m'a 
donne  de  bonne  heure  les  qualités  des 
vieillards,  en  me  décourageant,  comme 
eux  5  de  l'espérance ,  je  ne  fatiguais  plus 
le  Ciel  par  la  diversité  des  vœux  d'un  jeune 
homme  ,  je  ne  lui  demandais  qu'une  grâce  } 
c'était  de  n'avoir  jamais  à  me  reprocher  le 
malheur  d'un  autre;  car  le  remords  est 
la  seule  douleur  de  l'âme ,  que  le  temps 
et  la  réflexion  n'adoucissent  pas.  Elle  va 
me  poursuivre,  cette  douleur*  c'est  en 
vain  que  j'avais  émoussé  la  vivacité  de  tous 
mes  sentimens ,  la  raison  aura  détruit  mon 
illusion  sur  les  plaisirs  ,  sans  adoucir 
Fàpreté  de  mes  chagrins. 

L'image  de  cette  douce,  de  cette  ange— 
lique  Thérèse,  immolant  sa  jeunesse,  en- 
sevelissant elle— même  sa  destinée ,  cette 
image  enveloppée  des  voiles  de  la  mort, 
me  poursuivra  jusqu'au  tombeau.  Tous  , 
madame,  qui  avez  le  génie  de  la  bonté, 
la  passion  du  bien ,  et  tout  l'esprit  des  an- 
ges ,  secourez-moi. 

Je  vous  envoie  un  ami  fidèle  qui,  après 
vous  avoir  remis  cette  lettre  et  reçu  vo 
réponse,    doit  revenir  sur   les   ironii- 

IL 


l3o  DELPHINE. 

de  France,  où  je  l'attendrai.  C'est  à  lui 
seul  que  vous  voudrez  bien  donner  le  sauf- 
conduit  qne  je  de'sire  si  ardemment}  vous 
l'obtiendrez  5  car  jamais  rien  n'a  pu  être 
refusé  à  vos  prières  5  et  vous  sauverez 
Thérèse  et  moi  d'un  malheur ,  d'un  sup- 
plice éternel.  Adieu ,  madame  5  je  me  confie 
à  votre  bonté  9  elle  ne  trompera  point  mon 
espoir. 

Ch.    DE    SlRBELLANE. 

P.  S.  Il  importe  que  madame  d'Ervins 
ne  sache  pas  que  mon  intention  est  de  re- 
venir en  France. 


LETTRE   XX. 

Léonce  à  Delphine. 

Paris ,   ce   17  septemBre. 

JL.es  nouveaux  devoirs  que  j'ai  contrac- 
tés doivent  désormais  me  rendre  étranger 
à  votre  avenir  :  cependant  ne  me  refusez 
pas  de  le  connaître  5  permettez-moi  de 
m' en  [retenir   quelques    instaus   seul    avec 


DELPHINE.  ï3l 

vous,  à  riieure  que  vous  voudrez  bien 
m1  indiquer.  Je  pars  pour  l'Espagne  après 
vous  avoir  vue }  cette  grâce  que  je  vous 
demande ,  sera  sans  doute  le  dernier  rap- 
port que  vous  aurez  jamais  avec  ma  triste 
vie.  Je  ne  devrais  plus  conserver  aucun 
doute  sur  vos  torts  envers  vous-même  , 
comme  envers  moi  5  cependant  si  vous 
aviez  des  chagrins,  si  je  pouvais  vous  par- 
donner, je  partirais  plus  calme,  et  peut- 
être  moins  malheureux. 

Léonce. 


LETTRE    XXI. 

Delphine  à  Léonce. 

Ce  17  septembre. 

rJlv  pardonner!  Je  vous  verrai ,  monsieur, 
quoique  votre  billet  ne  méritât  peut-être 
pas  cette  réponse ,  j'ai  besoin ,  pour  ma 
propre  dignité,  d'une  explication  avec 
vous.  Je  dois  consacrer  ce  jour  tout  entier 
à  des  devoirs  d'amitié  que  vous  ne  D 
prendrez  point  à  négliger}  mais  demain  , 


l33  DELPHINE. 

choisissez  l'instant  que  vous  préférerez  ; 
je  vous  forcerai ,  je  l'espère  ,  à  me  rendre 
toute  l'estime  que  vous  me  devez •  c'est 
dans  ce  but  seul  que  je  consens  à  vous 
entretenir.  Je* ne  puis  concevoir  ce  que 
vous  voulez  me  demander  sur  mon  avenir  5 
il  vous  est  facile  de  le  deviner;  je  vais  pas- 
ser le  reste  de  mes  jours  avec  ma  belle- 
sœur,  et  je  n'ai  plus  dans  ce  monde  où 
ma  confiance  a  été  trompée  ,  ni  un  intérêt  ^ 
ni  un  espoir  de  bonheur. 

Delphine. 


LETTRE     XXII. 

Delphine  à  mademoiselle  cYAlbémar* 

Ce  17  septembre  au  soir. 

JLiÈonce  m'a  écrit  pour  me  demander 
de  me  voir ,  je  n'ai  point  hésité  a  y  con- 
sentir^ je  dirai  plus,  j'ai  regardé  comme 
•une  faveur  du  Gel ,  l'occasion  qui  m'était 
offerte  de  connaître   enfin  les  torts  dont 


DELPHINE.  l33 

il  m'accuse  et  d'y  répondre  avec  vérité , 
peut-être  avec  hauteur. 

Ne  vous  livrez,  ma  sœur,  à  aucune  in- 
quiétude  en  apprenant  que  je  n'ai  pas  cédé 
à  vos  conseils-  Léonce  n'est  point  à  crain- 
dre pour  moi ,  quels  que  soient  les  senti— 
mens  qu'il  m'exprime;  s'il  voulait  faire 
renaître  dans  mon  à  me  la  passion  qui  m'at- 
tachait à  lui}  s'il  voulait  me  rendre  me'— 
prisable  par  cet  amour  même  dont  il  au- 
rait pu  iàire  ma  gloire  et  son  bonheur..... 
—  Non,  Léonce,  non,  celle  que  vous 
n'avez  pas  jugée  digne  d'être  votre  femme  , 
n'accepterait  pas  vos  regrets  si  vous  en 
éprouviez  }  je  ne  suis  pas  comme  vous  , 
impitoyable  envers  les  torts  de  conve- 
nance, de*  fautes  apparentes,  des  actions 
condamnées  par  la  société,  mais  que  le 
cœur  justifie }  je  vous  montrerai  que  la  \  é- 
ritable  vertu  a  d'autant  plus  de  force  sur 
mon  âme,  que  j'abjure. tout  autre  empire. 
Cette  Delphine  que  vous  croyez  si  faible, 
si  entraînée,  sera  courageuse  et  ferme  con- 
tre l'affection  la  plus  passionnée  de  son 
cœur,  contre  vous}  —  Oui,  je  le  serai  t 
ma  sœur,  quoique  je  donnasse  ma  vie  pour 


l34  DELPHINE. 

obtenir  encore  une  heure  5  pendant  la- 
quelle je  pusse  me  persuader  qu'il  m'aime, 
et  qu'il  n'est  pas  l'époux  de  Matilde. 

C'est  demain  quo  Léonce  doit  venir  î 
j'ai  eu  la  force  de  m'occuper  encore  au- 
jourd'hui de  faire  avoir  à  M.  de  Serbellane 
un  sauf-conduit  pour  rentrer  en  France  ; 
il  m'avait  e'crit  pour  m'en  conjurer  5  et  j'ai 
trouvé  son  désir  bon  et  raisonnable  5  car 
je  crois  comme  lui  qu'il  n'existe  aucun 
autre  moyen  d'empêcher  Thérèse  de  se 
faire  religieuse.  Elle  ne  m'a  point  encore 
confié  cette  funeste  résolution }  mais  M.  de 
Serbellane  m'a  mandé  qu'il  la  sait  d'elle  , 
et  toutes  mes  observations  me  confirment 
ce  qu'il  m'écrit.  J'ai  donc  été  à  Paris  ce 
matin  pour  voir  renvoyé  de  Toscane  5  il 
était  absent ,  mais  comme  il  doit  passer 
la  soirée    chez    mad.  de  Vernon,  je  l'ai 


priée 


de  lui  remettre  une  lettre  de  moi 


qui  contient  ma  demande  pour  M.  de  Ser- 
bellane, et  de  l'appuyer  en  la  lui  donnant. 
Mad.  de  Yernon  réussira  tout  aussi  bien 
que  moi  dans  cette  affaire}  et  troublée 
comme  je  le  suis,  il  m'était  impossible  de 
paraître  au  milieu  du  monde* 


D  R  L  P  n  I  N  E. 


35 


Je  suis  donc  revenue  ce  soir  même  à 
Bellerive*  il  est  déjà  tard,  le  jour  qui  pre'- 
cède  demain  va  finir }  F  agitation  de  mon 
cœur  est  violente  5  et  cependant  je  n'ai 
pas  d'incertitude  }  il  ne  peut  rn  arriver  rien 
de  nouveau  que  plus  ou  moins  de  dou- 
ceur, dans  un  adieu  sans  espoir.  Ma  sœur  , 
du  haut  du  Ciel,  votre  frère,  mon  protec- 
teur, veille  sur  moi 5  il  ne  souffrira  pas 
que  Delphine  infortunée,  mais  pure,  mais 
irréprochable,  deshonore  ses  soins,  ses 
bontés ,  son  affection  ,  en  se  permettant 
des  sentimens  coupables  !  Je  ne  sais  ce 
que  j'éprouve  maintenant  dans  cette  émo- 
tion de  l'attente ,  qui  suspend  toutes  les 
puissances  de  l'àme}  mais  quand  Léonce 
sera  venu ,  mon  àme  se  relèvera }  et  dût 
la  vertu  réordonner  de  le  voir  demain 
pour  la  dernière  Ibis  de  ma  vie,  Louise , 
j'obéirai, 


36  DELPHINE. 


LETTRE    XXIII. 

Delphine  à  mademoiselle  d'Albémar. 
Ce  l3  septembre  à  minuit. 

J'avais  tort,  ma  sœur,  véritablement 
tort  de  nf  occuper  de  la  conduite  que  je 
tiendrais  avec  M.  de  Mondoville  5  il  se 
préparait  à  m'en  .épargner  le  soin  5  il  ne 
voulait,  sans  doute,  que  m1  éprouver  .  sa- 
voir si  je  serais  assez  faible  pour  consen- 
tir à  le  revoir:  il  se  jouait  de  mon  cœur 
avec  insulte }  il  est  parti  la  nuit  dernière 
pour  1  "Espagne:  la  nuit  dernière,  et  c'é- 
tait   aujourd'hui Ah!    c  en    est    trop, 

toute  mon  âme  est  changée}  je  vous  par- 
lerai de  lui  avec  sang-froid ,  avec  dédain} 
ce  départ  est  mille  lois  plus  coupable  que 
son  mariage  !  aucune  erreur,  de  quelque 
nature  qu'elle  soit ,  ne  peut  l'expliquer  ! 
c'est  de  la  barbarie  froide,  légère:  je  ne 
retrouve  pas  même  ses  défauts  dans  cette 
conduite:  je  me  suis  trompée,  j'ai  mis  une 
illusion ,  la  plus  noble  ^  la  plus  séduisante 


DELPHINE.  1 37 

de  toutes,  à  la  place  de  son  caractère^  hé 
bien  !  renonçons  à  celte  illusion  comme 
à  toutes  celles  dont  le  cœur  est  avide  5  il 
faut,  tant  qu'il  est  ordonné  de  vivre,  re- 
pousser les  affections  qui  rattachent  à  l'idée 
du  bonheur  :  dès  qu'elles  le  pi  omettent, 
elles  trompent.  Adieu,  Louise  :;  je  n'ai  que 
des  sentimens  amers ,  je  répugne  à  les 
exprimer }  adieu. 


LETTRE    XXIV. 

Delphine  à  mademoiselle  cVAlbémar. 

Ce  21  septembre. 

Je  n'ai  pas  eu  depuis  deux  jours  la  force 
de  vous  écrire,  je  craindrais  cependant 
qu'un  plus  lon^  silence  ne  vous  inquiétât, 
je  ne  veux  pas  le  prolonger 5  mais  que 
puis-je  dire  maintenant?  rien,  plus  rien 
du  tout}  il  n'y  a  p  >s  même  dans  ma  vie  de 
la  douleur  à  confier.  J'ai  du  dégoût  de  moi 
puisque  je  ne  peux  plus  penser  à  lui  ;  il 
n'y  a  rien  clans  mon  âme,  rien  dans  mon 
esprit  qui  m'intéresse.  Je  ne  pars  pas  im- 


l38  DELPHINE. 

médiatement ,  parce  que  Thérèse  reste  en- 
core quelque  temps  chez  moi ,  et  que 
mad.  de  Yernon  est  malade,  peut-être  rui- 
née 5  je  veux  la  consoler  et  réparer  ainsi 
mes  injustes  soupçons  contre  elle.  J'ai  en- 
core en  ma  puissance  de  la  fortune  et  des 
soins,  je  veux  faire  de  ce  qui  me  reste ,  du 
bien  à  quelqu'un,  et  s'il  se  peut  surtout  à 
mad.  de  Yernon.  Je  mVtonne  que  je  puisse 
servir  à  quoi  que  ce  soit  dans  ce  monde  , 
mais  enfin  si  je  le  puis ,  je  le  dois. 

Je  veux  tacher  d'engager  mad.  de  Yer- 
non à  venir  avec  moi  dans  les  Provinces 
méridionales,  ce  voyage  est  nécessaire  à 
l'état  menaçant  de  sa  poitrine.  Si  elle  a 
dérange  sa  fortune,  je  lui  offrirai  les  ser- 
vices que  je  peux  lui  rendre,  mais  je  ne 
lui  donnerai  point  de  conseils  sur  la  con- 
duite qu'elle  doit  tenir  désormais  *  hélas  ! 
sais-je  juger,  sais-je  découvrir  la  vérité  1 
sur  quoi  pourrait-on  s'en  rapporter  à  moi , 
quand  je  ne  puis  me  guider  moi-même  ! 
Ma  tète  est  exaltée  ,  je  n'observe  point ,  je 
crois  voir  ce  que  j'imagine,  mon  cœur  est 
sensible  ,  mais  il  se  donne  à  qui  veut  le  dé- 
chirer !  je  vous  le  dis  3  Louise ,  je  ne  suis 


DELPHINE. 


plus  rien  qu'un  être  assez  bon,  mais  qu'il 
faut  diriger,  et  dont  surtout  il  ne  faut  ja- 
mais parler  à  personne  au  monde  ,  comme 
d'une  femme  distinguée  sous  quelque  rap- 
port que  ce  soit. 

J'ai  pourtant  encore  une  sorte  de  besoin 
de  vous  raconter  les  dernières  heures  dont 
je  gardai  L'idée,  celles  qui  ont  terminé 
l'histoire  de  ma  vie }  je  ne  veux  pas  que 
vous  ignoriez  ce  que  j'ai  encore  éprouvé 
pendant  que  j'existais  :  seulement  ne  me 
repondez  pas  sur  ce  sujet,  ne  me  parlez 
que  de  vous,  et  de  ce  que  je  peux  faire 
pour  vous;  ne  me  dites  rien  de  moi  :  il  ny 
a  plus  de  Delphine ,  puis  ju  il  n  y  a  plus  de 
Léonce!  crainte,  espoir,  tout  s'est  éva- 
noui avec  mon  estime  pour  lui 5  le  monde 
et  mon  cœur  sont  vides. 

Il  faut  l'avouer  pour  m'en  punir,  le  jour 
où  je  l'attendais ,  il  m'était  plus  cher  que 
dans  aucun  autre  moment  de  ma  vie.  De- 
puis l'instant  où  le  soleil  se  leva,  quel  in- 
térêt je  mis  à  chaque  heure  qui  s'écoulait! 
de  combien  de  manières  je  calculai,  quanti 
il  était  vraisemblable  qu'il  viendrait'.  1  )  "a- 
bord   il   me   parut  qu'il  devait  arriver  à 


l4o  DELPHINE. 

l'heure  qu'il  supposait  celle  de  mon  ré- 
veil, afin  d'être  certain  de  me  trouver  seule. 
Quand  celte  heure  fut  passée,  je  pensai  que 
j'avais  eu  tort  d'imaginer  qu'il  la  choisirait, 
et  je  comptai  sur  lui ,  entre  midi  et  trois 
heures.  A  chaque  bruit  que  j'entendais, 
je  combinais  par  mille  raisons  minutieuses  , 
s'il  viendrait  à  cheval  ou  en  voiture.  Je 
n'allai  pas  chez  Thérèse ,  je  n'ouvris  pas 
un  livre,  je  ne  me  promenai  pas,  je  restai 
à  la  place  d'où  Ton  voyait  le  chemin. 
L'horloge  du  village  de  Eellerive  ne  sonne 
que  toutes  les  demi-heures ,  j'avais  ma 
montre  devant  moi ,  et  je  la  regardais , 
quand  mes  yeux  pouvaient  quitter  la  fe- 
nêtre. Quelquefois  je  me  fixais  à  moi- 
même  un  espace  de  temps,  que  je  me 
promettais  de  consacrer  à  me  distraire } 
ce  temps  était  précisément  celui  pendant 
lequel  mon  àme  était  le  plus  violemment 
agitée. 

Ce  que  j'éprouvai  peut-être  de  plus  pé- 
nible dans  cette  attente,  ce  fut  l'instant  où 
le  soleil  se  coucha}  je  l'avais  vu  se  lever 
lorsque  mon  cœur  était  ému  par  la  plus 
douce   espérance }    il  me   semblait   qu'en 


DELPHINE.  1  4  1 

disparaissant,  il  m'enlevait  tons  les  senti— 
mens  dont  j'avais  été  remplie  à  son  aspect. 
Cependant  à  cette  heure  de  décourage- 
ment succéda  bientôt  une  idée  qui  me 
ranima}  je  m'étonnai  de  n'avoir  pas  songé 
que  c'était  le  soir  que  Léonce  choisir;) it 
pour  s'entretenir  plus  long-temps  avec 
moi,  et  je  retombai  dans  cet  état  le  plus 
cruel  de  tous,  où  l'espoir  même  fait  pfes- 
qu'autant  de  mal  que  l'inquiétude.  L'obs- 
curité ne  me  permettait  plus  de  distinguer 
de  loin  les  objets  }  j'en  étais  réduite  à  quel- 
ques bruits  rares  dans  la  campagne ,  et  plus 
la  nuit  approchait,  plus  ma  souffrance  était 
uniforme  et  pesante }  combien  je  regrettais 
le  jour ,  ce  jour  même ,  dont  toutes  les 
heures  m'avaient  été  si  pénibles! 

Enfin,  j'entends  une  voiture,  elle  s'ap- 
proche, elle  arrive ,  je  ne  doute  plus 5  j'en- 
tends monter  mon  escalier  ,  je  n  ose  a\  an- 
cer,  mes  gens  ouvrent  les  deux  battans, 
apportent  des  lumières ,  et  je  vois  entrer 
mad.  de  Mondoville  et  mad.  de  Vernon  ! 
Non,  vous  ne  pouvez  pas  vous  peindre  ce 
qu'on  éprouve,  lorsqu'après  le  suppliée  de 
l'attente,  on  passe  par  toutes  les  sensations 


\^1  DELPHINE. 

qui  eu  font  espérer  la  fin ,  et  que  trompé 
tout-à-coup,  on  se  voit  rejeté  en  arrière  5 
mille  fois  plus  désespéré  qu'avant  le  sou- 
lagement passager  qu'on  vient  d'éprouver. 

Je  n'avais  pas  la  force  de  me  soutenir, 
l'idée  me  vint  que  Léonce  allait  arriver, 
qu'il  s'en  irait  en  apprenant  que  je  n'étais 
pas  seule,  et  que  je  ne  retrouverais  peut- 
être  jamais  l'occasion  de  lui  parler.  Je  re- 
çus mad.  de  Mondoville  et  sa  mère  avec 
une  distraction  inouie  ;  je  me  levai ,  je  me 
rassis ,  je  me  relevai  pour  sonner,  je  de- 
mandai du  thé,  et  craignant  tout— à-coup 
que  cet  établissement  ne  les  retînt,  je  leur 
dis  :  —  Mais  vous  voulez  peut-être  retour- 
ner à  Paris  ce  soir  ?  —  Elles  arrivaient , 
rien  n'était  plus  absurde ,  mais  je  ne  pou- 
vais supporter  la  contrariété  que  leur  pré- 
sence me  faisait  éprouver. 

Mad.  de  Yernon  s'approchait  de  moi 
pour  me  prendre  à  part  avec  l'attention  la 
plus  aimable,  lorsque  mad.  de  Mondoville 
la  prévint  et  me  dit  :  —  J'ai  voulu  accom- 
pagner ma  mère  ici  ce  soir;  son  intention 
était  de  venir  seule,  mais  j'avais  besoin  de 
votre  société,  pour  me  distraire  du  chagrin 


DELPHINE.  l43 

que  j'ai  éprouvé  ce  matin  ,  en  apprenant 
que  mon  mari  avait  été  obligé  de  partir 
cette  nuit  pour  l'Espagne.  —  A  ces  mots 
un  nuage  couvrit  mes  jeux,  et  je  ne  vis 
plus  rien  autour  de  moi.  Mad.  de  Mondo— 
ville  se  serait  aperçue  de  mon  état ,  si  sa 
mère,  avec  cette  promptitude  et  cette  pré- 
sence d'esprit  qui  n'appartiennent  qu'à 
elle,  ne  se  iiït  pla<  ée  entre  sa  fille  et  moi, 
comme  je  retombais  sur  ma  chaise  ,  et  ne 
Feût  priée  très— instamment  daller  dire  à 
un  de  ses  gens  de  lui  apporter  une  lettre 
qu'elle  avait  oubliée  dans  sa  voiture. 

Pendant  que  Matilde  était  sortie  ,  mad. 
de  Vernon  me  porta  presque  entre  ses  bras 
dans  la  chambre  à  côté,  et  me  dit  :  —  At- 
tendez-moi, je  vais  vous  rejoindre.  —  Klle 
alla  conseiller  à  sa  lille  de  monter  dans 
la  chambre  qui  lui  était  destinée,  et  lui 
dit  que  j'avais  besoin  de  repos 5  sa  fdle  ne 
demanda  pas  mieux  que  de  se  retirer,  et 
ne  conçut  pas  le  moindre  soupçon  de  ce 
qui  se  passait.  Mad.  de  Vernon  revint, 
j'avais  à  peine  repris  mes  sens,  et  lors- 
quelle  s  approcha  de  moi ,  oubliant  entiè- 
rement les  soupçons  que   j'avais   conçus, 


1 44  DELPHINE, 

je  me  jetai  clans  ses  bras  avec  la  confiance 
la  plus  absolue}  ah!  j'avais  tant  de  besoin 
dune  amie!  je  l'aurais  forcée  à  Têtre^ 
quand  son  cœur  riy  aurait  pas  été  disposé. 
Combien  de  fois  lui  répétai-je  avec  dé- 
chirement :  —  Il  est  parti .  Sophie ,  quand  il 
devait  me  voir,  aujourd'hui  même}  quelle 
insulte  !  quel  mépris  !  —  J'avouai  tout  à 
mad.  de  Yernon ,  elle  avait  tout  deviné } 
elle  me  fit  sentir  avec  une  grande  délica- 
tesse, quoiqifavec  une  parfaite  évidence , 
à  quel  point  j'avais  eu  tort  de  me  défier 
d'elle.  —  INTe  voyez-vous  pas,  me  dit-elle  ? 
combien  un  homme  qui  se  conduit  ainsi 
avait  de  préventions  contre  vous  !  vous 
avez  cru  qu'il  était  jaloux  de  M.  de  Ser- 
bellane  ,  pouvait-il  l'être  après  la  confi- 
dence que  je  lui  avais  faite  de  votre  part  ? 
le  dernier  billet  même  que  vous  lui  avez 
écrit,  où  vous  lui  annoncez, me  dites-vous, 
votre  résolution  de  rester  en  Languedoc, 
ce  billet  ne  détruisait-il  pas  tout  ce  qu'on 
a  répandu  sur  votre  prétendu  voyage  en 
Portugal?  Non,  je  vous  le  dis,  c  est  un 
homme  qui  a  conservé  du  goût  pour  vous, 
ce  qui  est  bien  naturel ,  mais  qui  ne  veut 


DELPHINE.  1  /|  j 

pas  s'y  livrer  5  parce  que  votre  caractère  ne 
lui  convient  pas  5  et  quand  son  goût  l'en- 
traîne ,  il  pred  des  partis  décisifs  pour  s'y 
arraclier.  Il  n'y  a  rien  de  plus  violent  que 
Léonce  5  vous  le  savez  ,  sa  conduite  le 
prouve  5  il  s'en  est  allé  cette  nuit  sans  me 
prévenir.,  il  a  instruit  seulement  sa  femme 
par  un  billet  assez  froid  ,  qu'une  lettre  de 
sa  mère  le  forçait  h  partir  à  l'instant ,  et  j'ai 
su  positivement  par  ses  gens  qu'il  n'avait 
point  reçu  de  lettres  d'Espagne  ;  c'était 
donc  vous  qu'il  évitait  5  celle  crainte  même 
est  une  preuve  qu'il  redoute  votre  as- 
cendant, mais  jamais  il  ne  s'y  soumettra , 
quand  votre  délicatesse  pourrait  vous  per- 
mettre à  présent  de  le  désirer. 

—  Je  voulus  me  justifier  auprès  de  mad. 
de  \ernon,  de  la  moindre  pensée  qui  pût 
ofïénscr  Malilde  5  mais  cette  généreuse 
amie  s'indigua  que  je  crusse  cette  expli- 
cation nécessaire  ,  elle  me  témoigna  I.i  plus 
parfaite  estime}  l'embarras  que  je  remar- 
que quelquefois  en  elle  était  entièrement 
dissipé,  et  du  moins  à  travers  ma  douleur, 
j'acquis  plus  de  certitude  que  jamais  qu'elle 
m'aimait  avec   tendresse.   Hélas  !   sa  santé 

Tome  IL  7 


1 46  DELPHINE. 

est  bien  mauvaise ,  les  veilles  ont  abîme  sa 
poitrine.  J'ai  voulu  l'engager  à  parler  d'elle, 
de  ses  affaires  ,  de  ses  projets,  mais  elle  ra- 
menait sans  cesse  la  conversation  sur  moi , 
avec  cette  grâce  qui  lui  est  propre }  ne  se 
lassant  pas  de  in  interroger  ,  cherchant,  dé- 
couvrant toutes  les  nuances  de  mes  sen— 
timens,  réussissant  quelquefois  à  me  sou- 
lager ,  et  n'oubliant  rien  de  tout  ce  que 
Ton  pouvait  dire  sur  mes  peines  :  enfin , 
sans  elle  ,  je  ne  sais  si  j'aurais  supporté 
cette  dernière  douleur.  Ce  que  je  ressen- 
tais était  amer  et  humiliant }  Sophie  m'a 
relevée  à  mes  propres  yeux  }  elle  a  su. 
adoucir  mes  impressions ,  et  me  préserver 
du  moins  d'une  irritation ,  d'un  ressenti- 
ment qui  auraient  dénaturé  mon  carac- 
tère. 

Louise,  vous  n'étiez  pas  auprès  de  moi, 
il  a  bien  fallu  qu'une  autre  me  secourût} 
mais  dès  que  Thérèse  m'aura  quittée  ,  dans 
un  mois,  je  viendrai,  je  m'abandonnerai  à 
vous ,  et  si  je  ne  puis  vivre,  vous  me  le 
pardonnerez* 


DELPHINE.  1 47 


LETTRE    XX Y. 

Léonce  à  M,  Barton, 

Bordeaux,  23  septembre. 

.L'atj riez-vous  cru  que  c'était  de  cette 
ville  que  vous  recevriez  ma  première  lettre? 
je  devais  la  voir,  et  je  suis  parti }  je  suis 
venu  sans  rn  arrêter  jusqu'ici}  je  comptais 
aller  de  même  jusqu'à  ce  que  j'eusse  ren- 
contré cet  homme  insolemment  heureux  j 
que  Ton  fait  revenir  en  France  5  la  fièvre 
m'a  pris  avec  tant  de  violence,  qu'il  faut 
bien  suspendre  mon  voyage  *,  mais  M.  de 
Serbellane  passe  par  ici ,  je  le  sais  5  il  a 
mandé  qu'il  y  viendrait,  il  est  peut-être 
plus  sûr  de  l'y  attendre. 

Oui ,  je  suis  parti ,  lorsqu'elle  avait  con- 
senti à  me  voir  ,  lorsqu'elle  avait  ,  sans 
doute  ,  prépaie  quelques  ruses  pour  me 
tromper  }  je  suis  parti  sans  regrets  ,  mais 
avec  un  sentiment  d'indignation  qui  a 
changé  totalement  ma  disposition  pour 
elle.  Mon  ami ,  lisez  bien  ces  mots  qui 


1 48  DELPHINE. 

m1  étonnent  plus  que  vous-même  en  -les 
traçant  :  Mad.  cï Albêmar  n'a  mérité  ni 
votre  estime  ni  mon  amour. 

Quand  elle  me  répondit  qu  elle  me  re- 
cevrait ,  je  n'osai  pas  vous  l'écrire ,  mon 
cher  maître }  mais  je  ne  pouvais  contenir 
dans  mon  sein  la  joie  que  je  ressentais  : 
je  me  promenais  dans  ma  chambre  avec 
des  transports  dont  je  n'  étais  plus  le  maî- 
tre :  quelquefois  cette  vive  émotion  de 
bonheur  m'oppressait  tellement ,  que  je 
voulais  la  calmer  en  me  rappelant  tout  ce 
qu'il  y  avait  de  cruel  dans  ma  situation , 
dans  mes  liens }  mais  il  est  des  momens  où 
l'âme  repousse  toute  espèce  de  peines ,  et 
ces  idées  tristes  qui ,  la  veille ,  me  péné- 
traient si  profondément,  glissaient  alors 
sur  mon  cœur ,  comme  s'il  avait  été  in- 
vulnérable. 

Je  m'étais  enfermé  }  un  de  mes  gens 
frappa  à  ma  porte  }  je  tressaillis  à  ce  bruit } 
tout  événement  inattendu  me  faisait  peur } 
je  redoutais  même  une  lettre  de  mad.  d'Al- 
hémar  \  je  craignais  une  émotion ,  fût-elle 
douce  !  On  me  remit  un  billet  de  mad.  de 
Ytrnon  5  qui  nie  demandait  de  venir  la 


DELPHINE.  1 49 

voir  à  l'instant  pour  une  affaire  de  famille 
importante;  il  fallut  y  aller:,  mad.  cle  Yer- 
non  me  dit  d'abord  ee  dont  il  s'agissait  1 
et  je  regrettai,  je  Fa\oue.  d'être  venu 
pour  un  si  lâible  intérêt  5  l'instant  d'après 
elle  prit  à  part  l'envoyé  de  Toscane  qui 
éta  t  cliez  elle  ,  et  me  pria  d'attendre  un 
moment  pour  qu'elle  put  me  parler  en- 
core. 

Je  l'entendis  qui  lui  disait  :  —  A  oiei 
la  lettre  de  mad.  d'Àîbémar ,  appuyez  au- 
près du  minisire  sa  demande  en  laveur 
de  M.  de  Seibcllane.  —  A  ce  nom,  je  mô 
levai  5  je  m'approchai  de  mad.  de  Yernon  ^ 
malgré  l'inconvenance  de  celte  brusque 
interruption  •  elle  continua  de  parler  de- 
vant moi  j  et  j'appris  ,  juste  Ciel  !  j'appris 
que  mad.  d'Albémar  avait  été  le  matin 
même  chez  l'envoyé  de  Toscane  pour  ob- 
tenir ,  par  son  crédit ,  un  sauf-conduit  qui 
permit  à  M.  de  Serbe!  lane  de  revenir  en 
France ,  malgré  son  duel.  N'ayant  point 
trouvé  l'envoyé  de  Toscane ,  elle  lui  écri- 
vait pour  lui  renouveler  cette  demande } 
elle  en  chargeait  mad.  de  Yernon.  J'ai  vu 
récriture  de  mad.  d'Albémar}  elle  a  oi>- 


1 5o  DELPHINE. 

tenu  ce  qu'elle  desirait ,  et  dans  quinze 
jours  M.  de  Serbellane  doit  être  en  France} 
oui,  il  y  sera,  mais  il  m  y  trouvera }  je  le 
forcerai  bien  à  me  donner  un  prétexte  de 
vengeance. 

Mon  parti  fut  pris  touf-à— coup }  je  ré- 
solus d'aller  au-devant  de  M.  de  Serbellane, 
et  de  partir  sans  délai.  Si  j'étais  resté  un 
seul  jour,  je  n'aurais  pu  résister  au  besoin 
de  voir  mad.  d'Albémar ,  pour  l'accabler 
des  reproches  les  plus  insultans ,  et  c'était 
encore  lui  accorder  une  sorte  de  triom- 
phe }  mais  ce  départ  à  l'instant  même  où 
son  billet  faible  et  trompeur  me  donne 
la  permission  de  la  voir ,  ce  départ ,  sans 
un  mot  d'excuse  ni  de  souvenir  ,  l'aura , 
je  l'espère ,  offensée. 

J'ai  écrit  à  Mad.  de  Mondoville ,  pour 
lui  donner  un  prétexte  quelconque  de  mon 
voyage }  je  n'ai  voulu  dire  adieu  à  per- 
sonne }  mes  gens,  en  recevant  mes  ordres 
pour  mon  départ  ,  me  regardaient  avec 
e'tonnement}  je  me  croyais  calme ,  et  sans 
doute  quelque  chose  trahissait  en  moi 
l'état  où  j'étais.  Si  j'avais  vu  quelqu'un  , 
mon  agitation  eût  été  remarquée  :  peut- 


DELPHINE.  1  5  i 

être  Delphine  lui  aurait-elle  appris  !  il  faut 
cju'elle  me  croye  dédaigneux  et  tranquille  7 
c'est  tout  ce  que  je  désire  :  si  je  mourais 
du  mal  qui  me  consume,  mon  ami,  jamais 
vous  ne  lui  diriez  que  c'est  elle  qui  me  tue  7 
j'en  exige  votre  serment;  je  me  sentirais 
une  sorte  de  rage  contre  ma  lièvre ,  si 
je  pensais  qu'elle  pût  l'attribuer  à  l'a- 
mour. 

J'ai  voulu  m'éloigner  aussi  de  mad.  de 
Vernon^  je  la  hais,  c'est  injuste,  je  le  sais} 
mais  enfin  toutes  les  peines  que  j'ai  éprou-* 
vées ,  c'est  elle  qui  me  les  a  annoncées } 
depuis  mon  mariage  même ,  chaque  foi# 
qu'une  idée,  une  circonstance  me  faisait 
du  bien  ,  le  hasard  amenait  de  quelque 
manière  cette  femme  pour  me  découvrir 
la  vérité,  j'en  conviens,  la  vérité,  mais 
celle  qu'on  ne  peut  eu  tendre  sans  détes^ 
ter  qui  vous  l'a  dit.  Ne  combattez  pas  cette 
prévention  ,  je  la  condamne }  mais  que  ne 
condamné-je  pas  en  moi  !  et  je  ne  puis  me 
vaincre  sur  rien  !  Ah  !  qu'il  serait  heureux 
que  je  mourusse  !  cependant  ne  craignez 
pas  que  M.  de  Serbellane  me  tue }  non  .  il 
n'est  pas  juste  que  tout  lui  réussisse  }  il  me 


102  DELPHINE. 

semble  que  c'est  assez  des  prospérités  dont 
il  a  joui}  s'il  met  le  pied  en  France,  il  en 
trouvera  le  terme. 


LETTRE    XXYI. 

Delphine  à  mademoiselle  cï Aibêmar. 

Bellerive  ,   2  octobre. 

y\  É  bien'.  Thérèse  est  inflexible  :  hé  bien  ! 
celle  à  qui  j'ai  sacrifié  tout  le  bonheur  de 
ma  vie ,  ne  jouira  pas  un  seul  jour  du  fu- 
neste dévouement  de  ma  trop  facile  ami- 
tié. Louise  5  le  récit  que  je  vais  vous  faire 
vous  inspirera  de  la  pitié  pour  Thérèse  }  il 
m'en  faut  aussi  pour  moi.  Ah!  que  de  dou- 
leurs sur  la  terre!  où  sont-ils  les  heureux  ? 
en  est-il  parmi  ceux  qui  seraient  dignes 
du  bonheur  ? 

Depuis  quelque  temps ,  je  voyais  mad. 
d  Ervins  plus  rarement  :  un  prêtre  d'un 
couvent  voisin,  d'un  extérieur  simple  et 
respectable,  passait  une  partie  du  temps 
seul  avec  elle }  moi-même  accablée  de  dou- 
leur ,  et  craignant ,  si  je  confiais  mes  peines 


DELPHINE.  l51 

à  Thérèse ,  de  ne  pouvoir  lui  cacher  qu'elle 
en  était  la  cause  involontaire ,  je  me  rési- 
gnais à  son  goût  pour  la  retraite ,  et  je  ne 
voulais  pas  lui  parler  des  projets  que  je  lui 
connaissais.  Je  comptais  sur  l'arrivée  de 
M.  de  Serbellane  et  sur  ses  prières  pour 
l'y  faire  renoncer}  mais  le  frère  de  M.  eFEr- 
vins  étant  venu  à  Paris,  Thérèse  eut  hier 
matin  un  long  entretien  avec  lui ,  et  je  me 
hâtai  d'aller  chez  elle  quand  il  lut  parti  7 
pour  en  savoir  le  résultat. 

J'ai  retenu  toutes  les  paroles  de  Thérèse, 
et  je  vous  les  transmettrai  fidèlement. 
Qui  pourrait  oublier  un  langage  si  plein 
d'amour  et  de  repentir  F  —  J'ai  apaise  le 
frère  de  M.  d'Ervins,  me  dit-elle 5  main- 
tenant qu'il  sait  ma  résolution  5  il  n'a  plus 
de  haine  contre  moi}  cette  resolution  met 
la  paix  entre  les  ennemis ,  Dieu  qui  l'ins- 
pire la  rend  efficace  ;  mais  vous  à  qui  je 
dois  tant  ?  vous  qui  avez  peut-être  fait  pour 
moi  plus  de  sacrifices  que  vous  ne  m'en 
avez  avoues  3  vous  avez  failli  me  perdre 
dans  un  mouvement  de  bonté}  vous  aviez 
encouragé  M.  de  Serbellane  à  revenir,  je 
l'ai  appris  à  temps ,  j'ai  yu  le  lui  défendre) 
IL  7* 


1 54  DELPHINE. 

il  sera  instruit  que  s'il  me  voyait,  il  ne 
pourrait  me  faire  changer  de  dessein j  mais 
qu'il  renouvellerait ,  par  son  retour  ,  le 
courroux  des  parens  de  M.  d  Ervins ,  et 
qui!  perdrait  ma  fille  en  déshonorant  sa 
mère. 

Je  voulus  l'interrompre 5  elle  m'arrêta. 
—  Demain  5  me  dit-elle  ,  venez  me  cher- 
cher en  vous  levant ,  nous  nous  promène- 
rons ensemble}  je  vous  dirai  tout  ce  qui 
se  passe  en  moi ,  je  n'en  ai  pas  la  force  ce 
soir }  il  me  semble  que  quand  la  nuit  est 
venue ,  la  présence  d'un  Dieu  protecteur 
se  fait  moins  sentir ,  et  j'ai  besoin  de  son 
appui  pour  vous  annoncer  avec  courage 
mes  résolutions.  A  demain  donc  avec  le 
jour ,  avec  le  soleil. 

—  Quand  elle  m'eut  quittée,  je  réfléchis 
douloureusement  sur  les  obstacles  que  sa 
ferveur  religieuse  opposerait  à  mes  efforts , 
et  je  plaignis  le  triste  destin  de  deux  nobles 
créatures ,  Thérèse  et  son  ami.  C'était  moi, 
moi  si  malheureuse ,  qui  devais  essayer  de 
soutenir  le  courage  de  mad.  d'Ervins ,  et 
mon  cœur  au  désespoir  était  chargé  de  la 
consoler  !  Ah  l  combien  souvent  dans  la 


DELPHINE.  iSS 

vie  cet  exemple  s'est  présenté  5  et  que  d'in- 
fortunés ont  encore  trouvé  Fart  de  secourir 
des  infortunés  comme  eux  ! 

J'entrai  chez  Thérèse  de  très  -  bonne 
heure ,  et  je  la  trouvai  toute  habillée ,  priant 
dans  son  cabinet  devant  un  crucifix  qu'elle 
y  a  placé,  et  aux  pieds  duquel  elle  a  déjà 
répandu  bien  des  larmes.  Elle  se  leva  en  me 
voyant,  ouvrit  son  bureau,  et  me  dit  :  — 
Tenez ,  voilà  loutes  les  lettres  de  M.  de  Ser- 
bellane ,  que  j'ai  reçues  depuis  deux  mois  , 
je  vous  les  remets  avec  son  portrait  5  il  ne 
vous  a  point  ordonné  à  vous  de  les  brû- 
ler, conservez-les  pour  qu'elles  me  survi- 
vent et  que  rien  de  lui  ne  périsse  avant 
moi.  —  J'insistai  pour  qu'elle  connût  la 
lettre  que  m'avait  écrite  M.  de  Serbellane  5 
en  la  lisant,  elle  rougit  et  pâlit  plusieurs 
fois.  —  Il  m'a  fait  dans  ses  lettres  ,  reprit- 
elle  ,  l'offre  dont  il  vous  parle  5  il  me  l'a 
faite  avec  une  expression  bien  plus  vive, 
bien  plus  sensible  encore,  et  cependant 
ma  résolution  est  restée  ■inébranlable.  Des- 
cendons dans  le  jardin,  je  ne  suis  pas  bien 
ici  ,  l'air  me  donnera  des  forces ,  il  m'en 
faut  pour  vous  ouvrir  encore  une  fois 


1  56  DELPHINE, 

cœur  qui  doit  se  refermer  pour  toujours. 
—  Je  la  suivis  ;  ses  cheveux  noirs ,  son 
teint  pâle  5  ses  regards  qui  exprimaient  al- 
ternativement l'amour  et  la  dévotion,  don- 
naient à  son  visage  un  caractère  de  beauté' 
que  je  ne  lui  avais  jamais  vu.  Nous  nous 
assîmes  sous  quelques  arbres  encore  verds  5 
Thérèse  alors  tournant  vers  l'horizon  àes 
regards  vraiment  inspirés ,  me  dit  : 

—  Ma  chère  Delphine,  je  vous  le  confie 
en  présence  de  ce  soleil  qui  semble  nous 
écouter  au  nom  de  son  divin  maître  ,  l'ob- 
jet de  mon  malheureux  amour  n'est  point 
encore  effacé  de  mon  cœur.  Avant  qu'un 
prêtre  vénérable  eut  accepté  le  serment 
que  j'ai  fait  de  me  consacrer  à  Dieu ,  je  lui 
ai  demandé  si,  parmi  les  devoirs  que  j'al- 
lais m'imposer ,  il  en  était  un  qui  m'in- 
terdit les  souvenirs  que  je  ne  puis  étouf- 
fer 5  il  m'a  répondu  que  le  sacrifice  de  ma 
vie  était  le  seul  qui  fut  en  ma  puissance  }  il 
m'a  permis  de  mêler  aux  pleurs  que  je  ver- 
serais sur  mes  fautes  ,  le  regret  -de  n'avoir 
pas  été  la  femme  de  celui  qui  me  fut  cher, 
et  de  n'avoir  pu  concilier  ainsi  l'amour  et 
la  vertu.  Je  ne  craignais ,  dans  l'état  que 


DELPHINE.  137 

je  vais  embrasser,  que  des  luttes  intérieures 
contre  ma  pensée}  dès  qu'on  n'exige  que 
mes  actions,  je  me  voue  avec  bonheur  à 
l'expiation  de  la  mort  de  M.  dErvins. 

»  M.  de  Serbellane  m'offre  de  m'èpouser 
et  de  passer  le  reste  de  sa  vie  en  Améri- 
que avec  moi  5  juste  Ciel  !  avec  quel  trans- 
port je  l'accepterais,  quel  sentiment  près— 
que  idolâtre  n'e'prouverais-je  pas  pour  lui! 
Mais  le  sang ,  la  mort  nous  srpare  !  un 
spectre  de'fènd  ma  main  de  la  sienne,  et 
l'enfer  s'est  ouvert  entre  nous  deux!  Si  je 
succombais,  j'entraînerais  ce  que  j'aime 
dans  mon  crime  }  le  malheureux  !  il  parta- 
gerait mon  supplice  éternel ,  et  je  n'ob- 
tiendrais pas  de  la  Providence  comme  des 
hommes,  de  ne  condamner  que  moi  seule* 
Mes  pleurs  et  mon  sacrifice  serviront  peut- 
être  aussi  sa  cause  dans  le  Ciel. —  Oui  , 
s'ècria-t-elle,  d'une  voix  pins  élevée;  oui, 
je  prierai  sans  cesse }  et  si  mes  prières  tou- 
chent 1  Etre  suprême,  ô  mon  ami  !  c  est 
toi  qu'il  sauvera.  — Delphine,  me  dit-elle 
en  m'embrassai!! ,  pardonnez  .,  je  ne  puis 
parler  de  lui  sans  mVgarer,  et  je  confonds 
ensemble  et  l'amour  et  le  sentiment  qui 


1 58  DELPHINE. 

m'ordonne  d'immoler  l'amour.  Mais  ils 
in  ont  dit  que  ,  dans  le  temple  ,  après  de 
longs  exercices  de  piété,  mes  idées  de- 
viendraient plus  calmes:  je  les  crois,  ces 
bons  prêtres  ,  qui  ont  fait  entendre  à  mon 
âme  le  seul  langage  qui  1  ait   consolée. 

»  Il  m'eut  été  beaucoup  plus  difficile  de 
vivre  au  milieu  du  monde ,  en  renonçant 
à  M.  de  Serbellane.  que  de  lui  prouver 
encore  par  la  résolution  que  je  prends, 
combien  mon  âme  est  profondément  at- 
teinte !  Ce  motif  n'est  pas  digne  de  l'auguste 
état  que  j'embrasse:  mais  ne  faut-il  pas 
aider  de  toutes  les  manières  la  faiblesse  de 
notre  nature?  et  si  je  me  sens  plus  de  force 
pour  revêtir  lesbabits  de  la  mort,  en  pen- 
sant que  ce  sacrifice  obtiendra  de  lui  des 
larmes  plus  tendres ,  pourquoi  m'interdi- 
rais-je  les  idées  qui  me  soutiennent  dans 
ce    grand  combat    du    cœur. 

»  Un  seul  devoir  ,  un  seul ,  pouvait  me 
retenir  dans  le  monde  5  c'était  l'éducation 
d'Isore.  Ma  chère  Delphine,  c'est  vous  qui 
m'avez  tranquilisée  sur  cette  inquiétude  j 
je  vous  remettrai  ma  fille,  la  fille  du  mal- 
heureux dont  j'ai  causé  la  mort.  Yous  êtes 


DELPHINE.  1 5g 

bien  plus  cligne  que  moi  de  former  son  es- 
prit et  son  âme }  mon  éducation  négligée 
me  me  permet  pas  de  contribuer  en  rien  à 
son  instruction ,  et  mon  cœur  est  trop 
troublé  pour  être  jamais  capable  de  forti- 
fier son  caractère  contre  Je  malheur.  Elle 
a  dix  ans,  et  j'en  ai  vingt-six  5  le  spectacle 
de  ma  douleur  agit  déjà  trop  sur  ses  jeunes 
organes.  Hélas!  ma  chère  Delphine,  vous 
n'êtes  pas  heureuse  vous-même }  j'ai  peut- 
être  à  jamais  perdu  votre  destinée  *  mais 
votre  âme  plus  habituée  que  la  mienne  à  la 
réflexion,  sait  mieux  contenir  aux  regards 
d'un  enfant  les  sentimens  qu'il  faut  lui  lais- 
ser ignorer.  L'étendue  de  votre  esprit,  la 
variété  de  vos  connaissances  vous  permet- 
tent de  vous  occuper  et  d'occuper  les  au- 
tres de  diverses  idées.  Pour  moi,  je  vis  et 
je  meurs  d'amour.  Dans  cette  religion  à  la- 
quelle je  me  livre,  je  ne  comprends  rien 
que  son  empire  sur  les  peines  du  cœur ,  et 
je  n'ai  pas  ,  dans  ma  faible  et  pauvre  tète , 
une  seule  pensée  qui  ne  soit  née  de  l'amour. 
»  Hélas!  le  parti  que  je  vais  prendre  af- 
fligera sans  doute  M.  de  Serbellane;  peut- 
être  aurait-il  goùtc  quelque  bonheur  avec 


l6o  DELPHINE, 

moi.  Ce  sanglant  hyménée  ne  lui  inspirait 
point  d'horreur  5  et  pendant  quelques  an— 
nées  du  moins  ,  il  n'aurait  point  été  trou- 
blé par  l'attente  dune  autre  vie  !  Oh  !  Del- 
phine ,  il  m'en  a  coûté  long-temps  pour  lui 
causer  cette  peine 5  il  me  semblait  qu'un 
jour  de  la  douleur  d'un  tel  homme,  comp- 
tait plus  que  toutes  mes  larmes  :  cepen- 
dant une  idée  que  l'orgueil  aurait  repous- 
sée j  ma  soulagée  enfin  de  la  plus  accablante 
de  mes  craintes.  Je  lui  suis  chère,  il  est 
vrai .  mais  c'est  moi  qui  l'aime  mille  fois 
plus  qu'il  ne  m'a  jamais  aimée j  une  car- 
rière ,  un  but  à  venir  lui  reste  :  il  ne  don- 
nera jamais  à  personne,  je  le  crois,  cette 
tendresse  première  dont  je  faisais  ma 
gloire,  alors  même  qu'elle  me  coûtait 
l'honneur  et  la  vertu  :  l'amour  finit  avec 
moi  pour  lui  ;  mais  une  existence  forte  , 
énergique .  peut  le  remplir  encore  de  gé- 
néreuses espérances. 

»  Quant  à  moi ,  ma  chère  Delphine  7 
pu'squ  un  devoir  impérieux  me  sépare  de 
lui ,  qu  est— ce  doue  que  je  sacrifie  en  me 
faisant  religieuse  ?  J'ai  éprouvé  la  vie,  elle 
m'a  tout  dit  5  il  ne  me  reste  plus-  que  de 


D  E  L  P  TI  I  N  B,  1  6 1 

nouvelles  larmes  à  joindre  à  celles  que 
j'ai  déjà  répandues.  Si  je  conservais  ma 
liberté,  je  ne  pourrais  écarter  de  moi  l'idée 
tràgue  de  la  possibilité  d'aller  le  rejoindre. 
J'aurais  besoin,  chaque  jour,  de  lutter  con- 
tre cette  idée,  avec  toutes  les  forces  de 
ma  volonté  :y  jamais  je  n'obtiendrais  le  re- 
pos. Mon  amie,  croyez-moi,  il  nest  pour 
les  femmes  sur  cette  terre  que  deux  asi— 
les,  l'amour  et  la  religion:  je  ne  puis  re- 
poser ma  tête  dans  les  bras  de  l'homme 
que  j'aime,  j'appelie  à  mon  secours  un  au- 
tre protecteur  qui  me  soutiendra,  quand 
je  penche  vers  la  terre  ,  quand  je  voudrais 
de'jà  qu'elle  me  reçut  dans  sou  sein. 

»  Le  malheur  a  ses  ressources  5  depuis 
un  mois,  je  l'ai  appris-  j'ai  trouvé  dans  les 
impressions  qu'autrefois  je  laissais  échap- 
per sans  les  recueillir,  dans  les  merveilles 
de  la  nature,  que  je  ne  regardais  pas,  des 
secours,  des  consolations  qui  me  feront 
trouver  du  calme  dans  Fétat  que  je  vais 
embrasser.  Enfin,  il  me  sera  permis  de 
rêver  et  de  prier  :  ce  sont  les  jouissances 
les  plus  douces  qui  restent  sur  la  terre  aux 
âmes  exilées  de  l'amour. 


l62  DELPHINE. 

»  Peut— être  que,  par  une  faveur  spé- 
ciale  ,  les  femmes  éprouvent  d'avance  les 
sentimens  qui  doivent  être  un  jour  le  par- 
tage des  élus  du  Ciel  5  mais  si  j'en  crois  mon 
cœur,  elles  ne  peuvent  exister  de  cette  vie 
active  ,  soutenue  ,  occupée  ,  qui  fait  aller 
le  monde  et  les  intérêts  du  monde }  il  leur 
faut  quelque  chose  d'exalté ,  d'enthousiaste , 
de  surnaturel ,  qui  porte  déjà  leur  esprit 
dans  les  régions  éthérées. 

»  J'ai  confondu  dans  mon  cœur  l'amour 
avec  la  vertu  ,  et  ce  sentiment  était  le  seul 
qui  pût  me  conduire  au  crime  par  une  suite 
de  mouvemens  nobles  et  généreux }  mais 
que  le  réveil  de  cette  illusion  est  terrible  l 
il  a  fallu  pour  la  faire  cesser,  que  je  de- 
vinsse l'assassin  de  l'homme  que  J'avais 
juré  d'aimer!  oh!  quel  affreux  souvenir! 
et  quel  serait  mon  désespoir,  si  la  reli- 
gion ne  m'avait  pas  offert  un  sacrifice 
assez  grand ,  pour  me  réconcilier  avec 
moi-même  ! 

»  Il  est  fait,  ce  sacrifice,  et  Dieu  m'a 
pardonné  ,  je  le  sais  ,  je  le  sens }  mes  re- 
mords sont  apaisés ,  la  mélancolie  des 
âmes  tendres  et  douces  est  rentrée  dans 


DELPHINE.  1 63 

mon  cœur }  je  communique  encore  par  elle 
avec  l'Etre  suprême }  et  si  dans  un  autre 
monde  mon  malheureux  époux  a  perdu 
son  irritable  orgueil  5  s'il  lit  au  fond  des 
cœurs,  lui-même  aussi,  lui-même  aura 
pitié  de  moi  ». 

—  Thérèse  s'arrêta  en  prononçant  ces 
dernières  paroles,  et  retint  quelques  Larmes 
qui  remplissaient  ses  yeux.  J'étais  aussi 
profondément  émue  ,  et  je  rassemblais 
toutes  mes  pensées  pour  combattre  le  des- 
sein de  Thérèse  5  mais  au  fond  de  mon 
cœur,  je  vous  l'avouerai,  je  ne  le  désap- 
prouvais pas  •  je  n'ai  point  les  mêmes  opi- 
nions quelle  sur  la  religion}  mais  j'aime- 
rais cette  vie  solitaire  ,  enchaînée  ,  régu- 
lière, qui  doit  calmer  enfin  les  mouvemens 
désordonnés  du  cœur.  Je  voulus  cepen- 
dant épouvanter  Thérèse ,  en  lui  peignant 
les  regrets  auxquels  elle  s'exposait  :  mais 
elle  m'arrêta  tout-à-coup. 

—  Oh!  que  me  direz-vous,  mon  amie, 
s'écria-t-elle ,  qu'il  ne  m'ait  pas  écrit!  que 
mon  amour ,  plus  éloquent  encore  que  lui , 
n'ait  pas  plaidé  pour  sa  cause  dans  mon 
cœur!  Ne  parlons  plus  sur  l'irrévocable  5 


1 64  DELPHINE. 

dit-elle ,  en  m'imposant  doucement  si- 
lence ;  mes  sermens  sont  déjà  déposes  aux 
pieds  du  Tout  Puissant  ;  il  me  reste  à  les 
faire  entendre  aux  hommes  ,  mais  le  lien 
éternel  m'enchaîne  déjà  sans  retour. 

»  Je  ne  vous  ai  point  dit  que  je  serais 
heureuse  5  il  n'y  avait  de  bonheur  sur  la 
terre  que  quand  je  le  voyais,  quand  il  me 
parlait*  sa  voix  seule  ranimait  dans  mon 
sein  les  jouissances  vives  de  l'existence *7 
mais  je  nVû  plus  à  craindre  ces  peines  vio- 
lentes où  la  vengeance  divine  imprime  son 
redoutable  pouvoir.  Désormais  étrangère 
à  la  vie ,  je  la  regarderai  couler  comme  ce 
ruisseau  qui  passe  devant  nous  ?  et  dont  le 
mouvement  égal  finit  par  nous  communi- 
quer une  sorte  de  calme.  Le  souvenir  de 
ma  destinée  agitera  peut-être  encore  quel- 
que temps  ma  solitude  ;  mais  enfin  ils  me 
l'ont  promis ,  ce  souvenir  s'affaiblira ,  le 
retentissement  lointain  ne  se  fera  plus  en- 
tendre que  confusément  j  c'est  ainsi  que 
je  commencerai  à  mourir  ,  et  que  je  m'en- 
dormirai j  bénie  d'un  Dieu  clément ,  et 
chère  peut-être  encore  à  ceux  qui  m'ont 
aimée. 


DELPHI  N  E.  1  (Î5 

»  Je  pars  aujourd'hui  pour  Bordeaux 
avec  mon  beau-frère  ,  continua  Thérèse:  jy 
resterai  quelques  mois.  Je  reviendrai  chez 
vous,  avant  de  prendre  Je  voile,  pour  vous 
ramener  Isore,  et  vous  remettre  tous  mes 
droits  sur  eiie.  Je  vous  en  conjure,  ma 
chère  Delphine.,  ne  nous  abandonnons  plus 
à  notre  émotion  5  je  u  ai  pu  contenir  mon 
âme  en  vous  parlant  aujourd'hui  5  vous 
avez  du  voir  que  Thérèse  11  ('tait  pas  en- 
core devenue  insensible,  jamais  elle  ne  le 
sera  }  mais  je  dois  tâcher  de  le  paraître  , 
pour  recueillir  quelque  bien  de  la  résolu- 
tion que  j'ai  prise.  II  (ànt  se  dominer,  il 
faut  ne  plus  exprimer  ce  qu'on  éprouve , 
c'est  ainsi  qu'on  peut  étouffer,  m  a-t— on 
dit,  les  sentimens  dont  la  religion  doit 
triompher.  Ma  chère  Delphine  ,  ma  géné- 
reuse amie,  retenez  ce  dernier  accent,  ce 
sont  les  adieux  qui  précèdent  la  mort;  vous 
n'entendrez  plus  la  voix  qui  sort  l\u  cœur: 
adieu  ! 

—  Thérèse  me  quitta  ,  je  ne  la  suivis 
point ,  je  restai  quelque  temps  seule  .  pour 
me  livrer  à  mes  larmes,  .le  sentis  d'ailleurs, 
que  ce  n  était  pas  au  moment   de  son  dé- 


l66  DELPHINE. 

part,  que  je  pourrais  produire  aucune  im- 
pression sur  elle,  et  f  espérai  davantage  de 
mes  lettres  pendant  son  absence.  Quand 
je  rentrai,  le  beau-frère  de  mad.  d'Ervins 
était  arrivé  5  Thérèse  fit  les  préparatifs  de 
son  voyage  avec  une  singulière  fermeté  : 
Isore  pleura  beaucoup  en  me  quittant  $ 
mad.  d'Ervins  en  descendant  pour  partir, 
détourna  la  tête  plusieurs  fois ,  afin  de  ne 
pas  voir  l'émotion  de  cette  pauvre  petite. 
Thérèse  monta  en  voiture  sans  me  dire  un 
mot  :  mais  en  prenant  sa  main ,  je  reconnus 
à  son  tremblement ,  quelle  douleur  elle 
éprouvait  ! 

Thérèse  !  être  si  tendre  et  si  doux ,  me 
répétais- je  souvent  quand  elle  fut  partie  , 
cette  force  que  vous  ne  tenez  pas  de  vous- 
même,  vous  sontiendra-t-elle  constam- 
ment? ne  sentirez-vous  pas  se  refroidir  en 
vous  l'exaltation  d'une  relig'on  qui  a  tant 
besoin  de  crédulité  et  d'enthousiasme  !  et 
ne  perdiez  vous  pas  un  jour  cette  foi  du 
cœur,  qui  vous  aveugle  sur  tout  le  reste? 
—  Hélas!  et  moi  qui  me  crois  plus  éclai- 
rée, que  deviendrai-je?  l'espérance  d'une 
vie  à  venir ,  les  principes  qui  in  ont  été  don- 


DELPHINE.  167 

nés  par  un  être  parfaitement  bon ,  les  idées 
religieuses ,  raisonnables  et  sensibles ,  ne 
me  rendront-elles  donc  pas  à  moi-même  ? 
et  F  amour  ne  peut-il  être  combattu  que 
par  des  fantômes  superstitieux  qui  remplis- 
sent notre  âme  de  terreur  ?  Louise,  la  dou- 
leur remet  tout  en  doute,  et  Ton  n'est 
contente  d'aucune  de  ses  facultés  ,  d'au— 
cune  de  ses  opinions  5  quand  on  n'a  pu 
s'en  servir  contre  les  peines  de  la  vie. 

LETTRE     XXVII. 

Delphine  à  mademoiselle  d1  yllbémar. 

Bellerive,  ce  14  octobre. 

Je  vous  prie ,  ma  chère  Louise,  de  re- 
mettre à  M.  de  Clarimin  ce  billet,  par  le- 
quel je  me  rends  caution  de  soixante  mille 
livres  que  mad.  de  Ycrnon  lui  doit  :  obte- 
nez de  lui ,  je  vous  en  conjure  ,  qu'il  cesse 
de  la  calomnier.  Il  est  dans  sa  terre  à  quel- 
ques lieues  de  vous ,  il  vous  sera  facile  de 
l'engager  à  venir  vous  parler.  Dès  que  j'au- 
rai reçu  votre  réponse  et  que  je  pourrai  tran* 


1 68  DELPHINE. 

quilliser  macl.  de  Vernon ,  les  affaires  qui 
la  retiennent  ici  seront  terminées ,  et  nous 
partirons  ensemble  pour  le  Languedoc  5 
moi,  pour  vous  rejoindre,  elle,  pour  m'ac- 
eompagner,  et  pour  passer  l'hiver  dans  les 
pays  chauds.  Les  médecins  disent  que  sa 
poitrine  est  très-affectee ,  elle  paraît  elle- 
même  se  croire  en  danger ,  mais  elle  s'en 
occupe  singulièrement  peu  5  ah  !  si  j'étais 
condamnée  à  la  perdre,  cette  amère  dou- 
leur inoterait  le  reste  de  mes  forces! 

Je  n'ai  point  appris  par  mad.  de  Vernon 
Tembarras  dans  lequel  elle  se  trouvait  5  le 
hasard  me  Ta  fait  découvrir  ,  et  je  le  savais 
seulement  de  la  veille,  lorsque  madame  de 
Mondoville  et  madame  de  Vernon  vinrent 
avant-hier  chez  moi.  Je  pris  mad.  de  Mon- 
doville à  part,  et  je  lui  demandai  si  ce  que 
l'on  m'avait  dit  des  plaintes  de  M.  de  Cla- 
rimin  contre  sa  mère  était  vrai. —  Oui ,  me 
répondit— elle ,  ma  mère  voulait  que  je 
m'engageasse  pour  les  soixante  mille  livres 
qu  elle  lui  doit,  pendant  l'absence  de  M.  de 
Mondoville 5  je  l'ai  refuse,  car  je  n'ai  le 
droit  de  disposer  de  rien  sans  le  consente- 
ment de  mon  mari ,  et  ma  mère  ne  veut  pas 


DELPHINE.  lGiJ 

que  je  le  demande.  Vous  savez  que  je  mets 
ibrt  peu  d'importance  à  la  fortune  5  mais  je 
prétends  être  stricte  dans  l'accomplisse- 
ment de  mes  devoirs.  —  Elle  disait  vrai , 
Louise  ,  elle  ne  met  point  d'importance  à 
l'argent ,  mais  sa  mère  serait  mourante , 
qu'elle  ne  lui  sacrifierait  pas  une  seule  de 
ses  idées  sur  la  conduite  qu'elle  croit  de- 
voir tenir. 

—  Je  ne  sais  pas  bien,  lui  dis-je  vive- 
ment, quel  est  le  devoir  au  monde  qui 
peut  empêcher  d'être  utile  à  sa  mère  !  mais 

enfin —  Elle  m'interrompit  à  ces  mots 

avec  humeur ,  car  les  attaques  directes 
l'irritent  d'autant  plus,  qu'elle  n'aperçoit 
jamais  que  celles-là.  —  Vous  croyez  appa- 
remment ,  ma  cousine ,  me  dit-elle ,  qu'il 
n'y  a  de  principes  fixes  sur  rien  5  et  que 
serait  donc  la  vertu  si  l'on  se  laissait  aller 
à  tous  ces  mouvemens  P  —  Et  la  vertu,  lui 
dis— je,  est-elle  autre  chose  que  la  conti- 
nuité des  mouvemens  généreux  ?  Enfin  , 
laissons  ce  sujet,  c'est  moi  qu'il  regarde ? 
et  moi  seule. 

Mad.  de  Yenion  s'approchant  de  nous, 
interrompit  notre  entretien^  en  la  voyant 
Tome  IL  S 


i*JO  DELPHINE. 

au  grand  jour ,  je  fus  douloureusement 
frappée  de  sa  maigrenr  et  de  son  abatte- 
ment 5  jamais  je  n'avais  senti  pour  elle  une 
amitié  plus  tendre  !  Mad.  de  Mondoville 
retourna  à  Paris }  je  gardai  mad.  de  Vernon 
chez  moi  ,  et  le  lendemain  matin,  à  son  ré- 
veil, je  lui  portai  une  assignation  de  soixante 
mille  livres  sur  mon  banquier,  en  la  sup- 
pliant de  l'accepter.  —  ]Non,  me  dit-elle, 
je  ne  le  puis ,  c'était  à  ma  fille ,  à  ma  fille 
pour  qui  j'ai  tout  fait,  de  me  tirer  de  l'em- 
barras où  je  suis*  elle  ne  le  veut  pas,  c'est 
peut-être  juste,  je  ne  l'ai  pas  assez  formée 
pour  moi,  j'ai  remis  son  éducation  à  d'au- 
tres, nous  ne  pouvons  ni  nous  entendre, 
ni  nous  convenir ,  mais  ce  n'est  pas  vous , 
non ,  ce  n'est  pas  vous ,  en  vérité ,  ma 
chère  Delphine ,  qui  devez  me  rendre  un 
tel  service.  —  Pourquoi  donc  me  refusez- 
vous  ce  bonheur,  lui  dis-jef  II  y  a  deux 
ans  que  vous  }r  aviez  consenti  :  nouvelle- 
ment encore ,  dans  le  mariage  de  votre 

fille.. —  Ah  !  s'écria-t-elle ,  le  mariage 

de  ma  fille......  —  Et  puis  tout-à-coup  s'ar- 

rêtant ,  elle  reprit  :  —  Depuis  quelque 
temps  j'ai  du  malheur  en  tout,  peut-être 


DELPHINE.  l'-l 

îles  torts ,  mais  enfin ,  dans  l'état  où  je 
suis,  tout  cela  ne  sera  pas  long.  —  Ne 
voulez-vous  pas  empêcher  que  M.  de  Cla- 
riinin  ne  vous  accuse  ?  —  Je  le  croyais 
mon  ami  5  me  dit-elle  en  soupirant  5  se 
peut-il  que  je  me  sois  fait  des  illusions  [ 
je  n'y  étais  pas  cependant  disposée.  Enfin 
il  veut  me  perdre  dans  le  monde ,  et  me 
ruiner  en  saisissant  ce  que  je  possède  5  il 
a  tort,  car  je  dois  mourir  bientôt,  et  il 
est  dur  de  m'ôter  à  présent  l'existence  à 
laquelle  j'ai  sacrifié  toute  ma  vie.  —  Au 
nom  de  Dieu  ,  lui  dis-je ,  en  versant  des 
larmes ,  repoussez  ces  horribles  idées ,  et 
ne  refusez  pas  le  service  que  je  vous  con- 
jure d'accepter}  j'ai  des  peines,  de  cruelles 
peines,  vous  le  savez,  voulez— vous  me 
ravir  le  seul  bonheur  que  je  puisse  tirer 
de  mon  inutile  fortune  ?  —  Hé  bien!  me 
répondit  mad.  de  Ycrnon,  je  vous  crois 
généreuse  :  quand  je  mourrai ,  quoi  qu'il 
arrive  après  moi ,  vous  ne  vous  repentirez 
point  de  m1  avoir  rendu  un  dernier  service. 
Il  n'est  pas  nécessaire  que  vous  me  prêtiez 
ce  que  je  dois,  votre  caution  suffit,  et  je 
F  accepte. 


l~2  DELPHINE. 


Il  y  avait  dans  faccent  de  madame  de 
Ter  non ,  quelque  chose  de  triste  et  de 
sombre  qui  me  fit  beaucoup  de  peine. 
Pauvre  femme  !  les  injustices  des  hommes 
ont  peut-être  aigri  ce  caractère  si  doux, 
troublé  cette  àme  si  tranquille.  Ah  !  que 
les  cœurs  durs  font  de  mal  !  Je  lui  dis  quel- 
ques mots  sur  son  goût  pour  le  jeu.  — 
Hélas  !  reprit-elle ,  vous  ne  savez  pas  com- 
bien il  est  difficile  d'être  femme ,  sans  for- 
tune* sans  jeunesse  et  sans  enfans  qui  nous 
entourent}  on  essaie  de  tout  pour  oublier 
cette  pénible  destinée.  —  Je  ne  voulus  pas 
insister  sur  les  pertes  qu'elle  s'exposait  à 
faire,  dans  un  moment  où  je  venais  de  lui 
rendre  service ,  et  je  cherchai  à  la  ramener 
air  d'autres  sujets  de  conversation. 

Le  soir  il  vint  assez  de  monde  me  voir  } 
on  savait  que  mad.  a  Ervins ,  pour  qui 
j'avais  dit  que  je  quittais  la  société  ,  n  était 
plus  à  Bellerive.  Mon  départ  annoncé  avait 
attiré  chez  moi  plusieurs  personnes,  qui 
croient  toutes  qu'elles  me  regrettent,  et 
dont  la  bienveillance  s'est  singulièrement 
ranimée  en  ma  faveur  ,  par  l'idée  de  ma 
prochaine  absence. 


DELPHINE.  r'i 


Pendant  que  ce  cercle  était  réuni  dans 
le  salon  de  Bellerive ,  mad.  de  Lebensei  y 
arriva  avec  son  mari  ,  qu'elle  ni  avait  pro- 
mis de  m'amencr.  Quand  elle  vit  cette 
société  nombreuse,  elle  fut  entièrement 
déconcertée,  et  descendit  dans  le  jardin  7 
sous  le  prétexte  de  prendre  L'air  ;  il  me 
fut  impossible  de  la  retenir,  et  peut-être 
val  lit— il  mieux  en'  effet  qu'elle  s'éloignât^ 
car  tous  les  visages  des  femmes  s'étaient 
déjà  composés  pour  cette  circonstance. 
M.  de  Lebensei  ne  s'en  alla  point}  je  re- 
marquai même  que  c'était  avec  intention 
qu'il  restait-  il  voulait  trouver  l'occasion 
de  témoigner  son  indifférence  pour  les 
malveillantes  dispositions  de  la  société;  il 
avait  raison,  car  sous  la  proscription  de 
l'opinion,  une  femme  s'affaiblit  j  mais  un 
homme  se  relève.  Il  semble  qu'ayant  fait 
les  lois ,  les  hommes  sont  les  maîtres  de 
les  Interpréter  ou  de  les  braver. 

L'esprit  de  M.  de  Lebensei  me  frappa 
beaucoup,  il  n'eut  pas  l'air  de  se  douter 
du  froid  accueil  qu'on  destinait  à  sa 
femme]  il  parla  sur  des  objets  sérieux 
avec  une  grande  supériorité,  n'adressa  la 


1^4  DELPHINE. 

parole  à  personne,  excepté  à  moi,  et  trouva 
Fart  d'indiquer  son  dédain  pour  la  cen- 
sure dont  il  pouvait  être  l'objet  ,  sans 
jamais  l'exprimer 5  un  air  insouciant,  un 
ton  calme ,  des  manières  nobles  .  remet- 
taient chacun  à  sa  place }  il  ne  changeait 
peut-être  rien  à  la  manière  de  penser,  mais 
il  forçait  du  moins  au  silence ,  et  c'est  beau- 
coup; car,  dans  ce  genre,  Ton  s'exalte  par 
ce  qu'on  se  permet  de  dire ,  et  l'homme 
qui  oblige  à  des  égards  en  sa  présence ,  est 
encore  ménagé  lorsqu'il  est  absent. 

Quand  mad.  de  Lebensei  fut  revenue 
près  de  nous  après  le  départ  de  la  société, 
M.  de  Lebensei  continua  à  montrer  Tin- 
dépendance  de  caractère  et  d'opinion  qui 
le  distingue ,  et  je  sentis  que  sa  conver- 
sation en  fortifiant  mon  esprit  me  faisait 
du  bien 5  du  bien  !  Ah  !  de  quel  mot  je  me 
suis  servie.  Hélas  !  si  vous  saviez  dans  quel 

état  est  mon  âme Mais  puisque  je  me 

suis  promise  de  me  contraindre ,  il  faut  en 
avoir  la  force,  même  avec  vous. 


DELPHINE.  I  ~  5 


LETTRE  XXVIII. 

Delphine  à  mademoiselle   tYÀlbémar» 

Paris,  ce    ï6  octobre. 

J\  VA5T  de  nous  réunir  pour  toujours ,  ma 
chère  sœur  7  il  faut  que  je  m'explique  avec 
vous  sur  un  sujet  que  j'avais  négligé ,  mais 
que  vous  développez  trop  clairement  dans 
votre  dernière  lettre  (  i  ) ,  pour  que  je  puisse 
me  dispenser  d  y  répondre.  Vous  me  dites 
que  M.  de  Yalorbe  a  toujours  conservé  le 
même  sentiment  pour  moi ,  qu'il  n'a  pu 
quitter  depuis  un  an  sa  mère  qui  est  mou- 
rante ,  mais  qu'il  vous  a  constamment  écrit 
pour  vous  parler  de  son  désir  de  me  voir  et 
de  son  besoin  de  me  plaire }  vous  me  rap- 
pelez aussi  ce  que  je  ne  puis  jamais  oublier, 
c'est  qu'il  a  sauvé  la  vie  à  M.  d'.VIbéuur.  il. 
y  a  dix  ans,  et  que  votre  frère  conservait 
pour  lui  la  plus  vive  reconnaissance.  A  mis 
ajoutez  à  tout   cela  quelques  clones  sur  le 

(i)  Cette  lettre  est  supprimée. 


J^6  DELPHINE. 

caractère  et  l'esprit  de  M.  de  Valorbe  :  je 
pourrais  bien  n'  être  pas ,  à  cet  égard ,  de 
votre  avis,  mais  ce  n'est  pas  de  cela  dont  il 
s'agit.  Si  vous  aviez  connu  Léonce,  vous  ne 
croiriez  pas  possible  que  jamais  je  devinsse 
la  femme  d'un  autre }  je  serais  très-affligée , 
je  l1  avoue,  si  les  obligations  que  nous  avons 
à  M.  de  Valorbe  vous  imposaient  le  devoir 
de  l'admettre  souvent  cbez  vous.  Je  ne 
pense  pas  5  vous  le  croyez  bien ,  à  revoir 
Léonce  de  ma  vie}  mais  s'il  apprenait  que 
je  permets  à  quelqu'un  de  me  rechercher  , 
il  croirait  que  je  me  console  .  il  n'aurait 
pas  l'idée ,  qui  peut  lui  venir  une  fois ,  de 
plaindre  mon  sort }  et  tous  les  bommages 
de  l'univers  ne  me  dédommageraient  pas 
de  la  pitié  de  Léonce.  C'en  est  assez  } 
maintenant  que  vous  connaissez  les  crain- 
tes que  j'éprouve ,  je  suis  bien  sûre  que 
vous  chercherez  à  me  les  épargner. 

Dès  que  vous  m'aurez  mandé  si  M.  de 
Clarimin  accepte  ma  caution ,  nous  par- 
tirons :  mad.  de  Vernon  désire  que  je  vous 
prie  de  l'accueillir  avec  amitié  }  ma  chère 
sœur  5  je  vous  en  conjure ,  ne  soyez  pas 
injuste  pour  elle  5  si  je  ne  puis  vaincre  les 


DELPHINE.  iffî 

préventions  que  vous  m'exprimez  encore 
dans  votre  dernière  lettre  ,  au  moins  soyez 
touchée  des  soins  infinis  quelle  a  eus  pour 
moi 5  ces  soins  supposent  beaucoup  de 
bonté.  Depuis  le  départ  de  Léonce  pour 
l'Espagne,  je  suis  presque  méconnaissable. 
Une  femme  d'esprit  a  dit  :  que  la  perte  de 
l'espérance  changeait  entièrement  le  carac- 
tère. Je  l'éprouve  ;  j'avais  ,  vous  le  savez, 
beaucoup  de  gaité  dans  l'esprit,  je  m'inté- 
ressais aux  événemens,  aux  idées  :  mainte- 
nant rien  ne  me  plaît,  rien  ne  m'attire,  et  j'ai 
perdu  avec  le  bonheur  tout  ce  qui  me  ren- 
dait aimable.  Quel  élat  cependant  pour 
une  personne  dont  l'âme  était  si  vivement 
accessible  à  toutes  les  jouissances  de  l'es- 
prit et  de  la  sensibilité!  J'aimais  la  socirté 
presque  trop ,  elle  m'était  souvent  néces- 
saire et  toujours  agréable;  à  présent  je  non 
puis  supporter  qu'une  seule,  celle  de  mad. 
de  \  eruon.  Louise,  réeompeusez-la  <!<• 
par  votre  bienveillance,  des  <  ousolations 
qu'elle  ui'a  donnée*. 

Jamais  on  n"a  mis  dans  l'intimité  tant  de 
désir  de  plaire!  Jamais  on  n'a  consacré  un 
esprit  si  fait  pour  le  monde,  au  soûl 

IL 


I78  DELPHINE. 

ment  de  la  douleur  solitaire!  je  vous  le  dis 
ma  sœur,  et  vous  finirez  par  l'éprouver, 
madame  de  Vernon  est  une  personne  d'un 
agrément  irrésistible.  J'ai  connu  des  fem- 
mes piquantes  et  spirituelles  5  je  compre- 
nais facilement ,  quand  elles  parlaient  ? 
comment  on  était  aimable  comme  elles,  et 
si  je  l'avais  voulu ,  j'aurais  réussi  par  les 
mêmes  moyens}  mais  chaque  mot  de  mad. 
de  Yernon  est  inattendu  ,  et  vous  ne  pou- 
vez suivre  les  traces  de  son  esprit ,  ni  pour 
limiter,  ni  pour  le  prévoir.  Si  elle  vous 
aime ,  elle  vous  l'exprime  avec  une  sorte 
de  négligence  qui  porte  la  conviction  dans 
votre  âme.  Il  semble  que  c'est  à  elle-même 
qu'elle  parle,  quand  des  mots  sensibles  lui 
échappent ,  et  vous  les  recueillez  ,  quand 
elle  les  laisse  tomber. 

Ma  vie  n'appartient  plus  qu'à  vous  et  à 
mad.  de  Yernon;  de  grâce,  que  je  ne  vous 
\oie  pas  désunies!  elle  m'est  devenue  plus 
nécessaire  encore  quelle  ne  me  l'était , 
c'est  un  dernier  sentiment  que  j'ai  saisi 
plus  fortement  que  jamais  dans  le  naufrage 
de  mon  bonheur.  Mais  je  n'ai  pas  besoin 
d'insister    davantage  5  vous  la  trouverez  7 


Delphine.  i  *() 

îiélas  !  assez  triste  et  bien  malade  5  votre 

bon    cœur    s'intéressera    sûrement  pour 
elle. 


LETTRE    XXIX. 

Léonce  à  M.  Barton. 

Bordeaux,  ce  20  octoLrc. 

Une  fièvre  violente  m'a  forcé  de  rester 
ici  près  cVun  mois ,  je  l'ai  caché  à  ma  fa- 
mille à  Paris ,  ma  mère  seule  Ta  su  5  je  ne 
voulais  pas  que  personne  excepté  elle,  se 
mêlât  de  s'intéresser  à  moi.  Le  premier 
jour  de  cette  fièvre,  je  vous  ai  écrit  je  ne 
sais  quelle  lettre  insensée  qui  contenait , 
je  crois ,  des  expressions  insultantes  pour 
mad.  d?Albémar$  je  vous  prie  de  la  brûler, 
j'étais  dans  le  délire}  ce  n'est  pas  que  rien 
justifie  Delphine  des  torts  dont  je  P^CCuse  , 
mais  pour  tout  autre  que  moi ,  elle  est,  elle 
doit  être  un  ange.  Si  vous  sa\  iez  comme 
on  parle  d'elle  ici!  Elle  n'y  a  demeuré  (tue 
deux  mois  ,  mais  n'est-ce  pas  assez  pour 
qu'on  ne  puisse  pas  l'oublies  ! 


l8o  DELPHINE. 

J'essaierai  demain  de  pénétrer  jusqu'à 
mad.  d'Ervins,  elle  ne  veut  voir  personne, 
elle  est  résolue,  m'a-t-on  appris,  à  se  faire 
religieuse  5  elle  do't  remettre  sa  fille  à 
madame  d'Albémar }  cette  enfant  parle  de 
Delphine  avec  transport,  je  verrai  au  moins 
cette  enfant.  Ne  trouvez-vous  pas  qu'il  y  a 
un  mystère  singulier  dans  tout  ? 

Il  me  semble  que  dans  votre  dernière 
lettre  vous  vous  exprimez  moins  bien  sur 
mad.  d'Albémar  ;  vous  avez  eu  tort  de 
recevoir  aucune  impression  par  ce  que  je 
vous  ai  écrit  5  je  n'en  dois  faire  sur  per— 
sonne.  Conservez  votre  admiration  pour 
mad.  d'Albémar,  je  serais  malheureux  de 
penser  que  je  l'ai  diminuée.  11  circule  des 
bruits  sur  mad.  d'Ervins,  mais  c'est  im- 
possible }  la  première  fois  qu'on  me  les  a 
dits ,  j'ai  tressailli :;  depuis  on  les  a  démentis, 
tout-à-fait  démentis.  Adieu ,  mon  cher 
maître ,  j'irai  voir  madame  d'Ervins.  D'où 
vient  que  cette  idée  me  bouleverse?  elle 
est  l'amie  de  Delphine.  M.  de  Serbellane 
est  allé  en  Toscane  par  mer ,  il  ne  voulait 

donc  pas  venir  en  France je  ne  sais  où 

j'en  suis. 


DELPHINE.  l8l 


LETTRE    XXX. 

Léonce  à  Delphine, 

Bordeaux,  ce  20  octobre, 


elphine,  oli  !   femme   autrefois  tant 


D 

aimëe!  un  enfant  m'a-t-il  révélé  ce  que 

la  perfidie  la  plus  noire  aurait  trouvé  l'art 
de  me  cacher?  La  voix  des  hommes  vous 
avait  accusée  }  la  voix  d'un  enfant,  cette 
voix  du  Ciel  ,  vous  aurait-elle  justifiée  ? 
écoutez-moi  :  voici  l'instant  le  plus  solen^ 
nel  de  votre  vie.  Je  suis  lié  pour  toujours , 
je  le  sais  •  il  n'est  plus  de  bonheur  pour 
moi }  mais  si  fêtais  seul  coupable  5  et  que 
Delphine  fût  innocente,  mon  cœur  aurait 
encore  du  courage  pour  souffrir. 

Hier  j  ai  été  clic/  mad.  cfErvins  :  quel- 
que irrite  que  je  fusse  ,  je  \  oulais  entendre 
parler  de  vous  par  ceu\  qui  \011s  aiment. 
Mad.  dErvins,  toujours  livrée  aux  exer- 
cices de  piété  ,  a  refusé  de  nie  voir.  Isore , 
sa  fille,  jouait  dans  le  jardin,  je  me  suis  an- 
proche  d'elle  }  on  m'avait  dit  quelle  nous 


lS2  DELPHINE. 

aimait  à  la  folie  ,  je  l'ai  fait  parler  de  vous  ^ 
et  j'ai  vu  que  l'impression  que  vous  pro- 
duisez était  déjà  sentie  7  même  à  cet  âge. 
Tous  '  l'avouerai— je  enfin  ?  j'ai  osé  interro- 
ger Isore  sur  vos  sentimens  :  des  circons- 
tances inouïes  avaient  plusieurs  fois  ra- 
nimé et  détruit  nion  espoir  5  j'en  accusais 
quelquefois  confusément  l'adresse  d'une 
femme ,  j'espérai  que  la  candeur  d'un  en- 
fant déconcerterait  les  calculs  les  plus 
habiles. 

—  Mad.  d'Albémar  doit  se  charger  de 
vous,  ai-je  dit  à  Isore  j  elle  vous  emmènera 
sûrement  en  Toscane.  —  En  Toscane  , 
pourquoi  P  répondit-elle^  je  serais  bien  fâ- 
chée d'aller  en  Italie  :  c'est  lorsque  maman 
a  tant  aimé  ce  pays-là  que  nous  ivons  été  si 
malheureux.  —  Mais  votre  mère  ,  lui  dis— 
je  j  n'a-t-elie  pas  toujours  aimé  l'Italie  f  elle 
y  est  née.  —  Oh!  reprit  Isore ,  elle  l'avait 
quittée  si  enfant  quelle  ne  s'en  souvenait 
plus  5  mais  M.  de  Serbellane  lui  a  tout  rap- 
pelé !  —  M.  de  Serbellane  vous  dépïait-il  ? 
continuai-je.  —  Non ,  il  ne  me  déplaît  pas , 
répondit  Isore  :  mais  depuis  qu'il  est  venu 
chez  maman  ,  elle  a  toujours  pleuré,  — 


DELPHINE.  1 83 

Toujours  pleuré  1  répétai-je  avec  une  vive 

émotion^  et  ma4.  d'AIhémar,  que  faisait- 
ellc  alors?  —  Elle  consolait  maman •  elle 
est,  si  bonne  !  —  Oh  !  sans  doute  ,  elle  Test  ! 
mV'criai-je.  —  Et  dans  ce  moment ,  Del- 
phine, je  sentis  mon  cœur  revenir  à  vous. 
—  Mais  cependant,  ajoutai-je,  elle  épou- 
sera M.  de  Serbellane  ?  —  M.  de  Serhel- 
lane  !  interrompit  Isore ,  avec  la  vîvaeita 
qu'ont  les  en  fan  s ,  quand  ils  croient  avoir 
raison  •  M.  de  Serbellane!  !  oh!  c'est  un— 
man  qui  l'aimait .  ce  n'est  pas  mad.  d  \I— 
bémar}  et  puisque  maman  veut  se  faire  re- 
ligieuse ,  elle  ii  épousera  pas  M.  de  Ser- 
bellane, et  mad.  dAlbémar  n'ira  sûrement 
pas  en  Italie.  —  A  ces  mots ,  la  gouver- 
nante d'isore  la  prit  brusquement  par  la 
main,  et  l'emmena,  en  lui  taisant  une  sé- 
vère réprimande.  Je  ne  prévoyais  pas  que 
j'entraînais  cet  enfant  à  foire  du  tort  à  sa 
mère-  mais  ce  mol  qu'elle  m'a  dit.  grand 
Dieu!  quesiguilie-t-il  f  Ce  serait  mad.  d'Er- 
vins  qui  aurait  aimé  M.  de  Serbellane,  ce 
serait  pour  la  sauver  que  vous  auriez  pris 
aux  yeux  du  monde  l'apparence  de  tous 
les  loris  :  vous  seriez  une  créature  sublime  . 


1 84  DELPHINE. 

quand  je  vous  accusais  de  parjure ,  et  moi 
je  mériterais....  non,  je  ne  mériterais  pas 
ce  que  j'ai  souffert. 

Cependant  comment  puis-je  le  croire  ? 
n'ai-je  pas  une  lettre  de  vous,  que  je  tiens 
de  mad  de  Yernon ,  dans  laquelle  vous  me 
dites  de  m'en  rapporter  à  ce  qu'elle  me 
confiera  de  votre  part  ?  V a-t-elle  pas  gardé 
le  silence?  ne  s'est -elle  pas  embarrassée 
comme  une  amie  confuse  de  vos  torts  en- 
vers moi.  lorsque  je  lai  interrogée  sur  les 
détails  que  j  avais  appris  en  arrivant  à  Pa- 
ris ,  et  qui  se  répandaient  dans  la  société  , 
à  l'occasion  de  la  mort  de  M.  d'Ervins?  Ces 
détails  qui  me  causaient  tous  une  douleur 
nouvelle  ,  c'étaient  votre  attachement  pour 
M.  de  Serbellane ,  vos  engagemens  pris  à 
Bordeaux  avec  lui ,  l'instant  d'incertitude 
que  mes  sentimens  pour  vous  avaient  fait 
naître  dans  votre  âme  ,  la  délicatesse  qui 
vous  avait  ramenée  à  votre  premier  amour, 
l'obligation  où  vous  étiez  de  suivie  M.  de 
Serbellane  après  qu'il  s'était  battu  pour 
vous ,  et  lorsque  le  séjour  de  la  France  lui 
était  interdit.  Ne  m'avez-vous  pas  dit  vous- 
même  qu'il  était  parti  quand  il  ne  l'était 


DELPHINE.  1 85 

pas  ?  n  a-t-il  pas  passé  vingt-quatre  heures 
enfermé  chez  vous?....  Oh!  je  reprends, 
en  écrivant  ces  mots,  tous  les  mouvernens 
que  je  croyais  calmés  !  M.  de  Serbellane,  à 
l'instant  même  où  il  avait  tué  M.  d'Ervins, 
ne  vous  a-t-il  pas  nommée?  vos  gens,  au 
tribunal ,  ne  vous  ont-ils  pas  citée  seule  ? 
n'avez— vous  pas  été  chercher  le  portrait 
de  M.  de  Serbellane  ?  ne  receviez-vous  pas 
sans  cesse  de  ses  lettres  ?  avez— vous  nié  à 
personne  que  vous  dussiez  l'épouser  ? 
n'avez-vous  pas  demandé  un  sauf-conduit 
pour  lui?  Mais  si  toute  cette  conduite 
n'était  qu'un  dévouement  continuel  à  l'a- 
mitié, vous  seriez  bien  imprudente,  je 
serais  bien  malheureux  }  mais  vous  n'auriez 
pas  cessé  de  m1  aimer,  et  il  vaudrait  encore 
la  peine  de  ^  ivre. 

Si  vous  n*a"\  ez  pas  été  coupable  ,  si  mad. 
de  Vernon  a  su  la  vérité,  si  \  ous  l'aviez 
chargée  de  me  la  dire  ,  jamais  la  fausseté 
n'a  employé  des  moyens  plus  infâmes, 
plus  artificieux  7  mieux  combinés  !  Je  serai 
vengé,  si  son  cœur  insensible  peut  rece- 
voir une  blessure,  si Mais  ce  n'est  pas 

de  son  sort  que  je  dois  vous  occuper. 


1 86  DELPHINE. 

Qui  pourra  jamais  comprendre  ce  génie 
du  mal  qui  a  dispose'  de  moi  !  Mad.  de 
Vernon  me  remit  une  lettre  de  ma  mère  7 
qui  me  conjurait  de  tenir  la  promesse 
qu'elle  avait  donnée,  de  me  marier  avec 
Matilde  ;  elle  me  parlait  de  vous  avec  amer- 
tume. Dans  un  autre  temps ,  rien  de  ce 
qu'elle  aurait  pu  me  dire  n'aurait  fait  im- 
pression sur  moi  :  mais  il  me  semblait  que 
sa  voix  était  prophétique  3  et  me  prédisait 
Tévénement  qui  venait  d'anéantir  mon 
sort.  Ma  mère  m'adjurait ,  au  nom  du  re- 
pos de  sa  vie ,  d'accomplir  sa  promesse } 
il  ne  suffisait  pas  de  mon  devoir  envers  elle 
pour  me  condamner  au  malheur  que  j'ai 
subi ,  il  fallait  que  mad.  de  Vernon  s'em- 
parât de  mon  caractère  avec  une  habileté 
que  je  ne  sentis  pas  alors  ,  mais  qui  de- 
puis ,  en  souvenir ,  m'a  quelquefois  saisi 
d'un  insurmontable  effroi. 

11  n'y  avait  pas  un  défaut  en  moi  qu'elle 
n'irritât.  Elle  vous  défendait  avec  chaleur  7 
et  me  blessait  jusqu'au  fond  de  l'âme  par 
sa  manière  de  vous  justifier}  elle  m'exa- 
gérait le  tort  que  vous  vous  étiez  fait  dans 
le  monde,  eiî  passant  pour  la  cause  du  duel 


DELPHINE.  l8y 

de  M.  d'Ervins  avec  M.  de  Scrbellane ,  et 
me  proposait  en  même  temps  de  vous  en- 
gager,  au  nom  de  mon  desespoir  5  à  m  ac- 
corder votre  main:,  c'est  ainsi  quelle  ré- 
voltait ma  fierté  !  En  me  rappelant  aujour- 
d'hui tous  ses  discours  ,  il  se  peut  qu'elle 
ne  m'ait  pas  dit  précisément  que  vous  ai- 
miez M.  de  Serbellanc  5  mais  elle  a  mis , 
si  cela  n'est  pas ,  plus  de  ruses  à  me  le  faire 
croire  5  qu  il  n  en  fallait  pour  le  dire.  J'é- 
prouvais ,  en  l'écoutant,  une  contraction 
inouie ,  j'avais  le  front  couvert  de  sueur , 
je  me  promenais  à  grands  pas  dans  sa  cham- 
bre ,  je  m'écartais   et  je  me  rapprochai! 
d'elle,  avide  de  ses  discours,  et  redoutant 
leur  effet}  mon  ame  était  fatiguée  de  cette 
conversation ,  comme  par  une  suite  de  sen- 
sations amères ,  par  une  longue  vie  de  pei- 
nes *,  et  cette  fatigue  cependant  ne  lassait 
point  mon  agitation,  elle  me  rendait  seule- 
ment tous  les  mou\emens  plus  douloureux. 
Cette  femme  ,  je  ne  sais  par  quelle  puis- 
sance, agitait  mes  passions  comme  on  ins- 
trument qui  s'ébranlait  à  sa  volonté*  toutes 
les  pensées  que  je  fuyais ,  elle  me  les  of- 
frait en  face  5  tous  les  mots  qui  me  lai— 


1 88  DELPHINE. 

saient  mal ,  elle  les  répétait  5  et  cependant 
ce  n'était  pas  contre  elle  que  j'étais  irrité , 
car  il  me  semblait  toujours  quelle  vou- 
lait me  consoler,  et  que  la  peine  que  j'é- 
prouvais n'était  causée  que  par  des  vérités 
qui  lui  échappaient  5  ou  qu'elle  ne  pouvait 
réussir  à  me  cacher. 

Elle  allait  chercher  en  moi  tout  ce  que 
je  peux  avoir  d'irritabilité  sur  tout  ce  qui 
tient  à  l'opinion  et  à  l'honneur ,  pour  me 
convaincre ,  sans  me  le  prononcer ,  que  je 
serais  avili ,  si  je  montrais  encore  mon  at- 
tachement pour  une  femme  publiquement 
livrée  à  un  autre,  ou  si  seulement  je  pa- 
raissais indifférent  au  scandale  qu'avait 
causé  la  mort  de  M.  d  Ervins.  Ce  qu'elle 
disait  pouvait  convenir  également  aux  torts 
de  légèreté  (  si  je  ne  vous  avais  cru  cou- 
pable que  de  ceux— là  )  ,  ou  aux  torts  du 
sentiment  5  mais  je  saisissais  surtout  ce  qui 
aigrissait  ma  jalousie.  Mad.  de  Yernon  a 
fait  de  moi  ce  qu'elle  a  voulu ,  non  par  l'em- 
pire des  affections  ,  mais  en  exilant  tous 
les  mouvemens  amers  que  le  ressentiment 
peut  inspirer.  Quel  art  !  si  c'est  de  l'art. 
Je  n'ai  rien  encore  entrevu  que  confit- 


DELPHINE.  1 89 

sèment •,  mais  les  plus  généreuses  vertus 
et  les  plus  vils  des  crimes  ne  pourraient- 
ils  pas  s'être  réunis  pour  me  perdre  ?  Del- 
phine, si  cette  espérance  que  je  saisis  m'a 
déçu,  si  l'enfant  n'a  pas  dit  la  vérité  ,  ne 
me  répondez  pas ,  j'entendrai  votre  silence , 
et  je  retomberai  dans  l'état  dont  je  suis  un 
moment  sorti.  Que  signifiait  une  lettre  de 
votre  propre  main?  comment  fallait-il  la 
comprendre  F  et  tous  les  mystères  du  jour 
fatal ,  des  jours  qui  l'ont  précédé  ,  de  ceux 
qui  Font  suivi.  Ali!  ne  me  cachez  rien  ,  le 
secret  fait  tant  de  mal  ! 

Depuis  mon  mariage  même .  depuis 
bientôt  cinq  mois,  madame  de  ^  ci  non  se 
serait-elle  encore  servie  de  sa  fatale  con- 
naissance de  mon  caractère,  pour  irriter 
en  moi,  la  jalousie  par  la  fierté  ,  la  fierté 
par  la  jalousie  ;  pour  empoisonner  les 
peines  de  l'amour  par  l'orgueil  5  et  me 
déchirer  à  la  fois  par  tous  les  bons  et 
les  marnais  mouvemens  d(  mon  âme? 
Delphine,  le  cœur  de  L  e  esi  resté  le 
même*,  si  le  vôtre  n'a  point  été  coup;  oie. 
souvenez-vous  du  t  \  ous  \  ous  con- 

fiiez à  lui;  hélas!  hélas!  depuis  ce  temps, 


I  £0  DELPHINE. 

un  lien  funeste et  ce  serait  la  fausseté 

la  plus  insigne   qui Ne  craignez  rien 

pour  madame  de  Vernon,  ni  pour  sa  fille } 
qu'une  bonté  cruelle  ne  tous  inspire  pas 
encore  de  me  sacrifier  à  des  ménagemens 
pour  les  autres  ! 

Je  voulais,  après  avoir  vu  Isore,  retour- 
ner à  l'instant  même  à  Paris }  mais  j'ai  reçu 
une  lettre  de  ma  mère  ,  qui  3  s'inquiétant 
de  mon  séjour  à  Bordeaux,  et  me  croyant 
fort  malade,  voulait,  malgré  l'état  de  sa 
santé,  se  mettre  en  route  pour  me  re- 
joindre 5  j'ai  du  la  prévenir ,  et  je  pars.  Si 
c'est  vous  dont  l'image  régnera  sur  ma  vie, 
je  pars  pour  accomplir  envers  ma  mère  les 
devoirs  que  vous  me  recommanderiez}  s'il 
faut  vous  perdre,  c'est  en  Espagne  que  re- 
posent les  cendres  de  mon  père ,  c'est  en 
Espagne  qu'il  faut  aller  mourir. 

Delphine  ,  songez  avec  quelle  émotion 
je  vais  passer  les^ours  qui  me  séparent  de 
votre  réponse.  Je  serai  à  Madrid  le  pre- 
mier de  novembre  :  si  vous  êtes  à  Belle- 
rive,  ma  lettre  aura  pu  retarder  de  quel- 
ques jours;  jusqu'au  vingt-cinq,  pendant 
un  mois ,  j'attendrai,  j'ai  fixé  ce  terme  à 


DELPHINE.  lf)l 

mon  espérance.  Jusqu'au  vingt-cinq,  mon 
anxiété  sera  sans  doute  cruelle}  mais  que 
servirait-il  de  vous  la  peindre?  elle  ne 
vous  impose  qu'un  devoir  ,  la  vérité. 


LETTRE    XXXI. 

Delphine  à  mademoiselle  cVAlbémar. 

Paris  ,   ce  2r)   octobre. 

.Locise,  quelle  lettre  Léonce  vient  de 
m'écrire!  tout  est  révélé,  tout  est  éelairci. 
Mad.  de  Yernon!  vous  même  ,  vous  n'au- 
riez jamais  pensé  qu'elle  put  en  être  ca- 
pable !  elle  a  profité  de  tous  les  prétextes 
que  lui  fournissait  ma  confiance,  pour  in- 
duire Léonce  à  croire  que  j'aimais  M.  de 
Serbellane ,  que  je  l'avais  reçu  chez  moi 
pendant  vingt-quatre  heures,  et  que  je 
partais  pour  l'épouser.  Juste  Ciel  !  vous 
croyez  (\uc  c'est  à  îuoi  que  je  pense,  et 
que  je  goûterai  quelque  joie  en  apprenant 
que  Léonce  m'aime  encore  !  non  .  j<-  ne 
sens  qu'une  douleur,  je  n'ai  qu'une  idée  ; 
c'est  l'amitié  traîne,  l'amitié  la  plus  tendre, 


1 Q2  DELPHINE. 

la  plus  fidèle  :  on  s'attend  peut-être ,  sans 
se  l1  avouer,  que  le  temps  amènera  des 
changemens  dans  les  sentimens  passionnés  $ 
mais  tout  F  avenir  repose  sur  les  affections 
qui  s'entretiennent  par  la  certitude  et  la 
confiance. 

Mon  amie ,  si  vous  me  trompiez ,  croyez- 
vous  que  je  pourrais  supporter  un  tel  mal- 
heur? Hé  bien,  j'aimais  mad.  de  Vernon 
autant  que  vous ,  peut-être  plus  encore  : 
je  m'en  accuse,  je  m'humilie,  mais  son 
esprit  séducteur  avait  un  empire  inconce- 
vable sur  moi.  J'ai  eu  des  momens  de 
doute  sur  elle  depuis  le  mariage  de  Léonce, 
mais  elle  en  avait  triomphé ,  mais  mon 
cœur  lui  était  plus  livré  que  jamais. 

Je  suis  troublée ,  tremblante ,  irritée 
comme  s'il  s'agissait  de  Léonce.  Ah!  quand 
on  a  consacré  tant  de  soins ,  tant  de  ser- 
vices, tant  d'années  à  conquérir  une  ami- 
tié pour  le  reste  de  ses  jours,  quelle  dou- 
leur on  éprouve  en  considérant  tout  ce  ' 
temps ,  tous  ces  efforts  comme  perdus , 
loin  de  vous  !  Qui  trouverai-je  jamais  que 
jV:e  aimé  depuis  mon  enfance  avec  cette 
confiance ,  avec  cette  candeur  ?  Une  autre 


P  EL  PHI  NE.  IQ% 

amie  que  j'aurais  après  mad.  fie  Vernon  f 
je  la  jugerais ,  je  l'examinerais ,  je  serais 
susceptible  de  crainte ,  de  soupçon  }  mais 
Sophie,  je  l'ai  aimée  dans  une  époque  de: 
ma  vie  où  j'étais  si  tendre  et  si  vraie  !  Je 
ne  puis  plus  offrir  à  personne  ce  cœur  qu[ 
se  livrait  sans  réserve  ,  et  dont  elle  a  pos- 
sédé les  premières  affections.  J'aimerai  st 
l'on  m'aime,  je  serai  reconnaissante  des? 
marques  d'intérêt  que  Ton  pourra  me  don- 
ner }  mais  cette  tendresse  vive ,  involon- 
taire, que  des  agrémeus  nouveaux  pour 
moi  m'avaient  inspirée ,  je  ne  l'éprouve- 
rai plus.  Je  regrette  Sophie  et  moi-même  s 
car  je  ne  vaudrai  jamais  pour  personne  ce 
que   je  valais  pour  elle. 

Se  peut-il  qu'elle  ait  pu  accepter  tant 
de  preuves  d'amitié ,  si  elle  ne  sentait  pas 
qu'elle  m'aimait,  qu'elle  m'aimait  pour  la 
vie?  de  tous  les  vices  humains  l'ingratitude 
«'est-il  pas  le  plus  dur ,  celui  qui  suppose 
le  plus  de  sécheresse  dans  l'Ame,  le  plus 
d'oubli  du  passé ,  de  ce  temps  qui  ébranle 
si  profondément  les  âmes  sensibles  ?  et 
moi-même  aussi  faut-il  que  je  ne  conserve 
plus    aucune   trace  de  ce  passé  qu'elle  u 

Tome  IL  y 


194  DELPHINE. 

trahi?  Si  je  cède  à  mon  cœur, si  je  con- 
firme tous  les  soupçons  de  Le'once ,  ne 
vais— je  pas  l'irriter  mortellement  contre  la 
mère  de  sa  femme  ?  Je  connais  sa  véhé- 
mence, sa  généreuse  indignation,  il  dé- 
fendra  à  Matilde  de  voir  sa  mère  5  je  ne 
veux  pas  perdre  mad.  de  Vernon,  je  le 
dois  à  mes  souvenirs,  je  veux  respecter 
en  elle  l'amitié  qu'elle  m'avait  inspirée  : 
cependant  rester  coupable  aux  yeux  de 
Léonce  est  un  sacrifice  au-dessus  de  mes 
forces  !  Que  faire  donc ,  que  devenir  ?  J'é- 
crirai à  M.  Barton,  je  lui  demanderai  de 
se  charger  d'éclairer  Léonce,  en  modé- 
rant les  effets  de  son  premier  mouve- 
ment. 

Hé  quoi  !  je  me  refuserais  au  bonheur 
d'écrire  cette  simple  ligne  :  Delphine  n'a 
jamais  aimé  que  Léonce,  Il  l'espère ,  il  l'at- 
tend 5  ah  !  quelle  affreuse  perplexité  î  Je 
vais  aller  chez  mad.  de  "Vernon,  je  lui  par- 
lerai,  je  n'épargnerai  pas  son  cœur,  s'il 
peut  encore  être  ému}  vous  saurez,  en 
finissant  cette  lettre ,  ce  qu'elle  m'aura  dit } 
mais  que  peut-elle  me  dire?  je  veux  que 
du  moins  une  fois,  elle  entende  les  plaintes 


DELPHINE.  1  rp 

amères  qu'elle  ne    pourra  jamais  se  rap- 
peler sans  rougir. 

Minuit. 

Non,,  je  ne  conçois  point  ce  qu'est  de- 
venue l'idée  que  je  m'étais  faite  de  mai 
de  Vernon }  je  viens  de  passer  deux  heures 
avec  elle  sans  avoir  pu  lui  arracher  un  seu! 
mot,  qui  pût  en  rien  rappeler  cette  sensi- 
bilité naturelle  et  aimable  que  je  lui  ai 
trouvc'e  tant  de  fois }  il  semble  que  dès 
qu'elle  a  vu  son  caractère  dévoile,  elle  ne 
s'est  plus  embarrassée  de  feindre,  et  si  elle 
s'était  jamais  montrée  à  moi  comme  au- 
jourd'hui, mon  cœur  ne  s'y  serait  point 
•trompé. 

Après  avoir  reçu  la  lettre  de  Léonce  - 
après  m'être  livrée ,  en  vous  écrivant ,  à 
toutes  les  impressions  douces  et  cruelles 
qu'elle  faisait  naître  en  moi ,  j'allai  chez 
mad.  de  Vernon.  Je  ne  vous  peindrai  point 
avec  quel  serrement  de  cœur  je  faisais  cette 
même  route,  j'entrais  dans  relie  même 
maison  que  je  croyais  hier  plus  à  moi  que 
la  mienne.  Le  spectacle  des  feux  toujours 
invariables  quand  notre  cœur  est  si  changé. 


1Q6  DELPHINE. 

produit  une  impression  amère  et  triste  }  je 
m'arrêtai  néanmoins  dans  l'antichambre  de 
mad.  de  Yernon  pour  demander  de  ses 
nouvelles  avant  d'entrer  chez  elle}  je  sen- 
tais que  si  elle  avait  été  malade,  je  serais 
retournée  chez  moi.  On  me  dit  qu'elle  se 
portait  beaucoup  mieux  et  qu'elle  avait 
dormi  jusqu'à  midi}  alors  je  hâtai  mes  pas 
et  j'ouvris  brusquement  sa  porte.}  elle  était 
seule  et  vint  à  moi  avec  cet  air  d'empresse- 
ment qui  avait  coutume  de  me  charmer. 
J'en  fus  irritée ,  et  par  un  mouvement  très- 
vif,  je  jetai  sur  une  table,  devant  elle,  la 
lettre  de  Léonce,  et  je  lui  dis  de  la  lire. 

Elle  la  prit,  rougit  d'abord  d'une  ma- 
nière très-marquée ,  mais  prolongeant  à 
dessein  la  lecture  pour  se  remettre}  quand 
elle  se  sentit  enfin  tout-à-fait  calme ,  elle 
me  dit  assez  froidement. — Yous  êtes  la  maî- 
tresse de  semer  la  haine  dans  une  famille 
unie}  mais  vous  auriez  du  penser  plutôt 
qu'il  était  juste  que  je  fisse  tous  les  efforts 
qui  dépendaient  de  moi  pour  bien  marier 
ma  fille,  et  vous  empêcher  de  lui  enlever 
ïépoux  qui  fan  était  promis. — Grand  Dieu  ! 
jn'écriai-je5  il  était  juste  que  vous  abusas— 


DELPHINE.  Î97 

siez  de  mon  amitié  pour  vous  ,  de  la  con- 
fiance absolue  quelle  m'inspirait....  —  El 
vous,  interrompit-elle,  n1  abusiez-vous  pas 
de  ce  que  je  vous  recevais  tous  les  jours 
chez  moi,  pour  venir,  dans  ma  maison 
même  ,  ravir  à  ma  fille  l'affection  de: 
Léonce?  —  Vous  ai-je  rien  caché,  répondis- 
je  avec  chaleur,  ne  vous  ai-je  pas  chargea 
vous-même  d'expliquer  ma  conduite  et  mes 
senti  mens  à  Le'once  ?  —  En  vérité  ,  inter- 
rompit mad.  de  Vernon  ,  si  vous  me  per- 
mettez de  vous  le  dire,  il  fallait  être  trop 
naïve  pour  me  choisir  ,  moi ,  pour  engager 
Léonce  à  vous  épouser.  —  Trop  naïve  7 
répétai-je  avec  indignation ,  trop  naïve  \ 
est—ce  vous  ,  madame ,  qui  parlez  avec 
dérision  des  sentimens  généreux  ?  Ah  !  j  en 
atteste  le  Ciel  !  dans  ce  moment  où  j  ap- 
prends que  mon  estime  pour  votre  carac- 
tère a  détruit  tout  le  bonheur  de  ma  vie  7 
je  jouis  encore  de  vous  avoir  oflért  une 
dupe  si  facile:,  je  jouis  avec  orgueil  d'avoir 
un  esprit  incapable  de  deviner  la  periidie  , 
et  dont  vous  avez  pu  vous  jouer  comme 
d  un  enfant. 

—  Léonce  lui-même  vous  avoue  ,  me 


igS  DELPHINE. 

répondit-elle  ,  que  ce  n'est  pas  moi  qui 
lui  ai  appris  ce  que  Ton  répandait  dans 
le  monde  5  je  me  suis  contentée  de  ne 
pas  le  nier  .  c'était  bien  le  moins  dans 
ma  situation.  Quant  à  tout  l'esprit  que 
fait  Léonce  à  propos  du  prétendu  pou- 
voir que  j'ai  exercé  sur  lui ,  c'est  une  ex- 
cuse qu'il  veut  vous  donner  }  on  ne  gou- 
verne jamais  personne  que  dans  le  sens 
de  son  caractère;  l'éclat  de  votre  aven- 
ture lui  déplaisait ,  l'imprudence  de  votre 
conduite  ,  l'indépendance  de  vos  opinions 
blessaient  extrêmement  sa  manière  de 
voir }  voilà  tout.  —  Non  ,  repris-je  vive- 
ment ,  ce  n'est  pas  tout }  vous  voulez ,  par 
des  paroles  légères  ,  confondre  le  bien 
avec  le  mal ,  et  cacher  vos  actions  dans  le 
nuage  de  vos  discours  5  préparez  pour  le 
monde  ces  habiles  moyens,  un  cœur  blessé 
ne  peut  s'y  méprendre.  Ecoutez  chaque 
mot  de  la  lettre  de  Léonce.  —  Comme  je 
voulais  la  reprendre  pour  la  relire  3  mad. 
de  Yernon  la  retint,  et  me  dit  négligem- 
ment :  —  Ne  voulez— vous  pas  occuper 
tout  Paris  de  nos  querelles  de  famille  ,  et 
montrer  à  vos  amis  cette  lettre  de  Léonce  ? 


DELPHINE.  1  f)9 

—  En  prononçant  ces  paroles  ,  elle  Ta 
jeta  clans  le  feu.  Cette  action  m'indi- 
gna^ mais  plus  mon  impression  était  vive, 
plus  je  voulus  la  reprimer ,  et  je  me 
levai  pour  sortir.  Macl.  de  Yernon  reprit 
la  parole  assez  vite  }  elle  recommença  l'en- 
tretien,  afin  qu'il  ne  se  terminât  pas  par 
Faction  qu'elle  venait  de  se  permettre.  — 
J'avais  de  l'amitié  pour  vous  ,  me  dit- 
elle  ,  mais  les  intérêts  de  ma  fille  devaient 
m' être  encore  plus  clicrs.  —  lié  quoi  ! 
repondis-je  ,  ne  les  avais-je  pas  assurés 
ces  intérêts  ,  lorsque  je  lui  donnai  la 
terre  d'Andelys,  lorsque  je  vous  ai  pré- 
servé deux  fois  de  la  ruine  ?  —  Delphine  , 
interrompit  mad.  de  Vernon  ,  il  n'y  a 
rien  de  plus  indélicat  que  de  reprocher  les 
services  qu'on  a  rendus.  —  Vous  savez 
mieux  que  personne,  madame,  continuai- 
je  froidement,  combien  j'attache  peu  de 
prix  à  ce  que  je  puis  faire  pour  les  autres; 
quand  il  m'est  arrivé  de  rendre  des  ser- 
vices à  ceux  que  je  n'aimais  pas  ,  je 
n'en  ;»i  jamais  gardé  le  moindre  souve- 
nir }  mais  c'est  avec  confiance ,  avec  ten- 
dresse 5   que    je    me    suis   vouée  à   vous 


200  DELPHINE. 

être    utile  }   les  preuves    d'amitié  que  je 
vous  ai  données ,  c'est  aux  sentimens  que 
je    croyais    vous    avoir    inspires    quelles 
s'adressaient  5  si  vous  n'aviez  pas  ces  sen- 
timens, pourquoi  donc  avez-vous  disposé 
de  moi  ?  pourquoi  vous  exposiez— vous  au 
leproche  le  plus  humiliant ,  le  plus  cruel  , 
à  celui  de  l'ingratitude  ?  —  L'ingratitude! 
me  dit  m  ad.  de  Yernon,  c'est  un  grand 
mot  dont  on  abuse  beaucoup }  on  se  sert 
parce  que  Ton  s'aime  ,   et   quand  on  ne 
s'aime  plus  ,  l'on  est   quitte  }    on  ne  fait 
rien  dans  la  vie  que  par  calcul  ou  par  goût; 
^e  ne  vois  pas  ce  que  la  reconnaissance 
peut  avoir  à  faire  dans  l'un  ou  dans  l'autre. 
—  Je  ne  daigne  pas  répondre ,  lui  dis-je, 
à  ce  détestable  sophisme^  mais  vous  n'a- 
viez donc  pas  d'amitié  pour  moi  3  quand 
vous  me  montriez  tant  d  intérêt  et  d'affec- 
tion ?  l'attachement  que  j  avais  pour  vous 
ne  vous  avait  donc  pas   touchée  ?  est-il 
donc  vrai  que  depuis  six  ans  nos  conver- 
sations ,  nos  lettres ,  notre  intimité ,  tout 
fut  mensonge  de  votre  part  t  En  me  re- 
traçant les  années  heureuses  que  j'ai  pas- 
sées avec  vous  3  j'éprouve  l'insupportable 


DELPHINE.  20  T 

peine  de  ne  pouvoir  me  flatter  qu1  il  a  existe 
un  temps  où  vous  m'aimiez  sincèrement  : 
quand  donc  avez-vous  commence  à  me 
tromper?  dites-le  moi  j  je  vous  en  conjure  , 
pour  que  du  moins  je  puisse  conserver 
quelques  souvenirs  doux  de  tous  les  jours 
qui  ont  précédé  cette  funeste  époque.  — 
En  parlant  ainsi  ?  j'étais  inondée  de  lar- 
mes ,  et  je  souffrais  extrêmement  de 
n  avoir  pu  les  retenir,  car  mad.  de  Yernon 
me  paraissait  avoir  conservé  le  plus  grand 
sang— froid  }  cependant  quand  elle  reprit 
la  parole  ,  sa  voix   était  altérée. 

—  Tout  est  fini  entre  nous  .  me  dit-elle 
en  se  levant  5   avec  votre  caractère ,  vous 
n'entendriez   raison   sur    rien  j    vous  êtes 
trop  exaltée  pour  qu'on  puisse  vous  faire 
comprendre  le  réel  de  la  vie.  Si  je  meurs 
de  la  maladie  qui  me  menace  ,  peut-être 
vous  expliquerai— <je  ma  conduite:  mais 
tant  que  je  vivrai ,  il  me  corn  ienl  de  soute- 
nir   mon   existence  ,    ma    manière   d'être' 
dans  le  monde  telle  quelle  est ;  je  veux- 
aussi  éviter  les  émotions  pénibles  que  v<»îi  «. 
présence  et  les  scènes  douloureuses  qu'elle' 
entraîne    me    causeraient  ;    il    vaut  donc-" 

9 


302  DELPHINE, 

mieux  ne  plus  nous  revoir.  —  Vous  le 
dirai-je  ,  ma  chère  Louise  ?  Je  frémis  à  ces 
derniers  mots  ;  j "étais  bien  décidée  à  ne 
plus  être  liée  avec  mad.  de  Yernon  ,  je  sen- 
tais que  je  ne  pouvais  répéter  des  repro- 
ches de  cette  nature  ,  et  qu  il  me  serait 
impossible  de  la  revoir  sans  les  renouveler  * 
mais  je  ne  m'étais  pas  dit  que  ce  jour  fini- 
rait tout  entre  nous  ?  et  la  rapidité  de  cette 
décision  ,  quelque  inévitable  qu  elle  fut  7 
me  faisait  peur.  —  Quoi  !  lui  dis— je  7  vous 
ïie  pouvez  pas  trouver  quelques  excuses 
qui  puissent  affaiblir  mon  ressentiment  ? 
—  Le  prestige  de  tout  ce  que  j'étais  pour 
tous  est  détruit ,  me  dit  mad.  de  "Yernon  7 
je  suis  trop  fière  pour  essayer  de  le  faire 
renaître.  —  Trop  fière  !  m  écriai-je -,  vous 
qui  avez  pu  me  tromper  ! . . . .  —  Laissons 
ces  reproches  ,  reprit-elle  impatiemment  5 
je  vaux  peut-être  mieux  que  je  ne  le  pa- 
rais 7  mais  7  quoi  qu'il  en  soit ,  je  ne  veux 
pas  m  entendre  dire  le  mal  que  Ion  peut 
penser  de  moi. 

Vous  êtes  la  maîtresse  7  ajouta-t-elle  5  de 
rendre  les  derniers  jours  de  vie  qui  me  res- 
tent, horriblement  malheureux,  eu  révélant 


DELPHINE. 


:o3 


tout  a  Léonce ,  vous  pouvez  user  de  cette 
puissance  j  je  n'essayerai  point  de  vous  en 
détourner.  —  Ah!  m'écriai-je,  vous  ne  sa- 
vez pas  encore  ce  que  vous  pourriez  sur 
moi ,  si  le  repentir. . .  ,  —  Du  repentir,  in* 
terrompit-elle  avec  l'accent  le  plus  ironi- 
que ,  voilà  bien  une  idée  dans  votre  genre  ! 
—  A  cette  réponse ,  à  cet  air,  je  repris  toute 
mon  indignation  3  et  m'avançai  vers  la  porte 
pour  m'en  aller  j  mais  tout-à-coup  je  m'ar- 
rêtai 5  je  regardai  cette  chambre  dans  la- 
quelle j'avais  passé  des  heures  si  douces , 
et  je  songeai  que  j'allais  en  sortir  pour  n'y 
rentrer  jamais. 

—  Hélas  !  lui  dis— je  alors  avec  douceur , 
combien  vous  avez  mal  connu  la  route  de 
voire  bonheur  !  vous  avez  rencontré  au  mi- 
lieu de  votre  carrière  une  personne  jeune  . 
qui  vous  aimait  de  sa  première  amitié  - 
sentiment  presque  aussi  profond  que  le  pre- 
mier amour 5  une  personne  singulièrement 
captivée  par  le  charme  de  votre  esprit  et 
de  vos  manières,  et  qui  ne  concevait  pas 
le  moindre  doute  sur  la  moralité  de 
caractère  :  vous  le  savez  ,  autour  de  1 
j'avais  souvent  entendu  dire  du  mal    • 


20. f  DELPHINE. 

vous  :  mais  en  vous  justifiant  toujours  3  je 
m'étais  plus   attachée  aux  qualités  que  je 
vous  attribuais,  que  si  je  n'avais  jamais  eu 
besoin  de  vous  défendre  }  vous  avez  brisé 
ce  coeur  qui   vous  était  acquis  ?  sans  que 
même  une  telle  dureté  fût  nécessaire  à  au- 
cun de  vos  intérêts  :   vous  auriez  obtenu 
de  moi  d'immoler  mon  bonheur  à  mon  at~ 
lâchement  pour  vous ,  vous  m'avez  trom- 
pée par  goût  pour  la  dissimulation  5  car  la 
a  érite  eût  atteint  le  même  but7  et  vous  avez 
voulu  dérober  par  la  fausseté  ce  que  1  ami- 
tié généreuse  s'offrait  à  vous  sacrifier  5  je 
souhaite  néanmoins  ,  oui ,  je  souhaite  dû 
fond  du  cœur  que  vous  soyez  heureuse , 
mais  je  vous  prédis  que  vous  ne  serez  plus 
aimée  comme   je    vous   ai   prouvé   qu'on 
aime  :  on  ne  forme  pas  deux  fois  des  bai- 
sons telles  que  la  nôtre ,  et  quelque  aima- 
ble que  vous  soyez  ,  vous  ne  retrouverez 
pas  l'amitié  .  le  dévouement ,  l'illusion  de 
Delphine  :  je  vous  quitte  dans  cet  instant 
pour  ne  plus  vous  revoir,  et  c'est  moi  qui 
suis  émue ,  moi  seule.  Ah  !  n'essayerez— 
vous  donc  pas  d'adoucir  îe  sentiment  que  je 
vais  emporter  ave-  mol  '  ce  talent  de  feindre 


DELPHI5E.  205 

dont  vous  avez  si  cruellement  abuse,  vous 
manquc-t-il  donc  seulement  alors  qu'il 
pourrait  rendre  nos  derniers  momens 
moins  cruels!  —  Je  ne  le  puis,  me  dit-elle, 
je  ne  le  puis^  il  faut  éloigner  de  soi  les- 
sentimens  pénibles,  et  ne  point  recom- 
mencer des  liens  qui  désormais  ne  seraient 
que  douloureux  5  il  n'est  plus  en  votre  puis- 
sance de  ne  pas  troubler  mon  repos,  adieu 
donc  ,  c'est  du  repos  que  je  veux  ,  si  je  dois 

vivre  encore,  si  non —   Elle  s'arrêta 

comme  si  elle  avait  eu  l'idée  de  me  parler, 
mais  changeant  de  resolution  :  —  Adieu 
Delphine,  me  dit-elle  tVunv.  voix  assez 
précipitée,  et  elle  rentra  dans  son  cabinet. 

Je  restai  quelque  temps  à  la  même  place  ; 
mais  enfin,  honteuse  de  mon  émotion»,  de 
cette  faiblesse  de  cœur  qui  avait  entière- 
ment changé  nos  rôles,  et  (ait  de  celle  qui 
était  mortellement  offensée,  celle  qui  était 
prête  à  supplier  l'autre,  je  quittai  cette 
maison  pour  toujours  ,  et  je  revins  impa- 
tiente de  vous  apprendre  ce  qui  s  était 
passe.  S'il  ne  se  mêlait  pas  à  votre  allée- 
tiou  pour  moi  des  vertus  maternelles ,  si 
ion  aspiriez  pas  ces  seoiùnens  1 


2û6  DELPHINE. 

appartiennent  à  l'amour  filial ,  et  que  la 
mort  prématurée  de  mes  parens  ne  m'a 
permis  de  connaître  que  pour  vous,  j'au- 
rais quelque  embarras  à  vous  peindre  la  dou- 
leur que  ma  causée  ma  rupture  avec  mad. 
de  Vernon }  mais  votre  cœur  n'est  point 
accessible  même  à  la  plus  noble  des  jalou- 
sies. "\  ous  avez  de  l'indulgence  pour  votre 
enfant,  vous  lui  pardonnez  cette  amitié 
vive  que  les  premiers  goûts  de  l'esprit  et  les 
premiers  plaisirs  de  la  société  avaient  fait 
naître }  elle  existait  à  côté  de  l'amour  le 
plus  passionné  ,  cette  amitié  funeste  5  elle 
ne  portait  donc  pas  atteinte  à  la  tendresse 
reconnaissante  que  je  ne  puis  éprouver 
que  pour  vous  seule  ? 

Maintenant  quel  parti  prendre  ?  Ma  con- 
versation avec  mad.  de  "Vernon-  m'a  bien 
prouvé  quelle  redoutait  extrêmement, 
pour  le  repos  de  sa  famille ,  que  Léonce  ne 
connût  la  vérité}  mais  que  dois-je  à  mad. 
de  Vernon?  mais  quelle  puissance  sur  la 
terre  pourrait  obtenir  de  moi ,  que  je  con- 
sentisse une  seconde  fois  à  être  méconnue 
de  Léonce?  Eh!  que  parlé-je  de  puissance  ? 
il  n'en  est  qu'une  à  craindre  ^  c'est  la  voix 


DELPHINE.  207 


de  mon  propre  cœur  !  mais  est— il  vrai 
qu'elle  me  le  demande  ?  Non,  il  faut  aussi 
que  je  compte  mon  sort  pour  quelque 
chose ,  que  la  bonté  m'inspire  quelque 
compassion  pour  moi-même.  J'ai  le  temps 
encore  de  consulter  M.  Barton ,  d'avoir  sa 
réponse 5  la  votre  aussi  peut  me  parvenir, 
il  faut  quatorze  jours  pour  que  les  lettres 
arrivent  à  Madrid}  Léonce,  jusqu'au  vingt- 
cinq  novembre,  attendra  sans  me  condam- 
ner. Ali!  ma  sœur,  que  m'écrirez-vous  ? 
dans  le  combat  qui  me  déchire  ,  à  quel 
sentiment  prèterez-vous  votre  appui? 


LETTRE     XXXII. 

Delphine  à  mademoiselle  cYAlbémar. 

Paris,  ce  2  novembre  1790. 

J'attends  impatiemment  votre  réponse 
et  celle  de  M.  Barton,  je  compte  les  joui  s  f 
et  je  les  redoute }  je  consume  nus  heures 
dans  des  réflexions  qui  me  déchirent  en 
se  combattant  mutuellement;  quelquefois 
je    trouve   de  la  douceur  à  penser  que  ai 


20'8  DELPHISÊ. 

Ton  n'avait  pas  excité  la  jalousie  de  Léonce  1 
toute  autre  prévention  ne  l'eut  jamais  assez 
éloigné  de  moi  j  pour  qu'il  consentit  à 
devenir  l'époux  de  Matilde  :  et  l'instant 
d'après  je  me  livre  au  désespoir ,  en  son- 
geant que  le  plus  simple  hasard  pouvait 
tout  éclaircir,  et  que  si  j'avais  eu  le  cou- 
rage d'aller  vers  lui ,  peut-être  encore  au 
dernier  moment,  un  mot,  un  seul  mot 
faisait  de  la  plus  misérable  des  femmes 
k  plus  heureuse  ! 

Quel   sentiment  éprouvera-t-il ,  quand 
il  saura  mon  innocence!  oui.,  sans  doute ,  il 
la  saura:  Ton  n'exigera  pas  de  moi  que   je 
renonce  à  me  justifier  auprès  de  lui.  Ce- 
pendant quel  trouble  je  vais  porter  dans 
ses  affections  „  dans  ses  devoirs,  si  je  [ins- 
truis positivement  de  la  vérité  !  ne  vaut-il 
pas  mieux  que  le  temps,   et  ma  conduite 
l'éclairent  ?   mais  si  ie  garde  le  silence,  il 
m'annonce  qu'il  me  croira    coupable  ,   il 
croira  que  dans  le  moment   même   où  je 
paraissais   l'aimer,  je    le   trompais }  non, 
cette  pensée  est  intolérable.  Si  j'étais  mou- 
rante, n"cbtiendrais-je  pas  le  droit  de  tout 
révéler  après  moi?  hélas!  l'aurais-je  même 


DELPHINE.  30Q 

alors?  le  bonheur  des  autres  ne  doit-il  pas 
nous  être  sacré  ,  tant  qu'il  peut  dépendre 
de  notre  volonté  f 

Cruelle  femme  !  c'est  encore  pour  vous 
que  j'éprouve  ces  affreuses  incertitudes  } 
c'est  votre  repos,  c'est  votre  bonheur,  qui 
lutte  encore  dans  mon  cœur  contre  un  dé- 
sir inexprimable!  et  Matilde  aussi  ne  souf- 
frira-t-elle  pr:s  de  ce  que  je  dirai  ?  puis— je 
écrire  à  Léonce  ce  qui  doit  lui  faire  Haïr  sa 
belle-mère,  et  l'éloigner  encore  plus  de  sa 
femme  f  ah!  Jamais!  jamais  personne  ne 
s'est  trouvé  dans  une  situation,  où  les  deux 
partis  à  prendre  paraissent  tous  les  deux 
également  impossibles. 

Enfin  il  le  faut ,  je  le  dois,  attendons  les 
conseils  qui  peuvent  m'éclairer. 

Mon  voyage  près  de  vous  est  forcément 
retardé  de  quelques  jours,  parce  que  je 
ne  vais  plus  avec  mad.  de  Vernon.  J'avais 
remis  toutes  mes  aifaires  entre  les  mains 
d'un  homme  à  elle  :  iî  faut  tout  séparer^ 
après  avoir  cru  que  tout  était  en  commun 
pour  la  vie.  J  ai  honte  de  \  ous  avouer  com- 
bien je  suis  faible!  encore  ce  matin,  je 
suis   montée   en  voiture   pour   aller  cliei 


210  DELPHINE. 

mon  notaire,  mais  comme  il  fallait,  pour 
arriver  à  sa  maison ,  passer  devant  la  porte 
de  mad.  de  Yernon ,  je  n'en  ai  pas  eu  le 
courage }  j'ai  tiré  le  cordon  de  ma  voiture 
au  milieu  de  la  rue ,  et  j'ai  donné  Tordre 
de  retourner  chez  moi.  J'ai  voulu  ranger 
mes  papiers  avant  mon  départ,  je  trou- 
vais partout  des  lettres  et  des  billets  de 
mad.  de  Yernon  :  il  a  fallu  ôter  son  por- 
trait de  mon  salon  ,  lui  renvoyer  une  foule 
de  livres  qu'elle  m'avait  prêtés}  c'est  beau- 
coup plus  cruel  que  les  adieux  au  moment 
de  mourir ,  car  les  affections  qui  restent 
alors  3  répandent  encore  de  la  douceur  sur 
les  dernières  volontés  5  mais  dons  une 
rupture,  tous  les  détails  de  la  sépara- 
tion déchirent,  et  rien  de  sensible  ne 
s'y  mêle ,  et  ne  fait  trouver  du  plaisir  à 
pleurer. 

Je  n'ai  plus  personne  à  consulter  sur 
les  circonstances  journalières  de  la  vie;y  je 
me  sens  indécise  sur  tout.  Je  pense  avec 
une  sorte  de  plaisir  que,  par  délicatesse 
pour  mad.  de  Yernon,  je  m'étais  isolée  de 
la  plupart  des  femmes  qui  me  témoignaient 
de  l'amitié:;  je  ne  voulais  confier  à  aucune 


DELPHINE.  211 

autre  ce  que  je  lui  disais ,  j'étais  jalouse 
de  moi  pour  elle. 

Au  milieu  de  ces  pensées,  plus  douces 
mille  fois  qu'une  amie  si  coupable  ne  de- 
vait les  attendre  de  moi,  mad.  de  Lebensei 
a  trouve  le  secret,  hier,  de  me  faire  parler 
très-amèrement  de  mad.  de  Vernon}  elle 
était  arrive'e  de  la  campagne  exprès  pour 
me  questionner  5  mad.  de  Yernon  l'avait 
vue,  et  avait  su  la  captiver  entièrement, 
soit  par  l'empire  de  son  charme  ,  soit  que , 
dans  la  situation  de  mad.  de  Lebensei ,  l'on 
ne  veuille  se  brouiller  avec  personne ,  et 
que  Ton  devienne  même  très— aisément 
favorable  à  tous  ceux  qui  vous  traitent 
bien. 

Je  trouvai  d'abord  mauvais  que  mad.  de 
Vernon  eut  confié,  sans  mon  aveu,  à  mad. 
de  Lebensei,  mon  sentiment  pour  Léonce  ; 
mais  la  justification  de  mad.de  Vernon, 
que  me  rapporta  mad.  de  Lebensei  assez 
mal— adroitement,  in  irrita  bien  plus  en- 
core. Elle  se  fondait  entièrement  sur  les  (.lis- 
positions  que  mad.  de  Vernon  supposait  à 
Léonce,  son  éloignement  pour  les  femmes 
qui  ne  respectaient  pas  l'opinion,  firicso- 


212  DELPHINE. 

lution  de  ses  projets  relativement  à  moi  1 
le    peu  de  convenance  qui  existait  entre 
nos  manières  de  penser.  Mad.  de  "Vernon 
se  représentait  enfin,  me  dit  mad.  de  Le- 
bensei,  comme  n'ayant  (ait  que  conseiller 
Léonce  selon  son  bonheur,   et   peut— être 
son  penchant  :  c'était  me  blesser  jusqu'au 
fond  du  cœur,  que  se  servir  d'un  tel  pré- 
texte. Si  quelqu'un  avait  senti  fortement 
les  torls  de  mad.  de  Yernon  envers  moi, 
peut-être  aurais-je  adouci  moi— même  les 
coups  qu'on  voulait   lui  porter!  mais  les 
formes  tranchantes  de  mad.  de  Lebensei, 
son  parti   pris  d'avance ,  les   petits  mots 
qu'elle   me  disait ,  et   qui  m'annonçaient 
que  mad.  de  Yernon  l'avait  prévenue  que 
j'étais    très-exagérée    dans   mon  ressenti- 
ment 5    tout    cet    appareil   d'impartialité , 
quand  il  s'agissait  de  décider  entre  la  gé- 
nérosité et  la  perfidie,  m'offensa  tellement, 
que  je  perdis,  je  le  crois,  toute  mesure} 
et  faisant  à  mad.  de  Lenbensei ,  avec  beau- 
coup de  chaleur,  le  tableau  de  ma  conduite 
et  de  celle  de  mad.  de  Yernon ,  je  lui  dé- 
clarai que  je  ne  voulais  point  écouter  ceux 
qui  me  parleraient  pour  elle ,  et  que  je  la 


DELPHINE.  2l3 

priais  seulement  de  raconter  à  mad.  de 
Vernon  ce  que  j'avais  dit ,  et  les  propres 
termes  dont  je  m'étais  servie. 

Quand  mad.  de  Lebensei  fut  partie  ,  je 
sentis  que  j'avais  eu  tort,  je  ne  me  repentis 
ni  d'avoir  excite  le  ressentiment  de  mad. 
de  Vernon,  ni  d'avoir  attache  plus  vive- 
ment mad.  de  Lebensei  à  ses  intérêts  ;  il 
est  assez  doux  de  se  faire  du  mal  à  soi- 
même  en  attaquant  une  personne  qui  nous 
fut  chère $  on  aime  à  briser  tons  les  calculs 
en  se  livrant  à  ce  douloureux  mouvement* 
mais  je  me  repentis  d'avoir  dénaturé  ce 
que  j'éprouvais,  et  de  m'être  donné  des 
torts  de  paroles,  quand  mes  sentimens  et 
mes  actions  n'en  avaient  aucun.  J'étais 
aussi ,  je  l'avoue  ,  vivement  irritée  en  ap- 
prenant que  mad.  de  Vernon  cherchait 
encore  à  me  nuire,  dans  le  moment  même 
eu  j'hésitais  si  je  ne  sacrifierais  pas  le  bon- 
heur de  toute  ma  vie  à  son  repos. 

Cependant,  que  deviendrai-je  tant  que 
Léonce  me  soupçonnera  ?  la  solitude  et  le 
temps  ne  feront  rien  à  cette  douleur*  elle 
renaîtra  chaque  jour,  car  chaque  jour  j'es- 
sayerai de  raisonner  avec  moi-même,  pour 


2  1 4  DELPHINE. 

me  prouver  que  je  dois  répondre  à  Léonce. 
Mais  pourquoi  donc  supposer  que  ma 
conscience  me  le  défende  ?  Ah!  je  l'espère  , 
vous  et  M.  Barton ,  vous  penserez  que 
Léonce  aura  assez  de  calme,  assez  de 
Vertu  5  pour  apprendre  la  vérité  sans  punir 
celle  qui  fut  coupable  5  ah!  s'il  sait  pardon- 
ner, ne  puis-je  pas  tout  lui  dire  ! 

P.  S.  Vous  ne  in  avez  pas  répondu  sur 
l'affaire  de  M.  de  Clariminj  je  suis  bien 
sûre  que  vous  sentez  comme  moi,  que  je 
dois  mettre  plus  d'importance  que  jamais  , 
à  lui  faire  accepter  ma  caution.  Si  par  ha- 
sard vous  ne  l'aviez  pas  encore  offerte,  ce 
qui  vient  de  se  passer  vous  inspirera,  j'en 
suis  sure,  le  désir  de  vous  hâter. 


LETTRE    XXXIII. 

Mademoiselle  aVJlbémar  à  Delphine. 

Montpellier,  ce  4  novembre. 

JVJa  chère  Delphine  ,  mon  élève  chérie, 
dans  quel  monde  êtes-vous  tombée?  pour- 
quoi faut— il  que  mad.  de  Yernon ,  cette 


DELPHINE.  2  1  5 

femme  perfide  que  mon  pauvre  frère  dé- 
testait avec  tant  de  raison  ,  vous  ait  cap- 
tivée par  son  esprit  séducteur?  Pourquoi 
n'ai-je  pas  su  reunir  à  mon  affection  pour 
vous,  cet  art  d  être  aimable  qui  pouvait  sa- 
tisfaire votre  imagination  ?  vous  n'auriez 
eu  besoin  d'aucun  autre  sentiment  3  et 
votre  cœur  n'eût  jamais  été  trompe. 

Vous  me  demandez  un  conseil  sur  la  con- 
duite que  vous  devez  tenir  avec  Le'once } 
comment  oserais-je  vous  le  donner?  je  ne 
pense  pas  que  vous  deviez  en  rien  vous 
sacrifier  pour  l'indigne  m  ad.  de  Vernon  } 
mais  quand  Léonce  saura  que  vous  n'avez 
jamais  cessé  de  l'aimer,  pourra-t-il  sup- 
porter Matilde  P  pourra-t-il  se  résoudre  à 
ne  pas  vous  revoir  ?  aurez— vous  la  force 
de  le  lui  défendre  P  Cependant,  faut-il  que, 
pouvant  vous  justifier,  vous  vous  donniez 
Fair  coupable?  Supporterez-vous  une  telle 
douleur  ?  Non,  l'amitié  ne  saurait  s'arroger 
le  droit  de  conseiller  une  action  héroïque  y 
si  vous  répondez  à  Léonce,  si  vous  Y  ins- 
truisez de  la  vérité ,  vous  ne  lirez  peut- 
être  rien  de  vraiment  mal ,  rien  que  per- 
sonne surtout  put  se  permettre  de  cou— 


2l6  DELPHINE. 

damner}  mais  si,  pour  mieux  assurer  soa 
repos  domestique,  si,  pour  l'éloigner  plus 
sûrem#ftt  de  vous,  vous  vous  taisez,  vous 
aurez  surpassé  de  beaucoup  ce  que  Ton 
pourrait  attendre  delà  vertu  la  plus  sévère. 


LETTRE   XXXIV. 

M,  Barton  à  madame  à? Albémar. 
Mondoville ,  6  novembre. 

J'ai  été  quelques  jours,  madame,  sans 
pouvoir  me  déterminer  à  vous  écrire  ;  ce 
que  je  devais  vous  conseiller  me  semblait 
trop  pénible  pour  vous  :  cependant  je  me 
suis  résolu  à  vous  donner  la  plus  grande 
preuve  de  mon  estime,  en  répondant  avec 
une  sévère  franchise  à  la  généreuse  ques- 
tion que  vous  daignez  me  faire. 

M.  de  Mondoville,  indignement  trompé 
sur  vos  sentimens ,  a  épousé  mademoiselle 
de  Vernon }  il  a  repoussé  le  bonheur  que 
j'espérais  pour  lui,  il  a  gâté  sa  vie,  mais 
il  faut  au  moins  qu'il  respecte  ses  devoirs; 
il  lui  restera  toujours  une  destinée  sup-* 


DELPHINE.  217 

portable  ,  tant  qu'il  n'aura  pas  perdu  l'es- 
time de  lui-même. 

Sans  pouvoir  deviner  le  secret  habile- 
ment conduit  dont  vous  avez  été  la  vic- 
time ,  je  n  ai  jamais  cru  que  vous  fussiez 
capable  de  tromper,  mais  j'ai  toujours  re- 
fusé de  m'expliquer  avec  Léonce  sur  ce 
sujet.  J'ai  reçu  une  lettre  de  lui  deux  jours 
avant  la  vôtre,  dans  laquelle  il  m'apprend 
quil  vous  a  écrit,  et  quil  vous  demande 
de  lui  dévoiler  ce  qu'il  commence  enfin  à 
entrevoir,  les  criminelles  ruses  de  mad.  de 
Vernon.  Il  se  contient  avec  vous,  me  dit-il 7 
mais  il  s'exprime  dans  sa  confiance  en  moi 
avec  une  telle  fureur,  que  je  frémis  du. 
parti  qu'il  prendra ,  quand  il  saura  la  con- 
duite de  madame  de  Vernon  envers  lui. 

Il  est  résolu  d'abord  de  défendre  à  mad. 
de  Mondoville  de  voir  sa  mère,  et  si  elle 
lui  désobéit,  il  veut  se  séparer  d'elle.  Il 
forme  encore  mille  autres  projets  extrava- 
gans  de  vengeance  contre  mad.  de  Ver- 
non. Je  ne  doute  pas  qu'il  ne  renonce  à  ce 
qui  serait  indigne  de  lui:  mais  tel  que  je  le 
connais,  je  suis  sur  qu'il  suivra  le  dessein 
qu'il  m'annonce,  de  forcer  mad.  de  Mou- 
Totnc  IL  1  o 


3l8  DELPHINE. 

doville  à  rompre  avec  sa  mère  5  quel  trou- 
ble cependant  ne  va-t-il  pas  en  résulter  ! 

Quelque  coupable  que  soit  mad.  de  Ver- 
non  ,  vous  la  plaindriez  dêtre  condamnée 
à  ne  jamais  revoir  sa  fille  ^  et  si ,  comme  je 
n'  en  doute  pas ,  mad.  de  Mondoville  croit 
de  son  devoir  de  s  y  refuser  5  quel  scandale 
que  la  séparation  de  Léonce  avec  sa  femme 
pour  une  telle  cause  !  c'est  vous  seule  7 
madame  5  qui  pouvez  encore  être  Fange 
sauveur  de  cette  famille ,  fange  sauveur 
de  celle  même  qui  vous  a  cruellement 
persécutée. 

Je  ne  me  permettrai  pas  de  vous  dicter 
la  conduite  que  vous  devez  tenir  5  j'ai  du 
seulement  vous  instruire  des  dispositions 
de  Léonce.  Il  est  impossible  ,  quand  il 
saura  tout ,  de  se  flatter  de  l'apaiser  }  il 
est  malheureusement  très— emporté  ,  et  ja- 
mais, il  faut  en  convenir,  jamais  un  homme 
n'a  été  offensé  à  ce  point  dans  son  amour 
et  dans  son  caractère.  Jugez  vous  même  ^ 
madame ,  de  ce  qu'il  importe  de  cacher  à 
Léonce  ,  jugez  des  sacrifices  que  votre 
âme  généreuse  est  capable  de  faire  !  Je  ne 
yous  demande  point  de  me  pardonner  :  car 


DELPHINE.  21Q 

je  crois  vous  honorer  par  ma  sincérité  au- 
tant que  vous  méritez  de  l'être,  et  mon 
admiration  respectueuse  donne  beaucoup 
de  force  à  cette  expression. 

P.    Barton. 


LETTRE   XXXV. 

Réponse  de  Delphine  à  M,  Barton, 
Paris  ,   ce  8  novembre. 

Vous  ne  savez  pas  quelle  douleur  vous 
m'avez  causée  !  je  croyais  pouvoir  le  dé- 
tromper, je  croyais  toucher  au  moment 
de  recouvrer  toute  son  estime  5  vous 
m'avez  montré  mon  devoir  ,  le  véritable 
devoir  ,  celui  qui  a  pour  but  d'épargner  des" 
souffrances  aux  autres}  je  lai  reconnu  ,  je 
m'y  soumets,  je  n'écrirai  point}  mais  souf- 
frez que  je  le  dise  ,  pour  la  première  fois 
j'ai  senti  que  je  m'élevais  jusqu'à  la  vertu  } 
oui  ,  c'est  de  la  vertu  qu'un  tel  sacrifice  9 
et  ce  qu'il  me  coûte  ,   mérite   le  suffrage 

d'un  honnête  homme  et  la  pitié  du  Ciel. 


220  DELPHINE, 

11  attend  ma  réponse  pour  un  jour  fixe , 
pour  le  vingt-cinq  novembre.  Mon  silence, 
dit-il,  sera  pour  lui  l'aveu  de  la  perfidie 
dont  on  m'avait  accuse'e  }  ne  pouvez-vous 
lui  écrire  que  ce  silence  est  un  mystère 
que  je  ne  veux  jamais  éclaircir  ,  mais  qu'il 
ne  doit  lui  donner  aucune  interprétation 
décisive  ?  ne  pouvez-vous  pas  lui  dire  au 
moins  que  je  pars  pour  le  Languedoc, 
d'où  je  ne  sortirai  jamais  ?  Est-ce  trop  de- 
mander, et  ne  defais-je  pas  ainsi,  faiblesse 
après  faiblesse ,  faction  que  je  nommais 
généreuse  ? 

Je  vous  laisse  l'arbitre  de  ce  que  vous 
pouvez  dire ,  vous  comprenez  ce  que  je 
sourire,  ce  que  je  souffrirai  toujours,  tant 
qu'il  me  croira  coupable.  Si  le  Ciel  vous 
inspire  un  moyen  de  me  secourir  sans  por- 
ter atteinte  au  bonheur  des  autres ,  vous  le 
saisirez:  j'ose  en, être  sûre  5  s'il  faut  me 
sacrifier,  je  vous  en  donne  le  pouvoir,  je 
saurai  vous  en  estimer.  Je  dépose  entre  vos 
mains  la  promesse  de  m'éloigner,  de  ne 
point  écrire  ,  de  ne  rien  me  permettre 
enfin  pour  moi-même,  que  de  vous  de- 
mander quelquefois  si  vous  avez  affaibli 


DELPHINE.  221 


dans  le  cœur  de  Léonce ,   la  juste  haine 
qu'il  va   de  nouveau  ressentir  contre  moi. 


LETTRE    XXXYI. 

Madame  (V Artenas  à  Delphine, 

Paris ,   10   novembre. 

J'ai  pass<:  hier  chez  vous  ,  ma  chère  Del- 
phine, mais  en  vain,  votre  porte  est  tou- 
jours fermée.  Je  suis  obligée  de  partir  pour 
ma  terre  près  de  Fontainebleau  .  mais  je 
ne  veux  pas  différer  à  vous  demander  de 
réapprendre  les  eauses  d'un  événement 
qui  occupe  toute  la  société  de  Paris.  Vous 
êtes  brouillée  avec  madame  de  Yernon  , 
vous  ne  vous  voyez  pli»,  je  crois  bien  ai- 
sément qu'elle  a  tort  .  et  que  vous  avez 
raison,  mais  pourquoi  vous  brouiller  a\  ee 
elle  F  pourquoi  vous  brouiller  avec  \><v— 
sonne  ?  relu  peut  avoir  les  plus  graves  in- 
convéniens. 

A  ous  avez  découvert  qu'elle  vous  trom- 
pait, il  y  a  Loog-*-tempe  (|ue  je  m'en  serais 
doutée  à  votre  place  j  mais  c'est  précisé— 


222  DELPHINE. 

ment  parce  qu'elle  a  un  caractère  adroit  et 
dissimulé  ,  qu'il  était  sage  de  la  ménager  : 
votre  conduite  a  été  le  contraire  de  ce 
qu'elle  devait  être  :,  il  fallait  ne  pas  l'aimer 
avec  tant  d'aveuglement  avant  la  décou- 
verte ,  et  ne  pas  rompre  depuis  avec  tant 
de  véhémence.  Mad.  de  Ternon  est  établie 
à  Paris  depuis  beaucoup  plus  long— temps 
que  vous }  elle  y  a  beaucoup  plus  de  rela- 
tions ,  et  vous  savez  qu'on  est  toujours  ici 
soutenu  par  ses  parens ,  non  parce  qu'ils 
vous  aiment,  mais  parce  qu'ils  regardent 
comme  un  devoir  de  vous  justifier.  Il  y  a 
si  peu  de  véritable  amitié  dans  le  grand 
inonde,  qu'encore  vaut-il  mieux  compter 
sur  ceux  qui  se  croient  obligés  à  vous  dé- 
fendre ,  que  sur  ceux  qui  le  font  volontai- 
rement. Tous  allez  vous  trouver  nécessai- 
rement mal  avec  votre  famille,  si  vous  ne 
voyez  plus  mad.  de  Yernon j  car  mad.  de 
Mondoville  ,  dans  cette  circonstance,  ne 
se  séparera  sûrement  pas  de  sa  mère.  Il 
faut  tâcher  de  vous  raccommoder  avec  tout 
cela  :  pensez-en  ce  que  j'en  pense ,  mais 
soyez  avec  madame  de  Yernon  dans  une 
bonne  mesure,  quoique  sans   fausseté. 


DELPHINE. 


223 


Les  hommes  peuvent  se  brouiller  avec 
qui  ils  veulent,  un  duel  brillant  répond  à 
tout 5  cette  magie  reste  encore  au  cou- 
rage, il  affranchit  honorablement  des  liens 
qu'impose  la  soc iéte  }  ces  liens  sont  les 
plus  subtils  ,  et  cependant  les  pins  difficiles 
à  briser.  Une  jeune  femme  sans  père  ou 
suis  mari,  quelque  distinguée  qu'elle  soit 7 
n'a  point  de  force  réelle  ni  de  place  mar- 
quée au  milieu  du  monde.  Il  faut  donc  se 
tirer  d'affaire  habilement,  gouverner  les 
bons  sentimens  avec  encore  plus  de  soin 
que  les  mauvais ,  renoncer  à  cette  exalta- 
tion romanesque  qui  ne  convient  qu'à  la 
vie  solitaire,  et  se  préserver  surtout  de  ce 
naturel  inconsidéré,  la  première  des  grâ- 
ces en  conversation ,  la  plus  dangereuse  des 
qualités    en  fait  de    conduite. 

\  ous  aimez,  quoique  vous  en  puissiez 
dire,  le  mouvement  et  la  variété  de  la  so- 
ciété de  Paris  }  sachez  donc  vous  mainte- 
nir dans  cette  société',  sans  donner  prise 
sur  vous  à  personne.  Avant  les  chagrins 
que  vous  avez  éprouvés,  vous  aimiez  aussi, 
et  cela  devait :  être ,  les  succès  sans  exem- 
ple que  vous  obteniez  toujours  quand  on 


224  DELPHINE. 

tous  voyait,  et  quand  on  vous  entendait. 
Défiez-vous  de  ces  succès }  qu  ils  vous  ren- 
dent d  autant  plus  prudente ,  car  en  exci- 
tant l'envie ,  ils  vous  obligent  à  craindre 
mad.  de  Yernon.  Je  pourrais,  moi,  rue 
brouiller  avec  elle  :y  nous  sommes  à  force 
égale,  vieille  et  oubliée  que  je  suis  5  mais 
vous,  la  plus  belle,  la  plus  jeune,  la  plus 
aimable  des  femmes  ,  on  croira  tout  ce  que 
mad.  de  \ernon  dira  contre  vous,  et  pour 
ne  vous  rien  cacher,  on  le  croit  déjà. 

J'avais  commencé  ma  lettre  avec  l'in- 
tention de  vous  laisser  ignorer  ce  que  mad. 
de  \ernon  allègue  en  sa  faveur  :y  mais  je 
réfléchis  qu  il  faut  que  vous  connaissiez 
tous  les  motifs  qui  doivent  diriger  votre 
conduite.  Elle  prétend  que  vous  l'aviez 
chargée  d'engager  Léonce  à  vous  épouser , 
que  depuis  l'esclandre  du  duel  de  M.  de 
Serbellane  il  ne  Ta  pas  voulu,  et  que 
vous  ne  lui  avez  jamais  pardonné  son  in- 
fructueuse négociation.  Elle  affirme  que 
vous  avez  dit  à  tout  le  monde  un  mal  abo- 
minable d'elle ,  et  que  vous  lui  avez  re- 
proché de  prétendus  services  avec  indé- 
licatesse et  amertume.  Jugez  combien  les 


DELPHINE.  £&5 

ingrats  et  ceux  qui  auraient  envie  de  l'être  5 
trouvent  mauvais  qu'on  se  souvienne  des 
services  qu'on  a  rendus!  Elle  assure  enfin 
que  c'est  elle  qui  n'a  plus  voulu  vous  voir , 
parce  que  vous  ne  veniez  dans  sa  maison 
que  pour  vous  faire  aimer  du  mari  de  sa 
fille,  et  cette  dernière  accusation  lui  ral- 
lie toutes  les  dévotes.  Vous  voyez  qu'elle 
sait  se  concilier  les  bons  et  les  mn  bans , 
et  de  plus.,  celte  nombreuse  classe  d'indil- 
férens  paisibles,  qui,  ayant  beaucoup  plus 
entendu  parler  de  madame  d'AIbémar  (pie 
de  madame  de  Vernon,  croient  qu'il  est 
de  leur  dignité  de  gens  médiocres ,  de  blâ- 
mer celle  qui  a  le  plus  d'éclat. 

Ne  vous  exagérez  pas  cependant  feffet 
des  discours  de  madame  de  Vernon,  nous 
sommes  en  état  de  nous  en  défendre } 
mais  il  est  indispensable  que  vous  com- 
menciez par  vous  raccommoder  avec  elle, 
et  je  vous  réponds  qu'elle  ne  demande- 
rait pas  mieux }  car  dans  toutes  ces  que- 
relles ,  en  présence  du  tribunal  de  l'opi- 
nion, cliacun  a  peur  de  l'autre.  Retournez 
à  ses  soupers,  cessez  de  lui  faire  aucun 
reproche,  n'en  dites  plus  aucun  mal.  et 
IL 


Hl6  DELPHINE, 

si  elle  continue  à  chercher  à  vous  nuire, 
je  me  charge,  moi,  de  lui  jouer  quelques 
tours  de  vieille  guerre.  Je  connais  les  ruses 
de  madame  de  Yernon  ,  je  ne  m'en  sers 
pas,  mais  j'en  sais  assez  pour  les  dévoi- 
ler, et  elle  vous  ménagera  quand  elle  ap- 
prendra que  vos  qualités  vives  et  brillantes 
sont  sous  la  protection  de  ma  prudence 
et  de  mon  sang-froid.  Adieu ,  ma  chère 
Delphine  ,  suivez  mes  conseils ,  et  tout 
ira  bien. 


LETTRE    XXXYIL 

Delphine  à  Madame  d'Artenas. 

Paris,    14   novembre. 

J  e  suis  touchée  ,  madame  ,  de  l'intérêt 
que  vous  voulez  bien  me  témoigner ,  mais 
je  ne  puis  suivre  le  conseil  que  vous  avez 
la  bouté  de  me  donner.  J'ai  aimé  tendre- 
ment mad.  de  Yernon ,  comment  me  se- 
rait-il possible  de  renouer  avec  elle  par 
des  motifs  tirés  de  mon  intérêt  personnel  ? 
Je  suis  bien  peu  capable  de  cette  conduite3 


DELPHINE.  22*] 

même  avec  les  indifférens*  mais  j'aurais 
une  répugnance  invincible  à  dégrader  les 
sentimens  que  j'ai  éprouvés.,  en  les  sou- 
mettant à  des  calculs.  Comment  pourrais- 
je  revoir  avec  calme  ,  dans  les  rapports 
communs  du  monde ,  une  personne  qui 
a  été  l'objet  de  ma  plus  tendre  amitié  ,  et 
qui  s'est  montrée  ma  plus  cruelle  ennemie? 
Non  ,  la  société  ne  vaut  pas  ce  qu'il  en 
coûterait,  pour  torturer  à  ce  point  son 
caractère  naturel  *,  de  tels  efforts  feraient 
plus  que  contraindre  les  mouvemens  vrais 
du   cœur,   ils  finiraient  par  le  dépraver. 

Je  suis  singulièrement  blessée  ,  je  l'a- 
voue, des  discours  que  mad.  de  Yernon 
tient  sur  moi*  mais  c'est  précisément  paire 
que  ces  discours  sont  écoutés,  que  je  ne 
veux  pas  me  rapprocher  d'elle.  J'aurais 
peut— être  été  assez  faible  pour  le  désirer  , 
s'il  était  arrivé  ce  qui  ,  je  crois  ,  était 
juste  ,  si  c'était  elle  seule  qu'on  avait  blâ- 
mée} mais  puisqu'elle  m'accuse  et  qu'on 
la  soutient,  puisque  j'ai  quelque  chose 
encore  à  craindre  d'elle,  j,e  ne  la  reverrai 
jamais. 

C'est   auprès  de  vous ,  madame  ,  que  fe 


528  DELPHINE. 

voudrais  me  justifier.  Mad.  de  Yernon  m'a 
reproche  d'avoir  dit  du  mal  d'elle^  et  vous 
me  conseillez  de  la  ménager  $  tous  ces  mots 
me  paraissent  bien  étranges,  dans  un  sen- 
timent de  la  nature  de  celui  que  j'avais 
pour  mad.  de  Yernon  !  une  seule  fois  j'ai 
parle  d'elle  avec  amertume  j  en  madrés— 
saut  à  une  personne  qui  Faime  beaucoup  , 
et  que  je  rattachais  à  elle  au  lieu  de  l'en 
détacher,  par  la  vivacité  même  qui  me 
donnait  l'air  d'avoir  tort.  Tous  n'aimez  pas 
mad.  de  Yernon,  et  je  m'interdis  de  vous 
en  parler,  à  vous,  que  je  désirerais  si  vi- 
vement éclairer  sur  les  absurdes  calomnies 
dont  je  suis  l'objet. 

J'ai  reproché  à  mad.  de  Yernon  les  ser- 
vices que  je  lui  ai  rendus;  et  tous  les  ser- 
vices du  monde ,  dit-elle  ,  sont  effacés  par 
les  reproches.  Yous  sentez  aisément ,  ma- 
dame ,  combien  il  serait  facile  de  se  dé- 
gager ainsi  de  la  reconnaissance.  On  bles- 
serait le  cœur  d'une  personne  qui  se  se- 
rait conduite  généreusement  envers  nous  5 
elle  s'en  plaindrait,  et  l'on  dirait  ensuite  v 
que  toutes  ses  actions  sont  effacées  par  ses 
paroles.  Mais  ce  nVst  pas  de  cela  dont  il 


DELPHINE.  22g 

s^agît  entre  mad.  de  Yernon  et  moi  ;  si  ie 
lui  ai  reproché  son  ingratitude  5  c'est  celle 
du  cœur  dont  je  l'ai  accusée  ,  et  c'est  en 
confondant  ensemble,  en  plaçant  sur  la 
même  ligne ,  le  jour  où  je  lui  ai  serre  la 
main  avec  tendresse,  et  celui  où  j'aurais 
engagé  la  moitié  de  ma  fortune  pour  elle, 
que  j'ai  eu  le  droit  de  lui  rappeler  tout  ce 
qui  lui  a  prouvé  que  je  l'aimais* 

Je  rougis  jusqu'au  fond  de  l'a  me  des 
autres  torts  quelle  m'impute}  mais  si  je 
les  repoussais ,  ce  serait  alors  que  je  se- 
rais vraiment  blâmable  ^  je  nuirais  à  m  ad. 
de  Yernon  ,  et  jusqu'à  présent  vous  voyea 
que  j'ai  trouvé  le  secret  de  ne  nuire  qu'à 
moi-même,  je  m'en  applaudis.  Je  ne  veux 
pas  ménager  mad.  de  A  ernon  par  les  mo- 
tifs que  vous  me  présentez  ;  je  ne  veux 
point  la  désarmer ,  mais  je  craindrais  en- 
core de  lui  faire  du  mal  \  hélas  !  elle  ap- 
prendra bientôt  à  quel  point  je  l'ai  craini  ! 

Mes  plaintes  contre  elle  ,  quand  je  m'en 
permets,  ont  toutes  un  caractère  de  sen- 
sibilité romanesque,  qui,  vous  le  savez , 
n'associera  pas  la  société  de  Paris  à  mon 
ressentiment  Je  ne  suis  pas  ^différente 


23ô  DELPHINE. 

au  blâme  de  cette  société}  mais  je  ne  ferai  ^ 
pour  m'y  soustraire,  que  ce  que  je  ferais 
pour  la  satisfaction  de  ma  conscience  5  la 
vérité  doit  nous  valoir  le  suffrage  des  au- 
tres ,  ou  nous  apprendre  à  nous  en  passer. 

Je  mettrais  peut-être  plus  de  prix  à  l'opi- 
nion j  si  j'étais  unie  à  la  destinée  d'un 
homme  qui  me  fut  cher}  mais  condamnée 
à  vivre  seule ,  à  supporter  seule  mon  sort , 
je  n'ai  point  d'intérêt  à  me  défendre}  qui 
jouirait  de  mon  triomphe,  si  je  le  rempor- 
tais ?  et  nest-il  pas  assez  sage  de  ne  point 
lutter  contre  la  méchanceté  des  hommes, 
quand  Ton  n'a  d'autre  bien  à  espérer  de 
ses  efforts ,  que  quelques  douleurs  de 
moins?  Cette  indifférence  sur  ce  qu'on  peut 
dire  de  moi ,  m'est  beaucoup  plus  facile 
maintenant ,  que  je  suis  résolue  à  quitter 
Paris.  Je  vais  in  enfermer  pour  toujours 
dans  la  retraite  où  vit  ma  belle-sœur  5  j'y 
emporterai  le  souvenir  le  plus  tendre  de 
vos  bontés,  et  le  regret  de  n'en  avoir  pas 
joui  plus  long— temps. 

Delphine  d'Albéjuar- 


DELPHINE. 


23  1 


LETTRE    XXXVIII. 

Réponse    de    madame    d? Artenas  à 
Delphine, 

Fontainebleau,  ce  19  novembre. 

Vous  prenez  beaucoup  trop  vivement , 
ma  clière  Delphine,  les  peines  passagères 
de  la  vie  î  que  de  candeur ,  de  noblesse 
et  de  bonté  dans  votre  lettre,  mais  que 
vous  êtes  encore  jeune!  Je  ne  me  souviens 
pas,  en  vérité  ,  d'avoir  eu  cette  bonne-foi 
dans  mon  enfance,  et  je  ne  suis  pourtant, 
Dieu  merci  !  ni  méchante,  ni  fausse  :  mais 
j'ai  vécu  au  milieu  du  monde,  et  je  suis 
détrompée  du  plaisir  d'être  dupe. 

Quoi  qu'il  en  soit,  je  ne  veux  pas  exig<  1 
de  vous  ce  qui  serait  trop  opposé  à  votre 
caractère ,  et  nous  atteindrons  au  même 
but  par  une  conduite  négative.  Dans  la 
société  de  Paris  ce  qu'on  ne  lait  pas ,  vaut 
presque  toujours  autant  que  ce  qu'on 
pourrait  faire.  Tous  ne  passerez  point 
votre  vie  dans  le  Languedoc,  mais  vous  y 


232  DELPHINE. 

resterez  six  mois }  pendant  ce  temps  tout 
sera  oublie.  On  vous  a  accueillie  avec  trans- 
port à  votre  arrive'e  a  Paris  3  c^est  à  pre'- 
sent  le  tour  de  l'envie;  quand  vous  re- 
viendrez ,  on  sera  las  de  l'envie  même ,  et 
curieux  de  vous  revoir  5  et  comme  rien  de 
ce  qu'on  a  dit  n'a  pu  laisser  de  trace  5  on 
ne  s'en  souviendra  plus  :  ce  n'est  pas  pour 
de  telles  causes  que  la  réputation  se  perd  : 
si  vous  e'prouviez  ce  malheur,  quelque 
injuste  qu'il  put  être ,  votre  philosophie  ne 
tiendrait  pas  contre  lui ,  il  a  des  pointes 
trop  acérées  :  mais  il  n'en  est  pas  question  , 
et  je  vous  reponds  de  réparer  cet  hiver  , 
et  ce  que  le  duel  de  M.  de  Serbellane  a 
fait  dire,  et  ce  que  mad.  de  Vernon  y  a 
ajoute. 

Je  vous  demande  seulement  de  vous 
arrêter  dans  ma  terre ,  qui  est  sur  votre 
route  en  allant  à  Montpellier.  Ma  nièce  , 
pour  qui  vous  avez  été  si  bonne,  et  que 
vous  avez  rendue  raisonnable,  vous  en 
prie  instamment  ;  j'ose  l'exiger  de  vous. 


DELPHINE.  203 


LETTRE     XXXIX. 

Delphine  à  mademoiselle  (Tyllbémar. 

Fontainebleau  ,  ce  2j  novembre. 

J'ai  déjà  fait  vingt  lieues  pour  me  rap- 
procher de  vous,  ma  chère  Louise,  mon 
voyage  est  commence,  je  suis  partie  de 
Paris ,  je  ne  reverrai  plus  les  lieux  ou  j'ai 
connu  Léonce^  je  les  ai  quittés,  le  jour 
même  où,  rempli  de  mon  souvenir,  il 
attendait  à  deux  cents  lieues  de  moi  la 
réponse  qui  devait  me  justifier,  et  je  ne 
l'ai  pas  faite  cette  réponse  !  Ah  !  d'où  ^  lent 
qu'un  sacrifice  si  grand  ne  me  donne  point 
le  repos  que  Ton  doit  attendre  de  la  sa- 
tisfaction de  sa  conscience  P  Hélas  !  les 
peines  de  l'amour  étouffent  toutes  les 
jouissances  attachées  à  l'accomplissement 
du  devoir,  et  le  bonheur  succombe  alors 
même  que  la  vertu  résiste.  N'importe  ,  ce 
n'est  pas  pour  noiiv  propre  avantage  que 
tant  de  nobles  facultés  nous  ont  été  -loii- 
nées  ,   c'est  pour  seconder   la  pensée    do 


234  DELPHINE. 

l'Etre  suprême  en  épargnant  du  mal ,  en 
faisant  du  bien  sur  la  terre  à  tous  les  êtres 
qu'il  a  crées. 

J'ai  regretté  M.  de  Lebeusei  en  quit- 
tant Paris,  je  Tarais  vu  tous  les  jours  qui 
ont  précédé  mon  départ }  il  craignait  que 
ma  dernière  conversation  avec  sa  femme 
ne  meut  éloigné  d'elle,  et  il  paraissait 
mettre  du  prix  à  nous  rapprocher}  j'ai 
promis  de  rester  en  correspondance  avec 
lui  :  c'est  un  homme  d'un  esprit  si  étendu , 
il  a  réfléchi  si  profondément  sur  les  sen— 
timeus  et  les  idées ,  que  peut-être  il  cal- 
mera mon  çogur  en  réaccoutumant  à  con- 
sidérer la  vie  sous  un  point  de  vue  plus 
généraL 

Mad.  d'Artenas  veut  que  je  passe  huit 
jours  ici  dans  sa  terre,  qui  est  agréable- 
ment située  au  milieu  de  la  forêt  de  Fon- 
tainebleau }  j'ai   cédé  à  ses  instances  ,    et 

surtout  à  celles.de  sa  nièce,  mad.  de  R 

Elle  a  mis  beaucoup  de  délicatesse  à  ne 
jamais  me  rechercher  à  Paris ,  et  semble 
attacher  un  grand  prix  à  ces  jours  passés 
avec  elle  :  je  ne  continuerai  donc  mon 
voyage  vers  vous,   que  dans  huit  jours. 


DELPHINE. 


235 


Mail,  de  Mondoville  est  venue  me  voir  à 
Paris,  un  soir  que  j'étais  à  Bellerive  5  je 
lui.  ai  rendu  le  lendemain  sa  visite,  mais 
en  réassurant  auparavant  qu'elle  n y  était 
pas  ^  je  craignais  d'y  trouver  sa  mère ,  et 
j'avais  raison  d'avoir  peur  de  l'émotion  que 
j'éprouverais,  si  j'en  juge  par  relie  que 
m'a  causée  le  seul  moment  où,  depuis 
notre  rupture,  j'aie  entrevu  madame  de 
Yernon. 

Je  sortais  de  Paris,  ee  matin,  avec  ma 
voiture  chargée  pour  le  voyage,  et  con- 
duite par  des  chevaux  de  poste  ;  les  pos- 
tillons,  en  tournant,  accrochèrent  assez 
violemment  un  carrosse  à  deux  chevaux^ 
inquiète,  je  m'avançai  pour  voir  s  il  ne— 
tait  pas  renversé  5  j'aperçus  dans  ce  car- 
rosse mad.  de  Yernon  seule,  et  la  tête 
appuyée  cou  ire  un  des  cotes  de  la  voiture. 
Je  ne  sais  si  c'était  l'imagination  ou  la  vé- 
rité, mais  je  la  trouvai  singulièrement  pâle 
et  défaite,  un  cri  d'étonnement  m'échappa 
en  la  voyant}  elle  me  regarda  d'un  air  qui 
me  parut  triste  et  doux  ;  vous  l'avouerai- 
je?  un  mouvement  in\  olontaire  me  lit  por- 
ter ma  main  au  cordon  de  la  voiture  pour 


236  DELPHINE. 

Farrêter;  il  ny  en  avait  point ,  et  les  che- 
vaux m'avaient  déjà  emportée  à  cent  pas 
d'elle  5  mais  je  sentis  par  cette  épreuve  et 
par  l'émotion  qu'elle  me  causa  le  reste  du 
jour  5  combien  j'avais  eu  raison  en  évitant 
de  revoir  madame  de  Yernon. 

Les  souvenirs  d'une  longue  et  tendre 
amitié  se  renouvellent  toujours,  quand  on 
se  représente  celle  que  Ion  a  aimée  comme 
souffrante  ou  malheureuse^  mais  je  sais 
trop  bien  que  rnad.  de  Yernon  ne  me  re- 
grette point,  îïa  pas  besoin  de  moi,  et  je 
m  éloigne  d'elle,  sans  avoir,  à  cet  égard, 
le  moindre  doute. 


LETTRE    XL. 

Delphine  à  mademoiselle  a" Albémar. 

Fontainebleau,  ce  2j  novembre. 

/\h!  mon  Dieu!  que  j'étais  loin  de  pré- 
voir l'événement  qui  me  rappelle  à  l'instant 
même  à  Paris.  La  pauvre  mad.  de  Ver— 
non  !  il  ne  me  reste  plus  de  traces  de  mon 
ressentiment  contre  elle  7  je  me  reproche 


DELPHINE.  23 


même....  je  ne  sais  ce  que  je  me  reproche} 
niais  je  serai  bien  malheureuse  d'avoir  été 
brouillée  avec  elle  ,  si  je  ne  puis  la  revoir 
encore ,  la  soigner ,  lui  prouver  que  j'ai 
tout  oublié.  Je  crains  de  perdre  un  moment 
même  avec  vous ,  ma  chère  Louise,  je 
vous  envoie  la  lettre  de  mad.  de  Mondo— 
ville ,  et  je  pars. 

Madame  de  Mondoville  à  madame 
d'Albémar. 

Paris,   ce   26   novembre. 

J'ai  à  vous  annoncer,  ma  chère  cousine  , 
un  cruel  malheur  :  cette  nuit ,  ma  mère  a 
pris  un  vomissement  de  sang,  qui  ne  s'est 
point  arrêté  pendant  plusieurs  heures,  et 
que  les  médecins  regardent  comme  mortel } 
sa  poitrine  est  déjà  très-attaquée  depuis 
plusieurs  mois,  par  des  veilles  continuelles -, 
Ton  croit  ce  dernier  accident  sans  remède 
dans  son  état,  et  le  péril  même  en  parait 
extrêmement  prochain.  Elle  avait  tout— à— 
fait  perdu  connaissance  vers  la  lin  de  la 
nuit}  en  revenant  à  elle,  elle  a  lait  quelques 
questions  à  sou  médecin,  et  comprenant 


238  DELPHINE. 

parfaitement  sa  situation,  elle  lui  a  dit ^ 
avec  Fair  le  plus  calme  et  le  plus  doux  : 
—  J'aurais  besoin,  monsieur,  de  trois  ou 
quatre  jours  pour  régler  divers  intérêts, 
donnez— moi  les  remèdes  qui  peuvent  me 
soutenir }  peu  importe ,  comme  vous  le 
sentez  bien,  s'ils  conviennent  au  fond  de 
la  maladie ,  elle  est  jugée ,  elle  est  sans 
ressources  5  mais  indiquez— moi  ce  qu'il 
faut  faire  pour  avoir  un  peu  de  force  jus- 
ques  à  la  fin  de  ma  vie,  je  vous  en  serai 
sensiblement  obligée.  —  Alors  se  retour- 
nant vers  moi ,  elle  me  dit  :  —  C'est  pour 
voir  mad.  d'Albémar ,  que  je  souhaite  en- 
core de  vivre  quelques  jours  5  je  l'ai  ren- 
contrée hier  matin  partant  pour  Montpe- 
lier,  je  crois  qu'un  courier  peut  la  re- 
joindre, faites-le  partir  à  l'instant}  je  con- 
nais son  cœur ,  je  suis  sûre  qu'elle  n'hé- 
sitera pas  à  revenir ,  dites-lui  seulement 
mon  désir  et  mon  état.  —  Je  crois  comme 
ma  mère ,  ma  chère  cousine ,  que  vous 
êtes  trop  bonne  pour  hésiter  à  satisfaire 
les  vœux  d'une  femme  mourante ,  quand 
même,  ce  que  j'ai  toujours  voulu  ignorer  , 
vous  croiriez  avoir  à  vous  plaindre  d'elle. 


DELPHINE.  239 

Vous  n'avez  pas  un  moment  à  perdre  pour 
lui  donner  la  satisfaction  de  vous  revoir  ? 
et  pour  contribuer  au  salut  de  son  âme } 
car  je  ne  doute  pas  que  ,  maigre  nos  dif- 
férences d'opinion,  vous  ne  vous  joigniez 
à  moi  pour  l'engager  à  remplir  les  devoirs 
sacrés  dont  dépend  son  bonheur  à  venir  : 
c'est  le  premier  intérêt  dont  je  veux  vous 
parler  }  vous  lui  ferez  plus  d'impression 
que  moi,  si  vous  vous  joignez  à  mes  ins- 
tances 5  vous  ne  voulez  pas  ,  j'en  suis  sûre  5 
exposer  ma  pauvre  mère  à  mourir  sans 
avoir  reçu  les  secours  de  la  religion.  Je 
retourne  auprès  d'elle,  et  je  vous  attends 
impatiemment.  Sans  ma  confiance  en  Dieu , 
la  douleur  que  je  ressens  me  paraîtrait 
bien  pénible  à  supporter.  Adieu,  ma  chère 
cousine,  je  viens  de  demander  qu'on  fit 
dans  mon  couvent  des  prières  pour  ma 
mère }  je  les  ai  obtenues,  j'y  joins  les 
miennes,  j'espère  que  vous  rendrez  les 
vôtres  efficaces  ,  en  vous  réunissant  à  moi  7 
dans  les  pieux  efforts  qui  me  sont  com- 
mandes. 


2-4°  DELPHINE. 


LETTRE    XLI. 

Delphine  à  mademoiselle  cV Albémar. 

Paris,  ce  29  novembre. 

Hille  vit  encore,  ma  chère  Louise, 
c'est  tout  ce  que  je  puis  vous  dire;  je  n1  ai 
point  d'espérance  ,  et  jamais  je  n  aurais 
eu  plus  besoin  d'en  concevoir.  Je  me 
suis  rattachée  à  mad.  de  Yernon ,  par  des 
sentimens  qui  ne  sont  pas  en  tout  sem- 
blables à  ceux  que  j'éprouvais  pour  elle  , 
mais  la  pitié  les  rend  aussi  tendres.  Que 
ne  puis-je  prolonger  ses  jours  !  si  elle  re- 
venait de  son  état  maintenant ,  elle  se 
corrigerait  de  ses  défauts ,  parce  qu  elle 
serait  éclairée  sur  ses  erreurs;  mais  ,  hélas  ! 
il  semble  que  la  nature  ne  donne  sa  plus 
terrible  leçon  que  la  dernière,  et  ne  permet 
pas  de  faire  servir  à  la  vie  les  sentimens 
qu'ont  inspirés  les  approches  de  la  mort. 

Je  puis  vous  écrire  ,  pendant  que  mad. 
de  Yernon  essaie  de  se  reposer  3  on  lui 


DELPHINE.  A.\\ 

a  expressément  défendu  de  parler,  ce 
qui  m'oblige  à  rn  éloigner  souvent  délie. 
Votre  intérêt  sera  douloureusement  cap- 
tivé par  le  récit  de  la  conduite  qu'elle 
tient }  vous  serez  aussi  5  je  le  crois ,  bien 
frappée  de  la  singulière  lettre  qu'elle  m'a 
écrite  :  je  vous  l'envoie  en  vous  priant  de 
me  la  conserver}  oh!  que  le  cœur  humain 
est  inattendu  dans  ses  développemens  l 
Jes  moralistes  méditent  sans  cesse  sur 
les  passions  et  les  caractères ,  et  tous 
les  jours  il  s'en  découvre  que  la  ré- 
flexion n'avait  pas  prévus  5  et  contre  les— 
quelles  ni  l'âme  ni  l'esprit  n'ont  été  mis  eu 
garde. 

Je  suis  arrivée  hier  chez  mad.  de  Ver- 
non,  et  j'éprouvais,  en  entrant  chez  elle, 
tous  les  genres  d'émotion  réunis  !  rem- 
barras mêlé  à  la  plus  profonde  pitié ,  un  in- 
térêt véritable,  joint  à  de  l'incertitude  sur 
les  témoignages  que  j'en  devais  donner. 
J'avais  su  par  un  courrier  que  j'envoyai  à 
l'avance,  que  madame  de  A  ernon  était  un 
peu  mieux  ,  mais  toujours  dans  un  grand 
danger.  Je  montai  les  escaliers  en  trem- 
blant ,  madame  de  Mondoville  vint  au-dc- 

Tome  IL  1 1 


ù^2  DELPHINE. 

vant  de  moi  :  —  Ma  mère  était  bien  impa- 
tiente de  vous  voir,  me  dit-elle ^  elle  vous 
a  écrit  hier  tout  le  jour,  quoiqu'on  lui  eût 
interdit  cette  occupation }  elle  a  mis  en 
ordre  ses  affaires}  venez,  vous  la  trouve- 
rez plus  touchante  que  jamais  elle  ne  Ta 
été}  mais  jusqu'à  présent  je  n'ai  pu  lui 
faire  encore  entendre  qu'elle  est  assez  dan- 
gereusement malade  pour  se  confesser. 
Les  médecins  disent  que  l'effrayer  sur  son 
état  pourrait  lui  faire  mal}  mais  qui,  juste 
Ciel  !  oserait  prendre  sur  soi  de  ménager 
son  corps  aux  dépens  de  son  âme?  Je  vous 
en  avertis ,  je  lui  parlerai ,  si  vous  ne  \  ous 
en  chargez  pas.  —  Attendez  de  grâce,  ré- 
pondis-je  à  madame  deMondoville,  que  je 
nie  sois  entretenue  avec  votre  mère. 

—  Matilde  me  conduisit  enfin  chez  la 
pauvre  malade,  la  chambre  était  obscure, 
à  travers  le  jour  sombre  qui  féclairait,  j'a- 
perçus madame  de  Vernon  couchée  sur 
un  canapé,  les  cheveux  détachés,  vêtue 
de  blanc ,  et  d'une  pâleur  effrayante.  Elle 
vit  l'émotion  que  j'éprouvais  :  —  Remet- 
tez-vous, ma  chère  Delphine,  me  dit- 
elle  ,  c'est  bon  à  vous  d'être  si  troublée. 


DELPHINE.  243 

~-  Je  pris  sa  main  et  je  la  baisai  tendre- 
ment 5  elle  me  fit  signe  de  m'asseoir,  et 
m'adressa  d'abord  des  questions  indifférent 
tes  sur  mon  voyage,  sur  le  lieu  où  le  cour- 
rier  m'avait  rencontrée ,  sur  la  santé  dcj 
madame  d'Artenas,  etc.  Je  répondis  à  tout 
par  des  monosyllabes,  n'osant  commen- 
cer moi-même  à  lui  parler  de  son  état ,  et 
souffrant  cruellement  néanmoins  de  pren- 
dre part  à  des  conversations  si  étrangères 
au  sentiment  qui  m'occupait.  Sa  fille  se 
leva  et  nous  laissa  seules*  je  crus  qu'elle 
allait  me  parler  avec  confiance ,  mais  con- 
tinuant à  l'éviter  5  elle  me  raconta  sort 
accident,  les  suites  qu'il  devait  avoir ,  la. 
certitude  qu'elle  avait  de  mourir  dans  trois 
ou  quatre  jours  ,  avec  une  simplicité  et 
un  calme  tout-à-fait  semblable  à  sa  ma- 
nière habituelle,  à  cette  manière  qui  lui 
donnait  toujours,  soit  dans  le  sérieux,  soit 
dans  la  plaisanterie ,  de  la  grâce  et  de  la 
dignité. 

Elle  prit  son  mouchoir  en  me  parlant; 
Tapprocha  de  sa  bouche,  et  le  reposa  s  .11s 
s'interrompre  sur  la  table;  je  le  vis  plein  de 
sang,  je  tressaillis,  et  penchant  ma  tête  sur 


^44  DELPHINE. 

sa  main,  je  fondis  en  larmes,  en  rappe- 
lant plusieurs  fois  du  nom  que  j'aimais  à 
lui  donner,  Sophie  ,  ma  chère  Sophie  !  — ■ 
Gene'reuse  Delphine,  me  dit-elle,  vous 
m'aimez  encore}  ah  !  cela  vaut  mieux  que 
vivre!  Je  vous  ai  écrit,  ajouta-t-elle ,  afin 
d'éviter  une  conversation  trop  pénible 
pour  nous  deux  ,  ma  lettre  contient  tout 
ce  que  je  pourrais  dire}  je  n'ai  pas  pre'ten- 
du  me  justifier  ,  mais  vous  expliquer  ma 
conduite  par  mon  caractère  et  ma  ma- 
nière de  voir.  Vous  ne  trouverez  pas  peut- 
être  mes  sentimens  meilleurs  après  cette 
explication  ,  mais  vous  comprendrez  com- 
ment ils  sont  dans  la  nature  ;  et  si  je  vous 
montre  les  causes  des  plus  grands  torts 
vous  serez  un  peu  plus  disposée  à  les  par- 
donner. Ce  que  je  vous  demande  instam- 
ment, c'est,  après  avoir  lu  cette  lettre  ,  de 
n'en  pas  causer  avec  moi;  j'ai  toujours 
craint  les  fortes  émotions ,  je  ne  suis  pas 
assez  contente  de  moi,  pour  aimer  à  m'a- 
bandonner  à  mes  mouvemens,  ni  à  ceux 
des  autres.  Le  repentir  seul  convient  à  ma 
situation  et  je  ne  veux  pas  m'y  livrer }  je 
suis  mieux  en  tout  quand  je  me  contiens  , 


DELPHINE.  2^5 

et  F  entraînement  me  fait  mal.  Ecrivez- 
moi  seulement  deux  lignes .;  qui  me  disent 
que  vous  conserverez  un  souvenir  encore 
doux  de  votre  ancienne  amie:,  je  les  met- 
trai ces  deux  lignes  sur  ma  poitrine  déjà 
mortellement  atteinte,  et  ce  remède  me 
fera  peut-être  mourir  sans  douleur.  — 
En  disant  ces  derniers  mots  5  elle  sonna 
comme  si  elle  eût  redouté  les  pleurs  que 
je  répandais  5  et  la  prolongation  de  su 
propre  émotion. 

Ses  femmes  entrèrent ,  elle  me  renvoya 
doucement  chez  moi.  Je  montai  dans  une 
cli ambre  que  je  m'étais  fait  donner  pour 
ne  pas  sortir  de  la  maison,  et  je  lus  avec 
un  serrement  de  cœur  continuel  la  lettre 
que  voici  : 

Madame,  de  P'ernon  à  madame  cCAlbémar, 

Je  n'ai  été  aimée  dans  ma  vie  que  par 
vous 5    beaucoup   de  gens  m'ont   trouvée 

aimable,  ont  cherché  ma  société;  mais 
vous  êtes  la  seule  personne  qui  m'ayez 
rendu  service  sans  intérêt  personnel ,  sans 


Zi\6  DELPHINE. 

autre  objet  que  de  satisfaire  votre  généro- 
sité et  votre  amitié}  et  cependant  vous 
êtes  l'être  du  monde  envers  lequel  j'ai  eu 
les  torts  les  plus  graves  :  peut-être  même 
riy  a-t-ii  que  vous  qui  ayez  véritablement 
3e  droit  de  me  faire  des  reproches  5  com- 
ment vous  expliquer,  comment  rn  expli- 
quer à  moi-même  une  telle  conduite?  Au 
moins,  je  n'en  adoucis  pas  les  couleurs,  je 
m'interdis,  pour  la  première  fois  de  ma 
vie,  tout  autre  secours  que  celui  de  la  vé- 
rité. C'est  à  votre  esprit  seul  que  je  m'a- 
dresserai dans  cette  peinture  fidèle  de  mon 
caractère,  et  je  n'abuserai  point  de  ma 
situation ,  pour  obtenir  mon  pardon  de 
l'attendrissement  qu'elle  pourrait  vous 
causer. 

Les  cirronstinces  qui  présidèrent  à  mon 
éducation  ont  altéré  mon  naturel 5  il  était 
doux  et  flexible ,  on  aurait  pu  j  je  crois, 
le  développer  dune  manière  plus  heu- 
reuse. Pei  sonne  ne  s'est  occupé  de  moi 
dans  mon  enfance ,  lorsqu'il  eût  été  si  fa- 
cile de  former  mon  cœur  à  la  confiance  et 
à  l'affection.  Mon  père  et  ma  mère  sont 
morts  que  je  n'avais  pas  trois  ans,  et  ceux 


DELPHINE.  2^J 

qui  m'ont  élevée  ne  méritaient  point  mon 
attachement.  Un   parent    très-éloigné    et 

très-* insouciant  fui  mon  tuteur;  il  nie 
donnait  des  maîtres  en  tout  genre,  suis 
prendre  Je  moindre  intérêt  ni  à  ma  santé, 
ni  à  mes  qualités  morales:  il  voulait  rire 
bien  pour  moi,  mais  comme  il  n'était  averti 
fie  rien  par  son  cœur,  sa  conduite  tenait  au 
hasard  de  sa  mémoire,  ou  de  sa  disposition  • 
il  regardait  d'ailleurs  les  iciiiiius  pomme 
des  jouets  dans  leur  enfance,  el  dans  leur 
jeunesse  comme  des  maîtresses  plus  ou 
moins  jolies,  que  Ton  ne  peut  jamais  écou- 
ter sur  rien  de  raisonnable. 

Je  m'aperçus  assez  vite  que  les  senti- 
mens  que  j'exprimais  étaient  tournés  en 
plaisanterie,  et  que  Ion  taisait  taire  mou 
esprit ,  comme  s'il  ne  convenait  pas  à  une 
femme  d'en  avoir;  je  renfermai  donc  en 
moi-même  tout  ce  que  j'éprouvais,  j'ac- 
quis de  bonne  heure  ainsi  l'ait  de  la  dis- 
simulation^ et  jVtoullâi  la  sensibilité  que 
la  nature  m'avait  dounée.  I  ne  seule  dej 
mes  qualités.,  la  fierté,  échappa  à  mes 
eilorls  pour  les  contraindre  toutes;  quand 
on  me  surprenait  dans  un   mensonge .  je 


^48  PELPHINE. 

n  en  donnais  aucun  motif,  je  ne  cherchais 
point  à  m'excuser,  je  me  taisais}  mais  je 
trouvais  assez  injuste,  que  ceux  qui  comp- 
taient les  femmes  pour  rien,  qui  ne  leur 
accordaient  aucun  droit  et  presque  aucune 
faculté  3  que  ceux-là  mêmes  voulussent 
exiger  d'elles  les  vertus  de  la  force  et 
de  l'indépendance,  la  franchise  et  la  sin- 
cérité. 

Mon  tuteur,  assez  fatigué  de  moi  parce 
que  je  n'avais  point  de  fortune ,  vint  me 
dire  un  matin  qu'il  fallait  épouser  M.  de 
Yernon.  Je  l'avais  vu  pour  la  première  fois 
la  veille,  il  m1  avait  souverainement  déplu  ; 
je  m'abandonnai  au  seul  mouvement  invo- 
lontaire que  je  me  sois  permis  de  montrer 
en  ma  vie}  je  résistai  avec  assez  de  véhé- 
mence, mon  tuteur  me  menaça  de  me 
faire  enfermer  pour  le  reste  de  mes  jours 
dans  un  couvent,    si   ie   refusais   M.    de 


Yernon}  et  comme  je  ne  possédais  rien  au 
monde,  je  n'avais  point  l'espoir  de  m'af- 
franchir  de  son  despotisme.  J'examinai  ma 
situation ,  je  vis  que  j'étais  sans  force , 
une  lutte  inutile  me  parut  la  conduite  d'un 
enfant  5  j'y  renonçai ,  mais  avec  un  sen- 


DELPHINE.  ^49 

timent  cle  haine  contre  la  société  qui  ne 
prenait  pas  ma  défense ,  et  ne  me  laissait 
d'autres  ressources  que  la  dissimulation. 
Depuis  cette  époque  mon  parti  fut  irrévo- 
cablement pris  d'y  avoir  recours  5  chaque 
fois  que  je  le  jugerais  nécessaire.  Je  crus 
fermement  que  le  sort  des  femmes  les  con- 
damnait à  la  fausseté  :;  je  me  confirmai 
dans  fidée  conçue  dès  mon  enfance,  que 
j'étais  5  par  mon  sexe  et  par  le  peu  de 
fortune  que  je  possédais  ,  une  malheureuse 
esclave  à  qui  toutes  les  ruses  étaient  permi- 
ses avec  son  tiran.  Je  ne  réfléchis  point 
sur  la  morale ,  je  ne  pensais  pas  qu'elle 
put  regarder  les  opprimés.  Je  n'étouffai 
point  ma  conscience ,  car  en  vérité  5  jus- 
qu'au jour  où  je  vous  ai  trompée ,  elle  ne 
m'a  rien  reproché. 

M.  de  Vernon  n'était  point  un  caractère 
insouciant  comme  mou  tuteur  5  mais  il 
avait ,  a>  aut  tout,  la  peur  d'être  gou\  erné, 
et  néanmoins  une  si  grande  disposition  à 
être  dupe  ,  qu  il  donnait  toujours  la  ten- 
tation de  le  tromper}  cela  était  si  facile  el 
il  y  avait  tant  d'inconvénient  à  lui  dire  la 
vérité  la  plus  innocente,  qu'il  aurait  falln 


//. 


\  \ 


^5o  DELPHINE. 

je  vous  l'atteste ,  une  sorte  de  chevalerie 
dans  le  caractère  ,  pour  parler  avec  sin- 
cérité à  un  tel  homme.  J'ai  pris  pendant 
quinze  ans  l'habitude  de  ne  devoir  aucun 
de  mes  plaisirs  qu'à  l'art  de  cacher  mes 
goûts  et  mes  penchans  5  et  j'ai  fini  par  me 
faire ,  pour  ainsi  dire ,  un  principe  de  cet 
art  même ,  parce  que  je  le  regardais  comme 
le  seul  moyen  de  défense  qui  restait  aux 
femmes  5  contre  l'injustice  de  leurs  maî- 
tres. 

J'engageai  M.  de  Yernon  avec  tant  d'a- 
dresse ,  à  passer  plusieurs  anées  à  Paris  7 
qu'il  crut  y  aller  malgré  moi.  J'aimais  le 
luxe ,  et  je  ne  connais  personne  qui  5  par 
son  caractère  5  ses  fantaisies  et  sa  prodi- 
galité ,  ait  plus  besoin  que  moi  d'une 
grande  fortune }  M.  de  Yernon  s'était  en- 
richi par  l'économie  ,  je  sus  cependant  ex- 
citer si  bien  son  amour-propre ,  qu'à  sa 
mort  il  était  presque  ruiné ,  et  avait  con- 
tracté 5  vous  le  savez  ,  une  dette  assez 
forte  avec  la  famille  de  Léonce.  Je  dis- 
posais de  M.  de  Yernon  ,  et  cependant  il 
me  traitait  toujours  avec  une  grande  du- 
reté} il  ne  se  doutait  pas  que  j'eusse  de 


DELPHINE. 


l'ascendant  sus  ses  actions  5  mais  pour 
mieux  se  prouver  à  lui— même  qu'il  était 
le  maître ,  il  me  parlait  toujours  avec 
rudesse. 

Ma  fierté  se  révoltait  souvent  en  secret 
de  tout  ce  que  j'étais  obligée  de  faire  pour 
alléger  ma  servitude  5  mais  si  je  m'étais 
réparée  de  M.  de  Veruon .  je  serais  retom- 
bée dans  la  pauvreté  .  et  jetais  convain- 
cue que  de  toutes  les  humiliations  ,  la  plus 
difficile  à  supporter  au  milieu  de  la  société, 
(  était  le  manque  de  fortune  et  la  dépen- 
dance que  cette   privation  entraîne. 

Je  ne  voulus  point  avoir  d'amans  ,  quoi- 
que je  fusse  jolie  et  spirituelle }  je  crai- 
gnais l'empire  de  l'amour:,  je  sentais  qu'il 
ne  pouvait  s'allier  avec  la  nécessité  de  la 
dissimulation:  favaifl  pris  d  ailleurs  telle- 
ment l'habitude  de  me  contraindre  .  qu'au- 
cune affection  ne  pouvait  naître  malj 
moi  dans  mon  cœur  5  les  incouvéniens  de 
la  galanterie  me  frappèrent  très-Vivement  ^ 
et  ne  me  sentant  pas  les  qualités  qui  peu- 
vent excuser  les  torts  d'entraînement .  je 
résolus  de  conserver  intacte  ma  considé- 
ration au  milieu  de  Paris.  Je  crois  que  p<  <- 


2t)2  DELPHINE. 

sonne  n  a  mieux  jugé  que  moi  le  prix  de 
cette  considération ,  et  les  élémens  dont 
elle  se  compose  5  mais  les  liens  d'amour , 
tels  qu'on  peut  les  former  dans  le  monde  , 
valent-ils  mieux  qu'elle  ?  je  ne  le  pense  pas. 
J'avais  eu  d'abord  l'idée  d'élever  ma  fille 
d'après  mes  idées  5  et  de  lui  inspirer  mon 
caractère  5  mais  j'éprouvai  une  sorte  de 
dégoût  de  former  une  autre  à  l'art  de  fein- 
dre ;  j'avais  de  la  répugnance  à  donner  les 
leçons  de  ma  doctrine  5  ma  fdle  montrait 
dans  son  enfance  assez  d'attachement  pour 
moi  5  je  ne  voulais  ni  lui  dire  le  secret  de 
mon  caractère  ,  ni  la  tromper.  Cependant 
j'étais  convaincue  et  je  la  suis  encore,  que 
les  femmes  étant  victimes  de  toutes  les 
institutions  de  la  société  ,  elles  sont  dé- 
vouées au  malheur ,  si  elles  s'abandonnent 
le  moins  du  monde  à  leurs  sentimens ,  si 
elles  perdent  de  quelque  manière  l'empire 
d'elles-mêmes.  Je  me  déterminai,  après  y 
avoir  bien  réfléchi ,  à  donner  à  Matilde 
dont  le  caractère,  je  vous  l'ai  dit,  s'an- 
nonçait de  bonne  heure  comme  très-âpre  ? 
le  frein  de  la  religion  catholique  ,  et  je 
m'applaudis  d'avoir  trouvé  le  moven  de 


DELPHINE.  2~)3 

soumettre  ma  fille  à  tous  les  jougs  de  la 
destinée  de  femme,  sans  altérer  sa  sincérité 
naturelle.  Vous  voyez,  d'après  cela,  que 
je  n'aimais  pas  ma  manière  d'être,  quoique 
je  fusse  convaincue  que  je  ne  pouvais  m'en 
passer. 

M.  de  Yernon  mourut  :  l'état  de  sa  for- 
tune me  rendait  impossible  de  rester  à 
Paris,  j'en  fus  très-afïligée  •  j'aime  la  so- 
ciété, ou  pour  mieux  dire,  je  n'aime  pas 
la  solitude }  je  n'ai  pas  pris  l'habitude  de 
m'occuper ,  et  je  n'ai  pas  assez  d'imagina- 
tion pour  avoir  dans  la  retraite  aucun  amu- 
sement, aucune  variété  par  le  secours  de 
mes  propres  idées  5  j'aime  le  monde  ,  le 
jeu,  etc.  Tout  ce  qui  remue  au  dehors  me 
plaît,  tout  ce  qui  agite  au  dedans  m  est 
odieux}  je  suis  incapable  de  vives  jouis- 
sances, et,  par  celte  raison  même,  je  dé- 
teste la  peine,  je  l'ai  évitée  avec  un  soin 
constant,  et  une  volonté  inébranlable. 

J'allai  à  Montpellier,  c'est  alors  que  je 
vous  connus ,  il  y  a  six  ans,  vous  en  a\  iez 
seize,  et  moi  près  de  quarante.  M.  cl" Al— 
bemar  qui  vous  avait  éle\  ée .  de\  ait .  quoi- 
qu'il eût  déjà  soixante  ans,  vous  épouser 


254  DELPHINE. 

l'année  suivante}  ce  mariage  me  déplaisait 
extrêmement  j  il  m  ôtait  tout  espoir  d'ob- 
tenir une  part  quelconque  dans  l'héritage 
de  M.  d'Albémaret  de  voir  finir  la  gêne  d'ar- 
gent qui  m'était  singulièrement  odieuse. 
J'avais  d'abord  assez  de  prévention  contre 
vous,  mais  je  vous  l'atteste,  et  j'ai  bien 
le  droit  d'être  crue  après  tant  de  péni- 
bles aveux,  vous  me  parûtes  extrêmement 
aimable  5  et  dans  les  trois  années  que  j'ai 
passées  a  Montpellier ,  je  trouvais  dans 
votre  entrelien  un  plaisir  toujours  nou- 
veau. 

Cependant  mon  âme  n'était  plus  acces- 
sible à  des  sentimens  assez  forts  pour  me 
changer :t  il  fallait,  pour  être  aimée  d'une 
personne  comme  vous,  que  je  cachasse 
mon  véritable  caractère,  et  j'étudiais  le 
vôtre  pour  y  conformer  en  apparence  le 
mien  •  cette  feinte ,  quoiqu'elle  eut  pour 
but  de  vous  plaire ,  dénaturait  extrême- 
ment le  charme  de  l'amitié.  Votre  mari 
mourut ,  je  vous  avais  dit  que  je  désirais 
d'achever  l'éducation  de  ma  fille  à  Paris , 
vous  m'offrîtes  aussitôt  d'y  venir  avec  moi} 
et  de  me  prêter  quarante  mille  livres  qui 


DELPHINE.  2^)5 

m'étaient  nécessaires  pour  m'y  établir  ; 
j'acceptai  ce  service,  et  voilà  ce  qui  a 
commence  à  dépraver  mon  attachement 
pour  vous. 

Vous  étiez  si  jeune  et  si  vive,  que  je  ne 
vous  regardais  absolument  que  comme  un 
plaisir  dans  ma  vie:  de  ce  moment  je  pen- 
sai que  vous  pouviez  m'ètre utile,  et  j  exa- 
minai votre  caractère  sous  ce  rapport 
J'aperçus  bientôt  que  vous  étiez  dominée 
par  vos  qualités,  la  bonté,  la  générosité,  la 
confiance,  comme  on  Test  par  des  pas- 
sions; et  qu'il  vous  était  presque  aussi  dif- 
ficile de  résister  à  vos  vertus,  peut-être  in- 
considérées, qu'à  d'autres  de  combattre 
leurs  vices.  L'indépendance  de  vos  opi- 
nions ,  la  tournure  romanesque  de  votre 
manière  de  voir  et  d'agir,  me  parurent  en 
contraste  avec  la  société  dans  laquelle  vos 
goûts,  vos  succès,  votre  rang  et  \o.s  lit  lies- 
ses devaient  vous  placer.  Je  prévis  aisé- 
ment que  vos  agrémens  et  vos  avantages 
inspireraient  pour  vous  des  sentimens  pas*- 
sionnés,  mais  vous  feraient  des  ennemis; 
et  dans  la  lutte  que  vous  étiea  destinée  à 
soutenir    contre    i  envie    et    l'amour,    je 


2JO  DELPHINE. 

pensai  que  je  pourrais  aisément  prendre 
un  grand  ascendant  sur  vous. 

Je  n'avais  alors,  je  vous  le  jure ,  d'autre 
intention  que  de  faire  servir  cet  ascendant 
à  notre  bonheur  réciproque.  Mais  le  sen— 
timent  que  vous  inspirâtes  à  Léonce  chan- 
gea ma  disposition.  Je  mettais  une  grande 
importance  au  mariage  de  ma  fille  avec 
lui ,  et  je  vous  en  ai,  dans  le  temps,  déve- 
loppé tous  les  motifs :y  ils  étaient  tels,  que 
votre  générosité  même  ne  pouvait  dimi- 
nuer leur  influence  sur  mon  sort  :  je  ne 
pouvais,  sans  ce  mariage,  être  dispensée 
de  rendre  compte  de  la  fortune  de  M.  de 
Yernon ,  ni  donner  une  existence  conve- 
nable à  ma  fille ,  ni  conserver  mon  état  à 
Paris. 

Il  y  avait  quelques-unes  de  mes  dettes 
que  je  ne  vous  avais  pas  avouées,  entre 
autres  celle  à  M.  de  Clarimin  ;  je  me  croyais 
sûre  de  son  silence:  j'étais  loin  de  penser 
qnil  fût  capable  de  la  conduite  qu'il  a 
tenue  envers  moi^  je  le  connaissais  depuis 
mon  enfance;  c'est  le  seul  homme  qui 
m'ait  trompée,  parce  que,  de  tout  temps, 
il  s'est  montré  à  moi  comme  ti  ès-immoral  ? 


Delphine.  r>:">7 

et  que  j'ai  cru  par  conséquent  qu'il  ne  me 
cachait  rien.  Une  fois,  malgré  ma  pru- 
dence accoutumée,  je  lui  repondis  une 
lettre  un  peu  vive  (1),  elle  la  blessé}  J  un 
des  inconvéniens  de  l'habitude  de  la  dis- 
simulation ,  c'est  qu'une  seule  faute  peut 
détruire  tout  le  fruit  des  plus  grands  ef- 
forts 5  le  caractère  naturel  porte  en  lui- 
même  de  quoi  réparer  ses  torts,  le  carac- 
tère qu'on  s'est  fait ,  peut  se  soutenir,  mais 
non   se  relever. 

Je  vous  sus  mauvais  gré  de  vouloir  en- 
lever Léonce  à  ma  fille  ,  après  que  nous 
étions  convenues  ensemble  de  ce  mariage. 
Si  je  vous  avais  parlé  franchement,  vous 
vous  seriez  sans  doute  justifiée,  mais  j'ai 
une  aversion  particulière  pour  les  expli- 
cations •  décidée  à  ne  pas  faire  connaître 
en  entier  ce  que  je  pense ,  je  déteste  les 
momens  que  l'on  destine  à  se  tout  dire;  je 
conservai  donc  mon  ressentiment  contre 
vous,  et  il  devint  plus  amer  étant  contenu. 

Le  jour  de  la  mort  de  M.  d'Ervins,  au 
moment  même  du  dénouement  de   cette 

(i)  Celte  lettre  ne  s'est  pas  trouvée. 


258  DELPHINE. 

funeste  histoire,  lorsque  j'avais  toutprépare' 
pour  m'opposcr  à  votre  mariage ,  vous 
m'avez  montre  tant  de  confiance  que  je  fus 
prête  à  vous  avouer  ce  qui  se  passait  en 
moi  ;  mais  ce  mouvement  était  si  contraire 
à  ma  nature  et  à  mes  habitudes ,  que  j  éprou- 
vai dans  tout  mon  être ,  comme  une  sorte 
de  roideur  qui  s  y  opposait.  Mille  hasards 
se  reunirent  pour  aider  à  mes  desseins  : 
une  lettre  de  la  mère  de  Léonce ,  qui  s'op- 
posait de  la  manière  la  plus  solennelle  à 
son  mariage  avec  vous  ,  arriva  la  veille 
même  du  jour  où  je  devais  lui  parler }  le 
public  était  convaincu  que  c'était  famour 
de  M.  de  Serbellane  pour  vous  ,  qui  l'avait 
si  vivement  irrité  conlie  un  mot  blessant 
que  vous  avait  dit  M.  d  F  [vins.  Ce  que 
vous  écriviez  à  Léonce  était  assez  vague 
pour  s'accorder  avec  ce  qu'on  pouvait  in- 
sinuer ou  taire  5  les  soins  que  vous  pre- 
niez pour  sauver  la  réputation  de  madame 
d  Ervins ,  vous  compromettaient  néces- 
sairement dans  l'opinion  }  je  me  vis  envi- 
ronnée de  ces  facilités  funestes ,  qui  achè- 
vent d'entraîner  dans  le  combat  de  Fiinérêi 
avec  l'honnêteté. 


DELPHINE.  2~(j 

J'hésitais  encore  cependant,  je  vous  le 
jure,  et  deux  fois  j'ai  demandé  mes  che- 
vaux pour  aller  à  Bellerive  :  mais  enfin  ma 
fille,  dans  une  conversation  que  nous 
eûmes  ensemble,  le  matin  même  du  re- 
tour de  Léonce ,  me  dit  qu'elle  faimait , 
et  que  le  bonheur  de  sa  vie  était  attaché  à 
l'épouser.  Alors  je  fus  décidée  :  je  me  dis 
qu'en  donnant  à  Matilde  l'espérance  d'être 
la  femme  de  Léonce,  en  lui  faisant  voir 
tous  les  jours  un  jeune  homme  aussi  re- 
marquable^ j'avais  contracté  l'obligation 
de  l'unir  à  lui,  et  que  je  ne  faisais  qu'ac- 
complir mon  devoir  de  mère,  en  em- 
ployant tous  les  moyens  possibles  pour 
déterminer  Léonce  à  l'épouser. 

A  cet  intérêt,  se  |<>>im!t  une  opinion  qui 
ne  peut  pas  m'excuser  à  vos  yeux,  mais 
dont  je  conseï  \  e  néanmoins  em  ore  la  con— 
diction  intime  :  je  ne  crois  pas  que  le  ca- 
ractère de  Léonce  eut  jamais  pu  vous  ren- 
dre heureuse.  Je  sais  qu'il  a  de  grandes 
qualités  par  lesquelles  vous  pouvez  voua 
ressembler*,  mais  je  l'ai  remarqué,  dans 
cet  entretien  même,  où  j"ai  mérité  t< 
mes  malheurs  en  trahissant  votre  coniiance*j 


2Ô0  DELPHINE. 

ce  il  était  point  la  jalousie  seule  qui  agis- 
sait sur  lui ,  j'exerçais  un  grand  empire 
sur  les  mouvemens  de  son  àme  5  en  lui 
disant  que  l'opinion  générale  vous  était 
contraire ,  et  qu'on  le  blâmerait  de  recher- 
cher une  femme  qui  s'était  publiquement 
compromise.  Chaque  fois  que  j'en  appe- 
lais, pour  le  décider,  à  ce  qu'il  devait  à  sa 
propre  considération,  je  lui  causais  une 
rougeur,  une  agitation  qui  ne  se  serait  pas 
entièrement  calmée ,  quand  même  on  lui 
aurait  prouvé  que  les  apparences  seules 
étaient  contre  vous. 

Vous  savez  maintenant ,  non  mon  ex- 
cuse, mais  l'explication  de  ma  conduite. 
Mon  plus  grand  tort  fut  d'arracher  à 
Léonce  son  consentement,  et  de  ["entraîner 
à  l'église  avant  que  vous  eussiez  eu  le 
temps  de  vous  revoir,  j'en  ai  été  punie  :  il 
n'est  résulté  pour  moi  que  des  peines  de 
ce  malheureux  mariage:  ma  tille  s'est  éloi- 
gnée de  moi  :  elle  11" a  voulu  se  prêter  à 
rien  de  ce  que  je  souhaitais:  je  me  suis 
jetée  dans  les  distractions  qui  suspendent 
toutes  les  inquiétudes  de  l'àme ,  j'ai  joué  , 
j'ai  veillé  toutes  les  nuits  :  je  sentais  qu'en 


DELPHINE.  2G 1 

me  conduisant  ainsi  j'abrogeais  ma  vie  5  et 
cette  idée  m'était  assez  douce. 

Je  craignais  à  chaque  instant  que  le 
hasard  ri  amenât  un  éclaircissement  entre 
Léonce  et  vous  :  si  j'ai  mis  alors  tant  d'in- 
térêt à  l'empêcher  ,  c'était  sur-tout  dans 
l'espoir  de  conserver  ou  de  dérober  même 
votre  amitié  que  je  ne  méritais  plus  5  le 
mariage  que  je  voulais  était  conclu  ,  mais 
il  fallait  que  l'absence  de  Léonce  me  lais- 
sât le  temps  de  vous  engager  à  l'oublier, 
et  peut-être  alors  auriez-vous  formé  d'au- 
tres liens ,  qui  vous  auraient  rendue  plus 
indifférente  aux  moyens  employés  pour 
vous  brouiller  avec  M.  de  Mondoville.  Pen- 
dant deux  mois  qu'il  a  différé  le  voyage 
quil  projetait  ,  j'ai  su  tout  ce  que  vous 
faisiez  fun  et  l'antre  ,  afin  de  prévenir 
l'explication  que  je  redoutais  mortelle- 
ment. Votre  caractère  et  celui  de  Léonce 
rendaient  cette  entreprise  plus  facile  :  vous 
vous  occupiez,  de  M.  de  Serbcllane.  à  cause 
de  mad.  d'Ervins,  sans  songer  qu'à  votre 
âge  vous  pouviez  nuire  ainsi  très-sérieuse— 
meut  «1  votre  réputation  ;  et  Léonce  a  non- 
seulement  de  la  jalousie  dans  le  caractère, 


262  DELPHINE. 

mais  une  sorte  de  susceptibilité  sur  les 
torts  d'une  femme  envers  lui  j  ou  sur  ceux 
qu'elle  peut  avoir  aux  yeux  des  autres , 
dont  il  est  aisé  de  tirer  avantage  pour  l'ir- 
riter même  contre  celle  qu'il  aime.  Enfin 
Léonce  partit  pour  TEspagne  }  vous  me 
proposâtes  d'aller  avec  vous  à  Montpellier  5 
et  me  croyant  sûre  i,  Léonce  étant  absent , 
de  pouvoir  conserver  votre  amitié  ,  je  re- 
vins à  vous  du  fond  de  mon  cœur,  avec 
la  tendresse  la  plus  vive  que  j'aie  jamais 
éprouvée  pour  personne.  Quand  j'acceptai 
de  vous  un  nouveau  service ,  j'étais  digne 
de  le  recevoir }  je  crus  au  bonheur  plus 
que  je  n'y  avais  cru  de  ma  vie  :  ma  santé 
se  rétablissait,  et  l'espoir  de  passer  le  reste 
de  mes  jours  avec  vous  rafraîchissait  mon 
âme  flétrie }  c'est  alors  qu'un  enfant  a  dé- 
couvert le  secret  le  mieux  caché  :  c'est  la 
punition  d'une  femme  qui  se  croyait  habile 
en  dissimulation  ,  que  d'être  déjouée  par 
un  enfant ,  quand  elle  avait  réussi  à  trom- 
per les  hommes. 

Cet  événement  m'a  tuée  ,  la  maladie 
dont  je  meurs  vient  de  là.  Yous  avez  été 
offensée ,  avec  raison ,  de  la  manière  dont  je 


DELPHINE.  2C)'S 

me  suis  conduite,  lorsque  tout  vous  fut  ré- 
vélé }  mais  notre  liaison  ne  pouvant  plus 
subsister,  je  voulais  éviter  les  scènes  dou- 
loureuses. Plus  je  me  sentais  coupable  , 
plus  je  souillais  ,  plus  je  voulais  vous  le 
Cacher.  Vous  pouviez  me  perdre  auprès  de 
Léonce  ,  je  ne  chereliai  point  à  vous  adou- 
cir }  je  pouvais,  il  est  vrai,  me  confier  en 
votre  générosité ,  mais  ne  repoussez  pas  le 
peu  de  bien  que  je  dis  de  moi-même}  c'est, 
je  vous  le  jure ,  parce  que  je  vous  aimais 
encore  ,  qu  il  me  fut  impossible  de  vous 
implorer. 

Il  ne  me  convenait  pas  ,  tant  que  je 
continuais  à  vivre  dans  le  inonde ,  que  Ton 
connût  la  véritable  cause  de  notre  brouil- 
leriez Je  me  trouvais  engagée  à  suivre  mon 
caractère  ,  à  mettre  de  fart  dans  ma  dé- 
fense ;  cependant  ce  caractère  éprouvait 
déjà  beaucoup  de  changement  dans  le  se- 
cret de  moi— même  5  mais  après  quarante 
ans,  les  habitudes  dirigent  encore,  alors 
même  que  les  sentimens  ne  sont  plus  d'ac- 
cord avec  elles.  11  faut  de  longues  ré- 
flexions ou  de  fortes  secousses  pour  corri- 
ger les  défauts  de  toute  la  \  ie  j  un  repeu— 


264  DELPHINE. 

tir  de  quelques  jours  n'a  pas  ce  pouvoir. 

Quand  je  vous  rencontrai  avant-hier  au 
moment  de  votre  départ,  quand  je  vis  le 
regard  doux  et  sensible  que  vous  jetâtes 
sur  moi ,  j'éprouvai  une  e'motion  si  pro- 
fonde et  si  vive,  qu  elle  a  beaucoup  hâté  la 
fin  de  ma  vie.  J'aurais  voulu  vous  retenir 
à  Finstant  pour  vous  révéler  mes  secrets } 
mais  il  fallait  l'approche  de  la  mort  pour 
me  donner  la  confiance  de  parler  de  moi- 
même.  Je  suis  timide ,  malgré  la  présence 
d'esprit  que  j'ai  su  toujours  montrer  }  mon 
caractère  est  fier ,  quoique  ma  conduite  ait 
été  souple  et  dissimulée }  il  y  a  dans  moi 
je  ne  sais  quel  contraste  qui  m'a  souvent 
empêchée  de  me  livrer  aux  bons  mouve— 
mens  que  j'éprouvais. 

Enfin  je  vais  mourir ,  et  toute  cette  vie 
d'efforts  et  de  combinaisons  est  déjà  finie } 
je  jouis  de  ces  derniers  jours  pendant  les- 
quels mon  esprit  n'a  plus  rien  à  ménager. 
Je  croyais  ,  il  y  a  quelque  temps  ,  que 
j'avais  seule  bien  entendu  la  vie,  et  que 
tous  ceux  qui  me  parlaient  de  sentimens 
dévoués  et  de  vertus  exaltées ,  étaient  des 
charlatans  ou  des  dupes  ;  depuis  que  je  vous 


DELPHINE.  2Gj 

connais,  il  un  est  venu  par  intervalle  d'au- 
tres idées ,  mais  je  ne  sais  encore  si  mou 
aride  système  était  complètement  erroné  . 
et  s'il  n'est  pas  vrai  qu'avec  toute  autre  per- 
sonne que  vous  ,  les  seules  relations  rai- 
sonnables sont  les  relations  calculées. 

Quoi  qu'il  en  soit,  je  ne  crois  pas  avoir 
été  méchante  :  j'avais  mauvaise  opinion 
des  hommes ,  et  je  m'armais  à  l'avance 
contre  leurs  intentions  malveillantes  ,  mais 
je  n'avais  point  d'amertume  dans  l'âme  5 
j'ai  rendu  fort  heureux  tous  mes  inférieurs, 
tous  ceux  qui  ont  été  dans  ma  dépendance, 
et  lorsque  j'ai  usé  de  Ja  dissimulation  en- 
vers ceux  qui  avaient  des  droits  sur  moi  y 
c'était  encore  en  leur  rendant  la  vie  plus 
agréable.  J'ai  eu  tort  envers  vous,  Del— 
phine,  envers  vous  qui  êtes ,  je  vous  le  ré- 
pète, ce  que  j'ai  le  plus  aimé ;  inconce- 
vable bizarrerie!  que  ne  me  suis-jc  Ihrée 
à  l'impression  que  vous  me  faisiez  !  mais 
je  la  combattais  comme  une  iblie  ,  comme 
une  faiblesse  qui  dérangeait  une  vie  poli- 
tiquement ordonnée,  tandis  qm-  ce  s.  mi- 
ment aurait  aussi  bien  servi  mes  intérêts  que 
mon  honneur. 

Tôt  ne  IL  !  a 


2,66  DELPHINE. 

J'ai  tout  dit  dans  cette  lettre,  je  ne  vous 
ai  point  exagéré  les  motifs  qui  pouvaient 
inexcuser.  Jai  donné  à  mes  sentimens 
pour  ma  fille ,  à  mes  calculs  personnels 
leur  véritable  part}  croyez-moi  donc  sur 
le  seul  intérêt  qui  me  reste  ,  croyez  que 
je  meurs  en  vous  aimant. 

J'ai  vécu  pénétrée  d'un  profond  inépris 
pour  les  hommes,  d'une  grande  incrédu- 
lité sur  toutes  les  vertus,  comme  sur  toutes 
les  affections  !  Yous  êtes  la  seule  personne 
au  monde  que  j'aie  trouvée  tout  à  la  fois 
supérieure  et  naturelle ,  simple  dans  ses 
manières ,  généreuse  dans  ses  sacrifices  , 
constante  et  passionnée,  spirituelle  comme 
les  plus  habiles,  confiante  comme  les  meil- 
leurs •  enfin,  un  être  si  bon  et  si  tendre, 
que  malgré  tant  d'aveux  indignes  de  par- 
don, c'est  en  vous  seule  que  j'espère  pour 
verser  des  larmes  sur  ma  tombe ,  et  con- 
server un  souvenir  de  moi,  qui  tienne  en- 
core à  quelque  chose  de  sensible. 

Sophie  de  Yernon. 

Quelle  lettre  que  celle  que  vous  venez 
(Je  lire ,  ma  chère  Louise  !  n'augmente-t- 


DELPHINE.  26-] 

elle  pas  votre  pitié  pour  la  malheureuse 

Sophie  f  quelle  vie  froide  et  contrainte  die 
amenée!  quelle  honte,  et  quelle  douleur 
qu'une  dissimulation  habituelle!  comment 
pourrai-je  lui  inspirer  quelques-uns  de  ces» 
sentiinens,  qui  peuvent  seuls  soutenir  dans 
la  dernière  scène  de  la  vie  !  Oh  !  je  lui  par- 
donne et  du  fond  de  mon  cœur ,  mais  je 
voudrais  que  son  àmc  s'endormît  dans  des 
idées  5  dans  des  espérances  qui  pussent 
lélcver  jusqu'à  son  Dieu.  Je  vais  retourner 
vers  elle  5  et  demain  je  vous  écrirai. 


LETTRE    XLII. 

Delphine  à  mademoiselle  tV Albémaw 

Paris,  ce  3l  novembre. 

JVIadame  de  Ycrnon  a  été  aujourd'hui  vé- 
ritablement sublime 5  plus  son  danger  aug- 
mente, plus  son  Ame  s'élève.  Ali!  que  ne 
peut-elle  vivre  encore!  elle  donnerait,  j'en 
suis  sûre,  pendant  le  reste  de  sa  ^  ie.  1  (  \<ni- 
ple  de  toutes  les  vertus.  Sa  fille,  qui  avait 
passé   la  nuit  à  la  veiller,  est  montée  chez 


%68  DELPHINE. 

moi  ce  matin ,  elle  m'a  dit  que  sa  mère 
était  plus  mal  que  le  jour  précédent,  et 
qu'il  ne  restait  plus  aucun  espoir.  —  Il 
faut  donc,  ajouta-t-elle,  il  faut  absolument 
que  vous  lui  parliez  de  la  nécessité  d'ac- 
complir ses  devoirs  de  religion  :  je  vous  en 
conjure,  ayez  ce  courage:,  il  aura  plus  de 
mérite  avec  vos  opinions  qu1  avec  les  mien- 
nes ,  et  vous  m'éviterez  le  plus  cruel  des 
malheurs,  en  sauvant  ma  pauvre  mère  de 
la  perdition  qui  la  menace.  Mon  confesseur 
est  ici,  c'est  un  prêtre  d'une  dévotion 
exemplaire  ,  il  prie  pour  nous  dans  ma 
chambre,  et  m'a  déjà  dit  la  messe  pour 
obtenir  du  Ciel ,  que  ma  mère  meure  dans 
le  sein  de  notre  Eglise }  cependant  que  peu- 
vent ses  prières  si  ma  mère  n'y  réunit  pas 
les  siennes  !  Ma  chère  cousine  ,  persuadez- 
la  !  quelle  que  soit  sa  réponse ,  je  lui  par- 
lerai ,  c'est  mon  devoir }  mais  si  elle  était 
bien  préparée ,  si  elle  savait  qu'une  per- 
sonne aussi  philosophe Je  ne  le  dis  pas 

pour  vous  offenser ,  vous  le  croyez  bien } 
mais  enfin,  si  elle  savait  qu'une  personne 
du  monde  comme  vous  ,  est  d'avis  qu'elle 
âoit  se  conformer  aux  devoirs  de  sa  reli— 


DELPHI  N  té  26g 

gion,  peut-être  quelle  ne  serait  pas  retenue 
par  le  faux  amour-propré  qui  l'endurcit* 

Ma  chère  cousine,  je  vous  en  conjure 

—  Et  elle  me  serrait  les  mains  en  me  sup- 
pliant ,  avec  une  ardeur  que  je  ne  lui  avais 
jamais  connue.  Je  m'engageai  de  nouveau 
à  parler  à  madame  de  Vernon ,  je  pensais  <  a 
effet  qu'on  devait  du  respect  aux  cérémo- 
nies de  la  religion  qu'on  professe}  et  d'ail- 
leurs, les  scrupules  mcmes  les  moins  fondés 
des  personnes  qui  nous  aiment,  méritent 
des  égards}  je  demandai  toutefois  instam- 
ment à  Ma  tilde,  de  se  conduire  dans  cette 
occasion  avec  beaucoup  de  douceur,  de 
remplir  ce  qu'elle  croyait  son  devoir,  mais 
de  ne  point  tourmenter  sa  mère.  Je  descen- 
dis chez  mad.  de  Vernon,  j  y  trouvai  mad. 
de  Lebensci.  Mad.  de  Mon  do  ville,  en  la 
voyant,  recula  brusquement,  et  ne  voulut 
point  entrer.  Mad.  de  Lebensei  me  laissa 
seule  avec  mad.  de  Vernon ,  en  promettant 
de  revenir  le  soir  même,  passer  la  nuit 
auprès  d'elle  avec  moi.  —  Eh  bien  !  me  dit 
mad.  de  Vernon  en  me  tendant  la  main 
quand  nous  fumes  seules,  un  mot  de  vous 
sur  ma  lettre ,  j'en  ai  besoin.  —  Sophie, 


27O  DELPHINE. 

lui  répondis-je ,  je  demande  au  Ciel  de 
vous  rendre  la"  vie ,-  et  je  suis  sure  de  ra- 
mener votre  cœur  à  tous  les  senti  mens  pour 
lesquels  il  était  fait.  —  Ah!  la  vie ,  me  dit- 
elle,  il  ne  s'agit  plus  de  cela,  mais  si  votre 
amitié'  me  reste,  je  me  croirai  moins  cou- 
pable, et  je  mourrai  tranquille. —  Ahî  sans 
doute  ,  repris-je  ,  elle  vous  reste  ,  elle  vous 
est  rendue  cette  amitié  si  tendre  5  à  la  voix 
de  ce  qui  nous  fut  cher ,  le  souvenir  du 
passé  doit  toujours  renaître,  rien  ne  peut 
l'anéantir:  il  se  retire  au  fond  de  notre  cœur, 
lors  même  qu'on  croit  l'avoir  oublié.  Jugez 
ce  que  j'éprouve  à  présent  que  vous  souf- 
frez ,  que  vous  m'aimez ,  et  que  je  vous 
vols  prête  à  devenir  ce  que  je  vous  croyais  , 
ce  que  la  nature  avait  voulu  que  vous  fus- 
siez. —  Douce  personne!  interrompit-elle, 
vos  paroles  me  font  du  bien,  et  je  meurs 
plus  tranquillement  que  je  ne  lai  mérité. 

—  Il  me  reste ,  lui  dis-je ,  un  pénible 
devoir  à  remplir  auprès  de  vous  5  mais  votre 
raison  est  si  forte,  que  je  ne  crains  point 
de  vous  présenter  des  idées  qui  pourraient 
effrayer  toute  autre  femme.  "Votre  fille  dé- 
sire avec  ardeur  que  vous  remplissiez  les 


DELPHINE.  27I 

devoirs,  que  la  religion  catholique  pres- 
crit aux  personnes  < l . t ;  i  iraient  ma- 
lades 5  elle  y  attache  le  plus  grand  prix 5 
il  me  semble  que  vous  devez  lui  accorder 
cette  satisfaction.  I)  ailleurs  vous  donnerez 
un  bon  exemple,  en  vous  conformant  dans 
ce  moment  solennel  aux  pratiques  qui  édi- 
fient les  catholiques }  le  commun  des 
hommes  croit  y  voir  une  preuve  de  res- 
pect pour  la  morale  et  la  Divinité. —  Mad. 
de  Vernon  réfléchit  un  moment  avant  de 
me  répondre 5  puis  elle  me  dit:  — Ma 
chère  Delphine  ,  je  ne  consentirai  pointa 
ce  que  vous  me  demandez  :  ce  qui  a  souillé 
ma  vie,  c'est  la  dissimulation;  je  neveux 
pas  que  le  dernier  acte  de  mon  existence 
participe  à  ce  caractère.  J'ai  toujours 
blâmé  les  cérémonies  des  catholiques  au- 
près des  mourans*  elles  ont  quelque  chose 
de  sombre  et  de  terrible,  qui  ne  s'allie 
point  avec Tidée  que  je  me  fais  de  la  bonté 
de  l'Iùre-Suprème.  J'ai  surtout  une  invin- 
cible répugnance  pour  ouvrir  mon  âme  à 
un  prêtre,  peut-être  même  à  toute  autre 
personne  qu'à  vous;  je  sens  qu'il  me  se- 
rait impossible  de  parler  avec  confiance  à 


/ 

27?.  DELPHINE. 

un  homme  que  je  ne  connais  point,  ni  de 
recevoir  aucune  consolation  de  cette  voix, 
jusqu'alors  étrangère  à  mon  cœur.  Je  crois 
que  si  l'on  me  contraignait  à  voir  un  prê- 
tre, je  ne  lui  dirais  pas  une  seule  de  mes 
pensées  ni  de  mes  actions  secrètes  5  j'au- 
rais Pair  de   me    confesser  5  et  je  ne  me 
confesserais  sûrement  pas}  je  me  donne- 
rais ainsi  la  fausse  apparence  de  la  foi  que 
je  n'aurais  point.  J'ai  trop  usé  de  la  feinte , 
c'en  est  assez,  je  ne  veux  point  interrom- 
pre la  jouissance,  hèlas  !    trop  nouvelle, 
que   la  sincérité   me   fait  goûter,    depuis 
que  mon  âme  s'y  est  livrée.  Ce  n'est  pas 
assurément  que  je  repousse  les  idées  reli- 
gieuses, mon  cœur  les  embrasse  avec  joie, 
et  c'est  en  vous  que  j'espère ,  ma  chère  Del- 
phine ,   pour  me  soutenir  dans  cette  dis- 
position :,  mais  si   je  mêlais  à  ce   que  j'é- 
prouve réellement  des  démonstrations  for- 
cées ,  je  tarirais  la  source  de  l'émotion  sa- 
lutaire que   vous  avez  fait  naître  en  moi. 
Mad.  de  Lebensei  voulant  me  veiller  cette 
nuit ,  ma  fille  choisira  ce  temps  pour  se 
reposer  }  restez  avec  moi ,  chère  Delphine  > 
consacrez  ces  inoinens  qui  sont  peut-être 


DELPHINE.  273 

les  derniers  ,  à  remplir  mon  Ame  de  tontes 
les  idées  qui  peuvent  à  la  fois  la  fortifier  et 
l'attendrir^  mais  ayez  la  boute  d'annoncer 
à  ma  fille  mes  refus,  ils  sont  irrévocables. 
—  Je  connaissais  le  caractère  positif  de 
madame  de  Vernon  5  mon  insistance  eut  été 
inutile}  je  lui  promis  donc  ce  qu'elle  dé- 
sirait. —  Suivez,  ma  chère  Sophie,  lui 
dis— je,  suivez  les  impulsions  de  votre 
cœur^  quand  elles  sont  pures,  elles  élè- 
vent toutes  vers  un  Dieu,  qui  se  manifeste 
à  nous,  par  chacun  des  bons  mouvemens 
de  notre   Ame. 

—  Je  me  suis  occupée,  ajouta  mad.  de 
Vernon  ,  de  tous  les  intérêts  qui  pouvaient 
dépendre  de  moi:;  j  ai  assuré  autant  qu'il 
m'était  possible  ,  vos  créances  sur  mon  hé- 
ritage: j'ai  réglé  avec  le  plus  grand  soin 
les  intérêts  de  ma  fille  5  enfin  ,  et  ce  devoir 
était  le  plus  impérieux  de  tous  ,  j'ai  écrit  à 
Léonce  une  lettre  qui  contient ,  dans  les 
plus  grands  détails ,  l'histoire  malheureuse 
des  torts  que  jYi  eus  envers  vous  deux. 
Cette  lettre  lui  apprendra  aussi  les  sen 
que  vous  m'avez  rendus;  je  lui  dis  positi- 
vement,  que  c'est  à  votre  générosité  qui; 

IL  12" 


2~\  DELPHINE* 

ma  fille  doit  la  terre  qu'elle  lui  a  apportée 
eu  dot.  Cette  lettre  sera  remise  par  un  de 
mes  gens  au  courrier  de  l'ambassadeur 
d'Espagne,  et  dans  huit  jours  vous  serez 
justifiée  auprès  de  Léonce.  Je  le  renvoie  à 
vous,  pour  savoir  si  j'ai  mérite  qu'il  me 
pardonne.  Je  n'ai  pu  prendre  sur  moi  de 
rien  mettre  dans  cette  lettre  qui  l'adoucit 
eu  ma  faveur:  ma  fierté  souffrait,  je  l'a- 
voue, de  faire  des  aveux  si  humilians  à  un 
homme  qui  ne  m'a  jamais  aime'e,  et  qui 
éprouvera  sûrement  en  lisant  ma  lettre  le 
dernier  degré  de  l'indignation.  Cette  pen- 
sée qui  m'était  toujours  présente,  m'a 
peut-être  inspiré  des  expressions  dont  la 
sécheresse  ne  s'accorde  pas  avec  ce  que 
j'éprouve.  Mais  enfin,  c'est  à  vous,  à  vous 
seule  que  je  pouvais  confier  mon  repentir. 
Je  n'ai  pas  dit  à  Léonce  dans  quel  état  de 
santé  j'étais  ,  ma  mort  le  lui  apprendra  •  je 
n'ai  pu  même  me  résoudre  a  lui  recom- 
mander le  bonheur  de  Ma  tilde}  une  prière 
de  moi  ne  peut  que  l'irriter ,  mais  c'est 
entre  vos  mains  ,  ma  chère  Delphine ,  que 
je  remets  le  sort  de  ma  fille.  Je  n'ai  pris,  as- 
surément ,  le  droit  de  donner  des  conseils 


D  Et  PHI  NE.  2-5 

à  la  vertu  même}  cependant,  je  vous  en 
conjure ,  contentez-vous  de  reconquérir 
l'estime  et  1]  admiration  de  Léonce,  et  ne 
rallumez  pas  un  sentiment  qui,  j'en  suis 
sûre  ,  rendrait  trois  personnes  très— mal- 
heureuses. —  iNous  irons  ensemble,  je 
l'espère,  lui  répondis— je  ,  auprès  de  ma 
belle-sœur,  comme  nous  en  avions  formé 
le  projet,  et  je  ne  quitterai  plus  sa  retraite. 
—  Nous  irons!  ee  mot  ne  me  convient 
plus^  mais  j'ose  encore  m'en  fiai  ter,  s"é- 
cria  mad.  de  \  ernon  en  joignant  les  mains 
avec  ardeur  ,  le  Ciel  réparera  le  mal  que  j'ai 
fait}  et  vous  donnera  de  nouveaux  moyens 
de  bonheur.  Votre  belle-sœur  doit  me  haïr , 
adoucissez  ce  sentiment,  afin  qu'elle  puisse 
sans  amertume,  vous  entendre  quelque- 
fois parler  avec  bonté  de  votre  coupable 
amie.  —  Elle  continua  pendant  assez  long- 
temps encore  à  inentretenir  avec  la  même 
douceur,  le  même  calme  ,  et  la  même  cer- 
titude de  mourir.  Il  semblait  que  cette  con- 
viction avait  dégagé  son  esprit  de  toutes 
les  fausses  idées  dont  elle  s'était  fait  un 
système.  Ses  qualités  naturelles  reparais- 
saient, elle  se  plaisait  dans  les  bons  senti- 


"6  DELPHINE. 


mens  auxquels  elle  se  livrait  j  et  quoique 
la  retrouver  ainsi  dut  augmenter  mes  re- 
grets ,  j'éprouvais  une  sorte  de  bien-être 
en  revenant  à  l'estimer.  Je  jouissais  de  ce 
qu'elle  me  rendait  son  image  ,  et  me  per- 
mettait de  me  souvenir  d'elle,  sans  rougir 
de  l'avoir  si  tendrement  aimëe.  Quoiqu'il 
ne  me  restât  plus  l'espérance  de  la  con- 
server ,  il  m'était  cependant  très-pénible 
de  l'entendre  parler  si  long-temps  5  malgré 
la  défense  des  médecins.  Je  la  lui  rappelai 
avec  instance.  —  Quoi  !  me  dit— elle  ,  ne 
voyez-vous  pas  qu'il  me  reste  à  peine  vingt- 
quatre  heures  à  vivre  !  ily  a  seulement  trois 
jours,  ma  chère  Delphine ,  que  je  suis  cou- 
tente  de  moi  :  laissez-moi  donc  vous  com- 
muniquer toutes  mes  pensées  ,  apprendre 
de  vous  si  elles  sont  bonnes,  si  elles  sont 
dignes  de  ce  Dieu  protecteur  5  que  vous 
prierez  pour  moi  avec  celle  voixangélique 
qui  doit  pénétrer  jusqu'à  lui;  mais  allez 
vous  reposer,  ajouta-t-elle ,  vous  redes- 
cendiez dans  quelques  heures}  j'entends 
madame  de  Lebébsei  qui  revient,  elle  me 
plaît,  elle  a  Faïr  de  m'aimer  :  et  ma  fille, 
hélas!  j'ai  mcr*té  ce  que  j'éprouve  }  jamais 


DELPHINE.  277 

aucune  confiance  n'a  existe'  entre  nous. 
Adieu  pour  un  moment,  Delphine,  mon 
cher  enfant ,  adieu.  —  Elle  me  dit  ces  der- 
niers mots  avec  le  même  accent ,  le  même 
geste  que  dans  sa  grâce  et  dans  sa  santé 
parfaite.  Cet  éclair  de  vie  ,  à  travers  les 
ombres  de  la  mort,  m'émut  profondément y 
et  je  m'éloignai  pour  lui  cacher  mes  pleurs. 
En  remontant  chez  moi,  je  trouvai  Ma- 
tilde  qui  m'attendait  :  il  fallut  lui  dire  le 
refus  de  sa  mère  }  elle  en  éprouva  d'abord 
une  douleur  qui  me  toucha  }  mais  bien- 
tôt m1  annonçant  ce  quelle  appelait  son 
devoir  j  j'eus  à  combattre  les  projets  les 
plus  durs  et  les  plus  violens.  Elle  me  ré- 
péta plusieurs  fois  qu'elle  voulait  entrer 
chez  sa  mère ,  lui  mener  le  prêtre  quand 
il  reviendrait,  et  la  sauver  enfin  a  tout 
prix.  Elle  accusait  mad.  de  Lebensei  de 
tout  le  mal,  et  se  croyait  obligée  de  ne 
pas  approcher  du  lit  de  sa  mère  mourante, 
tant  qu'auprès  de  ce  ht  il  y  a\  ail  une  femme 
divorcée.  Que  sais-je!  ses  discours  étaient 
un  mélange  de  tout  ce  qu'un  espril  borné 
et  une  superstition  fanatique  peuvenl  j>io— 
duae  dcùis  une  personne  qui  n'est  p. .s  nié— 


2^8  DELPHINE. 

chante ,  mais  dont  le  cœur  n  est  pas  assez 
sensible  pour  remporter  sur  toutes  ses  er- 
reurs. Ce  ne  sont  point  ses  opinions  seules 
qu'il  faut  en  accuser  :  Thérèse  n  en  a-t-elle 
pas  de  semblable?  mais  son  caractère  doux 
et  tendre  puise  à  la  même  source  des  sen— 
timens  tout-à-fait  opposés. 

J'essayai  vainement  pendant  une  heure 
toutes  les  armes  de  la  raison  pour  arriver 
jusqu'à  la  conviction  de  Matilde  5  on  l'avait 
munie  d'une  phrase  contre  tous  les  argu— 
mens  possibles.  Cette  phrase  ne  répondait 
à  rien  }  mais  elle  suffisait  pour  l'entrete- 
nir dans  son  opiniâtreté.  Je  n'aurais  rien 
obtenu  d'elle ,  si  j'avais  continué  à  cher- 
cher à  la  persuader}  mais  j'eus  heureuse- 
ment lidée  de  lui  proposer  un  délai  de 
vingt-quatre  heures  5  elle  saisit  cette  offre, 
qui ,  peut-être ,  la  tirait  de  son  embarras 
intérieur.  Hélas  î  qui  sait  si  Sophie  sera  en 
vie  dans  vingt-quatre  heures  !  je  ne  la  quit- 
terai plus  ,  de  peur  que  Matilde,  revenant 
à  ses  premières  idées ,  ne  la  tourmentât 
pendant  que  je  n'y  serais  pas. 

Quoique   je  sois  vivement  occupée  de 
l'état  de  mad.  de  Yeriion  5  je  ne  puis  re- 


DELPHINE. 


:o 


pousser  une  idée  qui  me  revient  sans  cesse. 
Il  y  a  sept  jours  aujourd'hui  que  Léonce 
attendait  ma  justification  ,  et  qu'il  ne  Ta 
pas  reçue }  clans  huit  jours  il  apprendra 
tout  par  la  lettre  de  rnad.  de  Vernon  } 
quelle  impression  recevra-t-il  alors  ?  quel 
sentiment  éprouvera-t-il  pour  moi  ?  Ah  ! 
je  ne  le  saurai  pas,  je  ne  dois  pas  le  savoir. 
Adieu,  ma  sueur*  hélas!  mou  voyage  ne 
sera  pas  long-temps  retarde,  et  la  pauvre 
Sophie  aura  cesse  de  vivre  avant  même 
que  M.  de  Mondoville  ait  pu  répondre  à 
sa  lettre. 


LETTRE     XL  lit 

Madame  de    Lebensei   à    mademoiselle 
d'Albémar. 

Paris  ,   ce  2.  décembre. 

vJuelle  cruelle  scène  ,  mademoiselle , 
je:  suis  chargée  de  vous  raconter!  m  ad. 
d1Albémar  est  dans  son  lit  ave;  une  fièvre 
ardente,  et  j'ai  moi-même  à  peine  assez 
de   forces  pour  remplir  les   des  oirs    que 


28o  DELPHINE. 

m'impose  mon  amitié  pour  vous  et  pour 
elle  ;  vous  avez  daigné ,  m'a-t-elle  dit  1 
vous  souvenir  de  moi  avec  intérêt,  et  c'est 
peut-être  à  vous  que  je  dois  la  bienveil- 
lance de  cette  créature  parfaite  5  comment 
pourrai— je  jamais  reconnaître  un  tel  ser- 
vice ?  quelle  âme  !  quel  caractère  !  et  se 
peut-il  que  les  plus  iunestes  circonstances 
privent  à  jamais  une  telle  femme  de  tout 
espoir  de  bonheur  ! 

Mad.  de  Yernon  n'est  plus  5  hier  à  onze 
heures  du  matin,  elle  expira  dans  les  bras 
de  Delphine  :  une  fatalité  malheureuse  a 
rendu  ses  derniers  momens  terribles.  Je 
vais  mettre ,  si  je  le  peux  ,  de  la  suite  dans 
le  récit  de  ces  douze  heures ,  dont  je  ne 
perdrai  jamais  le  souvenir  :  pardonnez-moi 
mon  trouble  ,  si  je  ne  parviens  pas  à  le 
surmonter. 

Avant-hier  à  minuit,  mad.  d'Albémar 
redescendit  dans  la  chambre  de  mad.  de 
Yernon  }  elle  la  trouva  sur  une  chaise  lon- 
gue 5  son  oppression  ne  lui  avait  pas  p<  rmis 
de  rester  dans  son  lit.  L'effrayante  nr'leur 
de  son  visage  aurait  fait  douter  de  sa  vie, 
si  de  temps  eu  temps  ses  yeux  ne  étaient 


DELPHINE.  o8l 

ranimés  en  regardant  Delphine.  Delphine 
chercha  dans  quelques  moralistes  anciens 
et  modernes ,  religieux  et  philosophes ,  ce 
qui  était  le  plus  propre  à  soutenir  l'âme 
défaillante  devant  la  teneur  de  la  mort. 
La  chambre  était  faiblement  éclairée  :  mai 
d'Albémar  se  plaça  à  coté  d'une  lampe 
dont  la  lumière  voilée  répandait  sur  son 
visage  quelque  chose  de  mystérieux.  Elle 
s'animait  en  lisant  ces  écrits  dans  lesquels 
les  âmes  sensibles  et  les  génies  élevés  ont 
déposé  leurs  pensées  généreuses.  Yous 
connaissez  son  enthousiasme  pour  tout  ce 
qui  est  grand  et  noble 5  cette  disposition 
habituelle  était  augmentée  par  le  désir  de 
faire  une  impression  profonde  sur  le  cœur 
de  mad.  de  Vernon$  sa  ïoix  si  touchante 
avait  quelque  chose  de  solennel  }  souvent 
elle  élevait  vers  rÈlre— Suprême  des  re*- 
gards  dignes  de  l'implorer^  sa  main  pre- 
nait le  Ciel  à  témoin  de  la  vérité  de  ses 
paroles  ,  et  toute  son  attitude  avait  une 
grâce  et  une  majesté  inexprimables. 

Je  ne  sais  où  Delphine  trouvait  ce 
quelle  lisait,  ce  qui  peut-être  lui  était 
inspiré,  mais  jamais   on  n'environna  la 


282  DELPHINE. 

mort  d'images  et  d'idées  plus  calmes  :  ja- 
mais on  na  su  mieux  rëveilier  au  fond  du 
cœur ,  ces  impressions  sensibles  et  reli- 
gieuses qui  font  passer  doucement  des 
dernières  lueurs  de  la  vie  \  aux  pales 
lueurs  du  tombeau. 

Tout-a-coup  ,  à  quelque  distance  de  la 
maison  de  mad.  de  Vernon,  une  fenêtre 
s'ouvrit^  et  nous  entendîmes  une  musique 
brillante  ,  dont  le  son  parvenait  jusqu'à 
nous  :  dans  le  silence  de  la  nuit ,  à  cette 
lieure ,  ce  devait  être  une  fête  qui  durait 
encore.  Mad.  de  Vernon ,  maîtresse  d'elle- 
même  jusqu'alors  .  fondit  en  larmes  à  cette 
idée  5  la  même  émotion  nous  saisit  Del— 
pliiue  et  moi ,  mais  elle  se  remit  la  pre- 
mière 5  et  prenant  la  main  de  mad.  de 
Vernon  avec  tendresse  :  —  Oui ,  lui  dit- 
elle  ,  ma  chère  amie ,  a  quelques  pas  de 
nous  ,  il  y  a  des  plaisirs  ,  ici  de  la  douleur  } 
mais  avant  peu  d'années ,  ceux  qui  se  ré- 
jouissent pleureront .  et  l'âme ,  réconci- 
liée avec  son  Dieu  comme  avec  elle-même  7 
dans  ces  temps— là  ne  souffrira  plus.  — 
Mad.  de  Vernon  parut  calmée  par  les  pa- 
roles de  Delphine  5  et  presque  au  même 


DELPHINE.  2<83 

instant  ,   tous    les    instrumens    cessèrent. 

Quel  tableau  cependant  que  celui  dont 
j'étais  témoin  !  un  rapprochement  singu- 
lièrement remarquable  en  augmentait  en- 
core I  impression  ,  je*  venais  d'apprendre 
par  mad.  de  Verhon  elle— même  .  qu'elle 
avait  les  plus  grands  torts  à  se  reprocher 
envers  mad.  d'Albémar^  et  je  réfléchis- 
sais sur  l'enchaînement  Je  circonstai] 
qui  donnait  à  mad.  de  Vernon,  si  accueil- 
lie, si  recherchée  dans  le  monde,  pour 
unique  appui,  pour  seule  amie,  la  femme 
qu'elle  avait  le  plus  cruellement  ofïens  V. 

Quand  mad.  de  Vernon  voulait  parler  à 
Delphine  de  son  repentir,  elle  repoussait 
doucement  cette  conversation,  l'entrete- 
nait de  son  amitié  pour  elle,  avec  une 
sorte  de  mesure  et  de  délicatesse,  qui 
écartait  le  souvenir  dé  la  conduite  de  mad. 
de  Vernon,  et  ne  rappelait  que  ses  qua- 
lités aimables.  Delphine  apportait  attenti- 
vement à  son  amie  mourante  les  secours 
momentanés  qui  calmaient  ses  douleurs  5 
elle  la  replaçait  doucement  et  mieux  sur 
son  sopha,  elle  l'interrogeait  sur  ses  soûl— 
fiances  d\  ee  les  ménagemens  les  plus  déli— 


284  DELPHINE. 

cats ,  et  sans  montrer  ses  craintes ,  elle 
laissait  voir  toute  sa  pitié:,  enfin  le  génie 
de  la  bonté  inspirait  Delphine,  et  sa  ligure 
devenue  plus  enchanteresse  encore  par  les 
mouvemens  de  son  âme ,  donnait  une  telle 
magie  à  toutes  ses  actions,  que  fêtais  ten- 
tée de  lui  demander  s'il  ne  s'opérait  point 
quelque  miracle  en  elle}  mais  il  n'y  en 
avait  point  d'autre  que  l'étonnante  réunion 
de  la  sensibilité  ,  de  la  grâce  ,  de  l'esprit  et 
de  la  beauté  ! 

Pauvre  mad.  de  Yernon  !  elle  a  du  moins 
joui  de  quelques  heures  très— douces  5  et 
pendant  cette  nuit  j'ai  vu  sur  son  visage  une 
expression  plus  calme  et  plus  pure  ,  que 
dans  les  momens  les  plus  brillans  de  sa  vie. 
J'espère  encore  que  son  âme  n'a  pas 
perdu  tout  le  fruit  du  noble  enthousiasme 
que  Delphine  avait  su  lui  inspirer.  Enfin 
le  jour  commença }  c'était  ira  des  plus 
sombres  et  des  plus  glacés  de  l'hiver,  il  nei- 
geait abondamment ,  et  le  froid  intérieur 
qu'on  ressentait ,  ajoutait  encore  à  tout  ce 
que  cette  journée  devait  avoir  d'effroya- 
ble*, je  voyais  que  mad.  de  Yernon  Vaffai- 
blissait  toujours  plus ,  et  que  ses  vomisse- 


B  E  L  P  II  I  K  E.  ^85 

mens  de  sang  devenaient  plus  fre'quens  et 
plus  douloureux.  Je  suis  convaincue  que 
quand  même  elle  eût  e'vité  les  eruelles 
épreuves  qu'elle  a  souffertes,  elle  n'aurait 
pu  vivre  un  jour  de  plus. 

Le  médecin  arriva  et  bientôt  après  mad. 
de  Mondoville^  je  dois  lui  rendre  la  jus- 
tice que  son  visage  était  fort  altéré,  elle 
avait  l'air  d'avoir  beaucoup  pleuré*  mad. 
de  Vernon  le  remarqua  et  lui  lit  un  accueil 
très-tendre.  Le  médecin,  après  avoir  exa- 
miné Tétat  de  mad.  de  Vernon,  qui  ne  l'in- 
terrogea même  pas,  sortit  avec  mad.  de 
Mondovillc-  il  est  probable  qu'il  lui  an- 
nonça  que  sa  mère  n'avait  plus  que  quel- 
ques heures  à  vivre.  Alors  le  confesseur  de 
Matilde  ,  qui  na  pas  la  modération  et  la 
bonté  de  quelques  hommes  de  son  état , 
décida  l'aveugle  personne  dont  il  dispo- 
sait à  le  conduire  chez  sa  mère  ,  malgré  le 
refus  qu'elle  avait  fait  de  le  \  oir. 

Au  moment  où  nous\  unes  Matilde  entrer 
dans  la  chambre,  accompagnée  de  son 
piètre,  nous  tressaillîmes  mad.  d'Albém  j 
et  moi  ^  mais  il  n'était  plus  temps  de  rien 
empêcher.  Matilde,  avec  d'autant  plus  de 


286  BEIPHIKE. 

véhémence,  qu'il  lui  en  coûtait  peut-être 
davantage ,  dit  à  mad.  de  Vernon  :  —  Ma 
mère ,  si  vous  ne  voulez  pas  me  faire  mou- 
rir de  douleur,  ne  vous  refusez  pas  aux 
secours  qui  peuvent  seuls  vous  sauver  des 
peines  éternelles,  je  vous  en  conjure  au 
nom  de  Dieu  et  de  Jésus-Christ.  —  En 
achevant  ces  mots,  elle  se  jeta  à  genoux 
devant  sa  mère.  —  Insensée  !  s'écria  Del- 
phine j  pensez-vous  servir  l'être  souverai- 
nement bon  j  en  causant  à  votre  mère 
l'émotion  la  plus  douloureuse?  —  Vous 
perdez  ma  mère,  s'écria  Ma  tilde  avec  in- 
dignation, vous  Delphine,  par  vos  mcna- 
gemens  pusillanimes,  vos  incertitudes,  et 
vos  doutes}  et  vous,  madame,  dit-elle  en 
se  retournant  vers  moi,  par  l'intérêt  que 
vous  avez  à  écarter  la  religion  qui  vous 
condamne.  —  J'entendais  ces  paroles  sans 
aucune  espèce  de  colère ,  tant  la  situation 
de  mad.  de  Vernon,  et  l'anxiété  de  Del- 
phine m'occupaient  :  je  remarquai  seule- 
ment dans  le  visage  de  mad.  de  Vernon, 
une  expression  très-vive,  et  bientôt  après, 
elle  prit  la  parole  avec  une  force  extraor- 
dinaire dans  son  état. 


DELPHINE.  287 

—  Ma  fille,  dit-elle  à  Matilde,  je  par- 
donne à  votre  zèle  inconsidéré  3  je  dois 
tout  vous  pardonner ,  car  j'ai  eu  le  tort 
de  ne  point  vous  élever  moi-même }  je 
n'ai  point  éclairé  votre  esprit,  et  les  rap- 
ports intimes  de  la  confiance  n'ont  point 
existé  entre  nous*  j'ai  soigné  vos  intérêts, 
mais  je  n'ai  point  cultivé  vos  sentimens, 
et  j'en  reçois  la  punition  9  puisque  dans 
cet  instant  même ,  la  mort  ne  saurait  rap- 
procher nos  cœurs  :  la  mère  et  la  fille  ne 
peuvent  s'entendre  au  moins  une  fois ,  en 
se  disant  un  dernier  adieu.  Mais  vous , 
monsieur,  continua-t-elle  en  s'adressant 
au  prêtre,  qui  jusqu'alors  s'était  tenu  dans 
le  fond  de  la  chambre  ,  les  yeux  baissés , 
l'air  grave  et  ne  prononçant  pas  un  seul 
mot}  mais  vous,  monsieur,  pourquoi  vous 
servez-vous  de  votre  ascendant  sur  une 
tête  faible ,  pour  l'exposer  à  un  grand 
malheur ,  celui  d'affliger  une  mère  mou- 
rante ?  J'ai  beaucoup  de  respect  pour  la 
religion,  mon  cœur  est  rempli  d'amour 
pour  un  Dieu  bienfaisant,  et  sa  bonté  me 
pénètre  de  l'espoir  d'une  autre  vie:  mais  ce 
serait  mal  me  présenter  au  juge  de  toutu 


288  DELPHINE. 

vérité  5  que  de  trahir  ma  pensée  par  des 
témoignages  extérieurs,  qui  ne  sont  point 
Raccord  avec  mes  opinions}  j'aime  mieux 
me  confesser  à  Dieu  dans  mon  cœur  5  qu'à 
vous,  monsieur,  que  je  ne  connais  point, 
ou  qu'à  tout  autre  prêtre  avec  lequel  je 
n'aurais  point  contracté  des  liens  d'ami- 
tié ou  de  confiance  j  je  suis  plus  sûre  de 
la  sincérité  de  mes  regrets,  que  de  la  fran- 
chise de  mes  aveux  ]  nul  homme  ne  peut 
m'apprendre  si  Dieu  m'a  pardonné ,  la 
voix  de  ma  conscience  m'en  instruira 
mieux  que  vous.  Laissez-moi  donc  mou- 
rir en  paix ,  entourée  de  mes  amis ,  de 
ceux  avec  qui  j'ai  vécu,  et  sur  le  bonheur 
desquels  ma  vie  n'a  que  trop  exercé  d'in- 
fluence }  s'ils  sont  revenus  à  moi ,  s'ils  ont 
été  touchés  de  mon  repentir,  leurs  prières 
imploreront  la  miséricorde  divine  en  ma 
faveur ,  et  leurs  prières  seront  écoutées  ,  je 
n'en  veux  point  d'autres  :  cet  ange,  ajoutâ- 
t-elle en  montrant  Delphine ,  cet  ange  que 
j'ai  offensé,  intercédera  pour  moi  auprès 
de  l'Ètre-Suprême  ;  retirez-vous  mainte- 
nant ,  monsieur ,  votre  ministère  est  fini , 
quand  vous  navez  pas  convaincu  3  si  vous 


©  E  L  P  H  I  N  E.  283 

vouliez  employer  tout  autre  moyen  pour 
parvenir  à  votre  but  5  vous  ne  vous  mon- 
treriez pas  cligne  de  la  sainteté  de  votre 
mission. 

—  Dès  que  mad.  de  Vernon  eut  fini  de 
parler,  le  prêtre  se  mit  à  genoux,  et  bai- 
sant la  croix  qu'il  portait  sur  sa  poitrine  f 
il  dit  avec  un  ton  solennel  qui  me  parut 
dur  et  affecté  :  —  Malheur  à  l'homme  qui 
veut  sonder  les  voies  du  Christ  et  mécon- 
naître son  autorité  !  malheur  à  lui  !  s'il 
meurt  dans  l'impénitence  finale.  —  Et  fai- 
sant signe  à  Matilde  de  le  suivre ,  ils  s'é- 
loignèrent tous  les  deux  dans  le  plus  pro* 
fond  silence. 

Soit  que  mad.  de  Mondoville  voulut  re- 
tenir le  prêtre ,  pour  le  ramener  auprès  de 
sa  mère,  lorsqu'elle  n'aurait  plus  la  force 
de  s'y  opposer;  soit  qu'elle  crût  que  le 
service  divin  qu'on  ferait  pour  madame  de 
Vernon  pendant  qu'elle  vivait  encore f 
serait  plus  efficace,  elle  s'enferma  dans 
son  appartement  pour  dire  des  prières 
avec  son  confesseur ,  et  quelques  domes- 
tiques attachés  aux  mêmes  opinions  qu'elle: 
ainsi    donc    elle   s'éloigna    de    sa    mère 

Tome  IL  i3 


29O  DELPHINE. 

dans  ses  derniers  momens ,  et  ne  lui  ren- 
dit point  les  soins  qu'elle  lui  devait.  Un 
bizarre  mélange  de  superstition,  d'opi— 
niâtretë  ,  d'amour  mal  entendu  du  devoir , 
se  combinait  dans  son  âme  avec  une  vé- 
ritable affection  pour  sa  mère  5  mais  une 
affection  dont  les  preuves  amères  et  cruel- 
les faisaient  souffrir  toutes  les  deux. 
Quoi  qu'il  en  soit ,  c'est  à  cette  singulière 
absence  de  la  chambre  de  madame  de 
Yernon,  que  Matilde  a  du  dé  n'être  pas 
témoin  d'une  scène  qui  l'aurait  pour  ja- 
mais privée  du  repos  et  du  bonheur. 

Lorsque  mad.  de  Mondoville  et  le  confes- 
seur  furent  éloignés  .  l'effort  que  mad.  de 
Vernon  avait  fait,  l'émotion  qu'elle  avait 
éprouvée ,  lui  causèrent  un  vomissement 
de  sang  si  terrible ,  qu'elle  perdit  tout-à- 
fait  connaissance  dans  les  bras  de  madame 
d'Albémar.  Nos  soins  la  rappelèrent  en- 
core à  la  vie,  mais  Delphine  profondément 
effrayée  de  cet  accident ,  que  nous  avions 
cru  le  dernier,  était  à  genoux  devant  la 
chaise  longue  de  mad.  de  Yernon ,  le  vi- 
sage penché  sur  ses  deux  mains  pour  es- 
sayer de  les  réchauffer;  ses  beaux  cheveux 


D  E  L  P  II  I  N  E.  2 


9l 


blonds,    sYtant  détachés,    tombaient  efl 

désordre Dans  ce  moment,  j'entendis 

ouvrir  deux  portes  avec  une  violence  re- 
marquable dans  une  maison  où  les  plus 
grandes  précautions  étaient  prises,  con- 
tre le  moindre  bruit  qui  put  agiter  madame 
de  Ver  non.  I  n  pas  précipite  frappe  mon 
oreille  ,  je  me  lève  et  je  vois  entrer  Léonce 
une  lettre  à  la  main  (  c'était  celle  de  ma- 
dame de  Yernon  ,  qui  contenait  l'aveu  de 
sa  conduite).  Il  ('tait  tremblant  de  colère, 
pâle  de  froid  ,  tout  son  extérieur  annon- 
çait qu'il  venait  de  faire  un  long  voyage  : 
en  effet,  depuis  sept  jours  et  sept  nuits, 
par  les  glaces  de  l'hiver ,  il  était  venu  <i< 
Madrid  sans  s'arrêter  un  moment;  il  était 
entré  dans  la  maison  de  madame  de  Ver- 
non  sans  parler  à  personne,  et  comme 
enivré  d'agitations  et  de  souffrances  phy- 
siques   et  morales. 

Delphine  tourna  la  tète,  jetta  un  cri  en 
voyant  Léonce,  et  tendit  les  bras  vers 
lui  sans  savoir  ce  qu'elle  taisait  5  ce  mou— 
vemeni  et  l'altération  des  traits  de  Del- 
phine achevèrent  dedéranger  presque  en- 
tièrement la  raison  de   Le'i  el  pie- 


%gZ  BELPHINE. 

liant  vivement  le  bras  de  Delphine  comme 
pour  l'entraîner  :  —  Que  faites— vous ,  s'é- 
cria-t-il  ,  en  s'adressant  à  mad.  de  Yernon , 
(  dont  il  ne  pouvait  voir  le  visage ,  parce 
qu'un  rideau  à  demi  tiré  devant  sa  chaise 
longue  la  cachait  ) ,  que  faites— vous  de 
cette  pauvre  infortunée  î  qu'elle  nouvelle 
perfidie  employez— vous  contre  elle  ?  Cette 
lettre  que  vous  m'avez  adressée  en  Espa- 
gne ,  le  courrier  qui  la  portait  me  Ta  remise 
comme  j'arrivais ,  comme  je  venais  m'éclair- 
cir  enfin  du  doute  affreux  que  le  silence 
cle  Delphine  et  la  lettre  d'un  ami  faisaient 
peser  sur  moi  :  la  voilà  cette  lettre ,  elle 
contient  le  récit  de  vos  barbares  menson- 
ges. Je  ne  devais  ,  disiez-vous ,  la  recevoir 
qu'après  le  départ  de  Delphine}  était— ce 
encore  une  ruse  pour  empêcher  mon  re- 
tour ici,  pour  faire  tomber  dans  quel- 
que piège  en  mon  absence  la  malheureuse 
Delphine  ?  —  Léonce  ,  dit  madame  d'Albé- 
mar  ,  que  vous  êtes  injuste  et  cruel!  mad. 
de  Vernon  est  mourante,  ne  le  savez-vous 
donc  pas  f  —  Mourante  !  répéta  Léonce , 
non  je  ne  le  crois  pas ,  le  feint— elle  pour 
-Tous  attendrir  ?  vous  laisserez— vous  en— 


DELPHINE.  2(j5 

eore  tromper  par  sa  détestable  adresse  ? 
Quoi  Delphine  !  vous  m'aviez  écrit  que  je 
devais  en  croire  mad.  de  Yernon ,  et  elle 
s'est  servie  de  cette  preuve  même  de  votre 
confiance ,  pour  me  convaincre  que  vous 
aimiez  M.  de  Serbellane,  tandis  que,victime 
généreuse,  vous  vous  étiez  sacrifiée  à  la  ré- 
putation de  mad.  d'Ervins  !  et  vous  Del- 
phine, et  vous  qui  me  jugiez  instruit  de  la 
vérité,  vous  avez  dû  penser  que  j'étais  le 
plus  faible,  le  plus  ingrat,  le  pins  insensi- 
ble des  hommes*  que  je  vous  blâmais  de 
vos  vertus  ,  que  je  vous  abandonnais  à  cause 
de  vos  malheurs.  J'ai  des  défauts  ,  on  s'en 
est  servi  pour  donner  quelque  vraisem- 
blance à  la  conduite  la  plus  cruelle,  envers 
l'être  le  plus  aimable  et  le  plus  doux.  Ce 
n'est  pas  tout  encore  :  un  obstacle  de  for- 
tune me  séparait  de  Matilde,  cet  obstacle 
est  levé  par  Delphine ,  l'exemple  d'une 
générosité  sans  bornes,  la  victime  d'une 
ingratitude  sans  pudeur.  On  me  laisse 
ignorer  ce  service,  on  la  punit  de  Pavoir 
rendu;  tout  est  mystère  autour  de  moi 
je  suis  enlacé  de  mensonges ,  et  quand 
j'apprends  que  je  suis   aimé ,  que   je    l  ai 


2Q4  DELPHINE. 

toujours  été  (  dit— il  avec  un  son  de  voix 
qui  déchirait  le  cœur  )  ,  je  suis  lié,  lié  pour 
jamais  !  je  la  vois  cet  objet  de  mon  amour  , 
de  mon  éternel  amour ,  elle  tend  les  bras 
vers  soft  malheureux  ami ,  tout  son  visage 
porte  l'empreinte  de  la  douleur ,  et  je  ne 
puis  rien  pour  elle,  et  je  l'ai  repoussée 
quand  elle  se  donnait  à  moi,  quand  elle  ver- 
sait peut-être  des  larmes  amères  sur  ma 
perte ,  et  c'est  vous ,  répeta-t— il  en  interpel- 
lant mad.  de  Vernon,  c'est  vous  ! ...  — 

L'inexprimable  angoisse  de  cette  mal- 
heureuse femme  me  faisait  une  pitié  pro- 
fonde ,  Delphine  qui  en  souffrait  plus  en- 
core que  moi,  s'écria  :  — Léonce  ,  arrêtez  !  ' 
arrêtez  !  un  accident  funeste  l'a  mise  an 
bord  de  la  tombe  :y  si  vous  saviez  depuis 
ce  temps ,  par  combien  de  regrets  ion— ■ 
chans  et  sincères ,  elle  a  taché  de  répa- 
rer la  faute  que  1" amour  maternel  Pavait 
entraînée  à  commettre!  —  Elle  sera  bien 
punie,  s'écria  Léonce,  si  c'est  sa  fille 
qu'elle  a  voulu  servir ,  elle  se  reprochera 
son  malheur  comme  le  mien.  Rompez  , 
femme  perfide,  dit-il  à  mad.  de  Vernon, 
rompez  le  lien  que  vous  avez  tissu  de  faus— 


DELPHINE.  2Cp 

setcs}  rendez-moi  ce  jour,  le  matin  de 
ce  jour  où  je  n'avais  pas  entendu  votre 
langage  trompeur,  où  jetais  libre  encore 
d'épouser  Delphine,  rendez  — le  moi.  — 
Oli  !  Léonce,  répondit  madame  de  Ver— 
non  ,  ne  me  poursuivez  pas  jusques  dans  la 
mort,  acceptez  mon  repentir,  — Rêver 
nez  à  vous-même,  interrompit  Delphine 
en  s'adressant  à  Léonce,  voyez  Fêta! 
de  cette  infortunée,  pourriez— vous  rire 
inaccessible  à  la  pitié  ?  —  Pour  qui,  de  la 
pitié  P  reprit-il  avec  un  égarement  farou- 
che ,  pour  qui  ?  pour  elle  ,  ah  !  s'il  est  vrai 
qu'elle  se  meurt,  faites  que  le  Ciel  m'ac- 
corde de  changer  de  sort  avec  elle,  que 
je  sois  sur  ce  lit  de  douleur  regretté  par 
Delphine,  et  quelle  porte  à  ma  place  les 
liens  de  1er  dont  elle  m'a  chargé  ;  qu'elle 
acquitte  cette  longue  destinée  de  peines 
à  laquelle  sa  dissimulation  profonde  m'a 
condanui;'.  —  Barbare  ,  s'écria  ]  Delphine  , 
que  faut-il  pour  vous  attendrir,  pour  ob- 
tenir de  vous  un  doux  mot  qui  console  les 
derniers  momens  de  [a  pauvre  Sophie  P  et 
moi  doue  aussi.  n"ai-je  passouffertP  depuis 
que  j'ai  perdu  fespoir  d'être  unie  à  vous,  un 


ZOfi  BILPHIKE. 

jour  s'est-il  passé  sans  que  j'aie  détesté  îa 
vie  ?  je   vous  demande  au  nom   de  mes 

pleurs —  Au    nom    de   vos  malheurs 

qu'elle  a  causés,  interrompit  Léonce,  que 
me  demandez—vous  ?  — 

Delphine  allait  répondre,  mad.  de  Ver- 
non  se  levant  presque  comme  une  om- 
bre du  fond  du  cercueil  ,  et  s'appuyant 
sur  moi ,  fit  signe  à  Delphine  de  la  laisser 
parler.  Comme  elle  s'avançait  soutenue  de 
mon  bras ,  elle  sortit  de  renfoncement 
dans  lequel  était  placé  sa  chaise  longue, 
et  le  jour  édairant  toute  sa  personne  y 
Léonce  fut  frappé  de  son  état,  qu'il  n'avait 
pu  juger  encore  :  ce  spectacle  abattit  tout- 
à-coup  sa  fureur ,  il  soupira ,  baissa  les  yeux, 
et  je  vis ,  même  avant  que  mad.  de  Yernon 
se  fût  fait  entendre ,  combien  toute  la  dis- 
position de  son  âme  était  changée. 

—  Delphine ,  dit  alors  madame  de  Ver- 
non  j  ne  demandez  pas  à  Léonce  un  par- 
don qu'il  ne  peut  m'accorder,  puisque 
tout  son  cœur  le  désavoue.  J'ai  peut-être 
mérité  le  supplice  qu'il  me  fait  éprouver  \ 
vous  aviez  ,  chère  Delphine ,  répandu  trop 
de  douceur  sur  la  fin  de  ma  vie,  }e  n'étais 


DELPHINE.  297 

pas  assez  punie  •  mais  obtenez  seulement 
qu'il  me  jure  de  ne  pas  faire  le  malheur 
de  Matilde  ,  que  mes  fautes  soient  ense- 
velies avec  moi,  que  leurs  suites  funestes 
ne  poursuivent  pas  ma  mémoire  *  obtenez 
de  lui  qu'il  cache  à  Matilde  l'histoire  de 
son  mariage ,  et  de  ses  sentimens  pour 
vous. —  A  qui  voulez-vous,  répondit 
Léonce  ,  dont  l'indignation  avait  fait  place 
au  plus  profond  accablement,  à  qui  vou- 
lez-vous que  je  promette  du  bonheur  ? 
hélas  î  je  n  ai ,  je  ne  puis  répandre  autour 
de  moi  que  de  la  douleur.  —  Si  vous  me 
refusez  aussi  cette  prière,  répondit  mad„ 
de  Yernon ,  ce  sera  trop  de  dureté  pour 
moi ,  oui ,  trop  en  vérité.  —  Je  la  sentis 
défaillir  entre  mes  bras,  et  je  me  hâtai  de 
la  replacer  sur  son  sopha. 

Delphine  animée  par  un  mouvement  gé- 
néreux, qui  relevait  au— dessus  même  de 
son  amour  pour  Léonce ,  s'approcha  de 
mad.  de  Yernon  ,  et  lui  dit  avec  une  voix 
solennelle,  avec  un  accent  inspire  :  — 
Oui,  c'est  trop,  pauvre  créature!  et  ce 
cruel ,  insensible  à  nos  prières,  n'est  poini 
auprès  de  toi  riiiterpjrète  de  la  justice  du 

IL  ^y 


a^8  DELPHINE. 

Ciel.  Je  te  prends  sous  ma  protection  ;  s'il 
t'injurie,  c  est  moi  qu  il  offensera  ,  s'il  ne 
prononce  pas  à  tes  pieds  les  paroles  qui 
font  du  bien  à  lame  ,  c'est  mon  cœur qu'il 
aliénera  :  tu  lui  demandes  de  respecter  le 
bonheur  de  ta  fille  ,  hé  bien  î  je  réponds 
moi  de  ce  bonheur  ,  il  me  sera  sacré ,  je 
le  jure  à  sa  mère  expirante,  et  si  Léonce 
veut  conserver  mon  estime ,  et  ce  souve- 
nir d'amour  j  qui  nous  est  cher  encore 
au  milieu  de  nos  regrets,  s'il  le  veut,  il 
ne  troublera  point  le  repos  de  Ma  tilde ,  il 
naltérera  jamais  le  respect  qu'elle  doit  à 
la  mémoire  de  sa  mère.  Femme  trop  mal— 
heureuse!  dont  Léonce  na  point  craint 
de  déchirer  le  cœur,  je  me  rends  garant 
de  raccomplissement  de  vos  souhaits , 
écoutez-moi  de  grâce ,  n'écoutez  plus 
que  moi  seule.  —  Oui ,  dit  madame  de 
Yernon,  d'une  voix  à  peine  intelligible, 
je  t'endends  ,  Delphine,  je  te  bénis,  la  bé- 
nédiction  des   morts   est  toujours  sainte  1 

reçois-la,  viens  près    de    moi — 

Flic  posa  sa  tête  sur  l'épaule  de  Delphine; 
Léonce,  en  voyant  ce  spectacle,  tombe  à 
genoux  aux  pieds   du  lit  de  madame  de 


DELPHIXE.  2<JQ 

Yemon .,  et  s'écrie  :  —  Oui ,  Je  suis  un  mi- 
sérable furieux ,  oui  Delphine  est  un  >'• 
pardonnez-moi ,  pour  qu'elle  me  part- 
donne^  pardonnez— moi  le  mal  que  j'ai  pu 
vous  faire.  —  Entendefc-vous .  Sophie,  dit 
madame  d'Albémar  à  madame  de  A  ernon, 
qui  ne  répondait  plus  rien  à  Léonce }  en- 
tendez— vous,  son  injustice  est  déjà  pass 
il  revient  à  vous.  —  Oui ,  répondit  Léonce-, 
il  revient  à  vous,  et  peut-être  il  \a  mou- 
rir  —  En   effet,   tant    d'agitations,  un 

voyage  si  long  au  milieu  de  l'hiver  et  sans 
aucun  repos,  l'avaient  jeté  dans  un  tel 
état,  qu'il  tomba  sans  connaissance  devant 
nous. 

Jugez  de  mon  effroi ,  jugez  de  ce  qu  <- 
prouvait  Delphine!  les  mains  déjà  glacées 
de  mad.  de  Vernon  retenaient  les  siennes , 
elle  ne  pouvait  s'en  éloigner,  et  cepen- 
dant, elle  voyait  devant  elle  Léonce, 
étendu  comme  sans  1  ie  sur  le  plancher. 
Mad.  de  V  ernon  au  milieu  des  côm 
de  t'agonie .  saisit  encore  une  fois  ta  main. 
de  Delphine  ai  ant  que  d'expirer  :  Delpl 
dans  \u\  état  impossible  a  dépeindre,  sou- 
tenait dans  ses  bras   le  corps  de  son 


300  DELPHINE. 

et  me  repétait  les  jeux  fixés  sur  Léonce  r 
— -  Mad.de  Lebensei  5  juste  Ciel  !  vit-il  en- 
core ? »  dites— le  moi —  À   mes   cris 

madamede  Mondoville  arriva  précipitam- 
ment; sa  mère  ne  vivait  plus,  et  son  mari 
qu  elle  croyait  en  Espagne  ,  était  sans  con- 
naissance devant  ses  yeux.  Elle  attribua 
son  état  au  saisissement  causé  par  la  mort 
de  sa  mère  ;  et  profondément  touchée  de 
le  voir  ainsi  ,  elle  montra  pour  le  secourir 
une  présence  d'esprit,  et  une  sensibilité 
qui  pouvaient  intéresser  à  elle. 

On  transporta  Léonce  dans  une  autre 
chambre ,  Delphine  était  restée  pendant 
ce  temps  immobile,  et  dans  t égarement, 
Son  amie  qui  n  était  plus  reposait  toujours 
sur  son  sein  ,  elle  m'interrogeait  des  yeux 
sur  ce  que  je  pensais  de  Fétat  de  Léonce j 
je  l'assurai  qu'il  serait  bientôt  rétabli ,  et 
que  l'émotion  et  la  fatigue  avaient  seules 
causé  Faccident  quil  venait  d'éprouver» 
Mad.  de  MondoviUe  rentra  dans  ce  moment 
avec  ses  prêtres ,  et  tout  F  appareil  de  la 
mort.  Delphine  comprit  alors  que  mad.  de 
Yernon  avait  cessé  de  vivre ,  et  plaçant 
doucement  sur  son  Ht  cette  femme  à  la  fois 


DELPHINE.  301 

intéressante  et  coupable ,  elle  se  mit  à  ge- 
noux devant  elle,  baisa  sa  main  avec  atten- 
drissement et  respect,  et  s'éloignant,  elle 
se  laissa  ramener  par  moi  dans  sa  maison, 
sans  rien  dire. 

Je  l'ai  fait  mettre  au  lit,  parce  qu'elle 
avait  une  fièvre  très-fbrte.  Nous  avons  en- 
voyé plusieurs  fois  savoir  des  nouvelles  de* 
Léonce,  il  est  revenu  de  son  évanouisse- 
ment assez  malade,  mais  sans  danger.  M. 
Barton  qui,  par  un  beureux  hasard  ,  était 
arrivé  hier  au  soir,  est  venu  pour  voir  Del- 
phine ce  matin }  elle  était  si  agitée,  qu'il 
n'eût  pas  été  prudent  de  la  laisser  s'entrete- 
nir avec  lui.  Il  m'a  dit  seulement  qu'ayant 
obtenu  de  madame  d'ÀIbémar ,  de  ne  pas 
écrire  à  Léonce,  de  peur  de  l'irriter  con- 
tre sa  belle-mère,  il  avait  cru  ceoendant 
devoir  dire  quelques  mots  pour  le  calmer, 
dans  une  lettre  qu'il  lui  avait  adressée  ; 
mais  l'obscurité  même  de  cette  lettre  .  et  le 
silence  de  Delphine,  avaient  jeté  Léonce 
dans  une  si  violente  incertitude,  qu  il  était 
parti  d'Espagne  à  l'instant  même,  se  flat- 
tant d'arriver  à  Paris  avant  le  départ  de 
mad.  d'AIbémar  pour  le  Lau^uedoc. 


302  DELPHINE. 

M.  Barton  ne  m'a  point  cache  qu'il 
était  inquiet  des  resolutions  de  Léonce  ;  il 
reçoit  les  soins  de  mad.  de  Mondovilie  avec 
douceur,  mais  quand  il  est  seul  avec  M. 
Barton,  il  paraît  invariablement  décide  à 
passer  sa  vie  avec  mad.  d'Albemar  :  sa  pas- 
sion pour  elle  est  maintenant  portée  a  un 
tel  excès  5  qu'il  semble  impossible  de  la 
contenir.  M.  Barton  n'espère  que  dans  le 
courage  et  la  vertu  de  madame  d'Albemar. 
Il  croit  qu'elle  doit  se  refuser  à  revoir 
Léonce,  et  suivre  son  projet  de  retourner 
vers  vous }  c'est  aussi  la  détermination  de 
Delphine,  je  n'en  puis  douter,  car  je  F  ai 
entendue  répéter  tout  bas ,  quand  elle  se 
croyait  seule ,  Nbn  je  ne  dois  pas  le  revoir^ 
je  l'aime  trop ,  il  m'aime  aussi ,  non ,  je  ne 
le  dois  pas ,  il  faut  partir. 

Cependant,  que  vont  devenir  Léonce  et 
Delphine  ?  avec  leurs  sentimens  ,  et  dans 
leur  situation,  comment  vivre  ni  séparés  ni 
réunis  ï  Mon  mari  est  venu  me  rejoindre, 
il  m'a  rendu  le  courage  qui  m'abandon- 
nait. Il  dit  qu'il  veut  essayer  d'offrir  des 
consolations  à  madame  d'Albemar  :  mais 
quel  bien  lui-même ,  le   plus  éclairé  ,   le 


DELPHINE.  3()3 

plus  spirituel  tics  hommes,  quel  bien  peut- 
il  lui  faire  ?  votre  parfaite  amitié,  made- 
moiselle, vous  fera-t-elle  découvrir  des 
consolations  que  je  cherche  en  vain  ?  Je 
crois  à  l'énergie  du  caractère  de  madame 
oVAlbémar,  à  la  sévérité  de  ses  principes  , 
mais  ce  qui  n'est,  halas!  que  trop  certain^ 
c'est  qu'il  n'existe  aucune  résolution,  qui 
puisse  désormais  concilier  son  bonheur  et 
ses  devoirs. 

Agréez  ,  mademoiselle  ,  l'hommage   de 
mes  sentimens  pour  vous. 

Elise  de  Lebensei. 


FIN    DU     SECOND    VOLUME. 


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